Interview de jean cocteau par andré parinaud (1951)





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Je ne vous demande pas si vous avez une fleur dans votre poche, je sais que vous n’en avez pas pour venir chez monsieur Proust, mais je vous demande si vous n’avez pas touché la main de quelqu’un qui aurait porté une fleur », et un jour… Proust possédait le théâtrophone, c’est un appareil qui doit être incompréhensible aujourd’hui. C’était une radio avant la lettre, une sorte de monstre, de pieuvre formée de tuyaux acoustiques et on y entendait l’opéra et l’opéra-comique. Il écoutait souvent Pelleas et, un jour, il me dit : « J’ai eu une grosse crise hier parce que j’ai écouté Pelleas, j’ai eu cette crise au moment où le vent du printemps passe sur la mer » – je vais essayer vous imiter sa voix : « Mon cher Jean, j’ai eu une grosse crise au moment où le vent du printemps passe sur la mer ». Il parlait comme je viens de vous l’imiter, en barbouillant de sa main sa voix sur son visage et dans sa barbe.




  • A.P. : De Proust, ma mémoire capricieuse et complice saute au souvenir d’un autre prince. Celui-là se meut dans un carré de lumière comme une idole blanche, souple, félin, c’est Georges Carpentier.




  • J.C. : Évidemment, nous passons d’un extrême à l’autre. L’un vivait dans la poudre anti-asthmatique d’une chambre close et il écrivait des chefs-d’œuvre, et l’autre se mouvait sous les lampes d’un ring et il écrivait aussi un chef-d’œuvre mais pas du même genre. En tout cas, je peux vous parler de Carpentier parce que je suis devenu, beaucoup plus tard, le manager amical et manager amateur d’un autre dieu de la boxe, qui était Al Brown. Et je vais vous expliquer pourquoi je parle de Carpentier, pourquoi je peux parler de Carpentier, et pourquoi j’ai été en somme le manager d’Al Brown. Quand j’aime une peinture, on me dit : « Oui, c’est très beau, mais ce n’est pas de la peinture ». Quand j’aime une musique, on me dit : « C’est très beau, mais ce n’est pas de la musique ». Quand j’aime un roman, on me dit : « Oui, c’est peut-être très beau, mais ce n’est pas un roman ». Quand un homme de sport me frappe, on me dit : « Oui, mais ce n’est pas du sport ». Alors je demande : mais qu’est-ce que c’est ? « Eh bien, c’est autre chose », on me répond : « C’est autre chose ». J’ai fini par découvrir que cette autre chose était l’essentiel et que c’était, en somme, la définition de la poésie. Il y a des poètes du sport : Carpentier était un poète du sport, Al Brown était un poète du sport, et c’est pourquoi j’ai admiré Carpentier, et c’est pourquoi j’ai aidé Al Brown. Cette poésie qu’avait aussi Cerdan ; Cerdan était aussi un poète du sport. C’est une sorte d’auréole qui fait beaucoup plus que la force et que la force des coups. N’importe qui peut donner des coups et mettre quelqu’un par terre, mais cette espèce d’auréole, de aura, très peu la possède et je crois que ce sont ces hommes-là qui font un grand prestige pour la France, qui sont les vrais ambassadeurs de la France, même s’ils ne sont que boxeurs et pas des hommes de la race de Proust. Enfin, c’est en tout cas les hommes immédiats qui donnent au public l’impression de poésie qui n’est pas encore aperçue chez les hommes graves, chez les hommes de base.




  • A.P. : La Polonaise, tiens, sans doute pour me remettre en mémoire que c’est l’heure où mourut Barrès.




  • J.C. : Oui Barrès… j’avais écrit sur Barrès un petit livre qui correspondait à ses visites à Renan, les visites à Maurice Barrès. Je n’aimais pas qu’il se penchât à toutes les fenêtres de sa maison pour s’émouvoir des spectacles du monde. Il y avait chez Barrès un ton admirable mais sa politique nous agaçait, sa politique nationaliste nous agaçait. Elle poussait, elle emmenait beaucoup de jeunes à la mort. Mais je n’aurai pas pour Barrès la férocité totale de Binda. Je trouve enfin… je me souviens que quand j’étais très jeune mes maîtres qui étaient de jeunes maîtres – j’étais chez Monsieur Dietz, professeur – Monsieur Dietz avait une fille qui avait épousé Monsieur Laudenbach qui était mon professeur d’anglais, et leur fils était Pierre Fresnais. Pierre Fresnais a fait avec moi ses études et il se souvient, comme moi, que nos jeunes maîtres barbus et à binocles citaient les phrases de Barrès avec une sorte de religion. Alors j’ai gardé ce sentiment d’un Barrès dont chaque phrase a un poids de miel, mais j’avoue – sauf dans leur figure, où Barrès politiquement a raison et où le scandale est visible – j’avoue ne pas aimer chez Barrès une espèce de… comment dirais-je… je déteste ce mot de mensonge que Claude Mauriac emploie pour moi, je déteste… mais il est évident que quand Barrès va en Grèce, il dit : « J’y vais pour voir le travail des croisés » mais il ne va pas voir le travail du croisé, il va voir la Grèce. On se demande qui porte la chandelle.




  • A.P. : Vos pères avaient mangé des raisins verts et les fils avaient les dents agacées, mais, à leur tour, bientôt ce sont les fils qui devaient agacer. Une génération de jeunes gens bruyants envahit la scène. Quelle ostentation dans la provocation ! C’est Dada, Tzara, Breton, Ribemont Desseignes, tu les connais tous.




  • J.C. : Oui, je les connais tous et je les ai tous connus et, sans doute, savez-vous que nous avons eu notre grande brouille, notre grande dispute, mais elle a été longue. Mais là il faut que je vous parle avec une extrême lenteur et une extrême prudence : ces hommes représentaient pour moi, et représentent encore, ce qu’il y a de mieux. Le surréalisme - et ce qui précédait le surréalisme - était la seule chose valable. Mes ennemis étaient donc mes vrais amis. C’est très difficile à expliquer mais ils étaient mes amis parce qu’ils s’occupaient des mêmes choses que moi, qu’ils défendaient les mêmes valeurs que moi. J’étais, en quelque sorte, l’ami de mes ennemis et l’ennemi de mes amis. C’est à tel point que quand les choses sont d’un même niveau, il arrive qu’on les confonde à distance, avec le recul. Buñuel me racontait l’autre jour qu’on lui attribuait souvent Le Sang d’un poète et qu’on m’attribuait Le Chien andalou. Les différends disparaissent, il reste le style d’une époque qu’on ne soupçonne pas quand on est en train de se battre. Je vous dis « en train de se battre » - vous venez de me parler de guerre – et j’insiste beaucoup là-dessus. Je ne vous parle jamais de ce que racontent les journaux, de ce que disaient les journaux, pour moi… je vous parle d’une autre actualité, l’actualité inactuelle.




  • A.P. : Et puis, voilà Poète, que, pour toi aussi, sonne le temps. Tu viens d’avoir trente ans. Te souviens-tu encore de ta place ?




  • J.C. : Oui, c’était le moment où les poèmes, tout en étant déjà plus internes, n’avaient pas encore pris leur véritable route secrète. Le poème est secret, les poèmes sont des secrets. Et l’histoire est là pour crier les secrets à tue-tête, certains secrets entre nous. Il nous reste les poèmes qui sont… là, je vais vous citer Matisse. Matisse me disait : « On n’est jamais compris, on est admis ». Nietzsche dit aussi : « On est loué, on est blâmé, on n’est pas compris ». Vous me direz que ne pas être compris est atroce et que si on écrit des poèmes, on ferait mieux de les garder pour soi. Oui, mais il y a une foule de personnes éparses qui sentent – je ne dis pas qui comprennent – mais qui ressentent les poèmes et nous écrivons pour eux.

  • Voulez-vous que je vous lise ce poème ?




  • A.P. : Oui.




  • J.C. : C’est d’époque.

  • « Me voici maintenant au milieu de mon âge

  • Je me tiens à cheval sur ma belle maison

  • Des deux côtés je vois le même paysage

  • Mais il n’est pas vêtu de la même saison

  • Ici la terre rouge est de vignes encornées comme un jeune chevreuil

  • Le linge suspendu de rires, de signaux accueille la journée

  • Là se montrent l’hiver et l’honneur qui m’est dû

  • Je veux bien que tu me dises encore que tu m’aimes

  • Vénus, s’ il n’avait pourtant parlé de toi

  • Si ma maison n’était faite avec mes poèmes

  • Je sentirais le vide et tomberais du toit »




  • A.P. : Oui bientôt, lui aussi, ce siècle sera adulte. Pour l’heure, il en est encore au stade de l’aventure pubère. Ce ronronnement ne t’évoque rien ? Ce moteur solitaire qui tourne au-dessus de l’océan, des nuages et des mers, c’est celui de Lindbergh, ce grand jeune enfant timide qui va apprendre aux hommes qu’ils peuvent tout tenter, que c’est l’heure du monde fini qui commence. Il lance au monde un nouveau sortilège.




  • J.C. : Il se passe en effet quelque chose d’étrange et d’assez incompréhensible. La vitesse, la vitesse sacrée, semble avoir ralenti tout. Je ne sais pas… là, il faudrait un Einstein pour expliquer les choses. Prenez Madame de Staël : un jour elle était à Florence, un jour à Londres, un jour à Moscou, un jour à Copenhague, elle retournait à Moscou, à Londres, à Florence, et quand Benjamin arrivait à Moscou, elle avait quitté Moscou, il allait la rejoindre à Florence, puis il retournait à Copenhague, enfin c’était un cache-cache à travers le monde. César a conquis les Gaules en un mois, il est allé à Londres, il est revenu à Paris. Gengis Khān, avant sa mort, a eu le temps de faire trois fois le tour de son empire qui était…, vous savez ce qu’il était… Aujourd’hui, il semble qu’on arrive beaucoup moins à se joindre et que, plus il a de moyens de correspondre, plus les choses sont difficiles et s’épaississent. On passe et on ne s’attarde…. Quand on écrivait des lettres, il y avait des contacts, mais plus il y a de dépêches, de radiogrammes, d’avions à réaction, moins on se connaît les uns les autres et on est de plus en plus caché, caché les uns aux autres.




  • A.P. : Cependant, toi Poète, tu te divertis avec ton siècle et tu le divertis. Te voilà maintenant installé à la batterie d’un jazz, au Bœuf sur le Toit. Tu es l’ami des clowns et tu donnes le ton à la joie. Tu es heureux, alors ?




  • J.C. : Oh c’était un joujou, un joujou qui m’a coûté très cher et je vous assure que j’en ai eu pour mon argent. Je ne le regrette pas. Mais il arrive encore qu’on me reproche cette vieille époque. Le poète, à mon avis, est le contraire d’un homme frivole qui prend l’air grave. Le poète est un homme grave qui doit prendre l’air frivole par politesse, parce qu’on ne raconte pas ses secrets à table. Alors nous jouions du jazz, c’était comme le quatuor de mon grand-père, Stravinsky avait acheté un jazz, enfin des appareils ; mon camarade Moïse avait un petit bar rue Duphot, et nous jouions du jazz. Je vous le répète, c’était le quatuor de mon grand-père à Maisons-Laffitte. C’est moi, entre autre, qui ai fait venir le premier jazz à Paris, les Billy Arnold’s. Je les avais entendus à Hammersmith à Londres. Et ils ont joué à la salle des Agriculteurs, ils ont joué pour mon orchestre, ils n’ont pas joué comme un jazz, et ils ont été hués par les mêmes personnes qui maintenant baignent dans le jazz. Ainsi va le rythme des choses.




  • A.P. : Le rythme, le rythme… le rythme du monde, lui, s’accentue. Le vent se change en tempête. C’est l’époque où Wall Street s’effondre, les bourses s’affolent, c’est le crack, les fortunes sont balayées. Dis, Poète, à propos, que penses-tu du change ?




  • J.C. : Là encore, je vous parlerai du change sous un autre angle. Ce qui m’intéresse c’est le reflet du change sur les hommes. Par exemple, les douze personnes qui écoutaient une conférence de Baudelaire sont maintenant douze cents ou deux mille. Nous avons plus de monde mais c’est pareil. On n’a pas plus de public parce qu’on a deux mille personnes au lieu de douze. Et si nous prenons l’exemple de mon film, Orphée, qu’on appelle un film difficile, il correspond à un monstrueux tirage de livres. Il en résulte que le livre tombe de beaucoup de mains, mais la chance d’un poète se multiplie par ce tirage et nous rencontrons des âmes que le poète ne rencontrait pas jadis ou rencontrait à la longue ou ne rencontrait qu’après sa mort. Une multitude de lettres me le prouve.




  • A.P. : « Tiens, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? Ah, qui est-ce ? Dites que je ne suis pas là » - « Non, non, Monsieur n’est pas là. Je ne sais pas. C’est ça, c’est ça. Oui, oui rappelez. » Eh oui, Poète, ne soupire pas. C’est le règne du téléphone automatique. Puis ce règne-là t’a inspiré une pièce. Que penses-tu aujourd’hui de cet appareil ?




  • J.C. : Ah, je n’aime pas le téléphone. J’y parle juste pour donner des rendez-vous et encore. J’ai employé le téléphone dans La Voix humaine comme une arme de crime. D’ailleurs, le téléphone pourrait être souvent une arme du crime. Je m’étonne que les personnes qui sont, pour la plupart, habitées par des idées de crime, ne s’en servent pas davantage. Tant mieux. Mais c’est une arme dangereuse et… vous parliez du téléphone automatique. La Voix humaine, ce n’est pas le téléphone automatique. On demandait encore le téléphone à une demoiselle. J’insiste, La Voix humaine est à l’heure actuelle au répertoire de la Comédie Française, mais j’insiste pour que, si on reprend La Voix humaine, - et beaucoup d’actrices la jouent à l’étranger -, on ne substitue pas au téléphone de demande le téléphone automatique, parce que les « Mademoiselle, Mademoiselle » de mon téléphone deviennent, avec le recul, comme les « Madame » de Racine, toutes proportions gardées, mais enfin… ce « Mademoiselle » est très drôle pour un jeune, et je ne voudrais pas qu’on l’enlevât. Je trouve qu’il faut garder les choses à l’époque où elles se trouvent, il faut qu’elles marquent leur époque.




  • A.P. : Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? Fermez donc la fenêtre, je parle à un poète. Dis, souffres-tu de ce monde et de ces bruits ? Ou bien, ce monde a-t-il, pour toi, une valeur poétique avec son vacarme ?




  • J.C. : Oui, ah oui, en ce sens que la poésie est devenue quelque chose de beaucoup trop apparent. On a substitué à la poésie ce qui est poétique. La poésie sort de nous sans que nous puissions nous en rendre compte. Nous ne devons pas nous préoccuper de poésie. Je dis toujours que nous devons être des ébénistes et les spirites viennent après. Ils posent leurs mains sur la table, la table parle ou ne parle pas, mais le poète ne doit pas se préoccuper d’avance de faire parler la table. La poésie est maintenant mêlée à toute chose. On dit, par exemple, qu’un appartement est poétique, qu’un ensemblier est poétique, qu’un couturier est poétique, qu’un magazine est poétique… J’avoue ne pas beaucoup apprécier l’emploi du mot dans ce sens, mais il est évident que la poésie a pris, pour le monde, une sorte de figure très vulgaire. Et plus il y aura de vacarme, plus on parlera de poésie, plus la véritable poésie se renfermera en elle-même et deviendra mystérieuse, ce qui est son privilège. Par exemple, on dit… il y a un terme qu’on emploie toujours, c’est le terme « évasion ». Tout le monde parle de l’évasion, n’est-ce pas ? On va voir un film, c’est une évasion ; on va voir une pièce, c’est une évasion ; on lit un livre, c’est une évasion. Eh bien, au lieu d’évasion, on devrait dire « invasion ». Une belle chose ne doit pas nous faire évader de nous-mêmes mais nous enfoncer en nous-mêmes, nous envahir et nous remettre dans notre ténèbre et dans nos secrets.




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