Les sociétés contre l’Etat en France au xix° siècle





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Les sociétés contre l’Etat en France au XIX° siècle

« Depuis quelques mois, la petite brigade de gendarmerie et les jeunes du village se cherchent.[…] Les pieds de nez se multiplient.[…] Une expédition punitive est décidée contre le gendarme Oget. Le jardin potager du chef de brigade est arrosé de désherbant. Puis dans la nuit du 3 au 4 septembre, des bouteilles d’essence sont lancées contre la petite brigade qui compte huit hommes. […] Cette fois, c’est trop.[…] Le parquet de Paris se saisit immédiatement. […] Jeudi 11 septembre, au petit matin, plus de 60 gendarmes interpellent sept jeunes.[…] Vendredi […] une dizaine de personnes, capuches sur les oreilles et foulards sur le nez , mènent la danse. […] Toute la jeunesse du village vise avec application le panneau « gendarmerie »1. A quelle époque appartiennent les événements décrits ici ? Cette question mérite d’être posée car sont rapportés ici des gestes surprenants qui évoquent un début de révolution, une opposition manifeste à l’Etat de toute une société qui s’exprime d’abord en laissant toner sa jeunesse contre les signes visibles de l’Etat. Anecdote d’un temps passé, exhumée de la série U, celle qui traite des affaires judiciaires ! Pas du tout. Cette histoire d’un village contre l’Etat, d’un Etat contre la jeunesse d’un village, s’est déroulée à la rentrée 2003 en Corse, dans le village de Luri. Elle offre l’intérêt d’illustrer ce que je voudrais développer sous le titre « société contre l’Etat »2, à savoir les relations d’opposition, souvent méconnues entre les sociétés locales, à l’échelle du village ou de la région et l’Etat, Paris, ses fonctionnaires, la société englobante.

La Nation est supposée être l’agrégation de ces sociétés multiples donc différentes, en vertu d’une conception partagée du bien commun, c’est-à-dire un consensus sur la forme de l’Etat, la nature des pouvoirs, le sens des politiques menées… Pour la France de la Belle Epoque, on affirme, dans les programmes scolaires, l’existence d’un consensus républicain. A la veille de la guerre, la République est acceptée par le plus grand nombre. L’autorité de l’Etat aussi. Ainsi, alors que l’Etat-Major s’attend à plus de 10% de déserteurs parmi les mobilisés de l’été 14, le chiffre s’établit autour d’1,5%.

Il me semble donc intéressant de revenir sur les conditions de production de cette adhésion du plus grand nombre à un régime qui deux générations auparavant ne recueillait que la minorité des suffrages au profit de l’opinion monarchique. Il s’agira donc de souligner en contrepoint combien les relations des Français à l’Etat ont été marquées par la résistance à l’œuvre de normalisation de l’Etat au XIX° siècle. Or, cette attitude frondeuse qui prend la forme, on le verra, d’oppositions individuelles, collectives, directes ou indirectes aux agents de l’Etats en place, en particulier les gendarmes et les employés du fisc, disparaît à partir des années 1860. Il faudra tenter d’expliquer ce mystère.
Le 22 août 1849, de nombreux applaudissements accueillent l’acquittement de deux prévenus, monsieur Baudrier, charpentier et Monsieur Rémond, notaire, membre du conseil municipal et capitaine de la garde nationale. Ces deux individus d’horizon social très différents vivent tous les deux à Semur-en-Auxois dans l’arrondissement de Dijon. Le tribunal correctionnel les relaxe du délit d’obstruction à la loi. En effet, avec d’autres comme le sieur Défontaine, fils d’un ancien procureur du tribunal de Semur, le 11 août 1849, ils ont participé à un charivari qu’ils avaient déclenché vers les 9h00 du soir contre le commissaire de Police de la ville, un certain Paturel, qui avait été nommé à ce poste le 23 juillet 1849. Au moment où les forces de l’ordre interpellaient les protagonistes du chahut, le notaire défendit le fils Défontaines « à trois reprises, en le tenant à bras le corps » pour lui éviter de finir la nuit en prison. Quant à Baudrier, il apparaît qu’il a seul tenu tête à quatre gendarmes3. Violence collective, solidarité des notables et des artisans, c’est donc une véritable fronde qui s’est développée contre un fonctionnaire de la République. En moins de trois semaines, ce dernier a réussi à réactiver le folklore d’Ancien Régime, le charivari, contre sa personne. Rappelons qu’une telle manifestation sanctionnait à l’époque moderne les anormalités sociales, comme un écart d’âge jugé trop important par la communauté entre un homme et sa femme lors de leur mariage, afin de les polir par un chahut destiné à intégrer l’étrange, à dompter la déviance. Rite d’intégration, dans le cas du commissaire Paturel, le charivari a surtout pour but de démontrer l’hostilité de la population à sa personne comme le rapporte un adjoint au maire de Semur, Locquin, dans une lettre adressée au Préfet : « la ville de Semur, ordinairement si calme, est maintenant chaque soir dans une espèce d’effervescence occasionnée par l’arrivée du nouveau commissaire »4. On lui reproche une attitude méprisante. Ce commissaire-là fait le beau, l’important dans une communauté en perte de vitesse- la ville perd des habitants pendant tout le XIX° siècle- et soucieuse de ses habitudes. Il se donne à voir avec une canne-épée avec laquelle il frappe ostensiblement le sol, se gonflant d’orgueil en public en évoquant une paire de pistolet précieux qu’il possède5. Ces tartarinades indisposent la population, mais il y a plus. L’adjoint au maire, Locquin, dans la même lettre au Préfet, raconte : « je lui observai que l’administration était paternelle et qu’il devait agir dans ce sens. Il me répondit qu’il avait des notes à cet égard, qu’il était parfaitement renseigné, que la ville de Semur était mal notée et qu’il avait une mission spéciale ». Plus loin, il ajoute que le commissaire se vantait de « faire venir un bataillon pour comprimer la population, des agents de police de Paris, qui seront à ses ordres au lieu de ces appariteurs de la ville qui ne sont pas dignes d’être ces valets ». Selon la même et unique source, Paturel assurait « qu’il correspondant directement avec Paris »6. On comprend donc que le commissaire Paturel est rejeté parce qu’il rejette lui même la société au sein de laquelle il a été nommé en se référant, selon l’adjoint au maire, témoin à charge dans cette affaire, à l’univers parisien. La tension entre société locale et société englobante est ici manifeste, réelle ou prétextée pour obtenir le renvoi du pauvre commissaire en poste chez les Gaulois de Semur. Mais quelle est la valeur de cet exemple ?

Si l’affaire Paturel relève de l’anecdote, on peut trouver d’autres exemples révélateurs de la même tension voire plus. Ainsi, la région des Pyrénées, l’Ariège en particulier, est agitée entre 1829 et 1872, mais particulièrement jusqu’en 1832 par la guerre des Demoiselles. Pour protester contre le nouveau code forestier voté en 1827 et mis en application à partir de 1829 interdisant le ramassage du bois et le pâturage, des bandes d’une vingtaine d’hommes opérant déguisés et le visage caché : « la figure noircie et les chemises par-dessus leurs habits, ce que lui avait fait donner le nom des Demoiselles »7. Les Demoiselles apparaissent pour la première fois dans la vallée de Barlonguère en avril 1829 où à Saint-Lary, des gardes veulent s’emparer de bêtes de paysans en délits. Ils se retrouvent face à une centaine de paysans déguisés et armés qui les insultent, lancent des pierres et tirent des coups de feu. A Balaguère, le 24 janvier 1830, les Demoiselles défilent le jour de la fête locale, armées de sabres, de fusils, de haches. Trois jours plus tard, une foule de 400 ou 500 personnes entrent à Massat et y défilent en criant « A mort les gardes forestiers »8. A partir de l’été 1830, le mouvement des Demoiselles s’étend dans toute l’Ariège et s’attaque aux grands propriétaires, aux maîtres de forges qui utilisent le bois en grande quantité. Des actions se déroulent jusqu’en 1832 et de manière sporadique par la suite. Les agents de l’Etat dans un premier temps avec les gardes forestiers puis les notables dans un second temps ont été les cibles privilégiées de la contestation rurale. Les formes de la résistance empruntent au registre du carnaval : pulsion collective, déguisement. L’inversion des sexes est la transcription de l’inversion du monde subie par les population rurales du fait de la loi de 1827 qui fait de la forêt un espace défendu alors qu’elle était jusque-là un espace complémentaire du monde rural et montagnard, c’est-à-dire que ces montagnards font l’expérience du passage du régime de la coutume à celui de la loi.

Cette violence à l’égard des décisions et des agents de l’Etat ne se limite pas à des circonstances exceptionnelles. Le travail de Mr F.Ploux sur le Quercy révèle que les paysans d’une façon générale sont hostiles à l’administration9. L’auteur note ainsi que « ces derniers s’efforçaient d’échapper à son contrôle préférant s’en remettre à celui du groupe : ainsi une part non négligeable des mutations foncières s’opéraient-elles oralement ; jusqu’à la fin du XIX° siècle, certains parents omettaient même de procéder à l’enregistrement de la naissance ou du décès de leurs enfants ». Son étude recense quelques deux cents mouvements insurrectionnels dans cette région française entre 1810 et 1860 et lui permet de repérer que les gendarmes et les fonctionnaires des impôts sont les principales cibles d’une violence physique et morale : coups de poing, mais aussi injures et charivari. Les gendarmes de l’Auxois sont traités facilement de « têtes de harengs », « hommes sans caractère, chétifs »10. F. Ploux démontre donc l’existence d’une protestation antiétatique dans les campagnes du Lot qui débouche sur des émeutes. Ces dernières éclatent « à l’occasion d’une réunion publique, un jour de foire ou de fête votive, le rassemblement hétérogène se métamorphose en foule hostile par un surgissement d’une mentalité antiétatique jusqu’alors refoulée dans les consciences des individus »11. Cette description est illustrée parfaitement par les émeutes de Figeac en 1829.

Ces remarques sur la violence antiétatique rejoignent les réflexions plus anciennes d’Alain Corbin concernant le Limousin au XIX° siècle12. Il la relie pour le Limousin à la crainte des paysans de manquer de denrées pour subsister. Il souligne que ces comportements se maintiennent jusque vers 1860, date à partir de laquelle ce type de manifestation disparaît pratiquement. L’opposition systématique à l’Etat n’est pas relevée, en dépit du récit des émeutes du canton de Guéret en 1848, comme facteur d’explication. Néanmoins, cette piste n’est pas écartée mais elle n’est pas réellement explorée par l’auteur qui résume les comportements des paysans de cette manière : « les manifestations paysannes qu’il est impossible d’attribuer à la diffusion des idées socialistes mais qui se traduisent sous des formes directement héritées de l’Ancien Régime et de la période révolutionnaire, révèlent l’importance des tensions profondes qui existent entre les communautés rurales et la société globale symbolisée par la ville et ses habitants ainsi que par les agents du fisc et par ceux de l’administration. […] Ce serait se priver d’une donnée essentielle à la compréhension des mentalités politiques régionales que de méconnaître cette tradition »13.

Les indices se multiplient donc à l’échelle régionale et témoignent de l’existence d’une tradition de contestation de l’Etat en milieu rural de la part de paysans qui se soucient moins de la forme de l’Etat que du maintien de leur genre de vie et de la protection de leur richesse. C’est le portrait de sociétés qui se refusent à vivre dans le cadre contraignant de l’Etat d’échelle nationale.
C’est d’ailleurs tout l’intérêt du travail effectué par J.F Soulet pour les Pyrénées que d’avoir mis en exergue ce refus qu’il nomme dissidence14. L’apport de cette recherche réside dans l’intérêt porté non seulement aux formes les plus spectaculaires de l’opposition, les soulèvements mais aussi à toute une série de comportements beaucoup moins visibles qui se situent à l’échelle de l’individu et qui disent la résistance aux valeurs imposées par le groupe dirigeant. Et c’est justement cet écart entre «  l’acceptation pure et simple d’un système imposé, et le soulèvement de masse que celui-ci peut provoquer, entre la collaboration et la résistance ouverte » que J.F. Soulet propose de nommer dissidence et qu’il définit comme « la gamme différenciée d’expressions de désaccord et de refus »15. Il en propose une typologie en 5 points :

  • Repliement sur le plan culturel, réticence des autorités à soutenir la politique d’intégration

  • Réticences à collaborer avec l’Etat, ses agents, notamment pour les maires

  • Esquive des nouvelles législations civiles et fiscales concrétisée par une résistance généralisée à l’application du code civil, une hostilité marquée à la fiscalité indirecte, une sous-estimation de la valeur globale de la propriété, des dons d’argent de la « main à la main », des ventes fictives de biens immobiliers aux co-héritiers, la contrebande.

  • Opposition ouverte, notamment à la conscription (34,2% des insoumis sont originaires des quatre départements des Pyrénées de 1841 à 1868).

  • Révolte collective16


Au terme de ce parcours régional des Pyrénées à l’Auxois, on peut donc conclure à l’existence de résistances multiples et fortes dans la société française jusque vers 1860. On est face à des sociétés en dissidence dans les exemples proposés mais qui sont sans doute représentatifs d’une situation nationale. Ainsi la région de Rambouillet n’est pas exemptée pour être plus proche de Paris de ces comportements17. Or après 1860 comme le rappelle A.Corbin dans la préface de l’ouvrage de F.Ploux18, ces comportements disparaissent. Pourquoi ?

La disparition des formes spectaculaires de la violence antiétatique peut être due en première analyse à l’amélioration de la conjoncture économique dans les années 60 du XIX° siècle. Or à partir des années 70, l’économie française rentre dans une phase de déclin marquée par une forte dépression agricole. Le cours du blé diminue de 45% entre 1860 et 1895 sous l’effet de la concurrence des pays neufs19. Le protectionnisme ne s’est appliqué qu’à partir des années 1885. Le tarif Méline ne date que de janvier 1892. A l’inverse, la hausse des salaires agricoles depuis 1850, qui explique en partie la diminution de 15% du nombre des grandes et moyennes exploitations a eu pour conséquence de favoriser l’accès à la propriété des journaliers, qui représentent en 1892 près d’un agriculteur sur 5. La société rurale dans la seconde moitié du XIX° siècle se sépare donc des plus pauvres : saisonniers et journaliers disparaissent en Gascogne et dans le Bassin Parisien20. Et avec eux la violence ! Ce serait bien sur associer classe laborieuse et classe dangereuse et stigmatiser facilement une catégorie sociale. Cela signifie donc que l’explication économique ne suffit pas éclairer le mystère de la raréfaction de la résistance à l’Etat.
Il faut alors recourir à l’explication classique formulée par l’historien américain E.Weber dans son livre La fin des Terroirs, où il démontre le rôle prééminent de l’école républicaine et de l’armée de conscription dans la construction du sentiment national et partant, dans l’édification de l’attachement à l’Etat/Patrie. On peut suggérer en continuant son analyse que ces deux institutions républicaines ont en même temps offert un emploi permettant de construire une classe moyenne directement intéressée au maintien de la République tandis que les dépenses d’intendance et d’infrastructure constituaient un marché auquel les artisans trouvaient un intérêt.

Autrement dit, au-delà de la thèse d’E.Weber, on pourrait admettre que les populations des communautés rurales de la France de la troisième République auraient baissé leur niveau de contestation en raison de l’intérêt matériel suscité par la politique républicaine. A ma connaissance, l’historiographie sur ce sujet est relativement maigre. On peut néanmoins, pour se convaincre de la pertinence de la notion d’intérêt dans l’acceptation de l’Etat dans la France de la troisième république, utiliser l’exemple de la Cerdagne Française au XIX° siècle dont les habitants ont le double mérite d’appartenir à la périphérie frondeuse des Pyrénées et de réclamer une intervention de l’Etat21.
Jusqu’à la Paix des Pyrénées de 1659, la Cerdagne est l’une des régions les plus unitaires de la Catalogne organisée autour d’une capitale administrative, Puigcerda où siégeaient les représentants des quatre quartiers de la vallée formant le conseil général des Syndics. Après 1659, cette unité juridique est rompue mais les 8O villages de la vallée ont continué de se développer exploitant collectivement les pâtures et les forêts et défendant leurs libertés contre les empiétements de la couronne et des seigneurs. L’enjeu des conflits juridiques porte sur la notion d’usufruit ou droit d’usage sur des parcelles qui n’appartiennent pas à la communauté villageoise et qui peuvent être bien loin du territoire de la communauté. Ainsi en 1674, la ville de Puigcerda passe un accord avec le collège des Prieurs de Sainte-Marie qui prévoit d’établir des bornes en pierre pour délimiter l’aire où les paysans de Bolquerra auront le droit de pâture. Ce territoire se situe justement bien au delà du territoire propre de Bolquerra. Les disputes entre les communautés villageoises se sont sensiblement accrues après le traité des Pyrénées. La population de la région croissant de 10 000 vers 1700 à plus de 22 000 vers 1860, des terrains de pâtures ont été transformés en terres arables. Les plaintes et les poursuites judiciaires se sont alors multipliées. De la même manière, le développement de l’irrigation à partir de 1820 va entraîner une intensification de la concurrence entre les communautés. C’est en raison de ce contexte qu’à partir de 1730, les communautés villageoises en appellent aux autorités provinciales et nationales respectives pour défendre leurs droits. Vers 1740, la communauté du village français de la Tour de Carol dans une requête précise «  que les Espagnols, plus entreprenant que les requérants, envahissaient une partie du territoire et tentaient de s’y installer ». Dans les mêmes années, les communautés frontalières se disputent l’usufruit des montagnes Carlit et Capcir. Apparaît alors la distinction entre les régnicoles et les étrangers, gavatxos et espagnols alors que jusque-là on ne distinguait que les voisins et les étrangers à la communauté. La revendication de la frontière devient donc, souligne P.Sahlins, le moyen d’achever les disputes pour ces communautés. A partir de 1750, les administrations des deux Etats vont s’emparer de cette question de la frontière. Pas moins de 22 traités vont être signés entre la monarchie française et l’espagnole entre 1750 et 1789. Mais il faut attendre 1866 pour qu’un premier tracé de la frontière soit établi. Il est rejeté aussitôt par les communautés françaises de la Tour de Carol et d’Enveigt au motif que le projet de traité accordait un droit complet sur l’eau du canal d’irrigation à la ville espagnole de Puigcerda sans reconnaître, en contrepartie, le droit aux jeunes de la Tour de Carol d’utiliser la place de Puigcerda pour les danses de la fête du rosaire (premier dimanche de juillet). On voit donc bien à travers cet exemple que les populations françaises ne sont pas nécessairement victimes des intrusions de l’Etat mais qu’elles peuvent les revendiquer en fonction de leurs intérêts. Les paysans de la Cerdagne sont devenus ou Français ou Espagnols non pas parce qu’ils n’étaient plus catalans, cerdans et paysans mais parce qu’ils n’étaient pas l’autre, le voisin, le prochain. « L’origine des identités nationales est à rechercher dans un ensemble de conflits locaux…la division arbitraire de 1660 est devenue une réalité historique par les communautés locales et non par les Etats »22.

Cet exemple extrême révèle donc qu’au cœur des relations entre l’Etat et les sociétés, il faut ajouter en plus de la combinaison coercition/résistance, l’intérêt des communautés qui ne sont donc pas si démunies que cela face à l’appareil d’Etat. Cet intérêt pour être compris a besoin d’être entendu d’où l’existence d’intermédiaires entre l’Etat et les communautés locales. Ici, dans le cas de la Cerdagne, l’exemple évoque bien l’existence de syndics, représentants des communautés qui exercent donc un rôle de patronage, correspondant assez bien à la définition qu’en donne Plutarque pour la Rome antique : « Les patrons expliquaient les lois à leurs clients, les représentaient devant les tribunaux et les assistaient dans toutes leurs affaires. Les clients, eux, servaient leurs patrons, les entouraient d’honneurs »23. En procédant par extrapolation, on pourrait donc considérer que l’activité législative de la troisième République comme la synthèse vivante de patronages divers dont l’enjeu majeur aurait été de séduire la masse des paysans ce qui expliquerait l’archaïsme fiscal jusqu’à la proposition Cailleaux d’impôt sur le revenu, la faiblesse de la législation sociale, le protectionnisme agricole et aussi la disparition de la violence antiétatique.
Mais le phénomène du patronage ne concerne pas exclusivement le monde politique, non plus qu’il ne l’embrasse dans sa totalité. On pourrait ajouter l’Eglise et les syndicats. Ainsi, Charles Tilly en s’intéressant aux modification de l’action collective en France, le répertoire, offre une autre approche pour comprendre la disparition des formes de contestation de l’Etat que nous avons décrites précédemment. Il distingue: « le répertoire « 18° siècle » qui s’est constitué avant ce siècle et dura jusqu’au XIX° siècle, tandis que le répertoire « 19° siècle » est encore joué aujourd’hui »24. Le passage de l’un à l’autre s’opère graduellement en raison «  de la nationalisation du pouvoir et de la politique, du XVIII° siècle au XIX° siècle [ce qui] stimula dans l’action collective des innovations » et affaiblit «  l’efficacité du répertoire du XVIII°siècle, qui mettait l’accent sur le patronage et dont le champ était surtout local »25. Par patronage, il s’agit d’entendre la tendance à s’adresser à des patrons pour obtenir le redressement des torts. Cette théorie peut être illustrée par deux exemples pris dans chacun des répertoires. Pour ce qui concerne celui du XVIII° siècle, prenons le cas du baron et de la baronne d’Origny. Seigneur de Millemont, le couple est arrêté en mars 1794 comme suspects. Ils risquent donc la peine de mort. Or les habitants dans une délibération de leur conseil municipal réclament l’élargissement de leur ancien seigneur et de sa femme par le biais d’une pétition dont les arguments révèlent l’importance du patronage du baron d’Origny dans la communauté : « choisi et nommé pour commandant de la garde nationale de la commune dudit Millemont, il a fourni gratuitement un logement pour le corps de garde et a fourni aussi à toutes les dépenses nécessaires ainsy que des fusils, piques pour armer les citoyens de cette commune […] ils n’ont cessé de répandre des bienfaits sur tous les habitants pauvres ou malheureux qui se trouvaient dans le besoin [….]s’informaient avec assiduité inquiète et généreuse des besoins de ceux que l’âge et les infirmités ou des malheurs imprévus réduisaient à la détresse […] que pendant leurs séjours à Paris, leurs bienfaits les rendaient toujours présents à Millemont par des fournitures régulières et abondantes de bouillons, de riz et de pommes de terre »26. Le baron d’Origny supplée l’Etat ou plus précisément il en est l’intermédiaire, l’introducteur dans une communauté qui l’accepte en raison de sa prodigalité. Il en est le patron pour lequel cette communauté se mobilise contre l’Etat.

Deux cents ans plus tard le midi de la France connaît en 1907 la révolte des vignerons pour protester de l’effondrement des prix lié à la surproduction du vin, aux fraudes, à l’absence de tarif douanier suffisamment protecteur. Cette révolte rassemblera le 9 juin 1907, 800 000 manifestants à Montpellier. L’arrestation du maire de Narbonne, Ferroul, va dégénérer en émeute. On connaît également des scènes de fraternisation à Béziers entre soldats et manifestants. Ce mouvement est organisé : Comité de Défense Viticole du Midi, coopérative viticole de Camps, banquets, discours. Il est animé par plusieurs personnalités : Marcellin Albert, Ferroul, le docteur Balp, des maires, des propriétaires aisés.

Autrement-dit le modèle d’explication de Charles Tilly fonctionne bien. Il n’y a pas disparition des résistances à l’Etat après 1860 mais mutation. De fait, la crise viticole de 1907 s’est accompagnée de mises en cause de l’Etat Républicain. Les 400 soldats mutins de Béziers seront envoyés en Tunisie dans un biribi, bagne à soldats tandis que les viticulteurs seront satisfaits par le vote d’une loi interdisant la chaptalisation et réprimant plus encore les fraudes, par des remises d’arrières d’impôts aux plus démunis, par l’augmentation de la ration de « pinard » aux troupes de l’armée qui fera de l’Etat le premier acheteur de vin. Avec cet exemple, on perçoit donc bien le changement d’échelle et de nature de la contestation qui à la veille de la première guerre mondiale est bien loin d’être anecdotique comme le prouve ce tableau27 :





Nombre de grèves

Nombre de grévistes

Nombre de journées de travail perdues

1900

902

222 7002

3 761 000

1901

523

114 000

1 800 000

1904

1026

271 000

3 935 000

1905

830

177 100

2 747 000

1906

1309

438 500

9 438 000

1907

1275

197 800

3 562 000

1910

1502

281 000

4 830 000

1913

1073

223 000

2 264 000


En tenant pour un fait établi que la contestation voire le refus de l’Etat a muté à partir de 1860 sous la forme de grèves et manifestations qui peuvent être tout aussi violentes qu’auparavant, l’expression de consensus républicain pose problème. Le nombre de grèves à la Belle Epoque montre, en effet, qu’il y a, au contraire, dissension sur ce que la République et l’Etat doivent être.

Au final, l’expression « consensus » républicain qui servait de point d’accroche à ces réflexions semble donc devoir être utilisée avec précaution tant elle semble ressortir à une vision de l’histoire républicaine qui postule l’existence d’un âge d’or pensé comme une sorte de paradis perdu mais retrouvé à la Belle Epoque. Cet âge d’or n’existe pas non plus du temps des pères fondateurs da la III° République. Par contre, l’expression de « compromis » paraît plus pertinente pour signifier le processus par lequel les Français ont accepté de s’administrer dans le cadre constitutionnel républicain, car elle a le mérite d’intégrer plus clairement l’existence des relations de patronage et de défense d’intérêts divers qui ont joué pleinement dans l’acceptation et l’établissement de la république en France.

Enfin l’histoire des résistances à l’Etat en France s’inscrit dans le cadre général d’une civilisation des mœurs qui est aussi une civilisation de l’obéissance qui émerge au XVI siècle à travers le développement d’une nouvelle civilité complétée par la société de cour du XVII° siècle et les salons du XVIII° siècle. Taire l’animalité des corps individuels et accéder aux bonnes manières de l’honnête homme, n’est-ce pas aussi ce projet que la République transpose au peuple tout entier au siècle de son triomphe à travers l’institution scolaire et militaire ? Ainsi la République se comprend aussi en France dans la continuité de l’Ancien Régime.

1 Chemin A., « Luri et sa gendarmerie, symboles du fossé entre Corse et continent », Le Monde, 18 septembre 2003.

2 Le titre est emprunté à la Thèse de Brunet M., Le Roussillon, une société contre l’Etat (1780-1820 , Toulouse, Association des Publications de l’Université Toulouse-Le Mirail & Eché, 1987.

3 Archives Départementales de la Côte d’Or (A.D.C.O. dorénavant), registre d’audiences correctionnelles, affaires poursuivies à la requête du Ministère Public, audience du 21 août 1849, U.X.C.c.6.

4 A .D.C.O., 8.M.20.

5 A.D.C.O., id. note 3.

6 A.D.C.O., id. note 3.

7 Chaussenque (V.de), Pyrénées ou voyages pédestres dans toutes les régions de ces montagnes depuis l’océan jusqu’à la Méditerranée , 1854, p. 164. Réf.citée in valleedugarbet.free.fr

8 id. note 7.

9 Ploux F., Guerres et paix paysannes en Quercy, violences, conciliations, répression pénale dans les campagnes du Lot (1810-1860), Paris, Boutique de l’Histoire, 2002, p.193 et suiv.

10 A.D.C.O., U.X.C.c.6.

11 Id. note 9, p.199.

12 Corbin A., Archaïsme et modernité en Limousin au XIX° siècle, 1845-1880, éd. M.Rivière et Cie, Paris, 1975.

13 Id. note 12, p.511.

14 Soulet J-F., Une société en dissidence : les Pyrénées au XIX°siècle. Essai sur les comportements d’une société en crise, Toulouse, Eché, 1987. « Une nouvelle approche de la France rurale au XIX° siècle ? », Revue Historique, t.2, 1988, pp.381-392.

15 Soulet J-F. ; « Dissidence et histoire », Revue Historique, 1987, t.2, pp.429-441, p.430.

16 Soulet J-F., « Une nouvelle approche de la France Rurale au XIX siècle ? », Revue Historique, t.1, 1988, pp.381-392, p.390.

17 Chauvaud F., Tensions et conflits. Aspects de la vie rurale au XIX° siècle d’après les archives judiciaires. L’exemple de l’arrondissement de Rambouillet (1811-1871), Université de Paris X-Nanterres, 1989.

18 Op.cit. note 9.

19 Asselain J-Ch., Histoire économique de la France, 2 vol., Paris, Seuil, 1984, t.1, p.161.

20 Moulin A., Les paysans dans la société française, Paris, Seuil, 1988, p.148.

21 Sahlins P., « The nation in the village: state-building and communal struggles in the catalan borderland during the eighteenth and nineteenth centuries”, Journal of modern history, n°60, june, 1988.

22 Id. Note 21, « The arbitrary division had become a historical reality : not the states but the communities had defined the international boundary line. And in constructing the national boundary of France and Spain, they had created for themselves new identities as Frenchmen and Spaniards”, p.263.

23 Plutarque, « Vie de Romulus », in Vies Parallèles, éd. Hartog F. (sous la dir. de), Paris, Gallimard, 2001, p.101.

24 Tilly Ch., « Les origines du répertoire de l’action collective contemporaine en France et en Grande-Bretagne », XX° siècle, n°4, oct. 1984, pp.89-108, p.97. Le répertoire du XVIII° siècle est marqué par le « blocage et saisie des grains, invasions collectives de champs et de forêts clos, destruction de barrières et de haies, bris de machines, charivaris, sérénades, turnouts, expulsion d’agents fiscaux et autres étrangers haïs, cortèges festifs ou parodiques, rixe entre jeunesse de villages rivaux, invasion et saccage de maisons privées… », celui du XIX° siècle par les « grèves d’entreprise, manifestations, réunions électorales, meetings, cortèges de pétition, insurrections organisées et invasions d’assemblées législatives ».

25 id. note 24, p.103.

26Inédit, « Denise Rigoley d’Origny », article à paraître dans les Annales de Bourgogne.

27 Winock M., La France de la Belle Epoque, Paris, Perrin, 2003, p.147.




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