Littérature québécoise





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Terra-Mariae ainsi appelée en l’honneur de la reine Henriette-Marie, lorsqu’il mourut. Sa charte fut confirmée (juin 1632) à Cecilius Calvert, son fils aîné et second lord Baltimore, qui allait réaliser ses projets. Ce dernier fit donc équiper deux navires de 300 et 60 tonneaux, portant une vingtaine de gentilshommes dont plusieurs catholiques, ainsi que trois cents ouvriers presque tous protestants. Ils avaient avec eux deux Pères Jésuites. L’expédition était dirigée par Léonard Calvert, frère de lord Baltimore qui lui donna des instructions détaillées. On mit à la voile le 22 novembre 1633. Ce contingent de colons, après avoir atteint la baie de Chesapeake, remonta le Potomac et vint atterrir sur les bords de la petite rivière Saint-Georges (27 mars 1634). C’est à cet endroit que Léonard Calvert fondait Sainte-Marie et érigeait un fort. En cours de route, on avait élevé une croix dans l’île Saint-Clément et fait célébrer la messe. Les habitants de la colonie naissante ne tardèrent pas, une fois installés, à organiser, à l’instar de la Nouvelle-Angleterre mais sur le modèle du palatinat de Durham, un gouvernement représentatif. Ce corps politique se composait d’un gouverneur, d’un conseil nominé par lui et d’une chambre de députés élus par les bourgeois ; Léonard Calvert, le délégué de son frère, remplissait l’office de gouverneur. Ainsi fut instituée « l’assemblée générale » du Maryland (1640-1641).] Cette province eut l’honneur d’être la première à proclamer le principe de la liberté de conscience [sous l’inspiration généreuse et personnelle des deux Baltimore, car aucune clause de leur charte n’en faisait la moindre mention. Il est à remarquer à ce propos que la plupart de ceux qui passèrent dans le Maryland professaient la religion protestante ; cependant, plusieurs parmi eux devaient y renoncer pour embrasser le catholicisme. D’autre part, les adversaires de Léonard Calvert, qui étaient soutenus par la majorité de la population, voulurent lui enlever le gouvernement de la colonie. Les catholiques, en conséquence, eurent à subir durant deux années toutes sortes de vexations et d’avanies, les Pères Jésuites furent arrêtés, et le gouverneur lui-même obligé de fuir et de chercher un refuge en Virginie. Mais à la fin du conflit, Calvert, grâce à l’appui de Cromwell, réussit à reprendre son poste et à exercer encore son autorité (1646)]. Malgré tout, la colonie se peupla rapidement. Pendant que les coreligionnaires de lord Baltimore étaient en proie aux persécutions dans leur patrie, elle attirait chez elle une immigration nombreuse, sûre d’y trouver pour quelque temps au moins le repos et la paix.

Telle fut l’origine de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre. Autour des premières colonies vinrent se grouper les autres, en cherchant à se modeler sur elles. Quelques-unes cependant voulurent se donner une organisation politique différente, comme nous allons voir.

Les colonies anglaises eurent au début trois formes de gouvernement bien distinctes, qui se modifièrent par la suite de manière à constituer les éléments du gouvernement fédéral établi par la révolution de 1776. Ces formes prirent les noms de gouvernement de charte, de gouvernement royal et de gouvernement de propriétaires. [« Le gouvernement anglais ne prit aucune part réelle à la fondation des colonies ; même ces colonies une fois fondées, l’ingérence de la métropole dans leur administration intérieure fut toujours très limitée en droit et presque absolument nulle en fait ; enfin, malgré toutes les divergences de constitutions des diverses provinces de l’Amérique, un même esprit les rapproche des unes des autres, c’est que les citoyens anglais étaient regardés comme portant avec eux partout où ils se rendaient, les droits inaliénables dont ils jouissaient dans la mère-patrie. (P. Leroy-Beaulieu)]. Le gouvernement de charte exista dans la Nouvelle-Angleterre [et dans les colonies de propriétaires]. La première jouissait de tous les avantages des sujets anglais les plus favorisés. Elle possédait les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Une seule restriction était imposée à son autorité législative, c’était que ses lois ne fussent pas contraires à celles de l’Angleterre. Lorsque la métropole voulut un jour réclamer le droit de révoquer les chartes, les colons le lui dénièrent, sans pouvoir empêcher cependant que quelques-unes d’elles ne fussent abolies ; particulièrement vers la fin du règne de Charles II, où les corporations anglaises éprouvèrent le même sort. Les contestations auxquelles cette question donna lieu devinrent plus tard l’une des causes de la révolution.

Au Massachusetts, le pouvoir législatif était confié à un corps s’appelant « Cour générale de la colonie de la baie de Massachusetts », et formé d’un gouverneur, d’un lieutenant-gouverneur, d’assistants ou magistrats et de représentants des « communes », tous élus annuellement par le peuple. Le gouverneur et les magistrats siégeaient dans une chambre, les députés dans une autre. Cette législature avait une session tous les ans. Le pouvoir exécutif était exercé par le gouverneur assisté d’un Conseil, qui tenait audience deux fois par semaine.

Le gouvernement royal fut établi en 1624, dans la Virginie, et dans la colonie de New-York, dès 1664 ; dans les deux Carolines, à partir de 1728 ; dans le New-Hampshire depuis 1679 ; dans le New-Jersey en 1702 et la Georgie en 1754. Dans toutes ces provinces, le gouverneur et le Conseil étaient nommés par la Couronne ; les Chambres d’assemblée, élues par le peuple. Les gouverneurs recevaient leurs instructions du roi ; au moyen du veto, ils annulaient souvent les décisions des Chambres, qui ne pouvaient rien faire sans leur assentiment, au lieu que les gouverneurs agissaient parfois sans elles. Les fonctionnaires étaient nommés par la Couronne, mais ce sont les colonies qui payaient leurs traitements. La conduite arbitraire des gouverneurs, et le droit que réclamait le souverain de sanctionner ou de rejeter à son gré les actes des assemblées, furent toujours autant de sources de difficultés ou d’abus.

Le gouvernement de propriétaires tenait du régime féodal, et avait quelque ressemblance aux palatinats d’Allemagne. Ces propriétaires possédaient les pouvoirs exécutif et législatif, le tout subordonné à l’autorité suprême de la métropole, de sorte qu’ils n’étaient en réalité que des agents. Le Maryland, les deux Carolines le New-Jersey, la Pennsylvanie, le Delaware furent dotés de cette forme de gouvernement qui subsista dans le Maryland et dans les deux dernières provinces jusqu’à la révolution. Leur histoire est remplie de dissensions, occasionnée par la manière dont les concessionnaires exerçaient leur pouvoir de veto sur les mesures votées par les assemblées législatives ; car le système représentatif s’était établi aussi dans ces colonies, où les députés étaient choisis moitié par les propriétaires et moitié par le peuple. En 1719, les Caroliniens du Nord, excités contre les propriétaires, s’emparèrent du gouvernement et élirent un gouverneur, un conseil et une assemblée, qui publièrent une déclaration d’indépendance en exposant les motifs par quoi ils renonçaient à leur ancienne forme de gouvernement.

[Vers 1640, huit colonies anglaises étaient déjà fondées et en progrès sur le littoral de l’Atlantique : le Maine, le New-Hampshire, le Massachusetts, le New-Plymouth, le Rhode-Island, le Connecticut, le New-Haven et la Virginie. L’année ensuite le Massachusetts annexait le New-Hampshire et en 1653 elle s’adjoignit le Maine. Alors, en 1643], les provinces de la Nouvelle-Angleterre se réunirent pour former une ligue offensive et défensive dans laquelle entrèrent [le Massachusetts, le New-Plymouth, le Connecticut et le New-Haven] ; chacune néanmoins se réserva son gouvernement et ses juridictions. [Elles adoptèrent le nom de « colonies-unies de la Nouvelle-Angleterre » ou « Confédération de la Nouvelle-Angleterre ». Leur population totale était de vingt-trois mille cinq cents âmes. Le Rhode-Island, que l’on refusa d’admettre au début, en fit partie néanmoins beaucoup plus tard (1687)]. Les affaires générales se décidaient dans un congrès annuel où chaque province avait deux représentants. Pour bien marquer sa souveraineté, la confédération frappait sa propre monnaie ; les charges publiques étaient données au nom du gouverneur, avec l’agrément du Conseil. Obéir sans sa permission aux lois anglaises ou aux ordres du roi, c’était une violation de ses privilèges. Cette confédération possédait, comme on le voit, une quasi-indépendance, mais elle ne la garda pas longtemps.

À partir de 1630, la population des colonies anglaises prit un accroissement rapide ; et déjà, en 1690, époque de la seconde guerre avec le Canada, elle s’élevait à environ deux cent cinquante mille âmes. La population française du Canada et de l’Acadie atteignait alors à peine douze mille habitants, c’est-à-dire le vingtième environ de cette population anglaise contre laquelle elle allait lutter les armes à la main.

Placés dans la région centrale de l’Amérique du Nord, sur l’océan Atlantique, entre le Canada et la Floride, les établissements anglais jouissaient dans toute leur étendue d’un ciel chaud ou tempéré et d’un sol fertile dont les productions étaient une source inépuisable de richesse par leur extrême variété. Le blé venait partout sur cet immense territoire, ainsi que le maïs, plante indigène qui croît sans effort, surtout dans le Midi et dans l’Ouest, où elle donne le double du blé. Le Maryland se mit à cultiver le tabac ; sa feuille forme aujourd’hui le principal article d’exportation de cet État et de la Virginie, de même que le coton, qu’on exploite en grand depuis le 37e degré de latitude. Le riz, qui demande un climat chaud et un sol marécageux, le coton, qui exige une terre plus sèche, abondaient dans les provinces méridionales. Le chanvre, le lin, le houblon, croissaient dans les provinces du Nord.

Ces colonies eurent au début une certaine liberté commerciale. Les navires, battant pavillon de tous les pays, entraient dans leurs ports, et les leurs allaient trafiquer chez quelques nations. Mais, après avoir traversé les épreuves et les souffrances d’une première colonisation et commencé à goûter cette aisance qui n’était encore partagée que par un petit nombre en Europe, elles furent appelées à contribuer aux dépenses que la métropole faisait pour les protéger. Cromwell, qui sortait tout sanglant de la conquête de l’Irlande, se chargea, avec sa volonté inexorable, de les y contraindre. Il fallait des prétextes, il en fit naître. Il donna ordre à la Nouvelle-Angleterre d’envoyer des émigrants en Irlande pour remplir les vides laissés par ses soldats ; la colonie ne voulut en expédier ni en Irlande, ni à la Jamaïque, qu’il désirait coloniser. Durant la guerre civile terminée par la mort de Charles Ier, le parti royaliste avait été vaincu. La Virginie et le Maryland s’étaient attachés à ce parti. Il fallut les soumettre par la force des armes. Ce fut une seconde offense, plus grave que la première. Tout cela parut plus que suffisant pour autoriser les restrictions que l’Angleterre imposait déjà au commerce des colonies, et qui furent présentées comme un châtiment. [Le parlement de la République interdit, le 3 octobre 1650, à tout vaisseau étranger d’aborder dans les colonies anglaises. L’année suivante, le 9 octobre, fut voté le fameux « Acte de Navigation » d’après lequel il était] défendu aux colonies d’importer et d’exporter des marchandises dans d’autres navires que des navires anglais montés par des marins anglais. [En 1660, le roi Charles II renouvela la loi de 1651 et, en 1663, tendant toujours aux mêmes fins,] il publia une troisième loi, plus sévère encore, pour obliger les colons à vendre et à acheter en Angleterre ou dans les possessions anglaises seulement. En 1672, le système reçut son complément par un impôt sur les marchandises [énumérées (enumerated commodities) qui n’étaient pas exportées directement en Angleterre. Enfin, on prohiba, sous peine de confiscation et d’amende, l’expédition d’articles de laine] d’une colonie à une autre (1698). La politique de Cromwell et de Charles II avait été de les empêcher d’établir des manufactures et de commercer entre elles ou avec l’étranger, au préjudice de la métropole. Mais ils ne purent faire observer partout ces lois prohibitives. [Les colonies de la Nouvelle-Angleterre et la Virginie passèrent outre] ; et les autres provinces, qui avaient fait dans le temps les remontrances les plus énergiques, violaient ces lois, quand elles le pouvaient. Edward Randolph, agent de la métropole, voyant arriver à Boston, des navires d’Espagne, de France, de la Méditerranée, des îles Canaries, rappela au gouverneur Leverett que cela était contraire aux Actes de navigation. Celui-ci répondit que les ordonnances du roi et les lois du Parlement n’obligeaient la Nouvelle-Angleterre qu’en autant qu’elles étaient conformes aux intérêts de la colonie, en laquelle seule résidait le pouvoir législatif, d’après la charte accordée par Charles Ier et les matières commerciales devaient être réglées par la Nouvelle-Angleterre sans appel à l’autorité royale ; celle-ci pouvait bien étendre, mais non restreindre ses libertés.

Toutes les provinces ne réclamèrent pas contre la politique de l’Angleterre avec le même esprit d’indépendance. La Virginie, par exemple, se montra plus soumise ; et aussi bien les réponses de sir William Berkeley aux lords commissaires, en 1671, nous apprennent qu’elle avait accepté la loi de navigation, quoique cette loi eût fait cesser presque entièrement la construction des navires qui était sa principale industrie.

Cette lutte d’intérêts commerciaux, poursuivie sourdement entre l’Angleterre et l’Amérique, annonçait déjà les progrès accomplis par les colonies anglaises dans le domaine où elles devaient atteindre une si haute fortune. [D’autre part, le fait contradictoire c’est que la métropole encourageait et stimulait parmi ses possessions d’outre-mer, au moyen de faveurs et de primes spéciales, la production des denrées et des matières premières dont elle avait besoin elle-même pour assurer son existence et aussi sa prospérité]. En 1721, on évaluait à 300 000 liv. ster. les exportations américaines pour l’Angleterre et les importations de ce pays à plus de 430 000 liv. ster., la différence étant couverte probablement par les valeurs que les émigrés avaient apportées et par les dépenses de l’administration militaire. Les colonies payaient elles-mêmes depuis longtemps les frais de leur gouvernement civil. En temps de guerre, elles fournissaient aussi leur contingent en hommes et en argent, selon leurs forces, leur population et la proximité du théâtre des hostilités.

Le Massachusetts tenait le premier rang par son industrie et par ses lumières. Possédant en abondance tout ce qui est nécessaire à la création d’une marine, comme le bois, le goudron, le chanvre, le fer, cette colonie construisait chaque année quantité de navires, qu’elle vendait en Angleterre et ailleurs. Son commerce employait déjà, vers la fin du XVIIe siècle, près de sept cent cinquante bâtiments de six à deux cent cinquante tonneaux ; ses principaux chantiers étaient à Boston, à Charleston, à Salem, à Ipswich, à Salisbury et à Portsmouth. Elle transportait des bois, des grains, de la farine, des salaisons de viande et de poisson, du bétail vivant, dans la Virginie et le Maryland ; à la Jamaïque, à la Barbade, à Saint-Christophe et dans plusieurs autres îles du golfe mexicain ; en Espagne, en Portugal, dans l’île Madère et les Canaries ; en France, en Hollande, aux villes hanséatiques, et, enfin, dans les Îles Britanniques ; elle en rapportait les objets indispensables à sa consommation et à son négoce. Les marchandises manufacturées et les produits des climats méridionaux formaient la masse de ses importations.

Edward Randolph, sans cesse témoin de la violation des décrets de l’Angleterre, écrivait à la Cour qu’on ne tenait aucun compte en Amérique des lois de navigation et de commerce votées par le parlement britannique : toutes les nations y négociaient librement ; le marchand anglais était presque exclu de l’important commerce des Antilles par son concurrent de la Nouvelle-Angleterre, qui pouvait vendre ses denrées à beaucoup plus bas prix que lui, et qui expédiait déjà sur des navires chargés de mâture à destination de la Guinée, de Madagascar et jusque dans les pays de l’Inde.

L’Angleterre, effrayée de cette activité toujours croissante, résolut de prendre des moyens assez énergiques pour imposer les restrictions qui lui convenaient. Par de nouvelles lois plus rigoureuses, par des douanes gênantes, elle réussit à faire triompher sa politique ; mais les colons ne se soumirent qu’à la force, en attendant l’occasion de reprendre ce qu’ils regardaient comme un de leurs droits essentiels, la liberté commerciale, aussi précieuse à leurs yeux que la liberté religieuse ou politique.

Randolph fut l’instrument qui servit à l’Angleterre pour amener leur soumission. C’était un homme résolu, infatigable, doué de pénétration, adroit dans les affaires. Charles II l’avait envoyé en Amérique en 1676, avec la mission de lui faire un rapport sur l’état de la Nouvelle-Angleterre. Cet agent parcourut le pays et chercha à diviser les colons en les excitant les uns contre les autres par des propos couverts et des insinuations perfides. Dans la correspondance qu’il adressait au roi et aux ministres, il proposait de suspendre la charte de la Nouvelle-Angleterre. Il ne fit pas moins de huit voyages à Londres en neuf ans pour presser le gouvernement d’abolir les privilèges de cette province. Enfin il atteignit le but de tant d’efforts. Il fut nommé receveur général des douanes de la Nouvelle-Angleterre et chargé d’appliquer avec vigueur les lois du parlement de Londres (1677). Une de ses dépêches de 1680, au comte de Clarendon, contient le passage suivant, plein de sentiments analogues à ceux qu’on a exprimés longtemps au sujet des Canadiens français. « Si Sa Majesté, écrit Randolph, veut bien ordonner au gouverneur Cranfield (de New-Hampshire) d’examiner les derniers écrits contre la faction du Massachusetts, elle y trouvera des motifs suffisants non seulement pour révoquer la charte, mais pour envoyer dans cette province un homme prudent en qualité de gouverneur général. (Le gouverneur était élu par le peuple). Si les factieux étaient assez forts pour se révolter contre la résolution que prendrait le roi de régler les affaires de cette colonie ainsi que je le suggère, leur premier acte serait de me demander compte de ma conduite, à moi qui ouvertement appelle le renversement de leur constitution ; et, d’après la loi du pays, la mort serait mon châtiment. Mais ce parti s’éclipse ; il est divisé ; les magistrats sont opposés aux magistrats ; les uns désirent, les autres craignent un changement. Mylord, Sa Majesté ne doit ajouter foi ni à ce que feront, ni à ce que diront les agents de la faction en Angleterre. Veuillez bien vous rappeler que, quand le père de votre seigneurie était grand-chancelier, il eut, en 1662, à traiter avec les agents du Massachusetts ; ils consentirent à tout ce qu’il proposa pour l’honneur du prince et l’avantage de ses sujets coloniaux. Cependant cette même province ne laissa pas après de mépriser les ordres du roi ; elle usa de faux-fuyants, de petites supercheries pour s’y soustraire. Si on lui abandonne le soin de remédier elle-même à ses griefs, il en résultera encore de grands maux. Une erreur malheureuse, sinon volontaire, les a fort aggravés. On a dit que le roi ne peut ni ne veut, quelles que soient les provocations, sévir contre le pays, et que ses finances sont dans un état peu florissant. Ici le peuple croit tout... D’un autre côté, par une étrange méprise (deceptiveness), on représente au monarque les habitants de cette province comme un peuple fidèle autant que loyal, comme un grand peuple, qui peut mettre sur pied des troupes considérables, qui a fait des sacrifices et dépensé beaucoup d’argent pour convertir les forêts du Nouveau-Monde en belles campagnes, sans qu’il en ait rien coûté à la Couronne.

« En effet, il y a ici beaucoup de fidèles sujets ; mais il y en a très peu dans les places de confiance. Les forces du pays n’ont rien de formidable ; elles sont plus d’apparat que de service. Je me ferais fort de les chasser hors des frontières avec cinq cents hommes des gardes de sa Majesté. Quant aux sacrifices, je ne sache qu’un bien petit nombre d’hommes, parmi les fondateurs de la colonie ou parmi leurs enfants, qui en aient fait. M. Dudley, l’un des agents actuels du Massachusetts, est un des premiers colons et un homme comme il faut ; il est venu ici avec une fortune assez honnête. La plupart des autres bienfaiteurs de la colonie sont morts, et les dépouilles de leurs enfants sont passées dans les mains de leurs serviteurs ; ceux qui restent vivent si misérablement qu’on n’en fait aucun cas. Parmi les personnes qui se sont jointes à la faction, qui la composent, qui mènent tout ici, le gouverneur et le pays, je ne connais qu’un seul homme qui n’ait pas été domestique ou qui ne soit pas fils de domestique. Je prie votre seigneurie de croire que je ne cherche dans tout ceci que l’honneur du roi et le bien de la colonie dont je suis maintenant un des habitants, grâce à la bonté de Sa Majesté et à la faveur de votre seigneurie. » (Hutchinson, Collection of original papers rel. to the history of the colony of Massachusetts-Bay. Prince Soc. Pubs. Albany, 1865, vol. 11).

C’est à la suite de ces insinuations et de ces calomnies d’Edward Randolph, [qu’on a appelé leur mauvais génie], que le Massachusetts et les autres provinces de la Nouvelle-Angleterre perdirent leurs chartes. Déjà le New-Hampshire avait reçu, en 1679, une nouvelle forme de gouvernement, composée de deux parties seulement, un gouverneur et une chambre élective. Le Massachusetts fut traité en province rebelle, et soumis, en 1686, à un gouvernement despotique, formé d’un gouverneur général et d’un Conseil nommé par lui. Ce Conseil obtint le pouvoir de faire des lois et d’imposer des taxes. Il n’y eut plus de chambre représentative. Le système électif fut aboli. -

Cette révolution qui anéantissait à la fois toutes les libertés du pays, attira la haine publique sur Randolph. Il devint si odieux à tous qu’il suffisait de correspondre avec lui pour perdre sa popularité. Emprisonné par le peuple pendant l’insurrection qui éclata à Boston en 1689, à la nouvelle de l’avènement de Guillaume III au trône d’Angleterre, il reconnut lui-même, dans une lettre à l’un des gouverneurs des Îles, le mal qu’il avait fait aux colons et leur juste ressentiment. « Ce pays est pauvre, disait-il, l’application rigoureuse des lois de commerce a pesé lourdement sur les habitants. Tout le blâme retombe sur moi : j’ai le premier attaqué leur charte, je la leur ai fait perdre, et ma fonction de receveur des douanes a prolongé leur asservissement. »

Le despotisme ainsi établi et organisé ne put durer que jusqu’en 1691. Alors l’opposition toujours croissante des habitants força Guillaume et Marie d’en atténuer les rigueurs en donnant aux colonies une constitution moins limitée. La Nouvelle-Angleterre fut réunie en une seule province, sous le nom de Massachusetts (7 octobre 1691), avec l’Acadie, nouvellement conquise, presque aussitôt perdue, puis encore reprise. On la dota d’un gouvernement représentatif, qui devait durer jusqu’à la révolution, mais dont les malheureux Acadiens, sans cesse soumis à toutes sortes de servitudes, furent exclus, au moins dans la pratique.

La Nouvelle-Angleterre s’était fait un code de lois sous le titre de « The Body of liberties » (Corps des libertés) (1641) : ses dispositions, surtout en matière criminelle, empruntées à la Bible et calquées sur le droit pénal des Hébreux, montrent bien jusqu’où les puritains avaient poussé leur fanatisme. Ce caractère est particulièrement marqué dans le vieux code du Connecticut, l’un des États qui ont le mieux gardé les maximes et les mœurs anciennes.

D’après eux, ces Blue laws ou Lois bleues du Connecticut (1650) punissent de mort l’enfant qui a maudit ou frappé ses parents, donnent le droit de vie et de mort au père sur son fils adulte coupable d’opiniâtreté ou de rébellion, punissent le mensonge et le jurement d’une amende, du pilori et du fouet, chaque récidive entraînant une forte aggravation de peine ; elles interdisent l’usage du tabac ; elles imposent pour un baiser donné ou reçu entre deux jeunes gens de différents sexes une admonition publique et une amende. Les ivrognes seront fouettés. Le dimanche ou les jours de fête, défense de voyager, de se promener dans son jardin, de cuire son dîner, de faire le ménage, au mari d’embrasser sa femme, à la mère d’embrasser son enfant. Défense encore de fêter la Noël et les saints, de danser, de jouer d’autres instruments de musique que le tambour, la trompette et la harpe. Personne ne doit fournir le vivre ou le couvert à un hérétique. « Celui qui se fera quaker, disait la loi, sera banni ; s’il revient il sera puni de mort. » Les quakers refusaient de tirer sur les sauvages. « La plupart des articles de ce code, remarque un écrivain, sont fondés sur des versets de l’Exode, du Lévitique et du Deutéronome. L’horreur des puritains de la Nouvelle-Angleterre pour le catholicisme les aveuglait au point que ces radicaux intraitables, à force de remonter aux dogmes primitifs, reculaient jusqu’au judaïsme. Non seulement leurs codes, mais leurs idées, leur langage, leurs noms étaient hébreux. Il semblait que leur rigidité craignît de s’amollir au contact de la mansuétude évangélique. »

L’imprimerie, cette arme redoutable aux abus et à la tyrannie, fut introduite à Cambridge, dans le Massachusetts, dès 1638. Le premier ouvrage qui sortit de la presse américaine fut l’Appel de l’homme libre, publié l’année suivante. Bientôt régna dans les provinces cette liberté d’opinion, cette indépendance d’esprit, qui contribua si puissamment à élever les vues des habitants et leur ambition. Le Massachusetts donnait l’impulsion aux autres colonies et c’est aussi la première qui ait produit des hommes célèbres dans les lettres et dans les sciences, comme Franklin.

L’instruction, si nécessaire aux peuples civilisés, occupa l’attention des colons anglais dès les premiers jours qu’ils émigrèrent en Amérique. Ce fut encore le Massachusetts, dans la Nouvelle-Angleterre, qui donna l’exemple et qui établit le système le meilleur d’instruction publique. Il posa en principe qu’elle doit être obligatoire et à la charge de la communauté. C’était annoncer des vues fort en avant de l’époque. Des écoles furent ouvertes dans toutes les communes, sous la direction de comités électifs, qui votaient les contributions nécessaires. « Afin, disaient les législateurs, que les lumières de nos pères ne demeurent pas ensevelies avec eux dans leurs tombeaux, nous décrétons, à peine d’amende, que tout arrondissement de cinquante feux entretiendra à ses frais une école où l’on enseignera à lire et à écrire et que toute commune de cent feux aura une école de grammaire. » [Mentionnons aussi bien que ce système d’instruction fut adopté tour à tour par les provinces de Connecticut, de New-Haven et plus tard par le Plymouth. Au moment de la révolution américaine, toute la Nouvelle-Angleterre, à l’exception du Rhode Island, possédait des écoles publiques]. De l’instruction primaire, on passa à l’enseignement secondaire. Ainsi fut créé à Cambridge, dans le Massachusetts, en 1638, le célèbre collège Harvard, [la première institution de ce genre aux États-Unis, grâce aux libéralités d’un ministre, John Harvard. Il convient de rappeler que trois années plus tôt, dès 1635, le collège des Jésuites avait été fondé à Québec en dépit de conditions singulièrement difficiles.]

L’exemple du Massachusetts fut suivi par les autres provinces. La Virginie seule qui accusait moins de progrès qu’ailleurs, n’en profita point. Sir William Berkeley, le gouverneur du pays, s’en glorifiait, en 1641, dans cette réponse singulière, au cours d’un interrogatoire : « Dieu merci, il n’y a dans la colonie ni écoles libres, ni imprimerie ; et j’espère bien que nous n’en aurons point d’ici un siècle ; car les connaissances ont légué au monde la rébellion, l’hérésie et toutes les sectes ; et l’imprimerie les a répandues, comme elle a propagé les libelles contre le meilleur des gouvernements ».

Nous venons d’embrasser d’un coup d’œil les progrès des colonies anglaises jusqu’à la fin du XVIIe siècle et les principales formes de leur organisation sociale. S’étant expatriés pour fuir la tyrannie politique et les persécutions religieuses, leurs habitants recherchaient ardemment la liberté, qu’ils appréciaient tous les jours davantage, quand ils comparaient leur état présent à leur état passé. Mais, sitôt que cette liberté fut pleinement assurée, ils portèrent leur attention ailleurs et découvrirent à côté d’eux des hommes prêts à leur disputer ce qu’ils regardaient déjà comme leur héritage naturel. Pendant longtemps ils s’étaient crus les seuls maîtres de l’Amérique septentrionale. Leurs établissements se développaient en tous sens avec rapidité, tandis que ceux des Français, faute de colons, semblaient destinés à périr dès le berceau. Lorsque Colbert se mit à peupler le Canada de soldats licenciés ; et qu’ils virent des forts s’élever tout autour de leurs frontières, ils prirent peur, et pressèrent l’Angleterre d’intervenir pour éloigner d’eux des rivaux qui troublaient leur commerce et menaçaient leur indépendance. Témoins des conquêtes de Louis XIV qui dictait alors des lois à l’Europe, ne verraient-ils pas aussi quelque jour la puissance française dominer en Amérique, ou le Canada devenir avec sa force militaire un voisin redoutable ? Ainsi ils voulurent détruire, avant qu’elle eût acquis trop de vitalité et pût opposer trop de résistance, cette colonie de la Nouvelle-France, qu’ils croyaient ou feignaient de croire déjà si dangereuse, et qu’ils ont combattue tant de fois, depuis lors, sans pouvoir l’assujettir. Ils offrirent à leur métropole des hommes et de l’argent pour en faire la conquête, et mirent à sa disposition, en 1690, quatre mille soldats pour envahir le Canada. On verra bientôt quel fut le résultat de l’agression de ces colons déjà si entreprenants.

Si maintenant l’on compare le colon français et le colon anglais du XVIIe siècle, ce rapprochement donne lieu à un contraste encore plus saisissant. Le colon anglais était principalement dominé par l’amour de la liberté et la passion du commerce et des richesses. Les plus grands sacrifices en vue de ces objets vers lesquels tendaient ses pensées et ses entreprises comptaient peu pour lui ; car hors de là, il ne voyait que ruine et abjection. Aussi, dès que les traitants de l’Acadie le croisèrent dans ses courses sur les mers, ou que les établissements de la Nouvelle-Hollande le gênèrent dans ses progrès sur terre, employa-t-il tous ses efforts pour s’emparer de ces deux contrées. En Acadie, il n’y avait que quelques centaines de pêcheurs dispersés sur les rives de l’océan. Il lui fut donc assez facile de conquérir une province couverte de forêts. La Nouvelle-Hollande, encore moins en état de se défendre que l’Acadie, faute de secours d’Europe, se rendit sans résistance. Mais au bout de ces conquêtes, les Américains trouvèrent en face d’eux les Canadiens : les Canadiens, peuple de laboureurs, de chasseurs et de soldats ; les Canadiens, qui eussent triomphé à la fin, quoique plus pauvres, s’ils avaient été seulement la moitié aussi nombreux que leurs adversaires ! Leur vie, à la fois insouciante et agitée, soumise et indépendante, avait une teinte plus chevaleresque, plus poétique que la vie calculatrice de ces derniers. Catholiques ardents, ils n’avaient pas été jetés en Amérique par les persécutions religieuses ; royalistes zélés, ils ne demandaient pas une liberté contre laquelle peut-être ils eussent combattu. C’étaient des chercheurs d’aventures, courant après une vie nouvelle, ou des vétérans brunis par le soleil de la Hongrie, et qui avaient pris part aux victoires des Turenne et des Condé. C’étaient des soldats, commandés par Luxembourg, qui avaient vu fléchir les troupes britanniques et autrichiennes. Avides de gloire militaire, et fiers de marcher sous les ordres de leurs seigneurs, ils les suivaient partout au risque des plus graves périls afin de mériter leur estime et leur considération. C’est ce qui faisait dire à un ancien combattant : « Je ne suis pas surpris si les Canadiens ont tant de valeur, puisque la plupart descendent d’officiers et de soldats qui sortaient d’un des plus beaux régiments de France ».

L’instruction, que les seigneurs et le peuple recevaient des religieux, les seuls instituteurs à peu près en Canada, ne devait point éteindre cet esprit poussé jusqu’à l’enthousiasme, qui plaisait au gouvernement par son royalisme, et au clergé par les dévouements qu’il suscitait pour l’œuvre d’évangélisation. Les missionnaires appréhendaient avant tout la prédominance et le prosélytisme de leurs voisins protestants. Ainsi le pouvoir civil et l’autorité religieuse avaient intérêt à ce que le Canadien fût soldat. À mesure que la population augmentait, la milice par ce moyen devait y devenir de plus en plus redoutable. Le Canada était en quelque sorte une colonie militaire. Dans les recensements, on comptait les armes, comme dans les rôles d’une armée.

Tels étaient nos ancêtres. Comme l’immigration, après quelques efforts, cessa presque tout à fait, et qu’il n’est venu guère plus de cinq mille colons en Canada, pendant toute la durée du régime français, ce système était peut-être le meilleur dans les circonstances, pour lutter contre la force toujours grandissante des colonies anglaises. Durant près d’un siècle, la puissance de celles-ci vint se briser contre cette milice aguerrie, qui ne succomba que devant la supériorité du nombre, en 1760, après une dernière lutte acharnée de six années, où elle s’illustra par de nouvelles et éclatantes victoires. Encore aujourd’hui, c’est à nous que le Canada doit de ne pas faire partie des États-Unis. [Par notre volonté de nous maintenir, de garder sans diminution notre foi religieuse et nos hérédités françaises], nous l’empêchons de devenir américain de mœurs, de langue et d’institutions.

Bibliographie


Ouvrages à consulter : C. McAndrews, The colonial period of American history, New-Haven, 1934-1938, 4 vols. – S. E. Morison, H. Steele Commager, The Growth of the American Republic, Oxford, 1937, 2 vols. – D. Pasquet, Histoire politique et sociale du peuple Américain, tome I, Paris, 1927. – L. H. Gipson, The British Empire before the American Revolution, Idaho, 1936-39, 4 vols. – F. Roz, Histoire des États-Unis, Paris, s.d. – The Cambridge History of the British Empire, vol I, The Old Empire, 1929. – P. Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes, Paris, 1908, 2 vol. – H. Hauser, La prépondérance espagnole, (1559-1660), Paris, 1933, tome IX de la collection Peuples et Civilisations dirigée par L. Halphen et Ph. Sagnac.
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