Littérature québécoise





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Jesuit Relations, vol. LXIV)]. Rien n’annonce mieux que ce discours à quel degré Denonville avait laissé tomber notre influence chez ces peuples.

Les Cinq-Cantons, qui se croyaient déjà assurés de former une ligue avec les autres peuplades, et avec leur aide d’obtenir réparation des insultes des Européens, entrèrent en fureur lorsqu’ils virent leur projet s’évanouir. Ils firent promettre des secours à la province de New-York pour venger l’incendie de Schenectady. Ils se saisirent du chevalier d’Aux, en mission chez les Onnontagués, et brûlèrent deux personnes de sa suite. Enfin, ils lâchèrent leurs guerriers sur le Canada. Mais leurs bandes furent partout repoussées.

Le pays, devenu depuis longtemps le théâtre de raids sanglants, commençait à se couvrir d’ouvrages palissadés munis de canons ; ces enceintes renfermaient ordinairement l’église et le « manoir » seigneurial. À la première alerte, la population avoisinante courait s’y réfugier. Chaque village fut prêt à combattre, c’est-à-dire prêt à renouveler les scènes du moyen âge, aux temps où l’Europe chancelait encore entre la civilisation et la barbarie. Les annales canadiennes ont conservé le souvenir de maintes défenses héroïques de ces petits forts, contre lesquels vint toujours se briser le courage indiscipliné des sauvages. Les plus célèbres de ces défenses furent celles de Mme François Jarret de Verchères (de son nom de famille Marie Perrot), en 1690, et de sa fille, Marie Madeleine de Verchères deux années plus tard. [En l’absence de son mari, Mme de Verchères, restée seule au fort, est surprise par une troupe d’Iroquois ; armée d’un fusil, et avec un sang-froid admirable, elle les couche en joue ; ceux-ci font mine de se retirer mais reviennent aussitôt à l’assaut ; à ce moment trois ou quatre Français accourent pour lui prêter main-forte, et Mme de Verchères peut ainsi pendant deux jours, tenir tête aux barbares, avant d’être secourue enfin par le marquis Antoine de Crisafy. En 1692, c’est Madeleine de Verchères qui allait à son tour braver le barbare et lui opposer une étonnante résistance. Dans le même fort, bâti sur la rive sud du Saint-Laurent, à vingt milles au-dessous de Montréal, cette fillette de quatorze ans était également prise à l’improviste et avait à peine eu le temps de fermer la porte au verrou. Avec elle se trouvaient deux soldats, ses deux frères âgés de dix et douze ans, un octogénaire, ainsi que quelques femmes et enfants. Les Iroquois s’avancèrent vers le fort au nombre de quarante-cinq]. Sans être déconcertée et sans faiblir, Madeleine tira le canon, prit ensuite un fusil qu’elle maniait avec adresse, en se multipliant, en se montrant sur différents points et [criant à ses compagnons : « Battons-nous jusqu’à la mort pour la patrie et la religion » ; cependant que ses jeunes frères et les deux soldats, enhardis par son exemple, continuaient de faire feu sur les assaillants] qui, encore une fois, crurent avoir affaire à des défenseurs nombreux, et se rebutèrent. [Leur attaque, commencée le 22 octobre, avait duré huit jours. Et lorsque La Monnerie, dépêché de Montréal par le chevalier de Callières, apparut, suivi de quarante hommes, l’Iroquois s’était déjà dérobé, et l’héroïne française, avec tous les siens, avait la vie sauve].

La fréquence du danger avait singulièrement aguerri la population. Les femmes et les enfants se battaient comme les hommes. Au milieu d’un combat où les Iroquois s’étaient retranchés dans une maison et s’y défendaient avec désespoir, on vit des Canadiens s’approcher jusque sous les fenêtres et en arracher par la chevelure les sauvages qui se présentaient pour tirer.

Le plus grand mal d’ailleurs de cette petite guerre qui tenait les habitants en état d’alerte, c’est qu’une partie considérable des terres ne pouvait être ensemencée ; il en résultait une disette croissante. Par suite, on dut recourir à une mesure pénible et taxer le pain, à Québec, sur le pied de quatre livres le boisseau de blé. (Arrêt du Conseil souverain, 30 janvier 1690).

On s’attendait en Canada à voir reprendre l’expédition contre la ville de New-York. Mais l’orage grossissait toujours dans l’ancien monde contre Louis XIV. L’accession de l’Angleterre à la coalition exigeait un nouveau déploiement de forces. Le ministre Seignelay écrivait à Frontenac que le roi ayant trop d’ennemis à combattre en Europe pour pouvoir envoyer des secours, il fallait abandonner pour le moment le projet d’envahir les colonies anglaises. Il lui recommandait en même temps d’employer le crédit dont il jouissait auprès des Iroquois, pour faire avec eux une paix solide et honorable, et de tâcher surtout de réunir les habitants dans des bourgs faciles à défendre contre leurs bandes. (Mémoire du roi, 14 juillet 1690).

Frontenac, qui avait étonné les indigènes par la vigueur de ses attaques, se mit alors en frais de tirer le meilleur parti de l’effroi qu’il avait causé. Toutes les nations du Nord et de l’Ouest avaient été des alliés fidèles jusqu’au jour où les Cantons leur avaient fait entendre qu’il y avait moins d’avantage à commercer avec les Canadiens qu’avec les Anglais, puisque ceux-ci vendaient leurs marchandises à plus bas prix et payaient les pelleteries plus cher. Elles s’étaient dès lors fort refroidies. Ensuite, nous l’avons vu, l’irruption heureuse des Iroquois dans l’île de Montréal avait changé leur refroidissement en mépris. Des sauvages de ces nations, témoins du massacre de Lachine, étaient retournés chez eux avec l’idée que les Français succomberaient sous les coups de leur ennemi victorieux. On aurait dit qu’ils ressentaient une secrète joie de se voir délivrés d’un allié incommode, qui avait été plutôt leur maître que leur ami. Ils oubliaient déjà les services qu’ils en avaient reçus, et les dangers qu’ils courraient s’ils restaient seuls, abandonnés à l’ambition de leur implacable ennemi. Mais la main puissante de Frontenac les ramena bientôt dans l’ancienne alliance.

Il commença par la confédération iroquoise, selon ses instructions. Il n’eut pas besoin d’amorcer des négociations, car, même en faisant la guerre, le Canada conservait toujours, au moyen des missionnaires [zélés et vigilants, dévoués aux intérêts de la France], des relations diplomatiques avec quelques-unes des tribus des Cinq-Cantons. Frontenac avait conquis l’amitié des cinq chefs iroquois [expédiés avec d’autres aux galères de Marseille et qu’il avait] ramenés de France ; il avait surtout gagné la confiance du chef goyogouin, Ouréouharé, le plus important parmi eux. [Il fit davantage. Il alla jusqu’a loger Ouréouharé au château Saint-Louis et à l’inviter à sa table]. Sur le conseil de ce dernier, il renvoya quatre Iroquois dans les Cantons. Ouréouharé les chargea de dire à leurs nations qu’elles retrouveraient chez le gouverneur les qualités qui les avaient charmés autrefois, et qu’elles pourraient conclure une bonne paix avec lui. (Frontenac au ministre, 30 avril 1690. Relation de Monseignat).

Les Cantons tinrent un conseil pour discuter les recommandations d’Ouréouharé, (22 janvier 1690). [Le P. Milet, Jésuite, qui avait été adopté par les Onneyouts, se fit l’interprète de Frontenac et exposa ses vues]. Quatre-vingts chefs y assistèrent. La délibération fut longue, à cause des négociations entamées avec les Outaouas et les autres sauvages occidentaux et à cause de la présence d’un député de New-York, qui déploya tous ses efforts pour empêcher que la paix ne se rétablit. Frontenac soupçonna ce qui se passait et témoigna de la mauvaise humeur. Il fut choqué surtout du délai qu’on avait mis à discuter ses propositions. Lorsque l’ambassadeur iroquois apportant la réponse des Cantons, au printemps de 1690, voulut montrer de la hauteur et parler comme l’envoyé d’une nation redoutable, le gouverneur indisposé contre lui refusa de le voir ; ce qui l’humilia d’autant plus que les personnes de sa suite furent traitées avec une extrême politesse. Frontenac chargea ensuite Ouréouharé, qui partait avec le chevalier d’Aux pour les Cantons, de huit colliers, qu’il devait présenter de manière à faire croire que le gouverneur français n’y était pour rien. L’habileté et la noblesse qu’il mettait dans tous ces pourparlers eurent un bon effet. Si la paix ne fut pas immédiatement conclue, les Iroquois perdirent beaucoup de leur fierté.

Cependant les colonies anglaises, menacées d’une invasion qu’elles ne croyaient qu’ajournée, tenues continuellement dans la crainte par les bandes canadiennes qui portaient la flamme et le fer jusqu’aux portes de leurs capitales, se déterminèrent à déclencher une offensive de large envergure pour s’emparer de toute la Nouvelle-France. Quand elles comparaient leurs forces à celles du Canada, et ne se surprenaient point à trembler sous la hache de ses alliés sauvages, elles s’étonnaient qu’un si petit peuple pût troubler ainsi leur repos. Et elles en venaient à se persuader qu’elles pourraient faire la conquête de Québec. Elles nommèrent, pour en discuter le projet, des députés, qui s’assemblèrent à New-York au mois de mai (1690), et qui donnèrent à leur réunion le nom de congrès, nom devenu fameux depuis. Il fut décidé d’attaquer le Canada à la fois par terre et par mer. Deux mille hommes, appuyés sur quinze cents Iroquois et autres sauvages, devaient l’envahir par le lac Champlain. On aurait voulu avoir de l’Angleterre des vaisseaux et des troupes pour remonter le fleuve Saint-Laurent et prendre Québec, après avoir enlevé l’Acadie. Un agent alla à Londres solliciter ce secours. C’était au moment même où, menacée d’une invasion en Irlande par le roi Jacques II, après la bataille navale de Beachy-Head gagnée par Tourville (30 juin 1690), cette puissance voyait la maîtrise des mers lui échapper. L’agent ne put rien obtenir.

Malgré ce contretemps fâcheux les colonies, comptant sur la supériorité numérique de leurs forces, entreprirent d’exécuter leur projet seules ; sans attendre davantage, elles se mirent à équiper une flotte et à lever des troupes de terre en nombre suffisant. Une ardeur toute guerrière s’empara de cette population commerçante. L’armée, chargée de pénétrer en Canada par le lac Champlain, fut placée sous les ordres de Fitz-John Winthrop, du Connecticut. Sir William Phips eut le commandement de la flotte destinée à enlever l’Acadie et Québec. Phips, natif de Pemaquid et fils d’un forgeron, avait été berger dans sa jeunesse. Après avoir appris le métier de charpentier, il s’était construit un navire dans lequel il avait commencé à naviguer ; il devint bon marin. Promu au commandement d’une frégate, il réussit à retirer d’un galion espagnol, submergé à la côte de Cuba, la valeur de trois cent mille livres sterling en or, en argent, en perles et en bijouterie. Cette trouvaille éblouit les yeux de l’Angleterre, et valut à son auteur le titre de chevalier. Peu après son expédition contre Québec (1692), Phips fut nommé gouverneur du Massachusetts. Il mourut, en 1695, à Londres, où il avait été appelé pour répondre à des accusations portées contre lui.

Cet heureux aventurier, chargé d’envahir les possessions françaises par mer, cingla d’abord vers l’Acadie qui reçut, à cause de sa position entre Québec et Boston, ses premiers coups. Si cette province tombait en son pouvoir, elle devenait son point d’appui et, en cas de revers, son point de ralliement. Depuis le traité de Bréda (1667), l’Acadie avait été inquiétée par les corsaires qui rôdaient quelquefois sur ses côtes. Au dedans, elle était demeurée dans son état habituel de léthargie et de langueur, dont elle ne sortait que quand elle entendait le canon résonner à ses portes. Aussi, à la rupture de la paix, elle se trouva tout à fait incapable de se défendre. Sa faiblesse était telle qu’un simple forban hollandais, Aernauts, assisté de cent dix hommes, venant de Boston, avait, un jour (10 août 1674), [alors que la France et l’Angleterre étaient en paix], pris d’emblée le fort Pentagouet (Penobscot) et fait prisonnier le gouverneur, le capitaine Jacques de Chambly, successeur de Grandfontaine. [Les Anglais occupèrent aussi le fort Saint-Jean. Quant à Chambly, il fut emmené à Boston tandis que son enseigne, Jean-Vincent d’Abbadie, baron de Saint-Castin, s’échappait dans les bois. Chambly, après sa libération (1675), devait reprendre son poste et commander de nouveau en Acadie. Frontenac du reste, n’avait point laissé de protester vivement contre la détention du gouverneur. (Frontenac au ministre, 14 novembre 1674. Frontenac to the Governor of Massachusetts, 25 mai 1675)].

La Cour s’était contentée d’envoyer de fois à autre des commissaires examiner l’état du pays. Dans un rapport de l’intendant de Meulles, la population acadienne est portée, [en 1686, à huit cent quatre-vingt-cinq âmes ;] ce qui pouvait en donner à peu près mille à la reprise des hostilités. Talon lui-même avait visité la contrée en 1671. Il avait été, dit-on, chargé par Colbert de traiter avec le célèbre chevalier Temple, qui avait témoigné le désir de se retirer sur des terres françaises. Le roi voulait accorder à Temple avec d’autres faveurs la naturalisation. Comme cet homme avait de grands talents et de la fortune, on attendait de la négociation beaucoup d’avantages pour l’Acadie, où il parlait de s’établir ; mais les nuages qui couvraient la faveur du diplomate anglais à la Cour de Londres, s’évanouirent, et cette affaire n’eut pas de suite. (De Meulles au roi, 18 juillet 1686. Talon au roi, 2 nov. 1671. Colbert à Talon, 4 juin 1672).

Quelque temps avant la guerre (1688), Louis XIV envoyait un nouveau commissaire en Amérique, l’ingénieur Pasquine. Celui-ci avait recommandé de fortifier la Hève, Canso et Pentagouet, et d’abandonner Port-Royal, parce que l’accès en était difficile et que ce poste était à la fois trop éloigné du Cap-Breton, du Canada et de Terre-Neuve, pour en être secouru en cas d’attaque subite. Il avait aussi conseillé d’ouvrir une route entre Pentagouet et le Canada (Mémoire sur l’Acadie, 14 décembre 1688). Talon en avait autrefois commencé une du côté de Québec. Pendant qu’on délibérait encore sur l’exécution de ces travaux, que le gouverneur approuvait, Phips appareillait.

Son escadre, composée d’une frégate de quarante canons, de deux corvettes et de quatre autres vaisseaux chargés de plus de sept cents hommes, fit voile à la fin d’avril de Nantasket (Massachusetts), mais arriva trop tard pour secourir en passant, comme elle en avait eu l’ordre, le fort de Casco, attaqué par les Français. Le fort venait de se rendre à M. de Portneuf. Elle continua sa route, et le 11 mai (1690), parut devant Port-Royal, [siège alors du gouvernement d’Acadie].

Il n’y avait que soixante-douze soldats dans ce poste, dont les fortifications étaient en ruines. Le gouverneur Menneval ne songea pas même à se défendre. Il obtint une capitulation honorable, que Phips, en découvrant la faiblesse de la garnison et le mauvais état de la place, ne se fit aucun scrupule de violer. Il se mit à piller les demeures, [détruisant aussi les propriétés ecclésiastiques], car dans cette contrée lointaine on pouvait tout faire impunément. Le mal comme le bien restait inconnu. Après avoir forcé les Acadiens à prêter le serment d’allégeance aux souverains d’Angleterre, Guillaume et Marie, Phips nomma six magistrats parmi eux pour maintenir l’ordre à Port-Royal, et remit à la voile, emmenant Menneval prisonnier. Il alla ensuite, suivi de quatre-vingts soldats, à Chedabouctou, où le commandant de Montorgueil, qui occupait une bicoque avec quatorze hommes, fit une si vigoureuse défense qu’il l’obligea d’y mettre le feu, à l’aide de fusées. À l’île Percée, dans le golfe Saint-Laurent, les Anglais ne laissèrent rien debout ; ils brûlèrent jusqu’à l’humble chapelle des habitants. Alors Phips revint dans son pays (30 mai). (Relation de la prise de Port-Royal, 27 mai 1690, Menneval à Seignelay, 29 mai 1690. – Montorgueil à Seignelay, 16 sept. 1690. Mém. de Champigny, oct. 1690). Ces faciles succès semblaient d’un heureux présage pour l’entreprise principale qui restait à exécuter : la conquête de Québec.

Après le départ de Phips, des flibustiers incendièrent Port-Royal, massacrèrent quelques habitants et enlevèrent, presque aux yeux du capitaine Joseph Robineau de Villebon, qui arrivait d’Europe, le navire qui l’avait amené et sur lequel se trouvaient encore les présents destinés aux Abénaquis. Malgré cette perte, les sauvages protestèrent de leur fidélité à la France, et déclarèrent que, ayant reçu de la poudre et des balles ils étaient satisfaits, et qu’ils rendraient bon compte des ennemis. On a vu qu’ils n’avaient pas besoin d’être sollicités pour agir. Ils avaient maints sujets de ressentiment contre les Anglais, qui s’étaient montrés peu disposés à remplir fidèlement les traités conclus avec eux. Treize ans auparavant (1677), le perfide major Richard Waldron avait fait tomber quatre cents de leurs guerriers dans un piège par trahison, et le temps qui s’était écoulé depuis n’avait fait qu’irriter leur soif de vengeance. Ils virent arriver avec joie le moment de la satisfaire. Waldron fut leur première victime. Ils le surprirent sur la frontière du New-Hampshire, à Cocheco ou Dover, où il demeurait. Il avait alors plus de quatre-vingts ans. Les sauvages le firent asseoir dans un fauteuil placé sur une table et lui demandèrent avec ironie : « Qui va juger maintenant les hommes de la race rouge ? » Au milieu des cris et des railleries, ils lui coupèrent le nez, les oreilles et lui firent subir mille autres cruautés, jusqu’à ce qu’épuisé par la perte de son sang, il tombât de son siège sur la pointe de son épée, qu’un de ses bourreaux avança sous lui.

Villebon, nommé au commandement dans l’Acadie, reprit paisiblement possession de cette province, que les Anglais n’avaient pu garder. Le colonel Tyng, envoyé de Boston pour la gouverner, fut pris par les Français avec le vaisseau qui le portait. Pendant ce temps, l’Angleterre, se croyant encore maîtresse du pays, donnait l’ordre de le réunir au Massachusetts. Le cabinet de Londres avait résolu de former une confédération de ses colonies et territoires, y compris l’Acadie ou Nouvelle-Écosse, jusqu’à la baie de Delaware vers le sud, afin de les maintenir plus facilement dans l’obéissance en mettant leurs intérêts en opposition, et surtout afin d’arrêter l’expansion de la Nouvelle-France.

L’amiral Phips achevait à Boston les préparatifs de l’expédition contre Québec. La flotte était de trente-quatre voiles et portait deux mille sept cents hommes. Les habitants de la ville voyaient avec orgueil, du rivage, cette force imposante, composée seulement d’Américains, d’enfants du pays, car la métropole n’avait fourni aucun secours. Le Canada pourrait-il lui résister ? Les colonies anglaises allaient donc proclamer par cette conquête, sans doute rapide, leur puissance et leur supériorité incontestables. Ils se disaient encore qu’un pareil sacrifice d’hommes et d’argent était un témoignage assez éclatant de leur attachement aux intérêts nationaux, pour leur mériter la faveur du roi et le rétablissement de l’ancienne constitution. Il paraît en effet que c’était principalement dans cette vue qu’ils avaient offert avec tant d’empressement à l’Angleterre de l’aider à s’emparer des possessions françaises.

Frontenac apprit alors les apprêts formidables que la Nouvelle-Angleterre faisait pour envahir le Canada. Il n’est pas douteux que si la flotte de Phips et l’armée de Winthrop avaient pu conjuguer leurs opérations, le pays, assailli à la fois à ses deux extrémités, n’eût couru le plus grave péril. Cette double attaque, au vrai, l’eût obligé de diviser ses forces, et toutes ses forces réunies n’étaient pas plus considérables que le plus faible des deux corps envahissants. Mais la fortune et le courage français brisèrent cette dangereuse combinaison et dissipèrent les craintes qu’elle avait fait naître.

Les troupes de Winthrop, levées, armées, enrégimentées à la hâte, étaient campées près du lac Saint-Sacrement (lac George), attendant pour marcher sur Montréal que l’amiral Phips fût rendu dans le fleuve Saint-Laurent. Une épidémie de petite variole éclata au milieu d’elles, se communiqua aux Iroquois auxiliaires, et fit mourir en quelques jours de quatre à cinq cents hommes. Les sauvages, effrayés de cette mortalité, se hâtèrent de quitter les Anglais, qu’ils accusaient de les avoir empoisonnés. L’armée de Winthrop, déjà découragée par les divisions qui s’étaient mises entre les chefs, et affaiblie maintenant par la contagion, se retira à Albany, où elle ne tarda point à abandonner tout à fait ses drapeaux. (Callières à Seignelay, novembre 1690). [Ce fut peu après que le major hollandais John Schuyler, avec un contingent de trente soldats et de cent vingt indigènes, fondit sur les habitants de La Prairie (de la Madeleine), en tua ou en prit vingt-cinq, après quoi il regagna Albany non sans avoir au préalable incendié les habitations. (Journal of Major General Winthrop. Journal of Captain J. Schuyler).]

Ainsi se dissipa le nuage qui, du haut des montagnes du lac George, menaçait le Canada du côté du couchant. Au premier bruit de la marche de cette armée, Frontenac, qui était encore à Montréal, avait rassemblé les troupes, les milices, et les sauvages qu’il avait en main. Environ douze cents hommes s’étaient réunis à La Prairie (de la Madeleine), prêts à disputer le terrain aux ennemis sur la rive droite du Saint-Laurent.

L’échec de Winthrop ôtait au gouverneur une sérieuse inquiétude. La saison commençait à être avancée. Il put croire que l’expédition contre l’Acadie avait occupé trop longtemps l’amiral Phips pour lui permettre d’entreprendre celle de Québec dans la même campagne ; et c’était là le motif de la retraite de l’armée de terre, s’il était vrai que les deux forces dussent agir simultanément. Comme il se préparait à renvoyer les miliciens chez eux et à redescendre à Québec, il reçut coup sur coup plusieurs courriers du major François Provost, qui commandait en son absence dans la capitale. Le premier lui apporta la nouvelle du départ de la flotte de Boston ; on la tenait d’un chef abénaquis qui était venu par terre de la baie de Fundy en douze jours. Les autres exprès lui annoncèrent l’arrivée de cette flotte et ses mouvements dans le fleuve. Il s’embarqua en toute hâte [escorté de trois cents hommes.] Les gouverneurs de Montréal et des Trois-Rivières, Callières et Ramezay, avaient ordre de le suivre à marches forcées avec leur monde, à la réserve de quelques compagnies, qui seraient laissées pour la garde de Montréal et d’amener avec eux tous les miliciens qu’ils rencontreraient sur leur route. Frontenac parvint bientôt (14 octobre) à Québec, malgré les vents contraires, après avoir failli périr dans la légère embarcation qu’il avait choisie pour descendre plus rapidement le fleuve. L’ennemi était déjà au pied de l’île d’Orléans. C’était presque une surprise.

Mais Provost, major du château Saint-Louis, était un officier capable d’agir dans un moment critique. Il avait travaillé avec tant d’activité aux défenses de la ville qu’il l’avait mise à l’abri d’un coup de main. Le gouverneur n’eut qu’à ajouter quelques retranchements. [Il ne disposait après tout que de vingt pièces de canons, et d’ailleurs il était mal pourvu de munitions. Entre temps, Nicolas Juchereau de Saint-Denis, capitaine de la milice de Beauport, s’était employé avec diligence, malgré ses soixante ans et plus, à exercer les colons ainsi que les étudiants de la ville et du dehors au maniement des armes et aux manœuvres de la guerre. De son côté, l’évêque titulaire de Québec, Mgr de Saint-Vallier, avait dans une lettre pastorale exhorté le peuple à tenir tête à l’envahisseur. « Vous êtes tous informés, disait le prélat, de l’étrange calamité dont nous sommes menacés par l’approche des Anglais, ennemis non seulement de nous, Français, mais de notre foi et de notre sainte religion... Je vous prie de bien garder nos côtes, d’être exacts à bien défendre l’entrée de notre ville ; mais comme vous la garderez en vain si le Seigneur ne la garde, prenez pour la meilleure et la plus sûre sauvegarde la pénitence et l’amendement de vie... Permettez-moi de vous recommander l’obéissance aux puissances supérieures établies, comme à Dieu même... Ce sont les vœux d’un père dont l’affection pour vous s’augmente de jour en jour. » (Mandements des évêques de Québec, publiés par Mgr Têtu et l’abbé Gagnon, Québec, tome I, 1887. Frontenac au ministre, 12 novembre 1690. Champigny, au même, nov. 1690). Pendant que le siège se déroulait, on pouvait voir à tout moment les Pères Jésuites, qui avaient été choisis comme aumôniers, aller de poste en poste porter à nos combattants les secours spirituels].

Frontenac aussi bien confirma l’ordre que le major Provost avait déjà donné aux milices placées le long des rives du Saint-Laurent, au-dessous de Québec, de se tenir prêtes à accourir au premier signal. Toute la population montrait alors un élan, une résolution qui faisait augurer favorablement du succès des armes françaises.

Les fortifications s’étendaient depuis le palais de l’intendant, placé au bord de la rivière Saint-Charles, ou plutôt depuis le pied des hauts rochers voisins, vers le pont, taillés en falaise et inaccessibles, jusque sur le cap aux Diamants, dont le sommet dominait le château Saint-Louis et tout Québec. C’étaient des palissades se reliant au château, bâti en pierre. Elles étaient défendues par trois petites batteries, établies au centre et aux deux extrémités. Cette ligne protégeait la haute ville. D’autres ouvrages avaient été construits à la basse ville sur les quais ; trois batteries y avaient été dressées dans les intervalles des batteries supérieures. Outre ces défenses, la communication de la basse ville à la haute avait été coupée de retranchements. Les autres issues étaient aussi barricadées.

La flotte anglaise parut en vue de Québec le 16 octobre au matin. L’amiral Phips détacha un officier pour sommer la ville de se rendre. Cet officier fut reçu sur le rivage. On lui banda les yeux, et, avant de le conduire au château, on le promena longtemps autour de la place, comme si l’on eût circulé difficilement à travers des chausse-trapes, des chevaux de frise, des barricades. Les troupes faisaient pendant ce temps un grand bruit avec les armes et les canons, pour augmenter la surprise du parlementaire, car les Anglais croyaient la ville incapable de se défendre. Aussi, quand le bandeau tomba de ses yeux, et qu’il se vit en présence du gouverneur, au milieu d’une salle remplie d’officiers, il resta confus, et présenta sa sommation d’un air qui contrastait avec l’arrogance des paroles qu’elle contenait. Il se remit vite cependant, et tirant de sa poche une montre, il dit à Frontenac qu’il était dix heures et qu’il désirait qu’on le renvoyât à onze heures avec la réponse.

Phips demandait que les habitants du Canada se rendissent à discrétion avec tous leurs biens ; cela fait, ajouta-t-il, en bon chrétien, qu’il était, il leur pardonnerait le passé. [Au contraire, si le gouverneur refusait, l’amiral n’hésiterait point « par force d’armes, à revancher tous les torts et injures des Français, et leur faire regretter de n’avoir pas accepté la faveur qu’il leur offrait, de devenir sujets de la couronne d’Angleterre. » Il terminait par ces mots « Votre réponse positive dans une heure, rendue par votre trompette avec le retour du mien, est ce que je vous demande, sur le péril qui pourra s’en suivre. »] Frontenac, piqué de l’inconvenance choquante des termes de la sommation, répondit à l’envoyé : « Je ne vous ferai pas attendre. Dites à votre général que je ne connais point le roi Guillaume, usurpateur qui a violé les droits les plus sacrés du sang, en voulant détrôner son beau-père. Je ne connais en Angleterre d’autre souverain que Jacques II. Votre général n’a pas dû être surpris des hostilités faites par les Français dans la colonie du Massachusetts ; car il a dû s’attendre que, le roi mon maître ayant reçu sous sa protection le roi d’Angleterre, étant prêt à le replacer sur le trône par la force de ses armes, comme j’en suis informé, Sa Majesté m’ordonnerait de porter la guerre en ces contrées, chez les peuples révoltés contre leur prince légitime. Et, quand votre général m’offrirait, ajouta-t-il, des conditions plus douces, croit-il que, si j’étais d’humeur à les accepter, tant de braves officiers que vous voyez y voulussent consentir, et me conseillassent de me fier à la parole d’un homme qui a violé la capitulation qu’il avait faite avec le gouverneur de Port-Royal, d’un rebelle qui a manqué à la fidélité due à son roi légitime, et oublié tous les bienfaits qu’il en avait reçus, pour suivre le parti d’un prince qui, tout en se disant le libérateur de l’Angleterre et le défenseur de la loi, y détruit les lois et les privilèges du royaume, et renverse la religion de l’État ? C’est ce que la justice divine, invoquée par votre général dans sa lettre, ne manquera pas de punir avec sévérité. » Le parlementaire demanda une réponse par écrit. « Allez, lui dit Frontenac, je vais répondre à votre maître par la bouche de mes canons ; qu’il apprenne que ce n’est pas de la sorte qu’on envoie sommer un homme comme moi. » (Lettre de sir W. Phips à M. de Frontenac, avec la réponse de celui-ci, texte anglais et français.)

L’ennemi fut deux jours sans rien faire. Selon son plan d’attaque, arrêté le matin même de son arrivée, les troupes devaient débarquer sur la gauche de la rivière Saint-Charles, et ensuite passer dans les chaloupes à l’autre bord, c’est-à-dire au pied de la ville. Ce mouvement accompli, quelques vaisseaux se détacheraient de la flotte comme pour aller jeter des soldats à terre, vers Sillery. Pendant cette feinte pour tenir caché le vrai point d’attaque, les troupes déjà postées sur la rivière Saint-Charles graviraient les hauteurs de Québec, d’où elles feraient signal à la flotte de mettre à terre deux cents hommes, qui s’élanceraient sur la basse ville, et de là sur la haute. Pour exécuter ce plan, le 18 octobre vers midi, quinze cents hommes conduits par le major Walley, descendirent sur la grève de Beauport. Ils furent assaillis aussitôt. Environ trois cents Canadiens, sous les ordres de Le Moyne de Sainte-Hélène, profitant habilement du terrain, marécageux et boisé dans cet endroit, en tuèrent quatre et en blessèrent une soixantaine. La Touche, fils du seigneur de Champlain, le chevalier de Clermont, capitaine réformé, périrent dans cette première action, et le vieux et brave commandant de ces milices, Nicolas Juchereau de Saint-Denis, y eut le bras cassé par une balle.

Cependant, sans attendre que Walley eût emporté les hauteurs derrière la ville, Phips vint ranger quatre de ses gros vaisseaux en bataille dans le port pour bombarder la place. Il commença un feu très vif. Les batteries françaises, [dont le tir était dirigé par Sainte-Hélène], ripostèrent avec ardeur ; leurs premiers coups firent tomber à l’eau le pavillon de l’amiral [des Canadiens allèrent aussitôt l’enlever à la nage, sous le feu de la flotte. Le drapeau fut par la suite suspendu à la voûte de la cathédrale, où il est resté jusqu’à l’incendie de cette église durant le siège de 1759.] Ce spectacle grandiose d’un duel d’artillerie se déployant dans le magnifique bassin de Québec ne prit fin qu’à la tombée de la nuit. Le fracas des détonations retentissait de montagne en montagne, d’un côté jusqu’à la cime des Laurentides, de l’autre jusqu’à celle lointaine des Alléghanys ; tandis que les nuages de fumée roulaient, au milieu des éclairs, sur la surface du fleuve et le long des flancs escarpés de la ville. La canonnade recommença le lendemain matin, mais elle diminua graduellement jusqu’à midi, où elle cessa tout à fait. La flotte anglaise avait été fort maltraitée. Le vaisseau amiral était percé en plusieurs endroits à faire eau, toutes ses manœuvres étaient coupées et son grand mât presque rompu. Phips, qui n’avait produit aucun effet sur la place, ordonna la retraite, sans chercher à combiner davantage ses mouvements avec ceux des troupes à terre. Les bâtiments défilèrent vers l’île d’Orléans. Les troupes de Walley, qui n’avaient pu comprendre ce bombardement précipité, furent surprises de la retraite de la flotte ; mais elles ne voulurent point se retirer sans avoir tenté elles-mêmes d’engager le combat. Ayant reçu dans la nuit quelque renfort avec six pièces de campagne, elles se mirent en marche le 20 octobre, de grand matin, protégées par des éclaireurs à l’avant-garde et sur leurs flancs, pour forcer le passage de la rivière Saint-Charles. Comme elles cherchaient un gué, elles rencontrèrent Le Moyne de Longueuil et son frère Sainte-Hélène, à la tête de deux cents volontaires, qui avaient chargé leurs fusils de trois balles, et qui, leur barrant le chemin, les arrêtèrent d’abord tout court, et les forcèrent ensuite à se réfugier dans un petit bois. Pendant l’engagement, Frontenac s’était avancé avec trois bataillons sur la rive opposée, et les y avait rangés en bataille, pour appuyer les volontaires en cas qu’ils fussent obligés de reculer. Mais les fantassins ennemis prirent, comme la flotte, le parti d’abandonner la lutte. Sainte-Hélène reçut dans ce combat une blessure mortelle. C’était un homme d’esprit et l’un des officiers les plus intrépides de la colonie. Sa mort survenue dans le courant de l’hiver, causa des regrets universels parmi les Canadiens, qui l’aimaient, comme ils aimèrent plus tard son frère cadet d’Iberville.

Le jour suivant, les Anglais firent une dernière tentative pour masquer leur retraite, puis se rembarquèrent. Ils exécutèrent cette opération si précipitamment, au milieu d’une nuit obscure et orageuse, qu’ils abandonnèrent leur artillerie sur le rivage, quoiqu’il n’y eût personne à leur poursuite. La flotte de Phips disparut bientôt après (24 octobre). Notons qu’en mémoire de l’heureuse délivrance de Québec, l’église de la basse ville fut dédiée à Notre-Dame de la Victoire. [Plus tard, en 1711, après l’échec désastreux qu’avait subi l’amiral Walker devant la capitale, on changea le titre en celui de Notre-Dame des Victoires].
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