Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne





télécharger 78.24 Kb.
titreLes Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne
page1/3
date de publication09.11.2017
taille78.24 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > loi > Documentos
  1   2   3
Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne

Le protestantisme, en France, n’est pas un phénomène spécifiquement urbain, loin s’en faut. Les cartes habituelles mettent l’accent sur le croissant d’églises qui s’étend de la Saintonge jusqu’à Lyon, couvrant les provinces de Saintonge et d’Aunis, du Poitou (sans doute celle où le pourcentage de protestants par rapport à la population est le plus fort1), la Guyenne, la Gascogne, le Béarn, le Bas-Languedoc, les Cévennes, le Vivarais, le Dauphiné. Ailleurs, le protestantisme n’est quantitativement important qu’en Normandie - et en Alsace, que nous n’aborderons pas ici car, territoire luthérien, tardivement rattaché à la France, il pose des problèmes spécifiques2. Autrement dit, ce sont surtout des régions rurales qui sont touchées par le protestantisme ; une évaluation portant sur les années 1660-1670 considère que 24% des protestants vivent en ville, avec d’importantes disparités entre le Nord et le Sud du pays : 44% des protestants du Nord sont des urbains, et seulement 19,5% de ceux du Sud3. Mais ils sont presque toujours minoritaires : les villes restent globalement catholiques, sauf quelquefois dans le Midi (Nîmes, Montauban, …) ou dans l’Ouest (La Rochelle), ceci pour le XVIe siècle.

Ce caractère minoritaire s’accentue au XVIIe siècle, sous le régime de l’Édit de Nantes (1598-1685). Le protestantisme urbain perd de son importance du fait de la politique royale, surtout sous Louis XIV, qui interdit peu à peu aux protestants la possession d’offices et de très nombreux métiers urbains ; du fait aussi de la répression contre des villes rebelles comme Montauban4 ou La Rochelle. Dans cette ville, toute nouvelle installation protestante est interdite par la Déclaration royale de novembre 1628 ; la population s’accroît surtout par immigration catholique, essentiellement des artisans et des marchands modestes, en même temps que les abjurations du protestantisme sont nombreuses, notamment en vue de se marier ; enfin, à partir de 1647, quand les activités du port se ralentissent, on assiste à des expulsions de protestants5 ; du fait, enfin et surtout, que la démographie urbaine ne peut renouveler la population sans l’apport régulier de nouveaux venus de la campagne et que, généralement, les campagnes sont catholiques6. C’est pourquoi la baisse est continue tout au long du XVIIe siècle dans des villes comme Alençon, Metz ou Montauban, alors qu’elle ne débute que sous le règne de Louis XIV dans d’autres comme Rouen ou Alès7.

Ces populations urbaines semblent, la plupart du temps, moins bien résister que les campagnes environnantes aux persécutions qui entourent la Révocation de l’Edit de Nantes. En Poitou, par exemple, il existait des minorités urbaines importantes à Niort, Poitiers, Châtellerault, Thouars, Fontenay, Luçon. Elles ont presque entièrement disparu à la Révocation8. On peut noter le même cas dans le val de Loire, à Blois, où la communauté protestante disparaît par abjuration ou par émigration9. Finalement, seules des villes situées dans des régions restées très protestantes gardent une population huguenote importante, Nîmes ou Montpellier par exemple.

Ce tableau, très général, de l’implantation protestante urbaine, nous permet de préciser de quelles villes nous allons parler. Nous prendrons en compte des villes relativement importantes, mais où le protestantisme a toujours été ou est devenu très minoritaire : Paris, bien entendu ; des villes de la moitié Sud comme Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux ; des villes de l’Ouest : La Rochelle, Nantes, Lorient, Caen, Rouen ; des villes du Nord, enfin, comme Sedan ou Saint-Quentin. Nous verrons, dans un premier temps, le rôle que peuvent jouer les villes pour le protestantisme. Nous envisagerons ensuite la composition de la population protestante urbaine, avant de nous interroger sur l’intégration, aussi bien sur le plan spatial que sur celui des activités, des protestants dans la ville.


  1. Villes et protestantisme


On a relevé depuis longtemps, en Allemagne, des affinités entre les villes et la Réforme, entre les volontés de réformes religieuse et municipale. C’est dans les villes que se trouvent les livres, les lecteurs, et donc les chrétiens les plus réceptifs aux idées de Luther, notamment le sacerdoce universel qui établit le lien entre tout croyant et la communauté, alors que dans l’ordre traditionnel, le clergé, intermédiaire obligé avec le sacré, se trouvait en dehors de la communauté. Une nouvelle société urbaine peut apparaître, non soumise au pouvoir ecclésiastique, où la bourgeoisie prend toute sa place10. Mais ceci est un phénomène allemand ou suisse, dont on n’a pas de réel équivalent en France. Il n’y a même pas vraiment de catégorie sociale qui devient uniformément huguenote, au moins de manière durable. Ainsi, à Lyon, les ouvriers du livre passent en grande majorité à la Réforme ; fiers de leur savoir, ils veulent pouvoir lire la Bible en français ; mais la prise du pouvoir à Lyon par les protestants met fin aux ambiguïtés : les ouvriers du livre, exclus du consistoire, menacés d’excommunication s’ils font grève, critiqués pour leurs cérémonies d’initiation, leurs traditions, vont revenir au catholicisme11. On pourrait multiplier les exemples. En fait, en France, le protestantisme est avant tout affaire de choix individuels, qui peuvent éventuellement diviser les familles, même si on constate que certaines catégories sociales sont plus attirées que d’autres. La lutte contre le protestantisme menée par Louis XIV avant la Révocation (1685) a empêché les huguenots de profiter des offices, les obligeant à se réfugier dans les affaires, le commerce. Ils ont peu à peu été exclus de la plupart des métiers, mais ils résistent souvent bien jusqu’en 168512.

Les villes apparaissent également comme des centres économiques et, à ce titre, attirent des commerçants étrangers. Dans certains cas, il s’agit de protestants. On peut en faire une rapide énumération pour le XVIIIe siècle (mais les choses ne sont pas très différentes auparavant). On compte des protestants hollandais, anglais, allemands, suisses ou genevois, quelques Danois et Suédois également, à Paris (mais les chapelles de Suède et de Danemark sont surtout fréquentées par des luthériens allemands13), à Bordeaux14, à La Rochelle15, à Nantes16, à Marseille17. Les Hollandais sont surtout nombreux dans les ports de l’Atlantique : à Bordeaux, où ils constituent le groupe étranger le plus important pendant la première moitié du siècle, pratiquant surtout le négoce des vins (Pelt, de Ridder, Van Hamstede, etc.)18 ; à Nantes, où ils s’occupent également de vins, quand ils ne sont pas courtiers en produits divers – l’un d’eux, Van Haerzell, possède à la fin du XVIIe siècle la deuxième fortune de la ville ; à La Rochelle, avec par exemple Van Hoogwerff, qui a fait l’objet d’une étude récente19, à Rouen (les Amsing, les Van der Hulst)20. On en compte également à Lyon, Marseille, Toulouse21. Les Anglais se retrouvent dans les mêmes villes : à Bordeaux, où les commissionnaires britanniques sont en augmentation au cours du siècle22, à La Rochelle, à Rouen, à Lyon, à Marseille. Les Allemands sont particulièrement nombreux à Bordeaux – d’abord les Hanséates, puis des négociants de toute l’Allemagne, dans la deuxième moitié du siècle23. On en trouve aussi à Nantes, généralement liés aux manufactures, à Lyon (environ 10% des protestants de la ville)24, à Marseille. Ils sont beaucoup plus rares à La Rochelle ou Toulouse. Sans surprise, Suisses et Genevois dominent à Lyon25, mais aussi à Marseille, ils sont assez nombreux à La Rochelle, un peu moins à Bordeaux, plus rares ailleurs.

Les villes, enfin, servent de refuge en temps de persécution. Les huguenots venus d’ailleurs peuvent en effet bénéficier de l’anonymat des grandes villes. Ils y trouvent des complicités pour se cacher quelque temps, pour trouver un guide qui les aidera à franchir les frontières du royaume. Ainsi, aux lendemains de la Révocation, de nombreux protestants de Bresse comme du Vivarais envoient-ils leurs enfants à Lyon, où ils sont accueillis dans des pensions et échappent ainsi aux regards des autorités26. Paris est évidemment le principal lieu de refuge. Dès le XVIIe siècle, on y trouve des familles de Gien, d’Orléans, de Sancerre (surtout des marchands de vin). L’intérêt commercial (contrôler l’ensemble du circuit économique, de la production à la commercialisation) joue sans doute autant que l’attraction religieuse. On trouve également des tapissiers d’Aubusson, comme des marchands de Blois. S’ajoutent, au XVIIIe siècle, des protestants de Châtillon-sur-Loire, Gien, etc. à une moindre échelle, Orléans attire également de nombreux huguenots de la vallée de la Loire, principalement de Sancerre, Châtillon et Gien. On trouve également des immigrants huguenots à Tours27. Ces phénomènes migratoires de refuge intérieur n’ont guère été étudiés, mais il est probable qu’on en trouve dans toutes les régions.


  1. La population protestante urbaine


Combien y a-t-il de protestants dans les villes françaises ? Il est bien difficile de répondre. Au XVIIe siècle, Paris pouvait en compter 10 à 12000, il y en aurait 20 à 25000 en 180228. Lyon en a environ 1700 au milieu du XVIIe, 1100 en 1685, peut-être entre 1500 et 2000 vers 1760, plus de deux mille au début de la Révolution29. Toulouse n’en aurait que 200 vers 1789, contre 25 en 1685 et 134 vers 175030. Rouen, qui pouvait avoir 5500 protestants au XVIIe siècle, n’en a plus que 3500 à la veille de la Révocation et quelques centaines en 178931. A Marseille, la population protestante est très faible au XVII; en 1685, il n’y aurait guère plus de 200 réformés ; on en compte environ 2000 un siècle plus tard (mais pour une ville de 100 000 habitants)32. Nantes a environ 500 protestants dans les années 1670-1685, plusieurs centaines à nouveau à la fin du XVIIIe, après une émigration importante à la Révocation33. Bordeaux, qui aurait eu plus de 2300 protestants en 1685, en aurait environ 4000 vers 178034. Alençon en a 1500 dans le premier tiers du XVIIe siècle, 800 dans les années 168035. On pourrait donner d’autres chiffres, même si toutes les villes n’ont pas été étudiées. Trois points sont à noter. Tout d’abord, le protestantisme français est avant tout rural : on ne peut compter au maximum que 20% d’urbains, en incluant les toutes petites villes du Sud-Est36. Ensuite, le protestantisme urbain est partout minoritaire au XVIIIe siècle : même Montauban a moins d’un tiers de huguenots, et Nîmes en a environ 14000, pour une population totale de 49000 à la fin du siècle37 ; la plupart du temps, ce n’est qu’une infime minorité, 2-3% de la population, souvent moins dans les grandes villes. En troisième lieu, cette population a beaucoup baissé à la fin du XVIIe en raison de la Révocation, mais elle est en bien des cas plus importante numériquement en 1789 qu’en 1685 ; les exceptions sont surtout les grands centres protestants du Midi où la population réformée, quoique importante, est devenue minoritaire, et les villes comme Poitiers ou Blois, où elle a disparu. Un cas intermédiaire est fourni par Sedan, où les protestants formaient en 1642 les deux tiers de la population, un gros tiers en 1684, et seulement 7 % vers 174038.

Socialement, il s’agit d’une population plutôt favorisée, au moins dans les grandes villes. Sans doute faut-il se méfier de la bibliographie, qui s’intéresse surtout aux bourgeoisies et laisse dans l’ombre les milieux plus populaires. Par ailleurs, comme nous avons pu le vérifier à Lyon, ces milieux populaires sont difficiles à saisir, car ils ne se fixent pas dans la ville et sont souvent absents des registres de baptêmes et mariages. Il n’en reste pas moins que le poids de la bourgeoisie semble écrasant. A Lyon, au XVIIe siècle, les marchands sont de loin les plus nombreux, si l’on se fie aux registres paroissiaux, et cet avantage augmente au fur et à mesure que les autres professions se ferment aux protestants : cette élite sociale forme environ 45 % de la communauté au milieu du siècle, si on y ajoute quelques hommes de loi, médecins, apothicaires ou orfèvres39. Dans la première moitié du XVIIIe, c’est sans doute plus de 50 %, et encore plus dans la deuxième moitié40. Le même phénomène s’observe ailleurs. A Toulouse, le négoce et la banque dominent (on songe à la banque Isaac Courtois), les autres huguenots appartiennent à la petite bourgeoisie41. Les banquiers protestants de Paris sont bien connus grâce à Herbert Lüthy42, mais il faut y ajouter les artistes et tout le monde de l’ébénisterie d’art, des artisans en voitures, des joailliers, tailleurs, etc., d’origine germanique43. On peut estimer, à Marseille, que 20 % des négociants sont protestants44. A Nantes comme à Lorient, presque tous les protestants sont négociants au XVIIIe siècle, alors qu’il y avait aussi quelques domestiques, ouvriers et artisans à Nantes avant la Révocation45. À Loudun, on compte, vers 1650, 29% de marchands, 25% d’officiers, 23% de possesseurs de seigneurie et 7% de professionnels de la santé46. À Blois, Orléans, Issoudun, Châtillon-Coligny, La Charité-sur-Loire, les notables représentent plus des deux tiers des familles47. Là encore, il est inutile de poursuivre : avec plus ou moins de précision, c’est le même tableau qui peut être dressé partout, avec néanmoins quelques nuances : les artisans sont majoritaires à Tours ; mais il s’agit d’artisans dans les secteurs favorisés de la soie et de la passementerie ; on note la même domination des artisans en Champagne, à Vitry-le-François et à Châlons.

Et cette élite protestante est aussi une élite urbaine. A Lyon, les Delessert, les Couderc, font partie des plus riches habitants de la ville48. A Bordeaux, les Baoux, Barthez, Bonnafé, Nairac, Tarteyron sont parmi les plus riches armateurs et négociants49. La Chambre de Commerce de Marseille est dominée par les protestants, dont certains sont nobles, et possèdent de grosses fortunes50. À La Rochelle, vers 1650, vingt-et-un des vingt-cinq plus gros armateurs sont protestants et ce sont souvent les plus importants51. À Sedan, cinq des sept plus gros fabricants, en 1771, sont protestants, dont La Bauche et Poupart, qui sont anoblis52. Ceux de Saint-Quentin expédient des toiles fines dans toute l’Europe, grâce à leurs contacts dans le Refuge53.

Bien entendu, les étrangers sont nombreux. Ils ont déjà été évoqués. Donnons simplement quelques chiffres. Partout, ils sont extrêmement nombreux juste après la Révocation, car il n’y a plus, théoriquement, de protestants français. A Lyon, jusque dans la première moitié du XVIIIe, les Français représentent moins de 20 % de la communauté, ils sont plus nombreux ensuite, mais restent en dessous des 50 %54. On aimerait avoir de tels chiffres pour les autres villes. Les monographies existantes se contentent généralement de signaler l’importance de l’élément étranger. Il y aurait à Bordeaux un cinquième de protestants non Français vers 178055. Parmi les négociants marseillais, les étrangers seraient un peu plus nombreux que les Français56. Mais on n’en sait guère plus.

Ceci est cependant suffisant pour saisir les caractères essentiels de la population protestante urbaine : une population minoritaire, souvent très minoritaire, riche, avec une forte composante étrangère. Une population qui se distingue de la population catholique, au moins quand on la considère à travers une analyse sociale. Mais n’est-ce pas trompeur ? Il faudrait savoir ce qu’il en est des représentations, se demander s’il y a une véritable construction identitaire.

  1   2   3

similaire:

Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne iconLa littérature des «Erreurs populaires», Une ethnographie médicale à l’époque moderne
«Erreurs populaires», Une ethnographie médicale à l’époque moderne, Paris, Champion, 2002, 612 p. (Bibliothèque d’histoire moderne...

Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne iconTrente années d ’expériences en tant que chef opérateur et réalisateur...

Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne iconLes grandes collections françaises de tapisserie : une histoire de la permanence
«pourtraitures» ou cartons et de leurs auteurs va naître pour la tapisserie médiévale

Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne iconMéthodologie: l’analyse historienne de l’image
«corps de ville» de l’époque moderne publiant des livrets illustrer pour commémorer les entrées royales, confréries, associations...

Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne iconLes réseaux d’affaires en Égypte : patronat européen, minorités locales...

Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne iconDestination Touraine Val de Loire
«villes d’art et d’histoire», pour découvrir des centres-villes médiévaux préservés, aux pieds de leurs forteresses. Ces villes sont...

Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne iconLes totalitarismes fin du chapitre 4
«moderne» : la démocratie, par exemple, avec les partis politiques et le Parlement, mais aussi les courants nouveaux venus de l’extérieur,...

Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne iconBulletin hebdomadaire n° 1120 du lundi 8 janvier 2007
«droit au logement opposable» et le plan anti-exclusion annoncé par le gouvernement, le 8 janvier dernier, ils ont obtenu gain de...

Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne iconChapitre 2 : la formation de la France à l’époque moderne

Les Minorités protestantes dans les grandes villes françaises de l’époque moderne iconListe des travaux et des publications
«Gouverner les urbanisations informelles ou la “gouvernance” en question. Cas des villes maghrébines», in benafla (Karine), michel...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com