Les ecrivains français entre conscience et militantisme europeens (1919-1945)





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LES ECRIVAINS FRANÇAIS ENTRE CONSCIENCE ET MILITANTISME EUROPEENS (1919-1945).

L’Europe est devenue petit à petit l’affaire de spécialistes, de technocrates, de fonctionnaires. Les diverses mesures d’intégration entreprises – la création de la CECA, la signature du Traité de Rome, sans parler des conflits que soulève le fonctionnement des institutions européennes depuis lors – font oublier les finalités de la construction européenne. Dépourvue de la dimension culturelle qui en était le point de départ, on dirait que l’Europe a cessé d’être l’idée capable de susciter des ralliements solides et durables. Or, sans le soutien actif de ses intellectuels, l’Europe est condamnée à piétiner.
André Reszler1

Les idées ne connaissent a priori pas de frontières, et cheminent sans se soucier des réalités politiques et géographiques, ou en les contournant dans ce vaste espace qu’est la « République des lettres » : l’Europe a ainsi de tout temps représenté un cadre familier pour la communauté des intellectuels. On peut même dire que, dans la longue durée, celle-ci s’est appropriée un domaine virtuel qui, à travers des réseaux imperceptibles, de monastères en universités, participait d’une même culture (la Romanité) et se ressourçait à une même croyance (la Republica Christiana), domaine peu à peu morcelé par la double perte de la langue universelle et de la communauté de foi. Une longue lignée d’écrivains, de Dante à Erasme, d’Erasme à Hugo, s’est alors employée à entretenir ce mythe du retour de l’Age d’or européen, que ce soit sous une forme impériale ou républicaine. Mais les intellectuels sont aussi les témoins et, à travers leurs écrits, des acteurs de leur temps : ils engagent la légitimité qu’ils ont acquise dans un secteur extrapolitique pour servir une cause que leurs compétences reconnues rend plus attractive. L’Europe qu’ils imaginent est donc fortement tributaire des grands affrontements idéologiques qui se sont multipliés au cours des deux derniers siècles.
Le Congrès de Vienne a changé de manière sensible les perspectives des intellectuels sur les combats à mener en matière d’organisation politique : le XIXe siècle marque leur engagement en faveur de la cause nationale contre l’Europe des Congrès, des traités et des diplomates de Metternich ou de Bismarck, contre cette Europe « de l’équilibre », qu’ils interprétaient (à juste titre) comme une tentative de verrouillage de la liberté et de la pensée. Pour eux, la patrie ne tournait pas forcément le dos à l’idéal européen, bien au contraire : Ernest Renan, le « père » de la nation à la française, imagine d’abord son « plébiscite de tous les jours » à l’échelle de l’Europe2 sans jamais exclure, jusque dans les moments les plus dramatiques, qu’une construction dépassant les Etats puisse voir le jour. Il est encore dans la droite lignée de ceux qui, de Mazzini à Hugo, imaginent que la conscience européenne est ce qu’il y a de plus commun à l’exercice de la citoyenneté, au-delà de la diversité des peuples. Mais l’engagement pour la nation, en se radicalisant à la fin du siècle, met peu à peu fin au cosmopolitisme intellectuel, jusque là pourvoyeur de plans européens, constructions parfaites de plus en plus décalées au regard des désordres qui agitent alors le Vieux Continent : la figure de l’intellectuel sans frontières s’estompe, figure dont les héritiers (Hermann von Keyserling, Hugo von Hofmannsthal) n’apparaissent plus que comme des marginaux, un rien excentriques, un rien « apatrides », de « brillantes épaves du temps d’avant » (Pascal Ory) dans la perspective des mobilisations guerrières qui se dessinent dès avant le premier conflit mondial autour du mot d’ordre national. Ils ne seront bientôt plus que ces « bâtards de l’Europe entière » qu’Hitler dénonce à travers l’un d’entre eux, Richard Coudenhove-Kalergi.
Qu’en est-il de l’engagement européen des intellectuels au début du XXe siècle, spécialement entre les deux conflits mondiaux qui font de l’Europe l’épicentre de la guerre ? Le message de l’écrivain, qui pousse à la connaissance de l’autre et à la prise de conscience de la valeur universelle de l’homme, exige qu’il donne la primauté du conscient sur l’inconscient : la difficulté est que ce message s’adresse à des générations d’Européens auxquelles on a inculqué l’exceptionnalité de chacun de leur pays, l’unicité de ses origines et de son destin, le culte des héros et la morale du sacrifice. En ce siècle des excès, qui porte au repli sur soi et à la négation de l’autre, l’intellectuel a-t-il rempli sa mission, notamment durant la période de l’entre-deux-guerres, qui a vu l’Europe subir la descente aux enfers à laquelle sa superbe la condamnait ? Ce questionnement n’est pas innocent : il fournit l’occasion de vérifier que la conscience européenne ne se rallume qu’à la lueur des dangers, même si l’on peut s’interroger sur la réelle consistance de cette conscience. Défendre l’Esprit européen dans l’entre-deux-guerres a-t-il un sens dans la mesure où, pour paraphraser Romain Rolland, l’Europe vient à peine de démontrer « qu’elle n’avait pas eu la politique de sa pensée » ?
Existe-t-il dans l’entre-deux-guerres une Europe des intellectuels ?
La descente aux enfers est un sujet cher aux écrivains après l’hécatombe de 1914-1918. La littérature aborde en effet le thème européen à travers celui de la décadence, fil directeur que l’on peut suivre à partir du constat de Paul Valéry, aujourd’hui classique, que le Vieux Continent n’est déjà plus qu’un « petit cap asiatique ». La défense de l’Europe par l’écrivain répond ainsi au besoin impérieux de témoigner par le message, fût-il de mauvaise augure, afin de rappeler que cette Europe dans laquelle vient à peine de se manifester la plus grande barbarie est aussi celle d’où vinrent les plus grandes œuvres nourricières de l’humanité. Après Valéry, d’autres prennent conscience de la fragilité de cette entité que personne n’avait jamais songé à défendre tant elle était triomphante, et qui maintenant menaçait de disparaître, comme toute civilisation qui n’a plus ni l’envie ni le désir de se défendre. C’est la perte du but spirituel, dépassé par la poursuite et la confiance aveugle dans le progrès, qui obsède les écrivains de quelque bord qu’ils soient, dénonçant la quête prométhéenne dans laquelle se sont lancées les générations précédentes3. Cette dénonciation n’est cependant pas stérile, puisqu’elle s’accompagne le plus souvent de la recherche d’une solution d’ensemble. La méditation sur l’Europe n’est pas forcément démonstration d’impuissance, mais signe que l’expérience de la guerre n’a pas été vaine, comme certains écrivains l’avaient espéré en pleine tourmente4.
Pourtant, il est difficile d’adresser un tel message à une Europe de plus en plus morcelée, dont les peuples ont été revigorés par un nationalisme triomphant ou abattus par un patriotisme frustré : difficile de faire abstraction d’un tel contexte (éternel problème de l’indépendance et de la transcendance de l’écrivain), incarné dans les dissensions au sein même du monde de la littérature. A l’invitation faite par Romain Rolland de signer une « Déclaration d’Indépendance de l’Esprit » (17 juin 1919)5, Marie Curie rappelle dans sa réponse combien cette Indépendance s’était révélée illusoire : « Des hommes, dont l’esprit plane dans la plus haute abstraction et produit des œuvres admirables, ont prouvé qu’ils étaient prêts à se solidariser avec tout acte de brigandage commis au profit de leur pays » (26 juin 1919)6. Pourtant, cette Déclaration, signée par ailleurs par des écrivains tels que Stefan Zweig, Heinrich Mann, Henri Barbusse, Georges Duhamel ou Jules Romains, dénonçait « [ces] penseurs, [ces] artistes [qui] ont ajouté au fléau qui ronge l’Europe dans sa chair et dans son esprit une somme incalculable de haine empoisonnée »7. On retrouve dans cette dénonciation l’esprit du fameux article que Rolland avait fait paraître dans le Journal de Genève (« Au-Dessus de la mêlée », 22 septembre 1914) où il fustigeait déjà les « intellectuels [qui] attestent que leurs connaissances ne leur servent à rien ». Le thème de la « Trahison des Clercs », repris plus tard par Julien Benda8, rejoignait les attentes du groupe Clarté qu’Henri Barbusse présentait dans L’Humanité le 10 mai 1919. La Déclaration, publiée dans le même journal un mois plus tard (26 juin 19199), entraîne alors la parution d’un contre-manifeste, « Pour un parti de l’intelligence », rédigé par Henri Massis, défenseur passionné de l’engagement des intellectuels, contre-manifeste signé par des personnalités telles que Jacques Bainville, Charles Maurras ou Jacques Maritain ; le document dénonce ceux qui veulent « détruire la société, la nation, la famille, l’individu », et il appelle à bâtir une « fédération intellectuelle de l’Europe et du monde sous l’égide de la France victorieuse »10. Cette polémique démontre que le thème européen projette les passions françaises bien au-delà du strict cadre hexagonal, et qu’il sert à régler les comptes du moment à travers un débat où l’Europe reste désincarnée sous la forme d’une « Internationale de la Pensée », ou prend la forme, sous la plume du même Henri Massis, d’une Défense de l’Occident11 (Occident bien limité puisqu’il exclut Allemagne et Grande-Bretagne). Cette brouille des intellectuels, perceptible dans d’autres pays européens, démontre qu’il existe entre eux des clivages résultant de leurs expériences divergentes de la guerre, clivages qui iront en s’accroissant12. La couleur « bleue horizon » qui prédomine dans la vie politique de l’après-guerre rend d’ailleurs tout discours européiste suspect, et profite à une littérature nationaliste sûre d’elle-même : ainsi que l’écrit le poète Charles Vildrac dans la revue Europe (15 janvier 1924), « [Barrès] s’empara tout naturellement des morts de la Grande Guerre, comme il s’était emparé des morts de 1870. Il les mit au service de sa plume ; il les remit au service de la guerre. On ne les a pas encore démobilisés ».
Etait-ce la fin d’une communication privilégiée entre esprits libres ? Le malaise est alors si fort que certaines initiatives sont prises pour garder le contact : à l’initiative du romancier anglais John Galsworthy (futur prix Nobel de littérature), le Pen Club est créé en 1921, afin d’instaurer des liens de convivialité entre écrivains ; ces liens sont renforcés de manière plus officielle avec la mise en place, dans le cadre de la SDN, de la Commission internationale de Coopération intellectuelle (janvier 1922), dont « l’objectif principal […] était de développer une collaboration intellectuelle en Europe et de contribuer ainsi au rapprochement des peuples, condition du maintien de la paix »13. C’est au sein de cette dernière instance que Valéry rappellera aux intellectuels le rôle de vigie qui leur incombe face aux menaces qui pèsent sur l’Europe et qu’il avait déjà évoquées en 1919, en insistant sur la nécessité de ne pas fuir la complexité d’un débat qui tourne le dos aux grandes idéologies du moment.
Ce renvoi à l’image kaléidoscopique de ce qui fait la culture et la conscience européennes s’insère dans une littérature du déclin et de la mort, marquée par l’absurdité de la guerre et l’esthétique du dépérissement de la civilisation occidentale qui « sent le cadavre »14. Le débat européen est aussi l’occasion de dénoncer sur un ton très radical le dysfonctionnement des sociétés nationales : l’idée du dépérissement est, bien souvent, énoncée pour transfuser sur le papier le mal-être et la déception des espérances, dans l’observation que font certains jeunes écrivains de la décadence de leurs contemporains. Pierre Drieu la Rochelle, dans Mesure de la France (1922), Le Jeune Européen (1926), Genève ou Moscou (1928) ou L’Europe contre les patries (1931) dénonce cette idée de décadence et, à travers elle, sa peur intime du vieillissement, qui apparaît également dans la plupart de ses romans, notamment dans Gilles : « Les Etats nationaux ne seront plus que les gardiens de vieilles grammaires comme les Eglises le sont d’autres vieux livres »15. Cette décadence à consonance biologique, dans une France vieillissante et frileuse, irrite certains écrivains de la jeune génération qui ont beau jeu de constater la vitalité des pays totalitaires : le thème européen n’a plus chez eux l’innocence d’autrefois, pas plus que chez les hommes politiques d’ailleurs16. Le souvenir des massacres engendre cette réflexion inquiète qui n’est pas propre à Drieu, mais à toute une série de penseurs qui imaginent à travers l’Europe l’alliance historique d’une bourgeoisie moderniste (et non « rêveuse ») et du socialisme, seule manière d’organiser le Vieux Continent afin de lutter contre le capitalisme « anglo-saxon » (Emmanuel Berl, Gaston Bergery).

Europe et pacifisme.
L’expérience de la guerre explique l’engagement des écrivains pour l’Europe, qui se traduit par leur adhésion en masse aux divers mouvements européistes de l’entre-deux-guerres, en particulier au plus important d’entre eux, la Paneurope de Richard Coudenhove-Kalergi (à signaler tout de même que Rolland, attiré par d’autres expériences, refusera toujours d’y adhérer). Le « Plus jamais ça » s’exprime par l’attachement à la paix, dans un message spiritualiste qui s’embarrasse peu de considérations politiques. Comme l’écrit Georges Bonneville : « Tantôt la foi en l’Europe exigeait le pacifisme, tantôt le pacifisme débouchait sur l’Europe, mais, sans que l’on pût bien souvent discerner l’attitude originelle, haine de la guerre et amour de l’Europe se révélèrent, dans la plupart des cas, d’une étroite solidarité »17. L’expérience de la guerre amène les écrivains qui ont participé directement au conflit (Bernanos, Drieu La Rochelle, Alain) ou qui l’ont refusé d’emblée (Rolland, Romains, Martin du Gard) à une méditation sur l’Europe, méditation qui conduit le plus souvent au thème porteur du pacifisme, de ce pacifisme idéaliste dont Rolland reste le principal représentant, à travers les ouvrages qu’il consacre aux génies originels (Beethoven, Michel-Ange), au dialogue entre les peuples (Jean-Christophe), ou simplement dans les contacts qu’il entretient avec des intellectuels persuadés, comme lui, que l’Europe est une « cité de l’exigence » (Stefan Zweig, Hermann Hesse, Selma Lagerlöf ou Bertrand Russell). Son itinéraire démontre que l’engagement européen reste encore fortement individualiste et qu’il serait prématuré d’évoquer un quelconque militantisme de la part des intellectuels : l’attitude de Romain Rolland l’amène à repousser tous les conformismes (il l’a prouvé pendant la guerre) et toutes les récompenses officielles, comme la médaille Goethe offerte par le maréchal Hindenburg (20 avril 1933). Certaines initiatives viennent pourtant de lui ou sont parrainées par lui, comme la parution de la revue Europe, dont le manifeste « Patrie européenne » (février 1923), révèle la permanence des valeurs défendues par l’auteur d’« Au-dessus de la mêlée ». Le premier rédacteur en chef d’Europe, René Arcos, fait la connaissance de Rolland en Suisse, où il fonde les éditions du Sablier, dont le premier ouvrage publié est précisément une Anthologie des poètes contre la guerre. Lui-même rédige le manifeste, qui est avant tout une dénonciation politique de l’esprit revanchard qui règne dès la fin des hostilités. Le texte est très critique sur les conséquences du Traité de Versailles, qui « n’est que l’organisation du désordre, de la haine et de la misère dans la malheureuse Europe » (pour reprendre les termes d’Anatole France, Europe, 15 janvier 1925) et qui est considéré comme une trahison au regard des sacrifices endurés et des espoirs autrefois affichés : « Les historiens de l’avenir s’étonneront de l’extrême facilité avec laquelle les divers gouvernements obtinrent de leurs nationaux les plus monstrueux sacrifices. C’est que les combattants eurent la conviction profonde qu’ils luttaient pour un idéal dépassant les frontières de leur patrie »18. Equivalent littéraire des Conséquences économiques de la Paix de John Maynard Keynes, l’auteur regrette la multiplication des barrières qui morcellent encore plus l’Europe, à travers l’affirmation d’Etats qui ont dirigé pendant quatre ans tous les secteurs de la vie nationale dans le cadre de l’effort de guerre, ou la naissance d’Etats qui lui doivent leur existence : « La communication ne se fait plus que par d’étroites issues surveillées par les canons […] Il est impossible de prévoir quand on reviendra à cette large circulation d’avant la guerre, à cet irrésistible mouvement qui entraînait tous les efforts dans des voies parallèles. Il n’y a plus que des îlots d’activité çà et là, et la stagnation, préface de la mort, les gagne un à un »19. Cette vision romantique du passé européen, qui idéalise une période où l’on a précisément vu les intellectuels de différents pays s’affronter de plus en plus durement sur les idéaux nationaux (que l’on pense seulement à la querelle des historiens allemands et français) trouve un écho hugolien, de cet Hugo qui réinvente l’Histoire en méprisant une époque médiévale qui aurait brisé l’unité des peuples : Valéry reproche aux « misérables Européens » de ne pas avoir tenu compte de ce passé, eux qui « ont mieux aimé jouer aux Armagnacs et aux Bourguignons que de prendre sur la terre le grand rôle que les Romains surent prendre et tenir pendant des siècles dans le monde »20. Nombre d’intellectuels tels Gide, plus prosaïques que Valéry, reprochent aux Français leur nombrilisme, accentué par le Traité de Versailles, et leur manque d’intérêt pour tout ce qui est étranger, selon la célèbre maxime de Montesquieu, « mais comment peut-on être Persan ? ».
Etre Européen dans l’entre-deux-guerres.
S’affranchir des limites et des lignes imaginaires dans une Europe redevenue carrefour des civilisations, voilà le but de ces intellectuels qui déclarent ne pas avoir renoncé à leur indépendance d’esprit. Pour eux, l’Histoire sert à rappeler que le Vieux Continent ne peut connaître de frontières, que son passé, fait d’invasions, de dépeuplements/repeuplements, d’émigrations/immigrations, démontre qu’il est le lieu du « grand mélange ». Cette tentation de se dilater jusqu’à l’universel, de ne voir dans le patriotisme qu’un réflexe d’Harpagon, donne à l’« européisme » une couleur bien incertaine : ses racines s’enfoncent jusqu’au Moyen-Orient, ses branches poussent jusqu’en Amérique, tentation rémanente, et toujours ambiguë, de faire de l’Europe un raccourci de l’universel, et inversement. Les intellectuels font l’apologie de cette Europe de l’esprit, sorte de communauté spirituelle seule à même de permettre la reconnaissance respectueuse de l’altérité, et refusent l’idée qu’il puisse y avoir « des » littératures, à la manière d’un Charles du Bos qui, en 1925, écrit : « Tant qu’un écrivain étranger n’est pas senti le prochain (dans l’acception évangélique du terme), on possède peut-être un bibelot de plus, mais non une authentique richesse spirituelle »21.
Cependant, l’absence d’une forte pensée de base, d’une conviction commune, au sein d’un monde intellectuel écartelé entre différentes expériences et différentes espérances issues de la guerre, empêche d’esquisser une définition de l’Européen : définition impossible à l’heure où les croyances d’antan, celles qui le caractérisaient à travers sa foi dans le progrès ou la force que lui donnait sa mission universelle (à la Rudyard Kipling), sont peu à peu remises en cause. Beaucoup d’intellectuels, peu conscients de ce « sentiment d’occidentalité » que définira plus tard Denis de Rougemont, préfèrent chercher l’Européen là où il n’est pas, par contraste avec les autres cultures. Cette sensibilité au décalage des civilisations, les écrivains l’expérimentent sur d’autres continents, en Asie (Malraux et Les Conquérants, le Gide de La Marche turque, 1924, ou encore Barrès dans Un Jardin sur l’Oronte), aux Etats-Unis (les Scènes de la Vie future de Duhamel ou La foi difficile de Jean Guéhenno) ou par la confrontation avec le communisme soviétique (Gide avant son Retour d’URSS ou Rolland lui-même). Pour Paul Valéry, l’ascension des Etats-Unis (qui a écrasé l’Espagne en 1898) et celle du Japon (qui a fait de même avec la Russie en 1905) « m’ont sensibilisé à des conjonctures qui affectaient une sorte d’idée virtuelle de l’Europe que j’ignorais jusqu’alors porter en moi »22. De plus, le fait que les belligérants aient fait appel à des « peuples de couleur » pour combattre sur le sol européen est vécu comme le signe d’un affaiblissement spirituel, voire politique (Rolland), et ceci d’autant plus que la victoire est allée vers les pays qui avaient fait le plus appel à leurs « indigènes » (Georges Sautreau, Europe, 1er novembre 1923). Tout au plus reste-il quelques penseurs qui espèrent sauver cette identité en revenant à la communauté de foi propre à l’Europe, ajoutée au respect retrouvé de la personne après l’ère de la mort de masse, « humanisme intégral » qui invite les démocraties occidentales à découvrir « dans sa pureté leur principe vital, qui est la justice, la justice et l’amour, et dont la source est divine » (Jacques Maritain), étape essentielle vers l’unité du genre humain. Cette invitation à remonter aux sources est également un acte de foi permettant de refuser la démission de l’esprit face à la décadence annoncée, elle marque aussi l’engagement de l’intellectuel contre les lois qui annoncent la disparition de l’Europe professées en leur temps par Oswald Spengler23. Refuser la fatalité en acceptant le fait que les tensions ont toujours fait partie du dynamisme de la culture européenne correspond à une veine dans laquelle vont creuser un certain nombre d’intellectuels dans les années Trente. Ceux qui vont constituer les « Non-Conformistes » (Denis de Rougemont, Alexandre Marc, Robert Aron) en tirent la conclusion que l’Europe existe parce qu’elle allie l’unité à la diversité, et que le seul moyen de concilier ces deux réalités est d’ordre politique : la solution fédéraliste apparaît pour beaucoup comme la seule capable de donner une assise et un cadre à cette dynamique contradictoire.
Cette perspective, certes méconnue ou mal comprise par les contemporains, avait le mérite de ne pas céder à la tentation de transposer de manière trop mécanique le processus de construction nationale à l’échelle européenne, comme le fit Julien Benda qui, dans ses Discours à la nation européenne24, désirait substituer « à des idoles d’autres idoles », et voyait dans la construction européenne « une victoire de l’abstrait sur le concret ». C’est le contraire que propose le diplomate Alexis Léger, alias Saint-John Perse, directeur du cabinet diplomatique d’Aristide Briand, et en tant que tel rédacteur d’un « mémorandum du gouvernement français sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne » proposé aux différents Etats européens le 17 mai 1930, dans l’esprit du grand discours de Briand à la SDN (septembre 1929), qui projetait l’établissement d’une « sorte de lien fédéral » entre tous les Etats. Ces efforts que mène Briand pour « la concorde européenne » depuis le Traité de Locarno (1925) sont également encouragés par un autre diplomate-écrivain, Jean Giraudoux, dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu (1935), où Briand est Hector et Stresemann Ulysse. Mais à ce moment-là, la perspective d’un rapprochement franco-allemand, que Giraudoux défend plus qu’une vague idée européenne (Siegfried et le Limousin, 1922), s’éloigne et beaucoup savent alors que cette guerre aura bien lieu…
Les années 30 mettent en effet l’idéal européen à rude épreuve, face aux réalités de la crise économique et de l’ascendance de l’idéologie nationaliste. Le rideau tombe bien vite sur les magnifiques idéaux de concorde humaine, comme Georges Duhamel en fait le triste constat, au cours d’entretiens organisés à Paris, du 16 au 18 octobre 1933,  par le Comité français pour la coopération européenne : « Un énorme, un affreux silence est tombé sur le génie européen. Nous avons eu tous cette impression étonnante que l’esprit européen était frappé de stupeur, qu’un découragement infini étreignait les ouvriers de l’Europe future »25. Ce scepticisme face à la montée suicidaire des nationalismes est très bien exprimé par Jules Romains qui, dans l’esprit d’Au-dessus de la mêlée, s’exclame : « De toute façon, et même dans la pire hypothèse l’Europe se fera. L’unité européenne, au moins l’unité occidentale, sera accomplie. Mais elle a deux façons de se faire : ou bien il y aura une destruction presque totale de ce qui existe, et c’est sur des débris, c’est entre des poignées de survivants qu’une Europe misérable et exsangue s’efforcera de se reconstituer ; ou bien les Européens auront la sagesse de fonder l’Europe avant le désastre »26. Lorsque celui-ci s’abat en 1939, ces intellectuels voient s’effondrer leur rêve d’une cité européenne idéale (et irréelle) et se briser l’unité d’une culture qu’ils étaient les seuls à percevoir : « Après Vienne, après Prague, c’est une Europe qui vient de mourir. Europe du sentiment, patrie de nostalgie de tous ceux qu’a touchés le romantisme –encore un paradis perdu ! […] Souvenirs de Salzbourg et de Prague, Mozart et Rilke, et la Vienne de Schubert – à l’heure où sombrent les nations sous l’uniforme barbarie- je les vois s’élever rayonnants dans la lueur éternisée d’un soir d’été, après l’orage, avant la nuit, dans une gloire déchirante et délicieuse comme les secondes voix de Schumann »27.
Le choc de la guerre sur les débats européens.
Contrairement à ce qu’écrivent Jules Romains et Denis de Rougemont, l’idée d’Europe ne va pas disparaître avec la guerre, bien au contraire. Celle-ci va même devenir un des thèmes centraux sur lequel vont se heurter la littérature collaborationniste et celle - clandestine - de la Résistance. Il ne sera pas difficile, pour les thuriféraires de l’« Europe nouvelle », de reprendre cet européanisme diffus qui, pendant l’entre-deux-guerres, allait de pair avec le thème de la décadence. De nombreux écrivains verront, dans le chaos de la défaite, une occasion de vérifier la justesse de leur diagnostic : Alfred Fabre-Luce, Pierre Drieu la Rochelle, Benoist-Méchin ou Jacques Chardonne se font alors les chantres de la « complémentarité franco-allemande », relayés par des éditeurs comme Bernard Grasset28. Ils appellent à la destruction de cette « ligne Maginot intellectuelle » qui a pendant trop longtemps gêné les échanges intellectuels de part et d’autre du Rhin. Ramon Fernandez, dans un article rendant compte des œuvres de Jacques Chardonne, résume bien cette volonté de faire de l’Europe un acte de régénération : « Il s’agit moins d’un malentendu que d’un malvoulu, si l’on peut ainsi dire ; et un trop grand nombre d’intellectuels se butent ici, comme des enfants irrités. Tous les peuples de l’Europe étant désormais solidaires, le refus de voir et de comprendre, s’il s’éternisait, tiendrait du crime et du suicide »29. On peut ainsi voir ces ultras de la collaboration se retourner contre le père qui, pour la plupart, les a nourris spirituellement, Charles Maurras : l’auteur de La Seule France semble maintenant dépassé aux yeux des jeunes membres de l’Action française que sont Lucien Combelle ou Lucien Rebatet. Cette « Europe nouvelle », régénérée par le souffle révolutionnaire, rejette le nationalisme et se rassemble autour du mot d’ordre de la destruction du bolchevisme, à l’intérieur d’un cercle qui gravite autour de l’ambassadeur du Reich à Paris, Otto Abetz. Le IIIe Reich a valeur de guide, même si certains de ses admirateurs comprennent que ce statut lui donne, et lui donnera éternellement, une position dominante30. Sado-masochisme d’une fraction de l’intelligentsia française qui accepte les honneurs d’une « très sincère collaboration » (Congrès de Weimar) en même temps que l’épuration de sa littérature par les listes Otto ou le Miroir des livres nouveaux (1941-1942), au nom d’idéaux dont elle n’est pas forcément la dupe, idéaux dont certains d’entre eux décriront l’écroulement sur le ton de la tragique farce à laquelle ils étaient voués. Céline raconte avec humour et amertume le délire dans lequel tombe Abetz, à propos de cette amitié franco-allemande enfin établie, dans la mascarade de Sigmaringen : « […] nous avons semé, Céline ! […] et j’ai vu, entendez Céline !... bien vu !... sur les visages de ces Français… du peuple ! […] l’expression très honnête, très belle, d’une très sincère amitié !... profonde ! […] pour l’Europe !... […] –Oh ! Vous avez raison, Abetz ! Ca y est ! je l’ai relancé ! j’y coupe pas !... l’Europe nouvelle ! et son projet auquel il tient, sa grande œuvre, dès notre retour à Paris, la plus colossale statue, Charlemagne en bronze, en haut de l’avenue de la Défense ! »31.
Comment ne pas comprendre la gêne de ceux qui, parmi les opposants au nazisme, voudront rendre à l’Europe sa véritable signification et décontaminer une idée qui a eu trop de succès, à tel point qu’elle rime avec « subordination à l’Allemagne » ? C’est ce que signifie Albert Camus lorsqu’il écrit que « cette idée de l’Europe que vous avez prise aux meilleurs d’entre nous pour lui donner le sens révoltant que vous aviez choisi, il nous faut toute la force de l’amour réfléchi pour lui garder en nous sa jeunesse et ses pouvoirs »32. Et l’auteur de réclamer que le débat se fasse non plus « par-dessus la mêlée, mais dans la mêlée elle-même »33. D’autres pressentent que l’Europe n’aura plus jamais le même sens, qu’elle est perdue pour la littérature dans le même temps où elle se réalise enfin, tel Victor Serge lorsqu’il affirme : « Bon gré mal gré, la reconstruction d’une Europe d’hier est impossible. On fera du neuf et dans le sens de la planification de l’économie, de la juste répartition des produits du travail, de l’amoindrissement –pour commencer- des vieilles barrières nationales »34.

Le plus froid des essayistes de l’entre-deux-guerres, Julien Benda, est celui qui s’approchait le plus de la réalité européenne telle qu’elle allait s’imposer après 1945 : platonicien invétéré et amateur de systèmes, il déclarait que « l’Europe pour se faire, devra être plus scientifique que littéraire », propos qu’il reprend lors des premières « Rencontres de Genève » consacrées à « l’esprit européen », et auxquelles participaient également Jean Guéhenno, Georges Bernanos, Maurice Merleau-Ponty et Raymond Aron, en septembre 194635. On doit cependant constater que l’après-guerre correspond au désengagement des intellectuels pour l’Europe, attirés par d’autres combats et d’autres idéologies : Sartre, même s’il a pris un temps la défense de l’Europe, s’en détourne assez vite ; Benda considérera bientôt l’Europe comme une idée archaïque qu’il ne défendra plus désormais ; Malraux s’engage dans le gaullisme ; Camus, un temps tenté par le fédéralisme, reprendra assez vite son indépendance. C’est que le thème européen a perdu de cette neutralité bienveillante qui attirait les meilleurs esprits, séduits par les potentialités infinies qu’il contenait : l’Europe n’est plus une abstraction, mais le premier champ de bataille de la Guerre froide36. Il ne peut plus y avoir de mystique européenne dès lors que le Vieux Continent est divisé en deux, et que la nouvelle génération ne pense plus qu’en termes de défense dans l’urgence de ses libertés et de son bien-être : l’acte précède la philosophie de l’engagement, comme l’a si bien compris Jean Monnet. Le « désengagement » des intellectuels vis-à-vis de l’idée européenne dans l’après-guerre se reflète dans l’attitude sceptique de la revue Esprit vis-à-vis d’un fédéralisme dont elle soutenait pourtant jusqu’en 1940 une partie des principes, au nom du personnalisme, et qu’elle critique désormais. Cette attitude n’est pas isolée, bien au contraire. Dans ses « souvenirs d’un anti-européen », Edgar Morin résume, a posteriori, ce qui paraissait archaïque à sa génération imbue d’esprit résistant et férue de communisme au lendemain de la guerre : « J’avais été résistant et j’étais alors communiste. Pour moi, pour nous, l’Europe était un mot qui ment. J’avais combattu ce que Hitler avait appelé ‘l’Europe nouvelle’. Je voyais dans la vieille Europe le foyer de l’impérialisme et de la domination plutôt que celui de la démocratie et de la liberté »37 . Restaient quelques irréductibles parmi les intellectuels, dans le petit nombre duquel s’illustre Jules Romains, qui engage toute son énergie lors des débats sur la ratification de la Communauté européenne de Défense.
Peut-on déplorer ce désamour soudain pour l’Europe ? Il est évident que la construction européenne perd dès lors de ce « supplément d’âme », qu’on lui cherche toujours aujourd’hui, mais cette absence singulière d’humanité est peut-être paradoxalement la principale clé de sa réussite. Nous pouvons suivre Georges Bonneville dans la conclusion de son ouvrage sur les liens entre littérature et Europe, qui constate également que 1945 a correspondu à une césure capitale : « […] au temps de Michelet et de Hugo, l’Europe apparaissait essentiellement comme une idée et à ce titre relevait de la seule littérature. Si, en dépit de travaux scientifiques, elle reste très ‘littéraire’ entre les deux guerres, c’est qu’elle demeure surtout un espoir, d’ailleurs beaucoup plus précis que chez Hugo ou Michelet. Si les juristes, les historiens, voire les philosophes s’en sont aujourd’hui emparés, ne nous en affligeons pas trop : c’est tout simplement qu’elle est entrée dans les faits »38. Le regain d’intérêt actuel des écrivains pour l’Europe (Edgar Morin, Milan Kundera, Vaclav Havel, Jorge Semprun, Günter Grass) signifie que la primauté de l’acte, nécessaire en son temps, doit maintenant laisser la place à la réflexion, afin de comprendre ce que nous, Européens, sommes et voulons être. C’est à ce prix que l’« identité européenne », aujourd’hui inscrite dans les traités, gagnera en épaisseur, et peut-être aussi en crédibilité.
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