Sylvie Brodziak : Clemenceau lecteur de Hugo





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Sylvie Brodziak : Clemenceau lecteur de Hugo


Communication au Groupe Hugo du 5 avril 2008.



Je suis très honorée et  heureuse d’intervenir aujourd’hui devant vous. En effet, non seulement vous rencontrer est important mais aussi parce que Victor Hugo , comme vous le découvrirez  dans quelques instants, appartient à l’histoire familiale des Clemenceau.

Ainsi, dans un premier temps , je souhaite rappeler l’importance du legs hugolien  fait par son père à Georges Clemenceau, dans un second temps j’étudierai l’appropriation de celui-ci par l’homme politique et l’écrivain qu’il fut , enfin, en  guise de  rapide conclusion,  je verrai quelles sont les traces profondes de Hugo qui demeurent aujourd’hui dans la mémoire et les lieux des descendants de Clemenceau.

 

I)Hugo en héritage

 

Clemenceau,  né en 1841,  fut élevé comme tout petit garçon du milieu du XIXe siècle.

Jusqu’à l’âge de 10 ans, il est  éduqué dans la maison familiale puis, à partir du collège, à la différence de ses sœurs Emma, Adrienne et Sophie  qui, elles, sont toutes instruites à la maison par leur mère, il va connaître, à Nantes, la pension  et  le Lycée Impérial.  Sa prime éducation est  toutefois strictement maternelle : le petit Georges entouré de toute l’affection et attention de sa mère évolue dans un univers clos où, son père étant peu présent dans la journée, Sophie est au quotidien souveraine : « Dans le courant de la journée, je ne voyais pas beaucoup mon père, qui ne fichait rien et qui, comme tous les hommes qui ne fichent rien, était assez occupé [...] » [1] .

Mais son rôle ne se borne pas à la simple phase de maternage. Sophie Gautreau  est une femme moderne qui  non seulement éduque  mais instruit son fils et ses filles. Sophie est cette « mère institutrice » qui veut  inculquer des valeurs autant intellectuelles que morales à ces jeunes enfants. Georges Clemenceau, même très âgé, reconnaît avec tendresse cette empreinte maternelle. Lors d’un entretien avec Jean Martet , le 26 juin 1928 alors que ce dernier lui demande : « Et vos études ? Avant d’aller au collège ? » Clemenceau répond : « C’est d’abord ma mère qui s’est occupée de ça [...] Ma mère était une femme admirable. Elle a appris le latin pour pouvoir me l’enseigner[...] » [2] .

La langue des humanités n’est  pas le seul enseignement que Sophie donne à son fils aîné. Issue d’une famille de tradition républicaine, aux côtés de son mari Benjamin , elle fait définitivement entrer Georges en république [3] . Benjamin  Clemenceau, le père, constitue un phénomène dans la mémoire familiale des Clemenceau. Lorsque Jean Martet  demande le 26 juin 1928 quelles ont été les influences qui ont agi sur lui, Georges Clemenceau « commence par ouvrir de grands yeux » puis répond : « Ah ! bien, je crois que la seule influence qui ait eu quelque effet sur moi, c’est... oui, celle de mon père. » 

Georges, fils aîné, avoue  avoir été très  impressionné par ses idées et ses audaces. « Celui à qui je dois tout » proclame-t-il au banquet de Montaigu en 1906. Cette affirmation de l’empreinte indélébile laissée par le père est commune dans ce dix-neuvième siècle où « le père est la figure de proue de la famille comme de la société civile » [4] . Comme tout chef de famille, Benjamin est le maître de l’argent du ménage : « Avec l’argent de mon oncle, comme mon père était ordonné, qu’il faisait attention, dépensait très peu, il s’en est tiré » et c’est lui qui prend les décisions fondamentales.

Que ce soit le soir à table ou pendant les grandes vacances, il joue son rôle de père transmettant la masculinité et ouvrant l’esprit de ses enfants à la réflexion et au savoir. Benjamin  chasse avec son fils, « élève ses garçons à cheval [5] » et parcourt avec lui la Vendée :

« Avec son père, écrit Geffroy , il visita les villes, les villages, les campagnes, il apprit sur place l’histoire de la Révolution dans l’Ouest, les péripéties violentes des guerres de la Chouannerie à travers les chemins creux, les fossés et les haies du Bocage [...]. » « A table, il parlait beaucoup de ses lectures, il lâchait sa philosophie en boutades, et peu à peu ça entrait en moi. » [6]

Plus attentif à l’éducation des garçons, il s’occupe particulièrement de l’instruction de Georges : « Il me disait donc à dîner : “Qu’est-ce que tu as appris aujourd’hui ?” Je le lui disais. Je lui racontais les théories cléricales qu’on m’avait servies dans la journée sur l’âme [...] ». Lorsque Benjamin  est arrêté en 1858, il écrit quelques recommandations à sa femme, nombreuses sont celles qui intéressent le petit Georges :

« Je désirerai qu’après Pâques Georges reprit ses leçons d’armes avec Moreau.[…] Tu diras à Georges de monter ma jument [...]. Dans quelque temps d’ici, il faudra t’enquérir auprès de M. Desprez  s’il est nécessaire qu’il donne quelques répétitions à ton fils.[...] J’engage Georges à lire l’article sur Rome qui est dans la revue qu’il a emportée et à garder en note le numéro de cette revue. [7]  »

Parmi tout ce que Benjamin  a pu transmettre à son fils – choix et  fidélité à la République, athéisme, viscérale insolence – deux passions nous intéressent aujourd’hui plus particulièrement : celles des livres et celle de Victor Hugo.

 

Au XIXe siècle, les livres et la bibliophilie sont affaires d’hommes et Benjamin est celui qui initie Georges à la fréquentation des livres, ceux de sa bibliothèque personnelle [8] ou ceux du cabinet de lecture Plançon . La nouvelle « Justin Cagnard », armateur, extraite de Aux embuscades de la vie, décrit ce lieu, sis au coin de la place Graslin et de la rue Jean-Jacques Rousseau à Nantes :

" Ce cabinet consistait en un grand couloir aux murailles garnies de livres, aboutissant à deux fenêtres sur la place Graslin. Le maître du lieu trônait là derrière un grand pupitre, recevant et rendant des volumes crasseux, romans, livres d'histoire dont une importante clientèle d'employés et de petits bourgeois faisait son ordinaire pâture [...] "

C’est donc là que le jeune Georges emprunte les livres, mais ce cabinet n’est pas uniquement une sorte de bibliothèque municipale, c’est l’espace d’expression du « parti libéral » [9] et « le centre de toutes les informations sur les affaires publiques et les choses de la cité.» Georges y trouve lectures, débats et rumeurs : « Il paraît “qu’on a dit cela chez Plançon ” était un argument de poids dans les discussions nantaises. » Dans la bibliothèque de Clemenceau, actuellement rue Franklin au musée, certains ouvrages proviennent de celle de Benjamin  et permettent de confirmer la marginalité idéologique dans laquelle baigne Clemenceau enfant et adolescent. Benjamin, homme de réflexion, s’intéresse aux idées nouvelles dont celles de Louis Blanc , Blanqui , Buonarroti [10] , Proudhon  et autres, moins connus, aux pensées dérangeantes voire « dangereuses ».

 

L’œuvre  de Victor Hugo fait également  partie de cette bibliothèque paternelle  par  la présence de deux livres : Le Beau Pécopin, (Hachette, 1857) et Quatorze Discours, (Librairie Nouvelle 1851). Ces deux uniques ouvrages ne reflètent qu’imparfaitement l’admiration sans bornes que Benjamin éprouve pour Victor Hugo, et ceci depuis 1830.

Arrivé à pieds  à Paris, Benjamin Clemenceau assiste à la bataille d’Hernani [11] , puis en juillet participe à la Révolution. Ce haut moment de l’histoire du théâtre est un événement fondateur pour Benjamin. L’initiant  de façon concrète à la contestation et à la subversion, il  reste  gravé à jamais dans sa mémoire. Ainsi, Benjamin Clemenceau élève son fils dans l’admiration de Hugo, placé au sommet de son Panthéon littéraire : « Mon père, au fond, était un romantique, qui avait transporté dans la politique, dans la sociologie, les idées littéraires de Victor Hugo et de ces gens-là. » [12]

Clemenceau , qui jouit d’une personnalité  tout aussi forte que son père,  s’approprie  à sa façon ce don de Hugo.  Et si tout au long de sa vie, par certains de ses combats et de ses écrits  il revendique tacitement la filiation, il ne cesse de l’aménager, de  la transformer pour finalement se  démarquer  du romantique que fut Hugo.

 

II) Clemenceau , fils  du romantisme  ?  

 

L’homme d’état que devient Clemenceau est incontestablement  le plus inspiré  par Victor Hugo.

Clemenceau provincial devenu parisien s’est formé politiquement dans le cercle  républicain des proscrits du 2 décembre.

En octobre 1861, Clemenceau arrive à l’embarcadère, 44 boulevard du Montparnasse, accompagné par son père. Fort de son expérience d’étudiant en médecine dans les années 30, Benjamin  veut chaperonner et introduire son fils dans la capitale. Cette initiation à la vie parisienne se fait essentiellement par le biais de visites. Par celles-ci, le jeune homme pénètre des réseaux de sociabilité où il va  pouvoir se reconnaître et être reconnu. L’appartenance à l’opposition républicaine est le premier signe distinctif. Identifié en province par ses opinions politiques, Benjamin d’emblée présente son fils à l’opposition parisienne.

La première visite au « grand homme » est pour Etienne Arago , frère du grand physicien François Arago , rentré en France en 1859, contrairement à Hugo. 

Chez lui,  Clemenceau connaît Ranc , Eugène Pelletan , Henri Lefort , Henri Rochefort , Prolo , François Lacour , Jules Méline , Eugène Protot , [13] tous opposants, tous républicains, tous ayant connu Hugo.

Georges Clemenceau, au soir de sa vie, approuve cette stratégie paternelle lorsqu’il confie à Martet  : « Mon père tenait plus à me voir fréquenter Lefort que la Faculté : car, par Lefort, qui avait connu Hugo (exilé comme lui après le 2 décembre), recueilli son verbe, toutes les portes s’ouvraient. » Ainsi,  l’obéissance filiale caractérise les rapports entre Benjamin et Georges ; ce dernier ne se construit pas « contre » son père ; il ne rejette pas la philosophie et l’engouement  paternels, au contraire tout au long de son parcours,  il va saisir les occasions de les cultiver de façon toute personnelle.

En conséquence, par éducation et par choix, Clemenceau , dès le début de sa vie politique, vit sous les auspices de Hugo et ceci  se matérialise concrètement dans trois grands combats communs aux deux hommes :

-         la lutte contre le Second Empire mère de  la haine contre Napoléon III, 

-         la lutte pour l’amnistie.

-         le combat  contre la peine de mort

 

La lutte contre le Second Empire est le tout premier combat de Clemenceau, étudiant en médecine, journaliste dans ces  feuilles éphémères du quartier latin.

Arrêté le 23 février 1862 pour avoir apposé à la Bastille des affiches appelant à une grande manifestation  à l’occasion du quatorzième anniversaire de la II République,  il reste 77 jours à Mazas et ainsi, comme son père interné en  1851 et 1858 pour opposition à l’Empire, connaît, à son tour, l’univers carcéral. L’épreuve est rude. Clemenceau enfermé est profondément malheureux. Sa seule consolation est livresque et voici les ouvrages qu’il réclame  le 2 mars 1862 à une libraire :

Dimanche 2 mars 1862

Madame

Je suis détenu à Mazas* pour affaire politique [14] . Selon toute apparence on ne me gardera pas bien longtemps, mais comme j’ai besoin de livres pour me distraire je vous prie de m’envoyer par le commissionnaire qui vous remettra cette lettre les volumes suivants.

 

Shakespeare – traduction française

Victor Hugo* tous les volumes moins les trois premiers.

Le fou Yégoff [15] - Erckman-Chatrian

Comédies et proverbes [16] - Alfred de Musset :  

Histoire des Treize, le Père Goriot, la Peau de chagrin [17] Balzac -

Valvèdre-la famille de Germandre [18] - G. Sand -

La Légende des Siècles [19] - Victor Hugo-* Le Rhin [20] .

 

Tout cela fait une somme que je ne vous paie pas de suite parce qu’en prison on n’a jamais trop d’argent. Si contre mon attente je ne sortais pas d’ici peu, écrivez-moi l’époque où vous désirez être payée et je vous ferai toucher le montant de la note.

Si du reste j’ai besoin de quelques autres ouvrages je vous en ferai la demande.

 

J’ai l’honneur de vous saluer.

G. Clemenceau

Mazas- 3ème division n°97 [21]

 

Une fois libéré,  en allant voir  son ami Ferdinand Taule, encore emprisonné à Sainte Pélagie, il rencontre Blanqui et Auguste Scheurer-Kestner avec lequel il entame une forte et longue amitié.  Amoureux de la belle-sœur de  Scheurer, ce dernier  le fait  fréquenter et s’entretenir longuement avec  son beau-frère Charras, proche de Hugo comme l’indique Jean-Marc Charlot dans sa  thèse sur Charras intitulée "Waterloo dans la mémoire française –1815-1914".

La lutte contre  l’Empire est  le moteur originel de l’action politique de Clemenceau et, à l’instar de  Victor Hugo  il hait Napoléon le Petit  qu’il nomme, pour sa part,  l’insecte ou le crapaud  dans une de ses lettres adressées à Scheurer le 1er mars 1864.

 

Élément plus original de ce combat anti-impérial  est la thèse de médecine  (scientifiquement fausse) qu’il soutient en 1865. Tenir pour la génération spontanée, c’était aussi  manifester son  opposition à  l’Église, soutien du pouvoir impérial. C’était - dit-il en 1928,  dans un de ses entretiens avec Jean Martet au moment de la parution de son œuvre philosophique « Au soir de la Pensée » - un acte politique et ne pas être dans les « idées de Napoléon  III » [22] .

De la génération des éléments anatomiques est indiscutablement une thèse fausse sur le plan scientifique, mais son intérêt est ailleurs. Il est d’ordre politique, philosophique et éthique. Clemenceau en s’interrogeant sur l’origine de la matière et de l’homme nie une intervention extérieure, divine.

Ce tout premier  combat est relayé par la lutte pour l’amnistie dans laquelle,  devenu député de Paris (quartier Clignancourt) le 20 février 1876  il s’engage  avec ferveur.  Il intervient à la tribune de la Chambre le 16 mai 1876, dans la ligne de la campagne que viennent de lancer Victor Hugo au Sénat et François Raspail pour les députés.

Lorsqu’en  février 1879, le débat est relancé,  ses interventions à la Chambre  le  propulsent sur le devant de la scène politique.  Non signataire du texte [23] présenté par Victor Hugo au Sénat et Louis Blanc à la Chambre, il n’en défend pas moins l’amnistie plénière. Il voit ses vœux exaucés par la loi du 21 juin 1880 complété par  le décret du 10 juillet qui gracie les derniers condamnés de La Commune. Ce combat pour l’amnistie se déroule avant tout à la tribune et  l’art oratoire est également partagé par Hugo et Clemenceau. Contrairement à Hugo, Clemenceau n’est pas un familier des  barricades mais l’un et l’autre, par leurs discours et leur posture, construisent la même  image du héros- orateur, défendant avec fougue les principes et idéaux de la République. 

Hugo et Clemenceau  mettent en scène volontairement leurs discours.  Le ton  est haut, les formules  cinglantes et la dramatisation voulue -à laquelle réagit volontiers le public-  n’altère pas la clarté et la force du propos. Les procédés utilisés sont souvent les mêmes : répétitions, prises à  témoin du public, phrases courtes , sobres et efficaces, interrogations multiples, images frappantes. Ceci est particulièrement perceptible lorsque l’on rapproche deux de leurs  grands discours sur l’Amnistie.  Celui du 16 mai 1876  pour Georges Clemenceau, celui du 28 février 1879 pour Victor Hugo. Séparé  par trois années,  l’argumentaire  paraît commun et s’ordonne autour de trois  points :

-         Condamnation de la guerre civile

-         Le partage des responsabilités

-         Célébration de la République juste  et indivisible, artisane de la paix sociale.

Pourtant, l’examen plus attentif des deux discours,  tout en confortant l’idée incontestable de la communauté d’esprit,  met à jour deux stratégies de persuasion fort différentes. Clemenceau,  pour convaincre,  s’attaque au problème de la responsabilité, du pourquoi de l’insurrection ?  Il pose, à travers l’Histoire de France, le thème de la  culpabilité.

De fait, si pour Clemenceau la souffrance endurée par le peuple de Paris ignoré sous le Second Empire est  une des causes fondamentales  de l’égarement du peuple : 

Et d’abord, quelle a été la situation de la population de Paris sous l’empire , Paris assurément n’était pas responsable de l’Empire ; il n’en était pas responsable puisqu’il avait fallu le mitrailler pour commettre l’attentat qu’on avait médité contre la France. (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs. ) Il n’en était pas responsable puisqu’il n’avait cessé de protester par ses votes, de la façon la plus énergique, contre le régime impérial. Et cependant, il faut dire que Paris a été la première victime de l’Empire, et que c’est sur lui que s’est exercé tout d’abord l’action délétère de ce gouvernement, car c’est cette ville qu’on a cherché  particulièrement à séduire, à corrompre, à pervertir, dont on a voulu faire une ville de luxe et de plaisir, au lieu d’une ville de travail et de lumières ( Nouvelle approbation sur les mêmes bancs). [24]  

Il n’en n’est pas moins vrai qu’en faisant le choix d’organiser toute sa plaidoirie  sur  les paroles de Jules Favre et de Thiers – acteurs essentiels de la guerre civile évoquée – il énonce et légitime l’idée de la responsabilité fondamentale du gouvernement de Versailles dans le déclenchement de l’insurrection :

Écoutez ce que disent  M. Thiers et M.  J. Favre des causes générales de l’insurrection :

«  L’origine du mouvement, dit M. Thiers, est facile à discerner. Il  y avait dans Paris 200, 000 hommes qui s’étaient nourris de ce sentiment que c’était lâcheté et trahison que de traiter avec les prussiens. »  Et plus loin : « Paris avait été abandonné par les gens d’ordre : il n’y restait que les mauvais bataillons qui faisaient un service de garde nationale, et ces bataillons se composaient pour la plupart d’hommes qui croyions que nous voulions détruire la république.

De son côté, M. Jules Favre porte le jugement suivant : « Il est certain qu’attribuer le 18 mars à une conspiration serait tout à fait se tromper. La conspiration a existé beaucoup plus que je ne le croyais, car je n’y avais jamais cru. Je me suis trompé, mais je crois qu’elle a été pour une part extrêmement faible dans l’insurrection ; c’est une grande sédition qui est née de circonstances que n’avaient pas prévu ceux qui en ont profité, qui les ont étonnées eux-mêmes. Quand nous avons quitté Paris, les chefs de ce mouvement ne se doutaient pas de leur succès. Ils ont éprouvé pendant quelques jours une certaine stupeur qui prouve qu’il n’y avait pas chez eux l’espérance d’un succès aussi complet ni le parti de réaliser un système politique. »

Et enfin Jules Favre donne sa conclusion définitive dans les termes suivants : «  Telle est la chimère – le rétablissement  de la monarchie à laquelle les députés de la majorité de l’assemblée ont sacrifié la paix publique ; Qui peut douter aujourd’hui que s’ils avaient, à Bordeaux, reconnu et sanctionné les institutions républicaines, ils n’eussent, à l’avance, désarmer une insurrection qui n’a eu d’autre mot d’ordre que la défense de la République ? Donner à la France, dans ce moment suprême, le gouvernement qui avait soutenu en elle l’esprit de résistance à l’étranger, qui avait relevé son honneur, qui lui rendait la liberté , était un acte de haute sagesse et de saine politique. Si le pouvoir exécutif et l’Assemblée avaient eu assez de clairvoyance et de fermeté pour l’accomplir, ils auraient eu dans l’histoire une grandeur incomparable, et, tôt ou tard, la reconnaissance de la nation aurait entouré leur mémoire d’une vénération légitime.  Cette fortune nous a été refusée. Les justes défiances soulevées par les réticences de l’Assemblée ont été l’une des causes les plus directes de l’insurrection de la Commune ; - la fatalité de la situation le voulait ainsi-, mais en la constatant, nous avons le droit de rétablir les responsabilités et de ne point imputer exclusivement à la population de Paris un égarement funeste dans lequel beaucoup d’autre ont eu leur part. » [25]

Ce   besoin de chercher «  la vérité », de nommer les responsables, après avoir lu l’analyse de Franck Laurent  dans son article «  Victor Hugo, «  Le Rappel  et la Commune », inscrit, me semble t-il,  Clemenceau plutôt dans la lignée des positions du « Rappel » du 19 mars 1871 que de celles de Hugo alors abstentionniste :

 Le gouvernement  après de longs tâtonnements s’est décidé au coup de force que lui conseillaient les journaux de la réaction et auquel ne voulaient pas croire les journaux républicains […].

La responsabilité de la grave situation où nous sommes doit peser toute entière sur le gouvernement qui l’a amenée, qui l’a peut-être voulue. Il a éveillé la guerre civile, croyant pouvoir aisément  s’en rendre maître. Mais la preuve qu’il n’y avait à la guerre civile, ni raison, ni prétexte, c’est que la guerre civile n’est pas venue : l’armée envoyée pour combattre la garde nationale l’a simplement embrassée !

Et si nous n’avions pas encore à nos portes la guerre étrangère, - danger dont le pouvoir absolu a voulu se faire un moyen- la «  guerre civile » de la journée d’hier n’aurait abouti qu’à la plus admirable et à la plus pacifique consolidation de la République et de la République la plus sincère et la plus forte. [26]

Quant au discours de Hugo, qui vient au Sénat, il est vrai,  après de nombreuses  interventions, il s’articule essentiellement autour de  l’oubli comme remède à la souffrance politique et sociale.  La notion de responsabilité est peu évoquée et  de «  l’affrontement des forces obscures [doit jaillir] la lumière  de la République souveraine. »

Si au contraire, vous acceptez la grande solution, la solution vraie, l’amnistie totale, générale, sans réserve, sans condition, sans restriction, l’amnistie pleine et entière, alors la paix naîtra, et vous n’entendrez plus rien que le bruit immense et profond de la guerre civile qui se ferme (applaudissements). Les guerres civiles ne sont finies qu’apaisées. En politique, oublier c’est la grande loi. Un vent fatal a soufflé : des malheureux ont été entraînés, vous les avez saisis, vous les avez punis, il y a de cela huit ans.

La guerre civile est une faute. Qui l’a commise. Tout le monde et personne.

(Bruits à droite). Sur une vaste faute, il faut un vaste oubli. L’amnistie, c’est l’oubli. [27]

Non spécialiste de Hugo, je ne peux répondre sur le choix du poète  mais pour ce qui  est de Clemenceau, il me semble, au-delà du contexte politique (rupture prochaine  avec Gambetta entre autres) particulièrement révélateur de l’homme qu’il est en 1876. D’une part, appartenant toujours  à la mouvance blanquiste - il le démontrera notamment en 1879 en soutenant l’élection de Blanqui aux législatives à Bordeaux – Clemenceau est un homme qui en 1876 peut comprendre l’insurrection, malgré son désir d’ordre dans la République. D’autre part, cette lancinante interrogation sur la responsabilité  l’affirme comme enfermé définitivement dans le souvenir du 18 mars.

En effet, depuis les assassinats des généraux Lecomte et Thomas auxquels il assiste impuissant, Clemenceau se  sent coupable et, comme je l’ai analysé dans un précédent  article, le silence sur cette « triste journée» le fige durablement dans l’esprit et le cœur de Clemenceau. La  tentative d’expulsion du traumatisme  par l’écriture commencée en 1872 est demeurée inachevée et secrète. L’absence de publication, donc la non-reconnaissance par les autres  engendre une blessure que le temps et l’expérience politique ne pourront soulager.

Jean Martet, dans le Silence de M. Clemenceau, note :

M. Clemenceau a eu une vie longue et traversé des heures cruelles : aucun souvenir, pourtant ne l’a hanté avec une telle persistance que le souvenir de ces temps d’horreur et de folie, où , jeune maire de trente ans, il apprit ce qu’était l’émeute et où il eut tant de fois à se demander si son aventure n’allait pas se terminer là, stupidement. [28]  

De fait, au seuil même de la mort, Clemenceau revient sur ce qu’il nomme lui-même son

« crime » :

 Le premier crime que l’on me reproche est d’avoir fait assassiner Lecomte et Clément Thomas. C’est l’affaire du 18 mars 1871. J’ai, de l’autre côté, tout un dossier  là-dessus, que je vous passerai ; vous en ferez ce que vous voudrez. En 72, je m’étais livré à une enquête à ce sujet pour essayer de réunir le plus de témoignages. Vous verrez qu’il y a une centaine de lettres parmi lesquelles des lettres de Méline, de Schoelcher. En outre, j’avais commencé à écrire l’histoire de tous ces faits-là, de tout ce qui a précédé le 18 mars et de ce qui l’a suivi […]. J’avais écrit minute par minute mon emploi du temps pendant la journée du 18 mars…

Répondre à L’Enquête du 18 Mars ouverte en 1872 par la justice aurait dû assouvir le besoin urgent de la narration après la fin tragique de La Commune. Ce rapport aurait pu devenir la phase première d’un protocole thérapeutique, permettant de soigner la profonde souffrance de Clemenceau, engendrée à la fois par l’horreur du spectacle mais aussi par le sentiment de culpabilité de notre auteur-acteur, qui n’a pu éviter la tragédie. Il n’en fut rien.

Ainsi, si ce récit, que nous pouvons en partie parcourir grâce à Jean Martet, relate les évènements minute par minute et, à l’évidence, a pour but premier de mettre un baume sur une plaie ouverte,  l’efficacité de cet onguent fut médiocre  parce que le traitement fut interrompu.

Pourtant, la démarche du narrateur se veut dès le départ scientifique et médicale. Rapport d’expert, il conjugue le diagnostic du médecin et l’objectivité du journaliste. Phrases courtes, précises, absence de digressions, style sobre du compte-rendu :

 

 Je me rendis immédiatement sur les Buttes. J’eus à parlementer à plusieurs reprises avec les soldats qui barraient le passage. Le boulevard extérieur et les rues que je parcourus étaient déserts, ou à peu près. La nouvelle de l’entreprise commençait seulement à se répandre.(…) A mesure que je gravissais la Butte, l’attitude des soldats me parut relâchée. Il y avait là un plus grand nombre de personnes dans la rue. […]. 

Ce récit rigoureux veut donner la preuve de l’irresponsabilité de Clemenceau dans le meurtre de Lecomte et Thomas et décrit ses multiples tentatives pour ramener le calme :

Vers 4h et demie, je vis arriver dans mon cabinet le capitaine Mayer, suivi du capitaine Garcin. Mayer me raconta dans un grand trouble que si je n’accourais pas au plus vite, on allait fusiller les généraux Lecomte et Clément Thomas.

Je fis observer que cela ne pouvait être ; les journaux avaient annoncé que Clément Thomas était parti,, peu de temps auparavant, pour l’Amérique.

Mayer me répondit :

-          Si ce n’est pas Clément Thomas, c’est quelqu’un d’autre qu’on prend pour lui. En tout cas, accourez vite, car on parle de le fusiller.

-          Les termes dont se servait Mayer, bien qu’indiquant une situation grave, permettaient de supposer que la crise n’avait pas encore atteint l’état aigu qu’on pouvait redouter.

-          Je pris mon écharpe dans mon tiroir et je m’élançais dans la rue, suivi des deux capitaines et de M ; Sabourdy (….) Nous courûmes et marchâmes du plus vite que nous pûmes, presque sans mot dire. (…)°Les Buttes étaient couvertes de gardes nationaux en armes. Nous nous engageâmes dans cette foule. Mon écharpe me désignant aux regards de tous, je ne tardai pas à devenir l’objet des démonstrations les plus malveillantes. On me reprochait de m’être entendu avec Le Gouvernement pour faire enlever les canons, on m’accusait d’avoir trahi la garde nationale, on m’insultait. (…)

-          A mesure que nous avancions, j’entendais répéter :

-          C’est fini ! Justice est faite ! Les traîtres sont punis ! Si quelqu’un n’est pas content, on lui en fera autant ! Il est trop tard ! (…) [29]

 

En conséquence, dans les deux discours que nous avons rapprochés, le point de vue  de Victor Hugo et de Clemenceau ne peut être le même. Le 18 mars, jour de l’insurrection parisienne, Victor Hugo suit lentement le cercueil de son fils jusqu’au Père –Lachaise  et , très vite, le 20  part pour Bruxelles.  Clemenceau, lui, dévale la butte Montmartre  et arrive trop tard.

Plus généralement, Clemenceau est identique à ces orateurs décrit par Tocqueville  dans De la démocratie en Amérique : « Nos orateurs parlent souvent à tous les hommes, alors même qu’ils ne s’adressent qu’à leurs concitoyens » [30] . Ses discours sont à vivre et prononcés au nom de tous, de l’Humain en général. Les thèmes de ces discours ont, bien souvent, cette dimension universelle : l’amnistie, les libertés, la démocratie, l’action sociale, la République, les calomnies…faisant [31]    (je me réfère aux travaux de Marieke Stein) de  l’activité oratoire , comme Victor Hugo l’écrit dans Sur Mirabeau en 1834,  l’activité reine de l’Homme- Événement et de l’Homme- Peuple. Cette fidélité  à Victor Hugo, initiée durablement  par Les Quatorze discours lu dans la bibliothèque paternelle, Clemenceau la manifeste enfin  dans la lutte qu’il va mener pour l’
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«Irlande» dirigée par Catherine Maignant et Alexandra Poulain, Lille, éditions Septentrion, mars 2013, p. 47-59

Sylvie Brodziak : Clemenceau lecteur de Hugo iconLe programme de Clémenceau
«guerre totale» ? (0,5pt) Par leur travail, en étant des poilus des champs et usines

Sylvie Brodziak : Clemenceau lecteur de Hugo iconNote au lecteur

Sylvie Brodziak : Clemenceau lecteur de Hugo iconJean-Claude Fizaine : Victor Hugo et la tauromachie. Les implications de la maltraitance animale
«prisme de la fureur féroce de l'enthousiasme trouvé au spectacle du sang.». Prosper Mérimée, Théophile Gautier obsédé par la mort,...






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