Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951)





télécharger 97.31 Kb.
titreInterview de jean cocteau par andré parinaud (1951)
page1/4
date de publication07.10.2017
taille97.31 Kb.
typeInterview
h.20-bal.com > loi > Interview
  1   2   3   4

  • INTERVIEW DE JEAN COCTEAU PAR ANDRÉ PARINAUD (1951)


  • A.P. : Bonsoir, Poète. Excuse-moi de t’arracher à tes rêves. J’ai, ce soir, une requête à formuler ; elle est à la fois très humble et très grave. Je viens de me souvenir que nous sommes en 1951. Ne ris pas. Tu sais bien, toi, que prendre conscience du temps n’est pas si commun. Ma visite, ce soir, n’a rien de désinvolte, ne vois en moi qu’un jeune homme qui a relu tes poèmes, qui songe, lui aussi, qu’il a trente ans comme toi autrefois. Est-ce gai d’avoir trente ans en 1951 ? Dis, Poète, qu’est-ce que c’est que ce siècle ? Je croyais en connaître l’histoire, je viens de me rendre compte que ce dont je me souvenais n’avait pas d’importance ; il me manque une complicité avec les choses et c’est à toi, toi qui as vécu intensément les caprices de ton temps, que je viens demander d’en démonter les ressorts précieux. Qu’as-tu retenu ? Quels souvenirs te restent de tous les mirages qui ont fait vivre les hommes depuis cinquante ans ? Dis, Poète, veux-tu te souvenir pour moi, pour nous tous.




  • J.C. : Je voudrais, devant vos machines, avoir la même aisance que Paul Léautaud mais, hélas, il est unique. Et il m’est assez difficile de vous répondre, de répondre, parce que, le temps du temps, il m’arrive de confondre des événements de trois ans, qui se sont passés il y a trois ans, avec ceux qui se sont passés il y a vingt ans, et des événements qui se sont passés il y a vingt ans avec ceux qui se sont passés avant-hier. Je m’embrouille. Cela vient de ce que je vis avec une grande intensité chaque minute et, finalement, les minutes deviennent des premiers plans qui se superposent, les perspectives s’embrouillent, je viens de vous le dire, et sur elles et sur leur place je me trompe.




  • A.P. : Nous suivrons ton caprice. Veux-tu, sur cet air de Louise, que commence notre incursion dans ce passé complice de notre présent ? Nous sommes en 1900, tu as onze ans. L’ombre portée par les trois cents mètres de la Tour Eiffel cache tout ou presque de l’esprit de ce temps.




  • J.C. : Les dates, les événements ne sont pas les mêmes pour les uns et pour les autres. Chacun de nous a son histoire ; par exemple, si un monsieur perd son fils ou sa fille ou sa femme un jour de date historique, il est de toute évidence que son deuil aura plus de force pour lui que le fait qui marque une date historique, la date historique. Pour moi, 1900 c’est l’année terrible, l’année de la mort de Nietzsche. Après cette mort, on peut le dire, il y a eu un grand trou, un grand trou de bêtises et, cependant, il y avait, pendant ce grand trou de bêtises et dans ce grand trou de bêtises, des peintres considérables qui peignaient mais inconnus de tous car il n’y avait pas, à cette époque, la complicité du bruit de notre époque. Il y avait la complicité du silence. Je crois, si je ne me trompe, que Cézanne n’est mort qu’en 1906, entre autre, et lorsque j’entends la petite chanson du fiacre, je vois Yvette Guilbert par Lautrec, verte et éclairée en dessous comme un marronnier par les becs de gaz ; je vois une lithographie de Lautrec, un fiacre jaune avec son cocher blanc. Ce sont là des choses qui me frappent beaucoup plus que les chansonnettes qu’on nous fait entendre chaque jour et vers lesquelles tout le monde se tourne par crainte de l’avenir.




  • A.P. : Le siècle, lui, prend son essor, cahin-caha, puis ivre de son enfance mais ignorant que Zarathoustra l’a marqué de son signe. Toi, Poète, quand as-tu reçu le message de celui a écrit « Ma philosophie : arracher le monde à l’apparence quel qu’en soit le péril et dut la vie en périr » ?




  • J.C. : J’ai connu Nietzsche beaucoup plus tard et il m’arrivait de prendre Le Gai savoir, d’enfoncer un couteau dans une page, d’ouvrir, de poser une question d’abord et d’y trouver réponse. Nietzsche répond toujours avant qu’on ne questionne et son diamant raye toutes les vitres.




  • A.P. : Et voici que les augures commencent à parler. 1900 n’a pas que d’étranges hommes qui sortent de l’ombre. Nous n’avons d’eux, nous autres, que de vagues photos jaunies de journal et un ou deux noms dans nos mémoires comme celui, ridicule, de Bonnot, on les nomme alors anarchistes, ce qui est une dérision : ils tuent, pillent, volent ; on tremble, on s’étonne. Il y a un poète, tiens, Laurent Taillade, un innocent, qui est victime de cette fureur. Il est blessé au cours d’un attentat, il perd un œil. Tu ne le connais pas encore, Poète, mais ce borgne-là sera désigné par le destin quelques années plus tard pour te reconnaître et te faire connaître. La machine infernale était mue par des calculs ignorés des machinistes.

  • J.C. : Vous me parlez de Laurent Taillade qui avait fait l’apologie de ce qu’on appelait l’anarchiste. C’était un homme charmant et il avait des expressions très drôles : il ne disait pas « Asseyez-vous », il disait « Soyez assis ». Il avait un œil de verre qu’il lavait dans un verre à dents, il secouait ce verre pendant qu’il parlait ; c’était très impressionnant pour un jeune homme de mon âge. Je faisais, à cette époque, des poèmes absurdes, j’étais à l’âge prétentieux, à l’âge où l’on ne s’est pas encore rendu compte que la poésie est un drame dans lequel on s’enfonce. Je croyais la poésie une chose légère, plaisante, et c’est Taillade qui a présenté mes détestables poèmes à Femina par l’entremise d’Édouard de Max. Il disait du mal de tous les poètes sauf de moi, bien entendu, et il faisait mon apologie comme il a fait celle de l’anarchiste, je crois, sans plus de conviction. J’étais d’une famille dont il a fallu que je sorte, comment dirais-je, à la force des poignets. Ma famille était charmante, mais elle avait une base littéraire et musicale qui allait à l’encontre de la mienne, de celle que je devais avoir ensuite. Je la subissais parce que j’étais très jeune et qu’une atmosphère est d’une importance considérable. Je crois, par exemple, à l’heure actuelle, qu’un jeune homme n’apprend pas à l’école, un jeune homme apprend s’il baigne dans une atmosphère. Quelqu’un qui vit dans un milieu sachant les choses apprendra beaucoup plus que quelqu’un à qui on enseigne. Vous m’avez parlé de 1900. Il m’a manqué à cette époque de vivre, ce que j’appelle vivre un drame, l’affaire Dreyfus. J’étais trop jeune pour bien connaître l’affaire Dreyfus mais je l’ai beaucoup étudiée depuis. L’affaire Dreyfus qui est la dernière affaire idéologique puisque l’homme Dreyfus n’avait aucune espèce d’importance, avait perdu toute importance, n’avait même plus de poids pour ses défenseurs. L’affaire Dreyfus, on s’y battait pour une idée au-dessus de l’homme. C’est la dernière affaire de justice : on est dreyfusard ou anti-dreyfusard, et si j’avais eu l’âge de comprendre à cette époque, j’aurais sans doute et à coup sûr était dreyfusard. J’aurais quitté ma famille, ce qui arrivait à l’époque, et ma famille était anti-dreyfusarde, et j’aurais eu une toute autre existence. Voilà le destin. Je vivais, étant très jeune, dans une atmosphère de campagne, à Maisons-Laffitte, où mon grand-père exécutait des quatuors, je dis « exécutait » car on exécutait ces quatuors comme un exercice de gymnastique. Des musiciens célèbres y collaboraient, Sarasate par exemple, et Sivori. Sivori était un alto, il était nain, on l’asseyait sur des partitions ; il mettait son binocle, s’accroupissait, regardait les partitions et il disait d’une voix timide : « pas sur Beethoven ». Il ne voulait pas s’asseoir sur Beethoven. Ce quatuor se tenait dans une salle de billard à Maisons-Laffitte, et ma grand-mère, quand elle sortait du salon, passait sur la pointe des pieds. Chaque fois qu’elle traversait la pièce, Sivori, le nain, soulevait son derrière des partitions et saluait en continuant de jouer du violoncelle. Ce sont des petites choses qui m’ont frappé, que je n’oublie pas et qui, quelquefois, ont pour moi plus d’importance que les choses dites de premier plan.




  • A.P. : As-tu un autre souvenir, un jugement peut-être, de la période où l’on voyait ainsi ces hommes ? As-tu un autre souvenir, un jugement peut-être de cette période où l’on maniait ainsi la bombe tandis que d’autres interprétaient ou exécutaient un quatuor ?




  • J.C. : Je n’ose pas vous donner mes souvenirs de cette époque parce que je voyais à travers un œil qui n’était pas formé encore, que je déformais puisque cet œil n’était pas formé, je déformais. C’est donc sous un tout autre angle que je les observe aujourd’hui. En somme, si je vous parlais des gens que j’ai connus à cette époque, je vous en parlerais d’aujourd’hui avec la perspective que j’ai de la place où je me trouve aujourd’hui, mais je ne vous en parlerais pas avec la fraîcheur de mon enfance. J’ai essayé d’écrire des choses de cette époque, de ces dates, et ces choses, j’ai dû ne pas les continuer. Je vous expliquerai tout à l’heure pourquoi.




  • A.P. : Prête l’oreille, maintenant, Poète. Tu reconnais cette musique, Pelleas, voilà ton domaine. Tu n’es encore qu’un adolescent ivre de lui-même, mais les muses t’attendent.




  • J.C. : Voilà un bon exemple de ce que je viens de vous dire. J’ai vécu dans un milieu où l’on se moquait de Pelleas, c’était mon milieu. C’est pourquoi beaucoup de personnes sont surprises par ma courbe. J’arrive de très loin. Je me suis réveillé tard à vingt ans. Jusque-là, je croyais que la poésie était une chose agréable, je vivais dans un monde où on la prenait à la légère et où on prenait à la légère toutes les choses qui devaient ensuite me devenir saintes.




  • A.P. : Pelleas n’a donc pas été pour toi une révélation. Cette illusion musicale n’en représentait pas une.




  • J.C. : Non. Quand j’ai eu l’âge d’entendre et de comprendre Pelleas, c’était l’époque des grandes injustices de la jeunesse et je devais être contre Pelleas. J’aurais été pour… dans l’état où je me trouvais en attaquant Pelleas, j’aurais été pour si j’avais été dans cet état beaucoup plus jeune. Vous comprenez ce que je veux dire.




  • A.P. : Sur la scène publique, cependant, une voix dont le souvenir est considérée aujourd’hui comme presque sainte retentit et électrise les masses, c’est Jaurès. Nous en sommes réduits, pour nous souvenir nous autres, à écouter les discours de commémoration, c’est un peu regrettable, sauf, peut-être, pour un poète.




  • J.C. : J’ai eu souvent l’écho de Jaurès autour de moi, mais de très loin, très vague. J’étais trop jeune et je ne me suis jamais beaucoup occupé de politique. J’ai toujours eu l’intuition que la politique était un jeu d’échecs auquel nous ne comprenions rien, qui se menait au-dessus ou au-dessous des événements, et que les hommes qui jouaient à ce jeu d’échecs étaient des hommes cachés, des hommes secrets. En réalité, même les hommes qui croient s’occuper de politique flottent sur des choses secrètes. Vous savez, comme moi, que ce sont les dogmes qui se battent, ou plutôt les banques qui soutiennent ces dogmes. C’est pourquoi j’ai préféré m’occuper des choses qui me concernent. J’ai préféré m’enfoncer dans mon trou de mine, même avec la crainte du grisou.




  • A.P. : Tu rayes ainsi, Poète, de notre promenade tous les événements et les hommes dont on veut nous faire croire que l’histoire est faite de leur éclat. Après tout, je préfère tes sentiers. Soit, nous oublierons ce que tout le monde connaît. Je préfère être ton complice puisque je suis ton ami. Et il est peut-être une autre scène que tu as mieux connue, celle qu’occupe, à ce moment, monsieur le Boulevard, où les dates ont moins d’importance que les présences. C’est Robert Montesquiou, Catulle Mendès, Willy, Colette, Polaire, c’est l’inimitable Yvette Guilbert.




  • J.C. : Mais je n’ai jamais connu ce qu’on appelle le Boulevard, qui doit être représentée par Ernest La Jeunesse ; ce Boulevard, je le devine dans des vieux numéros du Comoedia illustré ou dans des … il a déjà, pour moi, cette chose très mauvaise et que je n’aime pas, du pittoresque, mais le Boulevard, comme fait, je ne l’ai jamais connu. J’ai rencontré des personnes qu’on appelait du Boulevard, mais je n’ai pas connu le Boulevard ; j’ai connu Mendès, j’ai connu Willy, Colette, elle, est de toujours et je la connais mieux maintenant que je ne l’ai connue jadis. Montesquiou, je lui trouve beaucoup de ridicule et je lui en trouvais déjà jadis. Polaire, j’en parle dans Portraits Souvenirs, c’était, pour moi, quelque chose de très lointain, comme une étoile polaire. Je vous le répète, j’étais un gosse et je voyais les choses de très loin, comme dans un verre à scope.




  • A.P. : Eh bien, nous l’oublierons comme ta mémoire d’enfant.




  • J.C. : J’ai retracé quelques silhouettes de ces personnages dans Portraits Souvenirs, c’étaient des choses… c’étaient, pour moi, des spectacles. J’ai cessé les portraits souvenirs après parce que je me mêlais aux spectacles et alors j’étais obligé de dire du bien ou du mal de certaines personnes, et je trouve qu’il est indigne de dire du mal de certaines personnes, je tourne toujours ma plume sept fois dans ma main avant d’écrire et ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler. Je n’aime pas l’éloge systématique mais je n’aime pas le blâme, je trouve qu’il nous tache, qu’il nous fait des taches.




  • A.P. : Des étoiles illuminent maintenant l’actualité : c’est Diaghilev, Nijinski, les Ballets russes. Te souviens-tu encore de leur éclat ?




  • J.C. : Ah, le Ballet russe a joué un très grand rôle dans mon existence et c’est très curieux parce que j’ai d’abord été au Ballet russe avec ma famille, c’est-à-dire que j’ai vu le Ballet russe derrière la rampe. Et puis, très vite, je me suis lié avec Diaghilev, Nijinski et toute la troupe, et j’ai quitté la salle pour les coulisses. Alors c’est tout à fait une autre manière de voir. Je suis devenu l’ami de ces hommes et ils ont perdu pour moi un prestige et ils en ont retrouvé un autre. Mais la grande affaire, pour moi, de ce feu d’artifice, n’a pas été le feu d’artifice. La grande affaire, ç’a été Stravinsky. Le Ballet russe a déjà dérouté, a commencé à dérouter le public mondain par l’apparition de choses profondes : Diaghilev arrivait de Russie et il était neuf chez nous, et il a flairé ce que Nietzsche appelait « la musique de chambre » de France, il a flairé les œuvres secrètes, il a commencé à s’intéresser aux peintres, aux cubistes et il s’est enrichi de tout ce qui était nouveau et authentique, et je le répète, secret chez nous. Il a été lui-même quand il a interloqué le public mondain, et c’est pourquoi le scandale du Sacre du Printemps reste pour moi une très grande date. Vous vous souvenez peut-être d’une histoire que je raconte, je ne sais plus où : Madame de Pourtalès, âgée de soixante-dix ans, debout dans sa loge et criant : « C’est la première fois, depuis soixante-dix ans, qu’on ose se moquer de moi ». Elle croyait qu’on avait monté le Sacre pour se moquer d’elle. Voilà des gens qui ne se sont pas rendu compte que les choses s’aggravaient et que Diaghilev ne pouvait pas rester l’artificier d’un feu d’artifice.




  • A.P. : Poète, en effet, nous y sommes : tout s’aggrave. Ce que l’annonceur a pressenti, le monde va le vivre. C’est la guerre. Une guerre qu’on suppose fraîche et joyeuse, mais les sourires vont bientôt se figer et les chansons devenir des râles.




  • J.C. : Nous allons suivre le même rythme. Il y a deux façons d’envisager la guerre : il y a celle du feu de Barbusse, la boue, les poilus, et il y a celle d’un grand poète, de Guillaume Apollinaire. Il y voyait des hommes de faïence et de clair de lune sous des fusées pâles. Il envoyait à Rouvère des cartes postales ravissantes. Il s’écriait : « 
  1   2   3   4

similaire:

Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951) iconSommaire
«La Belle et la Bête», film de Jean Cocteau interprété par Jean Marais et Josette Day en 1946

Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951) iconCircuit proposé par Jean-Claude andré
«Prie et travaille» est la règle de St-Benoit. Messes et vêpres en grégorien. D’ici des moines trappistes émigrèrent au Canada au...

Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951) iconEnquête sur les sources de «Da Vinci Code»
«ordre puissant et très ancien» qui travaillait dans l’ombre pour instaurer une «monarchie populaire dirigée par un Mérovingien»...

Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951) iconInterview de Jean-Pierre Petit

Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951) iconRésumé André Malraux fait l'éloge funèbre de Jean Moulin avant son entrée au Panthéon

Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951) iconInterview Monsieur Jean-Marc Lhermet (Directeur sportif, asm)

Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951) iconUne construction progressive marquée par des avancées et des retours en arrière en 1951-1952

Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951) iconInterview de Jean Renoir
«le froid du cadavre a berlin ! a berlin!» + préface de Zola : réponse à la question problème

Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951) iconBibliographie : «André Lanskoy»
«André Lanskoy», Fonds Chassagne et Zoubchenko, reproduit sous le n° 73 page 29

Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951) iconInterview de Jean-Claude Mallé
Robert Jordan a réussi à créer un phénomène digne du Seigneur des Anneaux ! Enthousiasmant, La Roue du Temps se dévore du premier...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com