Littérature québécoise





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(Relation de Monseignat. Frontenac au ministre, 12 et 20 novembre 1690. Champigny au même, oct. 1690).

Ainsi à la fin d’octobre 1690, le Canada se trouva délivré de deux invasions dangereuses, dont l’une avait été dissipée par les maladies et l’autre par le courage des habitants. Deux parmi les chefs canadiens furent anoblis pour leur bravoure. François Hertel, sieur de La Frenière, lieutenant réformé, s’était distingué à la tête des milices des Trois-Rivières ; et Nicolas Juchereau de Saint-Denis, seigneur de Beauport, [valeureux officier que le gouverneur avait recommandé au roi comme appartenant à « l’une des principales et plus anciennes familles de ce pays où il est des premiers établis »].

La levée du siège de Québec fit quelque bruit à Paris, au milieu des victoires retentissantes que la France remportait alors sur l’Europe. Louis XIV voulut en perpétuer le souvenir par la frappe d’une splendide médaille [portant en exergue cette double inscription latine : Francia in novo orbe victrix Kebeca liberata MDCXC – Ludovicus Magnus rex christianissimus.] Toutefois, le monarque ne jugea pas à propos de profiter du succès de ses troupes canadiennes, comme le lui proposait Frontenac, et d’employer une de ses escadres à prendre Boston et New-York, afin d’assurer à la France les pêcheries de Terre-Neuve et d’obtenir la soumission des Iroquois. La politique européenne faisait taire la politique coloniale, qui fut la plupart du temps regardée dans la métropole comme secondaire, parce que le théâtre de cette nation est l’ancien monde, et que sa force réside principalement dans ses armées de terre.

La flotte anglaise effectua sa retraite au travers de terribles tempêtes. Un des vaisseaux, ballotté en tous sens, perdit sa route et alla s’échouer à la côte, sur l’île d’Anticosti, où la plus grande partie de l’équipage mourut de faim et de froid. Plusieurs autres bâtiments sombrèrent en mer ; d’autres encore furent chassés par les vents jusqu’aux Antilles. Le reste atteignit Boston avec grand-peine. Plus de mille hommes avaient péri par les maladies, par le fer et par les naufrages, au cours de cette entreprise infructueuse.

Les colonies anglaises avaient cru la conquête du Canada certaine et facile. Le retour de leur flotte vaincue et désemparée les plongea dans la stupeur et les humilia profondément. Comptant sur les riches dépouilles que la prise de Québec offrirait pour défrayer leurs dépenses de guerre, elles n’avaient pas pourvu à la solde des soldats, qui, revenus de l’expédition, furent sur le point de se mutiner. On n’avait pas de quoi les payer. Elles se hâtèrent d’établir un impôt ; les soldats ne voulurent pas attendre. Pour sortir d’embarras, elles eurent recours à un papier-monnaie, l’un des premiers qui aient été mis en circulation en Amérique. Le Massachusetts fit des lettres de crédit de deux shillings à dix livres d’Angleterre, qui furent reçues comme de l’argent monnayé par le trésor. [La colonie pas suite de cette guerre, vit sa dette augmenter de cinquante mille liv. st. On a raison de croire que les Américains auraient commencé l’invasion de la Nouvelle-France, sans avoir l’autorisation du roi d’Angleterre, auquel ils durent maintenant demander pardon de leur conduite, ou plutôt, à vrai dire, de leur défaite]. Ainsi le Canada, avec sa mince population de douze mille habitants, avait réussi à repousser une agression redoutable, et à épuiser les ressources financières de provinces infiniment plus peuplées et plus opulentes que lui.

La saison des grandes opérations était passée. Les parties belligérantes se retrouvaient au point où elles étaient au début de la campagne, puisque l’Acadie était retombée d’elle-même sous ses anciens maîtres. Mais, en raison des maux de la guerre, les colonies eurent à subir une disette extrême. En Canada, on fut obligé de faire nourrir les troupes par les habitants. L’argent avait disparu, il fallut émettre une monnaie de carte. Les denrées et les marchandises n’avaient plus de prix. Les munitions de guerre manquaient. Par l’ordre de l’intendant, on fondit les gouttières des maisons et les poids de plomb pour faire des balles. On avait perdu aussi un bon nombre d’hommes. (Mémoire de Champigny à Pontchartrain, 10 mai 1691 ; le même au même, deux lettres du 12 mai 1691). La Nouvelle-Angleterre ne souffrit pas moins de la famine. Son commerce était presque anéanti, l’océan étant infesté de corsaires ; les seuls armateurs de Saint-Malo prirent seize navires de Boston. Ses campagnes restaient en friche, et les paysans se réfugièrent dans les villes pour échapper aux raids des sauvages et trouver des vivres. Durant l’hiver, les Abénaquis dévastèrent plus de cinquante lieues de pays, et détruisirent de fond en comble la petite ville d’York qui contenait trois à quatre cents âmes (1692).

Les Iroquois s’étaient retirés de la lutte vers la fin de la campagne, dans le dessein d’intervenir ensuite entre les deux parties belligérantes comme puissance neutre ; car s’ils ne pouvaient pas les dominer, ils cherchaient toujours à tenir la balance égale entre les Français et les Anglais. Voici comment raisonnaient ces barbares, qui semblaient avoir étudié la politique dans les cabinets secrets de l’Europe : « Placés entre deux peuples européens, chacun assez fort pour nous exterminer, disaient-ils, également intéressés à notre destruction, dès qu’ils n’auraient plus besoin de notre secours, que nous reste-t-il à faire, sinon à empêcher que l’un d’eux ne l’emporte sur l’autre ? Ils seront alors forcés de briguer notre alliance, ou même d’acheter notre neutralité. » Suivant cette adroite politique, ils envoyèrent demander la paix. On crut que c’était un stratagème des Anglais pour donner le change sur quelque projet qu’ils méditaient. Frontenac chargea Callières de traîner la négociation en longueur. Le moyen à son idée d’engager les sauvages à traiter, était de leur montrer qu’on ne le désirait pas.

En même temps, il invita les Outaouas à continuer leurs hostilités, et écrivit à Paris (10 mai 1691) à Louis Phélypeaux de Pontchartrain qui venait de remplacer Seignelay au ministère de la marine, qu’il n’y avait que la prise de New-York et le bombardement de Boston qui pussent rassurer la Nouvelle-France et désarmer les cantons iroquois ; il fallait aussi se rendre maître absolu des pêcheries de Terre-Neuve, en s’emparant de toute l’île, dont les Anglais occupaient la plus belle partie ; cette conquête donnerait à la France un commerce de plus de vingt millions. « Je ne sais, disait-il en d’autres dépêches, des 12 et 14 août suivant, si ceux qui vous ont précédé ont fait attention à l’avantage que les pêcheries apporteraient au commerce du royaume. Rien ne saurait rendre votre ministère plus illustre que d’engager le roi à entreprendre cette conquête. Je la crois plus importante que ne serait celle de toutes les Indes, dont les mines s’épuisent, au lieu que celles-ci sont intarissables. » Frontenac, comme déjà Talon, revenait souvent là-dessus. Il croyait que les colonies anglo-américaines ne faisaient tant d’efforts pour occuper la Nouvelle-France, que dans le but de rester maîtresses des parages poissonneux de Terre-Neuve, et que l’Angleterre ne les appuyait que parce que cette industrie était la base la plus solide de sa marine. Il est à remarquer que pendant cette guerre les marchands de Boston eurent à payer des droits aux Acadiens pour avoir seulement la permission de pêcher sur leurs côtes.

Les Iroquois, qui avaient cru que les Français s’empresseraient d’accueillir leur proposition, s’étonnèrent, après avoir attendu quelque temps, de les trouver si lents à se décider. Ils perdirent tout à fait espérance en voyant les Outaouas et d’autres tribus occidentales continuer la guerre, comme ils le supposèrent, sur les conseils de Frontenac. Ils vinrent se camper au nombre de [huit cents environ] à l’embouchure de l’Ottawa, et lancèrent de là leurs bandes sur le haut de la colonie. (Champigny au ministre, 10 et 12 mai 1694). Ces hordes étaient beaucoup plus difficiles à atteindre qu’à vaincre ; car la nouvelle de leur apparition arrivait souvent avec celle de leur retraite. Des corps volants furent organisés pour les surveiller et pour prévenir les surprises. Cette petite guerre, où les habitants rivalisaient d’ardeur, de constance et de courage avec les troupes, ne causait pas alors autant de dérangement dans les habitudes qu’elle le ferait aujourd’hui. On était accoutumé depuis longtemps à cette existence mobile et aventureuse, à ces combats de guérillas, où la valeur personnelle avait maintes occasions de se distinguer ; elle ne cessait néanmoins de harasser les milices. Comme on était plus que vengé des ravages des Iroquois par ceux que commettaient les Abénaquis dans la Nouvelle-Angleterre, où se passaient les mêmes scènes de massacres et de dévastations, Frontenac, du moment que le roi ne pouvait lui envoyer de secours, eut tort de ne point traiter avec les Iroquois, fût-ce au hasard de passer pour plus facile que de coutume. En entretenant les hostilités, il exposait le pays aux déprédations de ces hordes presque insaisissables, et s’attirait à lui-même le reproche, qui avait été adressé à son prédécesseur, de ne pouvoir garantir de leurs coups la colonie.

Chacun des gouvernements coloniaux français et anglais travaillait alors à détacher les alliés de l’autre pour les mettre dans ses intérêts. Il serait aujourd’hui superflu d’entrer dans le détail des négociations entamées simultanément par les deux nations avec les tribus indigènes pour arriver à cette fin. Souvent les sauvages fort embarrassés prêtaient l’oreille aux deux partis et leur donnaient tour à tour des espérances trompeuses. Nous possédons une masse prodigieuse de documents relatifs à ces pourparlers, qui se poursuivaient en temps de guerre comme en temps de paix, mais qui devenaient plus actifs lorsqu’on avait les armes à la main. Les Français eussent voulu s’attacher les Iroquois, les Anglais cherchaient à gagner l’alliance des Abénaquis, et toute l’adresse de la diplomatie était mise en jeu par chacune des deux nations pour faire échouer les desseins de sa rivale. On appuyait alors des deux côtés ses raisons de riches présents. Pour satisfaire l’humeur guerrière des sauvages, on avait adopté leur cruelle méthode de guerre, qui faisait des colonies un vaste théâtre de brigandages et de ruines. D’ailleurs il était convenu qu’on payerait en Canada dix écus pour un Iroquois tué, et vingt écus pour un Iroquois ramené prisonnier. Cette dernière prime fait honneur à l’humanité du gouvernement français. Elle fut établie en vue d’engager les sauvages à ne point massacrer leurs captifs, comme c’était leur coutume. (Mémoire du roi à Frontenac et à Champigny, 1692). Dans les colonies anglaises, on était plus marchand et moins humain. On n’y donnait point de prime pour les prisonniers. Un soldat y recevait dix pounds de la chevelure d’un sauvage ; un volontaire en recevait vingt ; et, s’il faisait la chasse à ce sauvage dans les forêts comme à une bête fauve, il avait droit à cinquante pounds par chevelure. Cette différence s’explique par le caractère des deux peuples. Le commerce anglais détestait les indigènes ; les Français, moins spéculateurs que leurs voisins, écoutaient plus volontiers les missionnaires, qui recommandaient la prime du prisonnier en invoquant les purs motifs de la religion chrétienne.

Pour empêcher les Iroquois de conclure la paix et les inciter à poursuivre leurs courses dévastatrices, le major Peter Schuyler, commandant d’Albany, se mit à la tête d’un corps de [deux cent soixante-six Anglais, Hollandais, Agniers et Mahingans,] en 1691, et fit une pointe vers Montréal. Cet officier joignait une grande activité à beaucoup de bravoure. Il surprit, avant le jour, le 11 août, le camp de sept cents à huit cents hommes que Callières avait établi sous le fort de La Prairie (de la Madeleine) à la première nouvelle de sa marche. Schuyler se glissa le long d’une hauteur, sur laquelle était le fort, placé à trente pas du fleuve, pénétra jusque dans le quartier des miliciens, sur la gauche, qu’il trouva dégarni, et s’y logea. L’alarme fut aussitôt donnée. Saint-Cirque, qui commandait ce jour-là en l’absence du chevalier de Callières, pris de fièvre, marcha sans délai à l’ennemi ; il fut tué dans l’engagement. Schuyler opposa d’abord une vive résistance ; mais, au moment d’avoir sur les bras toutes les troupes françaises, il prit le parti de se retirer. Il se dirigeait vers la rivière Richelieu quand tout à coup il vint donner contre le capitaine Philippe Clément de Vuault, sieur de Valrennes, que Frontenac envoyait pour protéger Chambly, avec un détachement d’habitants et d’indigènes. Sans hésiter, Schuyler se porta à l’assaut et montra une furie qui eût déconcerté un chef moins ferme et moins habile. L’officier canadien fit coucher son monde derrière deux gros arbres renversés, pour essuyer le premier feu des Anglais, puis chargea à son tour. Après un long combat, « où l’on se battit à coup de mains et à se brûler le visage avec la bourre du fusil », les ennemis furent mis en déroute. Ils laissèrent quarante morts sur la place, avec tous leurs bagages et un de leurs drapeaux. Le Ber du Chesne se distingua encore dans cette rencontre à la tête des Canadiens, et y reçut un coup mortel. La troupe de Valrennes, qui était en marche depuis trois jours par des chemins affreux, sans pouvoir prendre de repos ni presque de nourriture, car elle manquait de vivres, était si exténuée qu’elle ne put poursuivre les fuyards. La perte des Français dans toute cette journée fut considérable vu leur petit nombre ; ils eurent six officiers tués ou mortellement blessés.

Cet échec n’empêcha pas les Iroquois de persister à se montrer sur les deux rives du fleuve. Leurs guerriers rôdaient sans cesse dans la campagne. Ils surprirent et brûlèrent les habitations des seigneuries de Saint-Ours et de Contrecœur. Une de leurs bandes fut détruite dans les îles Bouchard, entre Contrecœur et Verchères. Il fallait se tenir retranché partout, aller armé et par troupes aux champs, pour ne pas être surpris comme les cultivateurs de Saint-François sur le lac Saint-Pierre, qui avaient été presque tous massacrés. Le gouverneur dépêcha six cent vingt-cinq hommes, sous les ordres du capitaine Nicolas d’Ailleboust de Mantet, du lieutenant Augustin Le Gardeur de Tilly, sieur de Courtemanche, et du capitaine Zacharie Robutel, sieur de La Noue, pour attaquer les Agniers, les plus acharnés de tous les Iroquois contre le Canada (1693). Ils détruisirent les trois bourgades de cette tribu belliqueuse et firent un grand nombre de prisonniers. Vers le même temps, pour rompre un traité que des Abénaquis venaient de conclure à Pemaquid avec les Anglais, un officier français, établi en Acadie, le capitaine Sébastien de Villieu, sieur de Doudeville, entraînait deux cent trente de ces sauvages à sa suite, tombait sur les établissements de la rivière Oyster (aujourd’hui Durham), dans le New-Hampshire, à douze lieues de Boston, brûlait soixante habitations, tuait ou emmenait en captivité [cent trente et une personnes, y compris les femmes et les enfants (1694)]. (Relation du voyage lait par le sieur de Villieu pour faire la guerre aux Anglais, 26 août 1694).

Frontenac avait projeté une offensive contre Albany en 1691. Mais faute de secours de France, il avait dû y renoncer. Québec, du reste, était toujours le point menacé du côté de la mer. Phips, passé à Londres après sa défaite, avait demandé avec instance des vaisseaux et des munitions au gouvernement anglais ; les Américains s’offraient de fournir les hommes et l’argent. Dans le même temps, le ministre Pontchartrain écrivit à Frontenac (avril 1692) que le roi aurait fait attaquer les colonies anglaises par mer si l’état des affaires l’eût permis, mais en tout cas qu’il n’en laisserait pas perdre l’occasion ; que jusque-là il fallait borner ses soins à ne pas se laisser entamer. Ainsi des deux côtés, on songeait à prendre l’offensive à la première heure.

La France envoya une escadre au Cap-Breton, avec instruction d’intercepter la flotte anglaise, si l’expédition contre Québec était reprise, et laissa aux colons la tâche de faire tête aux Iroquois. Leurs incursions, encore une fois, furent cause qu’une partie des terres ne pût être ensemencée en 1692. Quoique la population fût nuit et jour à leur poursuite, elle était trop faible pour leur fermer tous les passages. Ces bandes, qui semblaient sortir du sol, apparurent sur la rivière Yamaska, sur la rivière du Loup (au nord du lac Saint-Pierre), à Lachenaie, dans l’île Jésus, à Saint-Lambert (vis-à-vis Montréal), et ailleurs, malgré leurs défaites. Ils furent atteints et taillés en pièces sur le lac Champlain, et au lac des Deux-Montagnes ; ils furent battus aussi au lac Saint-François et à Boucherville. Les Iroquois n’exerçaient plus maintenant les mêmes cruautés à l’égard des prisonniers parce qu’à leur exemple et par représailles, on s’était mis à brûler ceux qu’on faisait sur eux.

La France et la coalition se portaient alors de rudes coups en Europe. Luxembourg, qui commandait les principales armées françaises, luttait avec de nombreux ennemis, dirigés par la tête froide de Guillaume III. Ce roi n’avait guère le loisir d’écouter les propositions de Phips. Après la fameuse victoire navale de La Hogue (20 mai 1692), il eut un moment de répit et en profita pour prêter l’oreille à son amiral. Un nouvel armement fut préparé secrètement dans les ports d’Angleterre, pourvu du nombre de troupes et du matériel de guerre nécessaires pour une action décisive, qui devait englober la Martinique à la fois et le Canada. Mais on soupçonnait bien en France tout ce qui se combinait. On avait sans cesse l’œil ouvert sur les tentatives anglaises, et mémoires après mémoires étaient présentés au ministre à Paris à ce sujet. Louis XIV répondit favorablement et promit d’expédier à Frontenac les secours dont il aurait besoin. (Mémoires du roi à Frontenac et à Champigny 1692 ; 28 mars 1693). Au même moment, le gouverneur travaillait à augmenter les fortifications de Québec et celles de Montréal. Il fit élever à Québec une redoute sur le cap aux Diamants, un fort au château Saint-Louis et construire les deux portes de Saint-Louis et de Saint-Jean. Au surplus, il envoyait avertir les Abénaquis de se tenir prêts à marcher au secours du Canada. D’ailleurs il avait pris des précautions pour surveiller Boston et pour épier les mouvements des cantons iroquois. En même temps, Frontenac donnait l’ordre aux milices des campagnes de se préparer à accourir pour la défense de la capitale. [Attentif à tout et sans ménager ses forces encore qu’il eût dépassé soixante-treize ans ; il voulut néanmoins] parcourir les « côtes » au-dessous de Québec, afin d’encourager les habitants et les exhorter à se retirer dans les bois avec leurs vivres, leurs meubles et le bétail, dès qu’ils verraient les vaisseaux de l’ennemi apparaître sur le grand fleuve.

L’escadre anglaise, commandée par le contre-amiral sir Francis Wheeler, devait, après avoir enlevé la Martinique, aller chercher des renforts à Boston et cingler vers Québec. Elle mit à la voile, [le 11 avril 1693, forte de quarante-sept bâtiments. Ayant pris à la Barbade les contingents du colonel Foulke, auxquels vinrent se joindre huit cents créoles de Nevis, d’Antigoa et de Saint-Christophe, sous les ordres des colonels Williams et Blakiston, Wheeler effectua un premier débarquement dans la petite baie de Canonville, en vue du fort Saint-Pierre ; mais ses troupes se heurtèrent à une vive résistance des colons français, et furent repoussées par la cavalerie, que dirigeait François de Collart avec l’appui des miliciens. Une seconde tentative pour occuper l’île finit par une défaite encore plus lamentable (1-2 mai). Sans perdre courage, et comme le gouverneur du Massachusetts refusait de se prêter à une attaque contre Québec, le contre-amiral jeta les yeux sur Terre-Neuve avec l’idée d’en déloger les Français. Il se remit en mer et parut devant Plaisance (28 août). Alors déconcerté en voyant la place protégée par trente pièces de canon et garnie de puissants moyens de défense, il s’esquiva et prit le chemin du retour]. Cette première disgrâce fut suivie de désastres beaucoup plus graves. La fièvre jaune avait éclaté dans l’intervalle à bord de ses navires, et, lorsqu’il parvint à Boston, ses pertes s’élevaient à treize cents matelots sur deux mille, et à dix-huit cents soldats sur un total de deux mille cinq cents, qui lui restaient après son double échec aux Antilles. Pour comble de malheur, la ville à laquelle il communiqua la peste, fut décimée à son tour. Après tant de calamités, il ne pouvait plus être question d’aller assiéger Québec. Dès lors l’escadre de Wheeler n’eut qu’à regagner l’Angleterre. Enfin, les colonies anglaises, qui avaient fait de fortes dépenses pour la levée d’une armée, supplièrent la métropole de leur procurer la paix.

La France, que les échecs répétés de l’ennemi avaient en partie vengée, attendit jusqu’en 1696 pour prendre une revanche encore plus complète. Alors le ministère résolut, sur la proposition que lui avait soumise le commandant Joseph Robineau de Villebon, gouverneur de l’Acadie, de faire sauter Pemaquid et de chasser les Anglais de tous les postes qu’ils occupaient dans l’île de Terre-Neuve et à la baie d’Hudson. En même temps, Frontenac reçut l’ordre d’abattre à tout prix l’orgueilleuse confédération iroquoise, qui refusait de poser les armes malgré plusieurs désavantages dans l’île de Montréal, et une défaite sanglante dans les pays de l’Ouest, où les Miamis lui avaient tué des centaines d’hommes, et en outre anéanti les forces dont elle disposait sur le lac Huron. (Pontchartrain à Frontenac, 28 et 31 mars 1696. Mémoire de Villebon à Pontchartrain, 20 août 1694).

Le gouverneur jugea bon de profiter de l’affaiblissement que tant de pertes avaient causé à la confédération. Tout d’abord le fort Frontenac fut relevé, en dépit des représentations de la Nouvelle-York et du gouverneur Fletcher, qui offrit ensuite de nombreux présents aux Iroquois pour les engager à prendre et à raser cet établissement. L’importance que les Anglais attachaient à une telle position, justifiait le désir de Frontenac de s’y maintenir. Bien des gens cependant, en Canada comme à Paris, entre autres l’intendant Champigny et le roi lui-même, ne partageaient point son opinion. Pontchartrain en conséquence lui avait adressé (16 avril 1695) des instructions à ce propos ; mais elles étaient arrivées trop tard pour être exécutées.

La lutte en Europe épuisait les ressources de la France. Le ministre s’en fût volontiers tenu à ses desseins sur Terre-Neuve et la baie d’Hudson. Tout en disant d’abord de presser les Iroquois avec vigueur, il avait recommandé une économie sévère. Il n’y avait pas d’apparence qu’on pût soutenir longtemps les dépenses de la guerre sur les frontières méridionales. Le roi voulait que « les colons vécussent dans l’étendue de leurs établissements », c’est-à-dire en d’autres termes, que tous les postes des Pays d’en haut fussent évacués. Les sauvages de l’Ouest apporteraient leurs pelleteries à Montréal et à Québec. C’était, suivant lui, l’unique moyen de mettre fin à ces guerres fort coûteuses contre les Anglais et contre les indigènes. (Mémoires du roi à Frontenac et à Champigny, 26 mai 1696).

Les Anglais visaient à s’emparer au moins du commerce de l’Ouest, s’ils ne pouvaient pas conquérir toute la Nouvelle-France. Par le plus étrange des raisonnements, la cour de Versailles aurait abandonné les contrées mêmes dont l’Angleterre convoitait le plus ardemment la possession. Ainsi on eût évacué tous les postes sur le Mississipi et les Lacs, sauf le fort Saint-Louis des Illinois, ces postes que les marchands canadiens estimaient si profitables qu’ils avaient avancé des fonds au commencement de la guerre pour contribuer à leur entretien. Frontenac montra en cette circonstance toute la fermeté de son caractère. Convaincu du réel danger que créait un mouvement rétrograde, il se détermina à désobéir aux ordres du roi. En effet, dit le P. Charlevoix, (tome 11, p. 161), « nous n’aurions pas plutôt évacué les postes avancés que les Anglais s’en seraient saisis, et que nous aurions eu aussitôt pour ennemis tous les peuples qui s’y étaient établis à notre occasion. Or si ces peuples s’étaient une fois joints aux Iroquois et aux Anglais, une seule campagne aurait suffi pour obliger tous les Français à sortir du Canada ».

Dans cette résolution, Frontenac organisait une campagne des plus vigoureuses contre les Iroquois. [Mille soldats réguliers, huit cents miliciens et cinq cents sauvages que commandaient le chevalier de Callières, Philippe de Rigaud marquis de Vaudreuil et Claude de Ramezay], furent rassemblés par lui à Lachine le 4 juillet 1696. [Ces chefs valeureux avaient pour les seconder des officiers qui s’appelaient : le marquis de Crisafy, Olivier Morel de La Durantaye, Le Moyne de Maricourt, Robineau de Bécancour, Le Gardeur de Beauvais, Granville, Grandpré, Deschambault et Dumesnil. Les troupes canadiennes se mirent en mouvement sous la conduite générale du gouverneur], remontèrent les rapides du Saint-Laurent, et s’arrêtèrent, le 19 juillet, au fort Frontenac où devait les rejoindre un renfort d’Outaouas venant de Michillimackinac. Après l’avoir attendu vainement jusqu’au 26 juillet, elles traversèrent le lac Ontario, et allèrent débarquer à l’entrée de la rivière Oswégo. Là, l’armée se divisa en deux corps ayant à leur tête Callières et Vaudreuil, qui se mirent à franchir ce torrent, l’un par la rive droite et l’autre par la rive gauche. [Frontenac traversa les passages et les rapides « enlevé dedans sur les épaules de cinquante sauvages, qui chantaient et faisaient des cris de joies », au témoignage de Bacqueville de La Potherie]. Comme on approchait de la bourgade des Onnontagués, on aperçut, le soir, une grande lueur au couchant (4 août). C’était la tribu qui brûlait son village avant de prendre la fuite. Les Onneyouts, une autre des cinq nations iroquoises, vinrent tout effrayés demander la paix en suppliant. Frontenac se montra disposé à la leur accorder à condition qu’ils viendraient s’établir dans le Canada. Ils se retirèrent à Albany. Vaudreuil fut détaché [avec sept cents hommes] pour ravager leurs terres. Toute la population avait fui. On ne trouva qu’un vieillard assis dans une bourgade. Trop faible pour suivre sa tribu, ou dédaignant de fuir, il attendait la mort avec un calme intrépide. Il fut abandonné aux sauvages, [lesquels, malgré les protestations de Frontenac,] lui firent souffrir toutes les tortures. Cet homme héroïque ne poussa pas une seule plainte. Il reprocha à ses bourreaux leur lâcheté de s’être rendus les esclaves des Européens, dont il parla avec le dernier mépris. Outré de ses injures, un sauvage lui porta plusieurs coups de poignard. « Je te remercie, lui dit l’Onnontagué mourant, mais tu aurais bien dû achever de me faire mourir par le feu. Apprenez, chiens de Français, à souffrir, et vous sauvages, leurs alliés, qui êtes les chiens des chiens, souvenez-vous de ce que vous devez faire quand vous serez en pareil état que moi ». (Relation de ce qui s’est passé en Canada, 1695-1696).

De ces deux cantons il ne restait plus que des cendres. Il fut question à ce moment parmi les officiers d’aller du même coup châtier les Goyogouins, et aussi de bâtir des forts dans leur pays. Mais Frontenac en décida autrement. Il ordonna la retraite, soit qu’il ne pût faire subsister son armée dans une contrée qui n’offrait partout qu’une vaste solitude, soit qu’après avoir désobéi à la Cour, qui lui enjoignait d’évacuer les postes avancés de la colonie, il ne crût pas devoir conserver une conquête qui eût rendu les Iroquois plus implacables. Son approche avait jeté l’alarme à Schenectady et à Albany. Ces deux villes, craignant d’être attaquées, avaient demandé des secours au New-Jersey et au Connecticut. (Frontenac au ministre, 25 oct. 1696. Callières au ministre, 20 octobre 1696).

Cette campagne victorieuse rendit aux Français toute leur influence sur les tribus indigènes. Un chef sioux vint du haut de la vallée du Mississipi se mettre sous la protection du Grand Ononthio. Il appuya d’abord les mains sur les genoux du gouverneur, puis il rangea vingt-deux flèches sur une peau de castor pour indiquer le nombre des bourgades dont il offrait l’alliance. Jamais la situation du Canada n’avait été si heureuse depuis le début de la guerre. Les Iroquois troublaient bien encore, çà et là, la tranquillité du pays, mais sans causer nulle part de dommages sérieux.

Cette situation combien favorable était due à la vigilance et à l’énergie de Frontenac. L’avantage qu’il avait su reprendre dans la guerre avec les seules ressources du Canada rendit ses alliés plus dociles. Non seulement il avait repoussé l’invasion, mais il allait pouvoir seconder les projets de Louis XIV, en portant la guerre à son tour chez les ennemis.

La sécurité qu’il avait redonnée enfin au pays ne désarma point pourtant la jalousie de ceux que blessaient l’indépendance de son caractère et sa supériorité incontestable. Ces hommes, qui tremblaient au seul nom des Iroquois, quand il revint au Canada, cherchèrent à le diminuer et à ternir sa réputation dès qu’il eut éloigné le danger de leurs portes. [Certes, ne faisait-il pas à ce moment haute figure en menant à bien la tâche où son prédécesseur s’était montré maladroit et impuissant, et en apportant à la colonie en détresse les deux choses qu’elle estimait essentielles : la tranquillité et la confiance ?].

Du reste, la part que Frontenac prenait à la traite des pelleteries – le roi supprima les congés en 1696 – jointe à son naturel altier et vindicatif, donnait malheureusement prise à ses accusateurs. [Parmi eux, l’intendant Champigny tenait le premier rang et ne démordait point. Dans ses lettres à la cour (10 mai 1691, 4 novembre 1693), il se plaignait amèrement du manque d’égards que le gouverneur affectait à l’endroit de sa qualité et de ses fonctions d’intendant ; il lui faisait grief aussi mais bien à tort de dépenser trop largement pour des ouvrages de défenses, pour des présents destinés aux indigènes, et pour l’approvisionnement des forts, sans parler des travaux de réfection au château Saint-Louis. Cependant les critiques adressées à Frontenac ne s’arrêtaient pas là.] Au dire des uns, il jetait tout le poids de la guerre sur la milice et écrasait les habitants de corvées, ce qui faisait languir le commerce et empêchait le pays de fleurir ; d’autres le blâmèrent d’accorder une faveur ouverte à la traite de l’eau-de-vie.

[Mais le gouverneur n’était pas homme à se laisser intimider. Il se défendit avec un courage tranquille et résolu. « Je vous promets, écrivait-il à Pontchartrain, le 20 octobre 1691, que, quelque chose qu’ils fassent, ils ne me feront pas changer de conduite et que je ne cesserai point de les ménager, non seulement pour vous éviter l’importunité des démêlés et le préjudice que le service du Roi en pourrait souffrir, mais que je prendrai tout sur moi pour les engager à y concourir. » Puis, faisant un retour sur le passé, il ajoutait : « ... ayant maintenu cette colonie dans une pleine prospérité au dedans et au dehors pendant les dix années que j’en ai occupé le gouvernement et sans aucune dépense pour le Roi, je n’avais pas laissé d’être sacrifié et de succomber sous l’artifice et les fureurs de ceux dont mon devoir et mon affection passionnée pour le service du Roi m’avaient obligé, en conscience, de réprimer les entreprises et l’autorité excessive et abusive. »].

[Au reste, Frontenac ne pouvait passer sous silence le fait le plus douloureux de sa carrière, mais qui devait néanmoins par la suite tourner à son avantage et à son honneur. Maintenant il triomphait et il avait beau jeu contre ses adversaires. « Ma révocation, disait-il au ministre, qui les avait rendus maîtres des conseils et de la conduite du gouvernement a été suivie de toutes les disgrâces dont cette malheureuse colonie a été accablée, les millions que le Roi a dépensés et les troupes nombreuses que Sa Majesté a envoyées et les Canadiens qu’elle a entretenus ont été sans effet. La plus grande partie des soldats a péri, avec un nombre considérable de braves Canadiens... Les habitants étaient découragés et le peu de confiance qu’ils avaient en leurs chefs avait changé leur bonne volonté et les sauvages amis, témoins de notre faiblesse, étaient devenus nos ennemis. » Et il terminait son plaidoyer sans autrement s’émouvoir, avec la même allure digne et fière, sur ces paroles : « J’ai été assez heureux et assez appliqué pour changer ces déplorables dispositions et chasser les Anglais que mes prédécesseurs n’avaient pas sur les bras et avec la moitié moins de troupe... Je suis fort éloigné du dessein de blâmer la conduite de ceux qui m’ont précédé ; je vous laisse à en juger, mais je ne pourrais être en repos ni avoir toute la liberté d’esprit dont j’ai besoin pour vaquer à tout ce que j’ai à faire ici, si je n’étais dans une entière confiance que la cabale qui se renouvelle contre moi ne pourra faire d’impression au préjudice de la justice que vous voudrez me faire. »]

Malgré les plaintes qui parvenaient à Paris et, qui lui attirèrent quelque censure, le comte de Frontenac fut maintenu à la tête de la Nouvelle-France, que, vu son âge avancé, il ne pouvait plus gouverner bien longtemps. Louis XIV le nomma chevalier de Saint-Louis en 1697, pour sa dernière campagne, honneur d’autant plus grand qu’il était encore rarement accordé. [Cet ordre militaire, institué par un édit royal du 5 avril 1693, devait récompenser exclusivement ceux qui possédaient le grade d’officier dans les troupes de terre ou de mer et qui pratiquaient la religion catholique, apostolique et romaine. Et c’était justice envers Frontenac devant le double effort qu’il avait réussi pour maintenir la puissance française outre-mer.]

Bibliographie


Ouvrages à consulter : H. Lorin, Le comte de Frontenac, Paris, 1895. – Parkman, Count Frontenac and New-France under Louis XIV, réédit. 1904, Boston. – E. Myrand, Phips devant Québec, Québec, 1893. – Sur la famille Le Moyne P. Heinrich, La Louisiane sous la Compagnie des Indes, Paris, 1907. – C. de La Roncière, Une Épopée canadienne, Paris, 1930. – Sur Phips : H.-O. Thayer, Sir William Phips, New-York, 1927. – Carl Von Doren, The Life of Sir William Phips, New-York, 1929. – A. Fauteux, Les Chevaliers de Saint-Louis en Canada, Montréal, 1940. – Sur Pierre Le Moyne d’Iberville et la suite de sa carrière, voir le chapitre suivant ainsi que la bibliographie. Pour l’exploit de Madeleine de Verchères on recourra aux deux récits de l’héroïne elle-même rédigés sur la demande du gouverneur Beauharnois et qui se trouvent dans les Rapports des Archives canadiennes, Ottawa, 1899 et 1901. Quant aux nombreux procès intentés par Madeleine et qui furent portés devant les tribunaux de France, voir P. G. Roy, « Madeleine de Verchères, plaideuse » Mémoires de la Société royale, Ottawa, 1921.
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