Atelier université D'ÉTÉ





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TITRE DU DOCUMENT

La biologie : une discipline historique et spatiale

NOM AUTEUR 1

LE GUYADER

PRENOM AUTEUR 1

Hervé

NOM AUTEUR 2




PRENOM AUTEUR 2




NOM AUTEUR 3




PRENOM AUTEUR 3




NOM AUTEUR 4




PRENOM AUTEUR 4




NOM AUTEUR 5




PRENOM AUTEUR 5




DATE DOCUMENT




SÉRIE

Intervention

DISCIPLINE 1 (6 – voir liste)

Sciences exactes et naturelles

DISCIPLINE 2 (45 – voir liste)

Sciences biologiques

LOCALISATION

France ; Europe ; Monde

THÈME (29 – voir liste)

Biologie ; Organisation de la recherche

MOTS-CLÉS (liste à construire)

Evolution ; Darwin ; Linné ; Cook ; Pasteur ; Génétique ; Santo ; Expéditions

DATE

Mercredi 30 septembre 2015

CYCLE NATIONAL

2015-2016

SESSION

Session 1

ATELIER




UNIVERSITÉ D'ÉTÉ




PAROLES DE CHERCHEURS




CERCLES




AUTRE




DROIT D'AUTEUR




DROIT À L'IMAGE




RESTRICTION D'USAGE




Session 1

Que nous disent les sciences sur l’espace ?

Que nous dit l’espace sur les sciences ?
Hervé LE GUYADER, biologiste de l’évolution, professeur, université Pierre-et-Marie-Curie

De la manière dont, en biologie, les espaces mènent au temps

Mardi 29 septembre 2015

La biologie s’est construite autour d’espaces très différents et continue de fonctionner ainsi. Mon propos s’organisera en deux parties. Une partie historique correspondant à la fin du XVIIIe qui nous permettra de fixer les conditions initiales. Une seconde partie pensée en forme de pot pourri sur la biologie moderne où intervient cette notion d’espace. Nous verrons ainsi où se situent les problèmes, les difficultés, les interrogations.
Carl von Linné

Je vais commencer mon histoire à Linné. Dans son fameux Systema naturae, Linné établit un ordre donné de l’ensemble des organismes connus à son époque. La tradition a retenu la 10e édition de 1758 comme étant la plus complète. La première édition de ce Systema naturae fait 17 pages. La dernière édition posthume compte quant à elle 3500 pages. Linné est celui qui va cataloguer tout ce que les européens sont capables de voir au point de vue zoologie et botanique à son époque. Mais qu’essaie-t-il d’ordonner ?
Les cabinets de curiosités

Au départ, il essaie d’ordonner les cabinets de curiosités, autrement dit les collections faites par des individus riches (bourgeois ou nobles) qui collectent toutes les choses intéressantes. On y trouve ainsi des animaux empaillés, des pièces de monnaies, des objets ethnologiques, archéologiques, etc.

capture d’écran 2015-10-11 à 07 Cabinet de curiosités d’Ole Worm (1588-1654)

Dans l’image ci-dessus, on voit que le cabinet de curiosités s’apparente à un vrai capharnaüm. Que fait-on ? On commence par ordonner ce premier espace. Et ce faisant, on se rend compte que, en travaillant sur ce premier espace qui rassemble des pièces venant du monde entier, on est en train de mettre en ordre les organismes vivants dans le monde.
Linné et ses apôtres

C’est alors que s’amplifient les grands voyages de découvertes, en particulier avec les Hollandais et tout ce qui va correspondre à l’Extrême Orient. Linné se rend compte qu’il y a pas mal de plantes et d’animaux en Europe. Que va-t-il faire ? Il va envoyer ses élèves aux quatre coins de la Terre. En voici la liste :

  • •  Christopher Tärnström (1703-1746)+, vers Canton.

  • •  Pehr Kalm (1716-1779), Amérique du Nord.

  • •  Pehr Osbeck (1723-1805), Chine.

  • •  Pehr Forsskal (1732-1763)+, Egypte puis Yémen.

  • •  Fredric Hasselquist (1722-1752)+, Asie mineure, Egypte, Palestine.

  • •  Pehr Löfling (1729-1756)+, Guyane.

  • •  Olof Toren (1718-1753), Java, Inde, Chine.

  • •  Claes Alströmer (1736-1794), Europe du Sud.

  • •  Daniel Solander (1733-1782), 1er voyage de James Cook.

  • •  Anders Sparrman (1748-1820), 2ème voyage de Cook.

  • •  Carl Peter Thurnberg (1743-1828), Afrique du Sud et Japon.

Beaucoup d’entre eux (ceux que j’ai marqués d’une croix) ne sont pas revenus. Linné, lui, n’a jamais bougé. A partir de ces cabinets de curiosités et des jardins botaniques, on commence donc à tout explorer. Pourquoi est-ce intéressant ? La question qui se posait à l’époque était la suivante : est-ce que la manière dont on met les choses en ordre, en particulier en botanique avec les plantes d’Europe, fonctionne aussi bien avec les plantes du reste du monde ? Y a-t-il des familles qui sont les mêmes ?
1er voyage de James Cook

James Cook me paraît exemplaire de ces notions d’espace. Nous allons donc revenir sur le premier voyage de Cook et sur un individu vraiment intéressant, Joseph Banks, qui a comme second Daniel Solander, un des apôtres de Linné précédemment cités.

Banks part avec Cook sur l’Endeavour pour son premier voyage dont la causalité est à chercher du côté de l’astronomie : aller dans l’hémisphère sud pour observer le transit de Vénus du 3 juin 1769. Que va-t-il se passer ? Banks qui est richissime va financer le voyage de 9 hommes (dessinateurs, botanistes, zoologistes) : Solander en particulier, mais aussi Spöring, Parkinson et Buchan qui eux non plus ne sont pas revenus.

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Ci-dessus, le trajet du voyage de Cook : ils vont passer 3 mois à Tahiti mais seulement une semaine à Botany Bay, au sud de la future Sydney.
Cook va pouvoir observer des choses extraordinaires comme cette plante que l’on va appeler Banksia. Il va ainsi se rendre compte que la botanique est spatialisée.

Que va faire Banks en revenant ? Rester en Angleterre et ne pas participer au deuxième voyage de Cook. Le 30 novembre 1778, il est élu président de la Royal Society et il le restera 41 ans. Il devient le confident du roi George III et contribue ainsi à la réorganisation des sciences anglaises. La Royal Society à l’époque est placée sous la figure tutélaire de Newton. Banks va complètement transformer cette institution, au sein de laquelle les astronomes et les mathématiciens vont perdre le pouvoir au profit des naturalistes. Il va contribuer au développement des sciences naturelles et appliquées et favoriser les voyages d’exploration. Il va s’intéresser aux plantes et animaux intéressants pour l’économie. Il va ainsi rapatrier beaucoup de plantes qu’il va essayer d’acclimater en Angleterre et dans les dominions anglais (Caraïbe, Inde, ou Australie). A Kew Garden, le jardin botanique de Londres, il fait venir des moutons mérinos de France et effectue une sélection pour obtenir une laine fine, la fameuse laine anglaise. Il va introduire le manguier en Jamaïque et le théier en Inde. Il monte l’expédition du Bounty. C’est notamment lui qui va vouloir acclimater l’arbre à pain dans les Iles de la Caraïbe.
Que fait Charles Darwin ?

Le rôle exceptionnel de Banks a donc consisté à organiser l’espace scientifique anglais, les espaces colonisés et à lancer des opérations de sélection. J’insiste car Darwin appartient à la génération suivante. Or le concept de sélection naturelle ne pouvait venir que d’Angleterre. Que fait Darwin ? Il passe 5 ans à bord du Beagle, principalement en Amérique du sud. Il découvre l’endémisme. Il mène une réflexion sur la géologie. Quand il revient en Angleterre, il voit le résultat de toutes les sélections artificielles organisées par Banks. C’est du parallèle entre les résultats de la sélection artificielle et ce qu’il voit dans la nature qu’il tire le concept de sélection naturelle.

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Ce Megatherium que l’on peut voir au Muséum à Paris est un paresseux géant (6 mètres de haut). Quand Darwin tombe sur ce crâne, il se dit qu’à l’endroit où se trouvent actuellement des paresseux vivants, se trouvent aussi des paresseux fossiles, et que donc il existe peut être une relation de parenté entre les animaux actuels et les animaux qui ont disparu. On voit ainsi que c’est en observant l’espace qu’apparaît la notion de temps.

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Cette notion de temps je l’ai traduite pas ces deux images : le Beagle au sud de l’Amérique du sud observant l’espace et le 1er schéma d’arbre (trouvé dans les notes de Darwin) qui établit ces relations de parenté.

Autre nom important de cette histoire : Wallace. Ce dernier est allé explorer la biodiversité, du côté de l’Amazonie, puis de la Malaisie.

Il observe le phénomène de mimétisme. Il y a donc une variabilité extraordinaire à l’intérieur d’une même espèce qui fait apparaître la notion de ressemblance, de mimétisme. Wallace comprend alors trois choses. D’une part, que s’il y a mimétisme cela n’a d’intérêt pour les animaux que si le mime est à côté de l’animal qu’il mime. Les choses sont donc spatialisées. Il comprend d’autre part, qu’avec cette diversité, on commence à approcher le cœur de l’apparition des espèces - espèces qu’il va localiser. Il comprend enfin que tout cela est dynamique et évolutif. Avec Wallace et Darwin, on a donc cette corrélation temps-espace qui se met en place et qui va drainer l’ensemble de la zoologie.

A la fin de sa vie, Wallace en revenant à Londres effectue un travail de bibliographie extrêmement important. Il propose un livre très célèbre La distribution géographique des animaux (1876) dans lequel il établit six provinces géographiques.

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Il sépare l’espace complet des continents en six provinces et explique que ce sont vraisemblablement des accidents géologiques qui ont entrainé la séparation de ces provinces. Une intuition juste et importante que viendront renforcer bien plus tard les données de la tectonique des plaques. Son premier travail consiste à tenter de comprendre la séparation qui existe entre les îles malaisiennes et les îles proches de la Nouvelle-Guinée, avec cette ligne que l’on appelle depuis Huxley la ligne Wallace.
L’originalité de Louis Pasteur

A la même époque en France, nous avions Pasteur. Ce dernier travaille en laboratoire mais avec un accès sur le terrain. Il passe son temps à faire l’aller-retour et fait revenir des organismes qu’il étudie en laboratoire.

Permettez-moi de faire une parenthèse sur l’intérêt des organismes modèles (la drosophile, la souris, etc.). Ces derniers sont des organismes que l’on peut enlever de leur terrain naturel pour les élever en laboratoire sans que cela ne pose problème. Que va faire Pasteur ? Il organise l’espace d’une nouvelle discipline en fondant l’Institut Pasteur. Les pastoriens à l’époque sont des pionniers. Très originaux, on ne peut à l’époque les classer nulle part. Ils se déplacent au Moyen-Orient, en Amérique du sud, etc. Ils contribuent à développer la microbiologie, à étudier les bactéries « locales », et à étendre une discipline qui à l‘époque n’était pas encore reconnue par l’université. L’Institut Pasteur est à côté de tout le système universitaire de l’époque. Ce développement, on le doit à deux individus clés: Emile Roux et Emile Duclaux qui n’ont pas la même formation. Duclos a succédé à la direction de l’Institut Pasteur. Roux était son second et lui a succédé.

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A travers ces exemples, on voit donc comment l’espace des disciplines et l’espace physique peuvent être explorés.
Une telle réflexion est-elle toujours d’actualité ?

Actuellement, si vous dites que vous faites de la zoologie, vous passez pour un ringard. En revanche, si vous dites que vous étudiez la biodiversité, vous êtes écouté. Pourtant, vous faites la même chose. Prenons un autre exemple : je ne connais plus personne aujourd’hui qui fait de l’embryologie. Par contre je connais beaucoup de biologistes du développement. La seule chose qui change ici c’est le nom. Evidemment à ce changement de nom correspondent d’autres évolutions. Un exemple : l’embryologie devient biologie du développement lorsque les embryologistes se sont mis à utiliser la génétique. D’autre part de nouvelles techniques contribuent à ramener au terrain. Maintenant que l’on a accès au génome, on se rend compte que seul un faible pourcentage de tout ce qui relève de la microbiologie est cultivable. Il faut donc aller sur le terrain pour étudier.
Quelques points particuliers

Les trois stations marines les plus importantes de France - Roscoff, Banyuls, Villefranche-sur-Mer - dépendent de l’université Pierre et Marie Curie. Je me suis occupé un temps de la station biologique de Roscoff, fondée par Lacaze-Duthiers en 1871 pour observer les organismes vivants. Qu’en est-il de cette station aujourd’hui ? Avec la biologie moléculaire, on s’est soudain rendu compte que l’on pouvait tout aussi bien faire à Strasbourg ou à Lyon ce que l’on faisait à Roscoff. Puis, depuis peu, les chercheurs sont revenus vers le terrain. Je vous donne cet exemple pour que vous compreniez que quelque chose de spatialisé qui, à un moment donné, a sa raison d’être, peut tout d’un coup la perdre.

La génétique

Heinz hier a fait un raccourci un peu rapide à propose de la génétique. Je n’ai jamais dit que la génétique disparaissait. Je pense cependant que la question de la génétique est très intéressante. A l’UPMC, nous nous sommes rendu compte que les étudiants ne disaient plus qu’ils voulaient plus faire de la génétique, mais de la génomique, de l’agronomie, du développement, etc. D’autre part si vous regardez le listing des unités d’enseignement, vous remarquerez que le terme de génétique a complètement disparu, alors que l’UPMC a été au cours des années 70 le fer de lance de la génétique, avec le centre de génétique moléculaire du CNRS de Gif-sur-Yvette. Pourquoi ? La génétique a eu du mal à s’établir au début du XXe, aux Etats-Unis, en Angleterre puis en France. L’objectif de cette discipline : comprendre le matériel génétique, comprendre les lois de l’hérédité. Objectif atteint avec les résultats des années 60, 70 et 80. Aujourd’hui, nous pouvons séquencer les génomes. La génétique s’est donc progressivement mise à servir d’outil pour nombre d’autres disciplines : la physiologie, la biologie cellulaire, la microbiologie, etc. Chacune de ces sous-disciplines utilise l’outil de la génétique. La génétique a donc totalement réussi au point d’envahir les autres disciplines et d’en créer de nouvelles.

L’expédition Santo 2006

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Pour illustrer la manière dont l’étude de la spatialisation de la biodiversité peut intéresser aujourd’hui, je vais prendre l’exemple d’une expédition que j’ai co-dirigée dans l’archipel du Vanuatu, Santo 2006.

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Quand on arrive à Santo, on se rend compte que l’on voit exactement les mêmes paysages que Cook, à son époque, ce qui est très émouvant.

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Dans le cadre de notre expédition, nous disposions d’un petit navire océanographique et d’un ballon dirigeable pour se balader au niveau de la canopée.

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Ci dessus, on peut observer des plongeurs aspirer des sédiments, appelés à être triés par la suite.
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Les planches ci-dessus montrent des animaux d’à peine quelques millimètres. Au siècle dernier, ces animaux étaient mis dans le formol ou dans l’alcool pour être ramenés. Ils arrivaient donc dans un musée, totalement gris et contractés. On ne pouvait plus observer que la forme de leur coquille. Aujourd’hui, avec le numérique, on peut faire des choses très intéressantes (des films, des photos des animaux), et également des prélèvements d’ADN pour faire de la phylogénie ou étudier la génomique de l’animal, etc. Par le GPS on va pouvoir spatialiser le prélèvement avec une précision étonnante. On revient au laboratoire avec énormément de données offrant une description complète. Avec le big data, la gestion des collections devient de plus en plus difficile.

L’espace des pathologies

Je me sens obligé de terminer par ce que j’ai appelé « espace de la pathologie » qui constitue à mon sens un point clé. Lorsque les Espagnols sont arrivés en Amérique du sud, ou lorsque les Britanniques sont arrivés en Amérique du nord, ils ont emmené avec eux la variole, la grippe, etc. Autant de maladies qui ont décimé les populations. Je me suis intéressé à ce qui s’est passé lorsque la première flotte est arrivée à Port Jackson, en Australie. En 5 ans, 90% des populations des tribus aborigènes autour de Botany Bay avaient été décimées.

Je voudrais insister sur le fait qu’il n’y avait ni malades de la grippe, ni variole, ni rougeole sur les individus qui ont débarqué. Ils étaient tous « porteurs sains ». Pourtant les épidémies vont se propager à l’intérieur de l’Australie jusqu’à la côte Ouest de l’Australie. Certains Aborigènes du centre de l’Australie vont connaître des Européens les maladies en premier lieu. On est donc là face à un problème de spatialisation très important.

L’exemple du VIH

Le taux de mutation du VIH est 106 fois celui des mammifères. C’est un virus qui évolue à une vitesse étonnante. Là encore on retrouve ces rapports espace-temps dont j’ai commencé à vous parler.

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Dans cet arbre phylogénétique, tout ce qui est en rouge indique les passages du virus du singe à l’homme. Sur cet arbre, on décrit actuellement au moins 5 passages et, dans les publications, on en décompte une dizaine. Il y a donc là une spatialisation importante.

Pour le virus Ebola, la première épidémie se produit au Zaïre en 1976. Dans certains villages, il y a eu 100% de morts - ce qui, si on réfléchit au niveau épidémie, est le mieux qui puisse se produire puisque, si tout le monde meurt, l’épidémie ne s’étend pas. En revanche, à partir du moment où il y a sélection et qu’il y a des porteurs, les épidémies se développent.

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Les réservoirs sont ici des chauves-souris. Cette chauve-souris qui s’appelle Hypsignathus monstrosus est une chauve souris frugivore. L’autre importante, Myonycteris torquata, est aussi une chauve souris frugivore.

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Ces deux cartes montrent une corrélation évidente entre la distribution d’Hypsignathus monstrosus en Afrique et l’étendue du virus Ebola.
Conclusion

J’ai essayé dans ce topo de vous faire sentir des choses qui ont trait aux espaces des disciplines, aux espaces physiques, aux transmissions dans ces espaces, à l’étude de la biodiversité, au retour au laboratoire, à la dynamique institutionnelle, etc. Ce que je vous ai dit est évidemment partiel et peut être partial. Mais lorsque l’on fait de la biologie, on est toujours coincé entre les marteaux et les enclumes. Il faut donc devenir pragmatique. Quel créneau faut-il prendre pour pouvoir avoir des crédits ? Celui qui réussira est celui qui arrivera à bien prévoir la dynamique temporelle de ce petit monde et qui arrivera à manœuvrer.

Questions / Réponses


  • Nous avons discuté de la marchandisation de la biodiversité, des espèces invasives, etc. La biodiversité est-elle un bien ? Peut-elle appartenir aux Etats ? A-t-elle un sens juridique ? Commercial ? Culturel ? Ethique ?

La définition de la biodiversité renvoie à trois niveaux : les écosystèmes ; les espèces ; les gènes. Lorsqu’on fait des explorations de biodiversité comme celle de Santo, on se confronte de plus en plus à la résistance des pays où nous nous rendons, alors que par le passé, les autochtones ne s’intéressaient pas du tout à ce qu’ils avaient. Aujourd’hui, lorsqu’ils nous voient débarquer, ils ont l’impression de se faire déposséder. Ils pensent qu’on va leur voler des espèces qui peuvent avoir des traits intéressants au point de vue pharmacologique, des saveurs, ou des parfums. En ce sens, la biodiversité est effectivement en train de devenir un bien, ce qui pose une question juridique extrêmement importante. Nous sommes par ailleurs confrontés à des fantasmes absolus : beaucoup ne comprennent pas qu’on puisse regarder des organismes végétaux ou animaux qui n’ont pas une importance commerciale. Donc effectivement la biodiversité est un bien. Lorsqu’on fait des expéditions de ce genre, il y a donc une dimension juridique extrêmement importante. Mais pour nous, il n’y a pas de côté commercial. L’aspect culturel est en revanche extrêmement important. Nous devons faire attention à certains lieux. Je pense par exemple aux grottes, lors de notre expédition au Vanuatu. Une expédition de ce type n’est possible que si l’on prend le temps de préparer le terrain avant l’expédition, au niveau ministériel, au niveau des directions, au niveau des chefs de tribus, etc. A Santo, ce travail été long et difficile. Personnellement, j’ai parfois eu du mal à discuter car je ne saisissais pas totalement la logique de mes interlocuteurs.


  • Dans notre groupe nous avons été marqués par la notion d’expédition. Sur cette expédition la formule a été resserrée en disant que pour faire des découvertes il faut trouver sa terre inconnue. Par rapport à la polarité évoquée hier, où se place donc cette notion d’expédition scientifique qui bien évidemment requiert une aventure très organisée mais qui se déplace vers une terre inconnue ? En complément, quelles sont les prochaines terres inconnues dans l’observation du vivant ?

Je vais répondre un peu en contrepoint. L’expédition scientifique est effectivement une aventure. Cela étant, on peut aussi avoir une aventure scientifique en laboratoire avec des espèces modèles. S’il y est une discipline qui a été extraordinairement efficace et productive à cet égard, c’est bien la recherche du génome qui s’est faite pour beaucoup en laboratoire avec des drosophiles, des bactéries, etc. D’un côté, c’est l’espace de la nature, de l’autre côté c’est l’espace de la culture, c’est-à-dire que ce sont des disciplines scientifiques et des lieux associés. Aux Etats-Unis, il y a eu des lieux très particuliers dans le domaine de la génétique. En France, il y a eu par exemple le centre de génétique moléculaire du CNRS à Gif-sur-Yvette, un lieu particulièrement exemplaire de la discipline. Evidemment par rapport à Cook et La Pérouse, on commence aujourd’hui à connaître tout. On cible en général les hotspots de la biodiversité et les endroits où la biodiversité est au contraire menacée. Par exemple, une expédition a été faite dans la forêt sèche à l’est de l’Afrique. Les choix seront donc faits en lien avec cette notion de protection de la biodiversité. Concernant les prochaines terres inconnues dans l’observation du vivant, elles sont encore nombreuses. Je pense notamment à toute la microbiologie qui se trouve au niveau des toundras et des taïgas qui vont se réveiller avec le réchauffement climatique. Au niveau des océans, il y a encore énormément de choses à trouver, que ce soit au niveau planctonique ou au niveau profond. Ce n’est réellement pas terminé. Ce qui est intéressant, c’est la relation importante qui lie la biologie aux sciences de l’ingénieur. Etre capable de remonter des animaux de 3000 mètres de profondeur sans les décomprimer pour les amener et les étudier en labo suppose de belles réalisations techniques.


  • Nous avons beaucoup discuté de financement. Vous-mêmes en tant que personne, quel avenir souhaitez-vous pour votre discipline, du côté de l’observation et du côté des ruptures ?

Quand j’ai créé l’UMR en 2003, mon idée était la suivante : la biologie moléculaire s’était développée sur des espèces modèles. Or grâce aux outils de la biologie moléculaire, on a pu commencer à se tourner vers des espèces non modèles. J’ai donc créé une UMR pour observer, travailler sur des organismes non cultivables. J’ai donc été obligé de mettre en fonction un tapis roulant allant du navire océanographique ou du terrain (où se faisaient les récoltes d’espèces) jusqu’au au laboratoire (où sont réalisées les observations), ce qui supposait pas mal de financement. J’ai donc essayé d’élargir le champ. Vous savez que le CNRS est partagé en plusieurs instituts. Initialement, j’étais plus proche d’un institut que d’un autre, mais il se trouve, qu’à un moment donné, j’ai du changer d’institut. Résultat de ce changement : on a multiplié par deux notre dotation CNRS. Donc je ne sais pas si c’est oui ou non du cynisme, mais nous sommes bien obligés de réfléchir en termes pragmatiques. A cela s’ajoute le fonctionnement parfois étrange des sous-disciplines. Lorsque vous situez vos recherches dans la case « Evolution du génome », vous décrochez plus facilement des ANR et des crédits du privé, des fondations (Total, Albert de Monaco). Je reprends l’exemple de l’expédition Santo : pendant 3 mois, les chercheurs se sont succédé sur l’île, soit au total 125 chercheurs en provenance de 25 pays différents. Nous avions donc besoin d’un million d’euros. Sur ce million, nous avons eu 300 000 euros du public, le reste venant de fondations, de financements privés, etc. Les ruptures, on ne peut donc que les voir venir. En France, la confrontation disciplinaire a été rude entre les modernes (généticiens) et les anciens (zoologistes) dans les années 60. Les anciens ont été laminés. En tant qu’enseignant, je me suis toujours impliqué pour que les étudiants qui sont naturalistes dans l’âme aient des connaissances de biologie moléculaire importantes, et inversement. Cette confrontation, j’ai personnellement essayé de la calmer. Mais les ruptures sont là, elles viennent de cet outil moléculaire que l’on applique à beaucoup d’organismes. Je pense par exemple que nombre de choses fabuleuses vont apparaître autour de la biogéographie.


  • Vanuatu est un des rares pays du monde qui s’intéresse énormément à la biodiversité extrêmement présente dans leur culture. Dans votre démarche, quels impacts et liens avec la société et les sociétés ? Quelle prise en compte des savoirs classificateurs locaux ? Il y a en effet me semble-t-il une réflexion à avoir sur le vocabulaire disponible dans les différentes sociétés qui permettent de faire de la classification. Vous avez essentiellement parlé de la vision de Linné qui a finalement principalement dominé dans les pays du nord. Quel bénéfice et quel retour pour les populations locales suite à l’expédition Santo ?

J’ai pris Santo comme exemple mais je ne vous ai pas dit tout ce qu’on y avait fait. Permettez-moi de ne pas être tout à fait en accord avec vous. Vous dites qu’il y a à Vanuatu une vision forte de la biodiversité. Effectivement, il y a une connaissance de la biodiversité comme dans toute population humaine agricole. Nous sommes allés là-bas avec des linguistes, des ethnologues, des paléontologues car des restes animaux et humains avaient été trouvés là-bas. Pour ce qui relève de la botanique, nous essayions systématiquement d’avoir les noms locaux et d’établir des catalogues (à partir de ces noms) qui puissent leur être utiles. Nous avions signé des documents stipulant que nous ne ferions pas de recherches pharmacologiques. Pourtant dans nos échanges, nos interlocuteurs passaient leur temps à nous expliquer l’utilité de telle ou telle plante dans pharmacopée locale. Nous avions un module extrêmement important sur les espèces invasives. Quelles étaient les espèces invasives animales et végétales sous études ? Qu’est-ce qu’on pouvait en dire ? En faire ? Etc. C’était d’ailleurs une demande venant directement du ministère de Vanuatu. Concernant le retour, nous avons produit un volume de 1200 pages sur l’expédition qui a été écrit en anglais et remis au Vanuatu. Dernier point, nous nous étions engagées à ce que les collections botaniques et écologiques soient dupliquées pour que des collections qui reviennent au Vanuatu (malgré les difficultés de conservation engendrées). Ces collections ont donc été placées aux Fidji où sont recueillies toutes les collections pour l’ensemble du Pacifique. Cette gestion nous a pris beaucoup de temps. Grosso modo, il faut compter 4 ans de préparation avant une expédition de ce genre.


  • J’ai été frappé de voir sur la carte de l’expédition de Cook une ressemblance frappante avec l’expédition récente Tara Océan. J’ai trouvé que c’était joli de ré-explorer les océans de la même façon à quelques siècles d’intervalles. Quel est votre avis sur ce type d’expéditions ? Pourquoi revient-on à cela ?

La première expédition de Cook a beau avoir été réalisée sur un bateau, ce dernier était loin de faire de la biologie marine. C’est surtout les îles qui l’intéressaient. Les deux 1ères expéditions de Cook étaient des expéditions de découvertes qui avaient pour causalité soit l’astronomie, soit le commerce. La biologie est un peu secondaire dans cette histoire. Tara a fait essentiellement du plancton. Or le plancton est quelque chose qui n’a pas vraiment été étudié avant la fin du XVIIIe. Tara a effectué beaucoup de relevés au niveau planctonique avec des précisions sur l’endroit des prélèvements, la profondeur des prélèvements, etc.


  • Je voudrais vous interroger sur le lien entre biodiversité et différenciation de l’espace. Je parle sous votre contrôle mais j’ai l’impression que pour avoir une biodiversité très riche, il faut avoir un espace très différencié. Je pense notamment aux Galapagos. Or cette différenciation se fait au cours du temps. Ne craignez-vous pas que la globalisation et l’homogénéisation possible des différents environnements contribuent à réduire la biodiversité ? D’autre part, peut-on forcer ou accélérer la biodiversité ? Si oui, cela vous inquiète-t-il ?

Lorsque Darwin est arrivé aux Galapagos, il a cru que les pinsons des Galapagos étaient des oiseaux d’une même espèce. Il a fait des prélèvements sur ses pinsons et quand, une fois revenu à Londres, il les présentés au meilleur ornithologue de l’époque, John Gould qui, en regardant la forme de leur bec, s’est rendu compte qu’ils ne mangeaient pas du tout la même chose, qu’ils ne vivaient pas du tout au même endroit et qu’ils étaient donc d’espèces différentes. Darwin a donc utilisé son erreur : il s’est dit que s’il avait pensé qu’ils étaient de la même espèce, c’est parce qu’ils se ressemblent et que, donc, il devait y avoir une relation de parenté. Pour résumer les choses, les îles sont des lieux où l’évolution va très vite. Sur les continents les choses vont beaucoup moins vite sauf pour certaines petites localités qui peuvent se comporter comme des îles. Donc effectivement cette dynamique existe. Un des points clés au niveau des îles qui pose problème pour la biodiversité ce sont les espèces invasives. Les bateaux de Cook ont par exemple amené les rats dans bon nombre de ces îles. N’oubliez pas que les seuls mammifères présents sur les îles du Pacifique avant que les hommes n’arrivent étaient les chauves souris. Tous les autres mammifères, en particulier des rongeurs, ont été apportés par l’homme, ce qui va entrainer une fragilisation. Quand on approfondit les choses, on se rend compte que bon nombre des espèces en voie de disparition ou disparues sont des espèces îliennes. Quant aux expérimentations en laboratoires, il ne faut pas oublier que la sélection naturelle est un filtre implacable. Je ne pense pas que l’homme soit capable de gérer tout ce qui correspond à la sélection naturelle.


  • Je reviens sur la présentation de M. Wismann hier qui évoquait l’enchâssement de trois espaces - l’espace théorique, l’espace territorial et l’espace de la compétition internationale. De votre côté, vous nous avez expliqué que les expéditions et les voyages de Cook étaient liés aux contingences économiques et géopolitiques. Que pensez-vous aujourd’hui de l’organisation de ces missions ? L’insertion dans la compétition internationale est-elle une continuité de cette histoire longue ? Ou bien est-elle fondamentalement différente ?

Il y a une compétition internationale indéniable. Prenons un exemple pour illustrer. Madagascar a été l’une de nos colonies. Toute la botanique et toute la zoologie très particulières de Madagascar ont été parfaitement étudiées, en particulier par le Muséum national d’histoire naturelle. Puis, à un moment donné, les Américains ont tout pris et sont devenus clairement majoritaires à Madagascar du point de vue botanique et zoologie. Evidemment la question géopolitique est importante dans cette histoire.




Cycle national 2015-2016

Espaces de la science, territoires et sociétés

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