Littérature québécoise





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Mgr Camille Roy
Propos sur nos écrivains




BeQ

Mgr Camille Roy

(1870-1943)

Propos sur nos écrivains

choix de textes

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 83 : version 1.0

Ordonné prêtre, Camille Roy poursuit ses études à Paris, puis enseigne la philosophie et la littérature au Séminaire de Québec, et à l’Université Laval, dont il sera recteur pendant plusieurs années. Il a écrit de nombreux livres, notamment de critique littéraire. En 1925, il est couronné par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. On a dit souvent que son approche était trop complaisante, mais il a le mérite d’avoir aimé cette littérature et d’être à l’origine du discours critique au Québec.

Bibliographie de Mgr Camille Roy


L’Université Laval et les fêtes du cinquantenaire. 1903.

Tableau de l’histoire de la littérature canadienne-française. Imprimerie de L’Action sociale, Québec, 1907.

Essais sur la littérature canadienne. Librairie Garneau, Québec, 1907.

Nos origines littéraires. Imprimerie de L’Action sociale, Québec, 1909.

Les fêtes du troisième centenaire de Québec. 1911.

Propos canadiens. Imprimerie de L’Action sociale, Québec, 1912.

L’Abbé Henri Raymond Casgrain. La formation de son esprit ; l’historien ; le poète et le critique littéraire. Montréal, Librairie Beauchemin, 1913.

Nouveaux essais sur la littérature canadienne. Imprimerie de L’Action sociale Ltée, Québec, 1914.

La critique littéraire au XIXe siècle : de Mme de Staël à Émile Faguet. Conférences de l’Institut canadien, 1917-1918. Imprimerie de L’Action sociale, Québec, 1918.

Érables en fleurs. Pages de critique littéraire. Québec, 1923.

Mgr de Laval. 1923.

À l’ombre des érables. Hommes et livres. Imprimerie de L’Action sociale Ltée, Québec, 1924. (Prix David)

Études et croquis : « Pour faire mieux aimer la Patrie ». Louis Carrier & Cie, Les Éditions du Mercure, Montréal et New-York, 1928.

Les leçons de notre histoire : discours. Imprimerie de L’Action Sociale Ltée, Québec, 1929.

Regards sur les lettres. Libraire de L’Action sociale, Québec, 1931.

Poètes de chez nous : Études extraites des Essais et Nouveaux essais sur la littérature canadienne. Éditions Beauchemin, Montréal, 1934.

Romanciers de chez nous : Études extraites des Essais et Nouveaux essais sur la littérature canadienne. Éditions Beauchemin, Montréal, 1935.

Historiens de chez nous : Études extraites des Essais et Nouveaux essais sur la littérature canadienne. Éditions Beauchemin, Montréal, 1935.

Nos problèmes d’enseignement. 1935.

Pour conserver notre héritage français. Éditions Beauchemin, Montréal, 1937.

Morceaux choisis d’auteurs canadiens. 1938.

Manuel d’histoire de la littérature canadienne de langue française. 1939.

Pour former des hommes nouveaux : discours aux jeunes gens. Éditions Bernard Valiquette, Montréal, 1941.

Semence de vie. 1943.

Du fleuve aux océans. Éditions Beauchemin, Montréal, 1943.

La nationalisation de la littérature canadienne


(Conférence faite à l’Université Laval, le 5 décembre 1904, à l’occasion de la séance publique annuelle de la Société du Parler français au Canada.)

Il y a quarante ans Crémazie se demandait si une littérature nationale était ici possible1 ; il désespérait, pour sa part, que l’on vît jamais en notre pays se constituer une telle littérature, et entre autres mauvaises raisons dont il essayait d’étayer sa thèse, il y avait celle-ci, très grave, que nous parlons et que nous écrivons en français. N’ayant pas, pour exprimer nos idées, une langue qui soit exclusivement la nôtre, nous ne pouvons donc créer et développer chez nous une littérature qui soit vraiment distincte de la française. Poussant jusqu’au paradoxe, et jusqu’à la boutade, cette opinion personnelle, il regrettait, avec larmes, que nous, gens du Canada, nous ne parlions pas plutôt le huron ou l’iroquois : ce qui, assurément, mettrait en notre langage une saveur originale, en nos œuvres un parfum nouveau, vierge, le seul qui pourrait faire goûter des autres peuples nos discours et nos livres.

Le temps, qui brise et renverse tant de théories, n’a pas eu de peine à détruire celle-là. Notre littérature se développe, et cela suffit pour qu’il ne soit plus permis de douter de son existence. Au surplus, ce ne sont pas ces messieurs de Lorette et de Caughnawaga qui ont accompli cette merveille, et nous n’avons pas même dérobé à leurs lèvres ce parler et ce miel indiens qui devaient faire si alléchante la littérature canadienne. C’est notre langue française qui exprime, pénètre de sa vertu, et comme de son arôme subtil, nos pensées, et c’est avec toutes les qualités précieuses qui en sont inséparables, et que nous avons héritées de nos pères, que l’on a composé les œuvres les plus délicieuses et les plus substantielles que l’on voit dans notre bibliothèque nationale. Et loin que nous songions à changer ce langage, notre Société du Parler français n’a pas d’autre but que de l’étudier pour le mieux connaître, et de le mieux connaître pour le mieux conserver. Elle souhaite en même temps, avec combien d’ardeur, que notre littérature se développe dans la proportion où l’on connaîtra mieux notre langue, et que cette littérature, aussi bien que cette langue, conservent l’une et l’autre leur caractère propre et leur vigoureuse originalité.

Si donc c’est une question aujourd’hui que de savoir comment il convient de protéger notre langue contre les influences qui la pourraient corrompre, c’en est une autre qui s’y rattache par plus d’un lien, que de découvrir comment il ne faut pas égarer sur des sujets étrangers, ou gâter par des procédés exotiques notre littérature canadienne. En d’autres termes, et puisque le mot a été créé pour les besoins de la sociologie et ceux de la politique, un problème a été en ces derniers temps et souvent posé, qui est celui de la nationalisation de notre littérature. Et puisque nos revues et certains journaux qui veulent étendre à toutes les fibres de l’âme canadienne le mouvement nationaliste, sont revenus avec quelque insistance sur ce sujet, il ne sera peut-être pas inutile d’essayer ce soir de préciser un peu les données du problème, et de dire d’abord ce que par nationalisation de la littérature il ne faut pas entendre, pour comprendre mieux ensuite et définir ce qu’il en faut penser.

Traiter des sujets canadiens, et les traiter d’une façon canadienne : tel est le mot d’ordre, ou le refrain que s’en vont répétant nos publicistes et nos critiques. Qu’est-ce que cela veut donc dire ? et le doit-on prendre en un sens si rigoureux qu’il faille blâmer ceux qui exerceraient autrement leur activité littéraire, et s’occuperaient, par exemple, à écrire sur des questions qui relèvent d’une autre histoire que la nôtre ? et faut-il aussi condamner tous ceux qui chercheraient à utiliser en leurs livres les ressources d’un art qui ne serait pas le fruit spontané de notre génie national ? Certes, il est sûr que, à cette heure de l’histoire de notre littérature, notre principale occupation, à nous Canadiens, ne doit pas être de faire des romans de mœurs où s’étale la vie des Topinambous, ni non plus d’apprendre au monde comment, en Chine, s’est développée et affermie la dynastie régnante que fonda, au dix-septième siècle, Choun-Tchi. Et ce n’est peut-être pas, non plus, le péril qui menace notre littérature nationale. Mais d’autre part, est-il nécessaire que l’écrivain canadien s’enferme tellement dans l’étude de l’histoire, des mœurs, de la nature de son pays, qu’il ne puisse s’appliquer à d’autres sujets, à des sujets qui dépassent notre vie canadienne et nos frontières ? Si c’est cela que l’on veut dire, c’est sans doute un autre excès et c’est une autre erreur.

Il ne peut être absolument interdit à nos romanciers de situer leurs personnages dans un autre milieu que celui où nous nous mouvons nous-mêmes, et de les faire vivre d’une autre vie que la nôtre ; il ne peut être condamnable à nos philosophes d’étudier les problèmes les plus généraux de la psychologie, et de nous dire en notre langage français leurs conclusions ; il ne peut être mauvais que nos moralistes essaient de comprendre l’homme « ondoyant » tel qu’il existe partout, et qu’ils tracent dans leurs livres la ligne fuyante de ses contradictions, et nous ne devons pas leur déclarer d’avance que, pour nous Canadiens,

............c’est folie à nulle autre seconde

De vouloir se mêler de corriger le monde ;

il ne peut être défendu à nos poètes lyriques d’exprimer de leur âme tous ces sentiments, à coup sûr internationaux, et communs à toutes les âmes, que la vie et la mort, la joie et la tristesse, l’amour et la haine éveillent en nous tous : thèmes perpétuels que depuis Orphée jusqu’à M. Louis Fréchette et depuis Stésichore jusqu’à M. Pamphile LeMay, on a tour à tour repris et sans cesse accordés avec la lyre. Non, tout cela et bien d’autres choses encore qui intéressent l’humanité, ne peuvent être proscrits de notre littérature ; les bannir serait maladroit aussi bien que contraire à toutes les traditions de l’esprit français. Il n’y a pas d’écrivains qui aient plus et mieux fréquenté tous les lieux communs de la pensée humaine que les grands écrivains du dix-septième siècle, à moins que ce ne soit Montesquieu, Diderot, Voltaire, Rousseau : et c’est justement ce qui explique la fortune des uns et des autres, de leurs livres et de leurs doctrines à travers le monde. Ils nous intéressent par tout ce qui, dans leurs œuvres, dépasse la vie nationale, et jaillit du fond éternel de la conscience humaine.

Il ne faudrait donc pas fermer aux écrivains canadiens un champ aussi vaste, où il y a place pour tous les talents et pour toutes les ambitions. Pour nous, comme pour ce personnage de Térence, rien de ce qui est humain ne doit être étranger. Nous portons nous-mêmes, en nos personnes, toute la substance et les accidents de la commune nature. Le mot de Joseph de Maistre est pour le moins paradoxal, qui déclare qu’il n’y a pas d’hommes dans le monde mais seulement des Français, des Russes, des Italiens et peut-être des Persans. Tous ces individus, et quelques autres, comme par exemple, les Canadiens, ne servent qu’à couvrir et envelopper ce qu’il y a de plus général en notre espèce, et vous savez, et vous pouvez expérimenter encore tous les jours qu’il ne faut pas ici gratter longtemps son voisin pour trouver, dessous, l’homme. Laissons donc nos écrivains pénétrer jusqu’en ce fond, et apporter ensuite à notre littérature philosophique, morale, sociologique quelque utile contribution. Et s’ils s’y emploient, ne nous en plaignons pas trop, puisqu’un pareil dessein nous a déjà valu quelques-unes des meilleures pages de notre littérature, et que le profond et sage penseur que fut Étienne Parent n’a mérité qu’on l’appelle le Victor Cousin du Canada que parce qu’un jour il s’est avisé de nous dire ce qu’il pensait de « l’Intelligence dans ses rapports avec la société ».1

Et de même que l’on ne peut exiger de nos écrivains qu’ils se cantonnent en un répertoire de sujets qui soient exclusivement canadiens, l’on ne doit pas leur reprocher de soumettre parfois leur esprit, leur goût, leurs habitudes de penser, leur art, et, pour ainsi parler, leur conscience littéraire aux influences qui viennent de l’étranger. Laissons-les assez volontiers demander aux écrivains de France quelques conseils sur l’art d’écrire et de composer un livre ; et, pour énoncer ici un principe plus général, laissons-les s’assimiler tout ce qui dans les œuvres étrangères à notre pays, qu’il s’agisse du fond ou de la forme, peut être profitable à l’art canadien. Outre que la langue que nous écrivons est, d’ordinaire, assez pauvre, et manque de beaucoup de mots qu’il nous faudrait avoir pour bien marquer toutes les nuances de la pensée, outre que notre goût littéraire n’est pas toujours très sûr, ni peut-être encore assez affiné, rien n’est plus susceptible de transformations et de progrès que les procédés de l’art littéraire ; il n’y a pas de formules définitives qui les puissent retenir et emprisonner tout à fait, et l’on n’a jamais épuisé non plus toutes les façons de comprendre et de traduire par le livre la vie morale et la vie intellectuelle de nos semblables. Et c’est pourquoi il est bon que l’écrivain s’inquiète de savoir ce que l’on pense en d’autres pays que le sien, et comment on l’écrit ; et c’est pour cela aussi, sans doute, que les littératures ont toujours beaucoup voisiné, et que les modernes, en particulier, se sont toujours communiqué les unes aux autres ce qu’elles avaient une fois conçu comme une loi du bon goût, ou comme une manifestation réelle de la beauté littéraire.

Cet échange les a fait se constamment renouveler et s’enrichir. La littérature française elle-même a été peut-être, en ce sens, plus que toute autre cosmopolite : depuis Marguerite de Navarre qui composait en se souvenant de Boccace son Heptaméron, jusqu’à ces tout contemporains, qui, au théâtre ou dans le roman, sont allés chercher en Norvège ou en Russie des moyens nouveaux de plaire et de toucher. Au reste, à mesure que les relations internationales deviennent plus faciles et plus fréquentes, à mesure que toutes les races vont se rapprochant et unifiant leurs mœurs ; ou, en d’autres termes, à mesure que le cosmopolitisme politique et social s’accentue et se développe, le cosmopolitisme littéraire ne pourra lui aussi que s’affirmer et s’étendre davantage.

La littérature canadienne ne peut donc, sous prétexte de mieux garder son originalité, s’isoler dans ses œuvres, se défendre à elle-même d’aller chercher auprès des littératures qui sont plus vieilles et plus riches qu’elle des leçons utiles. La protection à outrance serait, ici, une mauvaise politique ; nous risquerions, à vouloir l’établir, de souffrir bientôt d’une déplorable indigence et d’une anémie dangereuse.

Cependant, il faut le reconnaître, un système de libre échange qui serait trop largement pratiqué, pourrait en cette matière compromettre l’indépendance des lettres canadiennes. Les conditions dans lesquelles se développe notre littérature ne sont pas précisément celles que les circonstances ont faites aux littératures européennes ; elles se compliquent, en ce pays, de notre situation de peuple colon, issu du peuple français ; et si nous avons tout à gagner en demandant à la France de nous livrer le secret de son art merveilleux, nous aurions tout à perdre si, par le fait de ces relations, nous ne devenions que des écrivains français égarés sur les bords du Saint-Laurent.

Or, c’est précisément le péril que peut courir à l’heure présente notre littérature canadienne ; et c’est l’écueil où peuvent aller donner tous les essais de littérature coloniale. Parce que ces littératures doivent, à un moment donné de l’histoire, se créer de toutes pièces ; parce qu’elles ne peuvent pas, comme les littératures des métropoles qui sont nées avec la civilisation du peuple dont elles expriment la vie, se développer lentement selon les lois progressives qui président au développement même des civilisations ; parce qu’il ne leur est pas permis de bégayer d’abord en des formes naïves leurs premiers chants, puisque ce sont des lèvres adultes qui les font entendre ; parce qu’elles veulent se former en un seul jour, et s’établir tout de suite dans une perfection relative qui leur permette de rivaliser déjà avec des littératures qui sont plus vieilles de plusieurs siècles, elles s’empressent de fréquenter assidûment ces littératures qui sont tout ensemble leurs aînées et leurs mères ; elles sont tentées, pour se hausser jusqu’à leur taille et pour briller de leur éclat, de se grandir par des procédés plutôt factices, et de se couvrir d’ornements et d’oripeaux qui leur sont étrangers.

Ajoutez à cela que nous, Canadiens, nous sommes pour d’autres raisons encore attirés vers les livres français et exposés à les trop servilement imiter. Nous n’avons pas encore ici tout ce qu’il faut pour achever notre éducation littéraire ; nous avons trop longtemps lutté, et trop longtemps souffert, nous avons dû trop longtemps concentrer vers des œuvres de première nécessité tous nos efforts, pour que nous soyons aujourd’hui capables d’une vie intellectuelle autonome et suffisamment organisée. Et c’est donc à la France, qui nous a donné notre langue, notre tempérament et notre esprit, que nous demandons encore chaque jour les livres et les revues qui nous manquent pour nous instruire et nous permettre de prendre contact avec la vie des autres peuples.

D’ailleurs, à cause même de cette communauté de langue et d’origine, nous ne voulons pas ignorer ce que l’on dit et ce que l’on écrit au pays de France ; et parce que la littérature française qui nous vient de Paris est d’ordinaire plus parfaite en ses formes et plus attrayante et plus substantielle que celle qui nous vient de Québec ou de Montréal, nous lisons plutôt celle-là que celle-ci ; et c’est pour toutes ces causes que peu à peu, et presque fatalement si nous ne prenions pas garde, la littérature française pourrait absorber la canadienne, l’empêcher de prendre suffisamment conscience de sa vie propre. À ce point de vue, notre ennemie, s’il était permis de se servir d’une expression aussi malveillante quand il s’agit de désigner la littérature d’une nation mère du peuple canadien, notre plus grande ennemie c’est la littérature française contemporaine ; c’est elle qui menace d’effacer sous le flot sans cesse renouvelé de ses débordements le cachet original qui doit marquer la nôtre. Nous ne risquons pas de perdre notre originalité quand nous donnons à notre esprit, pour l’en nourrir et l’en engraisser, la « substantifique moelle » des auteurs classiques des dix-septième et dix-huitième siècles, mais il est à craindre que nous ne devenions de pâles imitateurs quand nous fréquentons chaque jour les romans, les poésies, les drames, les études de toutes sortes que chaque jour l’on publie en pays de France. Ces fréquentations quotidiennes créent parmi nous un goût littéraire tout pareil au goût français ; elles font notre mentalité de plus en plus semblable à celle de l’âme française ; elles vont même jusqu’à faire passer dans notre langue les moins heureuses nouveautés de la langue que l’on écrit à Paris ; et il suit de là que parfois nos habitudes littéraires ne nous sont pas assez personnelles, que nous ne faisons souvent que transposer sur les choses qui nous occupent les procédés d’écrivains étrangers, que non seulement « nous voyons tout ici avec des lunettes françaises »1, mais que nous laissons aussi distiller de nos plumes des pensées et une littérature toutes françaises.

Sans doute, il ne faudrait pas non plus pousser trop loin cette critique, et jusqu’à oublier que nos livres canadiens, surtout quand ils seront bien faits, ressembleront toujours étonnamment à des livres français. Nous devons nous résigner à faire beaucoup de littérature « française » au Canada. Seulement, écrire des nouvelles et des romans où l’analyse psychologique, au lieu d’entrer dans le vif de l’âme canadienne, ne laisse voir que des états de conscience tout français ; faire des poésies où le sentiment est purement livresque, et soutenu de réminiscences toutes françaises, comme, par exemple, il arrivait trop souvent à ce pauvre et si sympathique Émile Nelligan ; user sans raison du néologisme et de tous ces mots nouveaux, étranges, qu’inventent là-bas ceux qui n’ayant rien à dire cherchent à suppléer à l’idée par l’inattendu de l’expression ; employer tous ces vocables mièvres, ou prétentieux et miroitants comme de faux bijoux, qui tirent l’œil plus qu’ils n’éveillent la pensée ; étaler en sa prose toutes ces formes bizarres comme on le fait souvent ici en certaines chroniques féminines, sans compter quelques masculines ; faire des livres, en un mot, où la langue est corrompue par l’argot des écrivains malades de France, où le fond n’est qu’un démarquage du livre français, où la matière, pétrie de souvenirs de lectures plus que d’idées personnelles, est imprégnée de toutes les sauces piquantes avec lesquelles on relève, là-bas, le ragoût de certains ouvrages : voilà ce qui n’est pas canadien, et voilà donc ce qu’il faut condamner.

Et tout cela ne nous avertit-il pas suffisamment déjà que pour être canadien, il faut d’abord être soi-même, et que tout le problème que nous agitons sous le grand mot de nationalisation de la littérature canadienne se ramène et se réduit à cet autre, très simple, qui est de développer parmi nous une littérature originale. Or, ce problème sera toujours résolu pour chacun de nous, dès lors que nous aurons soin de soumettre à une méditation bien personnelle la matière de nos livres, d’où qu’elle vienne et à quelque source que nous l’ayons empruntée ; dès lors que nous l’aurons fécondée avec notre esprit, et que nous l’aurons fait passer, pour ainsi dire, à travers cette âme canadienne, à travers ce tempérament qui est nôtre, et qui laissera sur cette substance et sur cette matière l’impression et le mouvement de sa propre vie.

Mais, justement, faut-il pour cela ne pas déformer ou pervertir en soi-même l’esprit et le tempérament canadiens, et, tout en prenant contact avec les livres des littératures étrangères, ne demander à toutes ces œuvres que ce qui peut fortifier en le développant cet esprit et ce tempérament. Il faut encore et surtout peut-être, bien comprendre l’âme canadienne, avoir conscience de ce qu’elle est, et pressentir ce qu’elle doit toujours être ; il faut se rendre compte des influences ambiantes auxquelles elle est depuis longtemps soumise, et bien savoir par quelles actions et sous quelles formes elle s’est successivement manifestée à travers notre histoire. Si l’on est bien pénétré de cette connaissance de soi-même et de cette science de la vie canadienne, on ne pourra manquer de faire des livres qui soient vraiment canadiens. Il y a, en effet, entre l’esprit national, entre les mœurs, les traditions, les tendances, la foi d’un peuple, entre le milieu physique et social où se développent les âmes humaines, il y a entre tout cela et la vie littéraire et le goût artistique des relations et des dépendances trop rigoureuses pour que nous ne puissions pas ici, avec tout ce qui caractérise notre peuple, créer une littérature qui soit nôtre, et bien distincte de la littérature française contemporaine.

Combien différent, en effet, est notre esprit national de l’esprit qui anime la France d’aujourd’hui. L’âme canadienne ressemble plutôt encore et beaucoup à l’âme française qu’ont ici apportée les vaillants colons du dix-septième siècle ; elle n’a pas très exactement suivi, et en des développements parallèles, les transformations de l’âme française qui était restée là-bas. Et, pour marquer cette différence du trait essentiel qui la définit, l’âme canadienne, l’âme du peuple canadien est demeurée beaucoup plus simplement et beaucoup plus complètement pénétrée des traditions de la vie chrétienne. Par toutes ces traditions conscientes ou quelquefois machinales, qui sont le fond de notre esprit, nous nous rattachons donc étroitement à la France très chrétienne, à celle qui a précédé ou qui n’a pas fait la Révolution.

Un publiciste français qui a longtemps vécu parmi nous, Charles Savary, prétendait, non sans quelque raison, que par ce christianisme si dégagé de toutes doctrines étrangères, si pur encore de tout alliage, du moins chez le peuple, nous rejoignons l’âme française que n’avaient pas encore entamée et troublée les influences de la Renaissance, et que notre littérature pourrait donc, beaucoup plus sûrement que n’a pu faire au dix-neuvième siècle le romantisme de Chateaubriand et de Victor Hugo, s’inspirer des monuments de l’histoire et de la littérature du moyen-âge. Quelque contestable que puisse être cette conclusion, à cause précisément des civilisations très différentes qui apparaissent au treizième et au vingtième siècle, il n’est pas moins certain que nous avons ici conservé pour la vieille histoire de France un culte que l’on n’a plus là-bas. Ce que nous admirons le plus dans toute l’histoire de notre ancienne mère-patrie, ce n’est pas l’impiété ou le dilettantisme se substituant à l’idée religieuse dans la vie publique et dans la vie sociale, mais c’est plutôt le plein épanouissement en terre française, et à tous les degrés de la hiérarchie politique, de la vertu du christianisme ; notre idéal, dans l’histoire de France, ce n’est pas Combes détruisant pièce par pièce l’édifice séculaire de la France religieuse, mais c’est plutôt saint Louis inclinant devant Dieu la puissance civile, et cherchant à associer la fortune de son gouvernement aux destinées et à l’immortalité de l’Église du Christ. Aussi bien, notre histoire n’est-elle pas un chapitre de l’histoire de la France contemporaine, mais plutôt une page de l’histoire de la France des croisades ; c’est l’épopée chevaleresque qui, avec Cartier, Champlain, Laval, a traversé l’Atlantique pour accomplir en terre canadienne son dernier geste ! Et donc, pour bien raconter cette histoire, pour manifester vraiment en ses plus nobles aspirations l’âme populaire, pour rester nationale, notre littérature doit être tout d’abord franchement chrétienne.1

Mais si notre âme canadienne est encore toute pleine des généreuses inspirations qu’y ont tour à tour déposées les créateurs et les principaux ouvriers de notre histoire, elle n’est plus tout à fait ce qu’elle était le jour où l’on venait ici chercher un champ nouveau pour son activité. Elle s’est modifiée, elle s’est remodelée, elle s’est de façons diverses appauvrie ou enrichie au contact des hommes et des choses. Obligée de concentrer longtemps ses forces et son application sur les pénibles labeurs de la vie matérielle, empêchée par les nécessités de l’existence de se livrer avec assez de liberté au culte désintéressé de l’art et de la littérature, elle est devenue plus positive que l’âme française contemporaine. Forcée de lutter pendant de bien nombreuses années contre la nature qu’il fallait vaincre, le sol qu’il fallait ouvrir, et les ennemis qu’il fallait dompter, elle s’est aussi acquis une endurance réfléchie et une ardeur combative peu communes. Occupée depuis la conquête, depuis 1760, à se faire elle-même sa place dans la nation, elle s’est habituée à s’inquiéter beaucoup des choses du gouvernement, et elle a appris à faire fonctionner le rouage des machines constitutionnelles ; notre régime parlementaire a singulièrement développé en elle cette aptitude, et l’âme canadienne est devenue plus que l’âme française capable d’orienter sans violence et sans secousse sa vie publique. Mais, d’autre part, et pour ce besoin nouveau qu’elle s’est créé, l’âme canadienne se comptait sans mesure dans toutes les agitations, utiles ou vaines, de la politique, et elle laisse volontiers s’épandre de ce côté, et sans toujours assez de profit, sa force et son activité. Et nul doute que le romancier qui voudrait peindre nos mœurs politiques trouverait dans l’étude de toutes les influences multiples, nobles ou malsaines, ambitieuses et intéressées, qui saturent l’atmosphère de nos parlements, et qui enveloppent et captivent l’électeur, plus d’un sujet vraiment original : et la vertu et la naïveté des uns et le cynisme des autres ont ici des manifestations qui les distinguent assez, par de certaines nuances et par des traits fort typiques, des politiques français d’outre-mer.

Au reste que l’on prenne la peine d’observer encore les mœurs sociales qui sont tout le fond de la vie du Canadien qui habite nos campagnes : et si elles ne se ressemblent pas toutes selon qu’on les étudie sur les rives de la Chaudière, en plein pays de Beauce, au bord des Trois-Rivières, dans les montagnes de Charlevoix ou dans les plaines qui avoisinent Montréal, combien plus diffèrent-elles des mœurs qui caractérisent la vie, si primitive encore et combien plus enfermée, et routinière et moins bourgeoise, du vrai paysan français !

Au surplus, le milieu social et physique influant très efficacement sur les hommes, nous avons autrement encore transformé nos âmes et nos consciences. Nous habitons une province où nous sommes bien clairsemés, un pays qui ne contient pas le vingtième de sa population normale. Il résulte de ces conditions d’existence que la concurrence est ici beaucoup moins âpre qu’elle ne l’est dans cette France où l’on se dispute chaque pouce de terrain, et où il faut faire l’assaut de toutes les situations sociales ; il s’en suit aussi que la réglementation des services publics est ici beaucoup moins compliquée et que nos vies personnelles elles-mêmes, moins pressées de toute part par l’activité fiévreuse qui règne en France, sont moins qu’elles ne le seraient là-bas emportées par le tourbillon des affaires, et moins soumises à toutes les tyrannies des sociétés vieillies et très populeuses. De là, dans nos habitudes, dans nos mœurs, beaucoup plus de cette liberté, de ce laisser aller et même de cette nonchalance auxquels ne peuvent s’abandonner des nations plus besogneuses et plus inquiètes des nécessités de chaque jour. Aussi arrive-t-il que l’on s’applique davantage ici à jouir de la vie, si c’est en jouir que de ne la pas utiliser, et que, à tous les degrés de la société canadienne, et même et surtout peut-être dans nos classes dirigeantes, l’on recherche beaucoup trop les distractions, les futiles passe-temps, les insignifiantes conversations des clubs et des salons, que l’on s’attarde volontiers dans la fumée des tabagies, et que l’on travaille beaucoup moins à acquérir pour son esprit les connaissances les plus étendues et les plus précises, une culture vraiment supérieure. À plus d’un point de vue, la vie canadienne étant moins remplie que la vie française, et moins qu’elle en proie aux vives sollicitudes, nous la menons donc plus doucement, et sans trop nous préoccuper du lendemain ; nos états de conscience sont, pour cela même, moins tourmentés, plus pacifiques, et beaucoup plus simplistes.

D’ailleurs, et vous le savez bien, notre climat, tout le premier, a considérablement refroidi ici le tempérament français. Et depuis plus d’un siècle que nous vivons dans le commerce habituel du peuple anglais, ce voisinage n’est pas fait assurément pour restituer à l’âme canadienne toute sa vivacité primitive. Nous sommes devenus beaucoup plus calmes, plus tranquilles que le Français de France. Si plus d’une fois se manifestent encore en notre vie personnelle et dans notre vie nationale les bruyantes explosions et les soubresauts de l’âme française, nous nous accommodons bien aussi de ces paisibles émotions, de ces joies sereines, de ces bonheurs silencieux qui s’harmonisent avec les goûts, les habitudes, les mœurs des nations septentrionales. Notre gaieté ressemble un peu à la danse très vive, mais intermittente, de nos aurores boréales. Aussi bien, la nature canadienne elle-même avec ses paysages un peu monotones, avec ses horizons si largement ouverts, ses perspectives toujours fuyantes et insaisissables, nous a faits quelque peu rêveurs et mélancoliques ; nous aimons à laisser notre regard errer sur les choses lointaines, et notre imagination se perdre en des songes indécis ; devenus gens du Nord, nous répandons volontiers en un vague sentimentalisme nos meilleures énergies ; et tour à tour pratiques et utilitaires comme des Américains, ou théoriciens et idéalistes comme des Français, nous nous préoccupons assez peu d’être des artistes, et nous aimons pourtant les arts, les discours et les livres, et nous voulons encore mettre dans nos vies beaucoup de la poésie qui console et de l’idéal qui enchante.

Si donc nous continuons ici quelques-unes des meilleures vertus de notre race, il n’en est pas moins certain que l’âme canadienne est assez éloignée de l’âme française du vingtième siècle. Et si nous avons cru devoir tant insister sur ce point, c’est pour laisser mieux entendre qu’il serait souverainement malhabile de calquer notre littérature nationale sur la littérature française contemporaine. Ce n’est pas, pour ne donner qu’un exemple, à l’âme de notre société bourgeoise ou ouvrière que peut correspondre en toute vérité le roman psychologique tel que le conçoivent à Paris Paul Bourget ou Anatole France.

La distance qui sépare aujourd’hui l’âme canadienne de l’âme française doit donc elle-même marquer toute celle qu’il faut établir entre notre littérature et celle que l’on fait en France. Comme le disait, il y a déjà quarante ans, et avec beaucoup de netteté et de précision, notre très distingué représentant à Paris, M. Hector Fabre, « ce serait imprimer à notre littérature un mouvement factice que de la pousser brusquement dans les voies où la littérature française n’est entrée qu’après avoir parcouru tant d’étapes diverses ; que de chercher à l’initier tout à coup au scepticisme humain le plus aiguisé, au dilettantisme littéraire le plus raffiné. Elle se trouverait en désaccord complet, en mésintelligence perpétuelle avec notre société dont elle doit être l’image fidèle, la représentation exacte, si elle veut intéresser, si elle veut avoir des lecteurs. »1

C’est donc d’après toutes les conditions et toutes les circonstances de notre vie nationale qu’il faut essayer de fixer ici le goût littéraire, et c’est cela que doit particulièrement viser la critique. Au lieu de faire comme certains écrivains belges qui imitent les parisiens, suivons plutôt l’exemple que nous a donné l’Allemagne du dix-huitième siècle quand elle entreprit de créer enfin une littérature nationale. En pleine civilisation, en pleine histoire moderne, les écrivains de ce pays ont fabriqué de toute pièce un art nouveau ; avec des initiateurs comme Bodmer et des esprits judicieux comme Lessing et Klopstock, ils ont ramené l’attention des lecteurs vers les choses du pays, ils ont surtout constitué une critique qui s’est appliquée à replonger sans cesse l’esprit allemand dans les sources mêmes de la vie nationale. Ainsi devons-nous revenir nous-mêmes sans cesse à l’étude de notre histoire et de nos traditions, et fonder notre esthétique sur l’ensemble des qualités, des vertus, des aspirations qui distinguent notre race. Considérons la littérature non pas comme une chose superficielle, frivole et toute de forme, mais comme l’expression de la vie dans ce qu’elle a de plus intime, de plus sérieux et de plus profond ; pénétrons-la bien de toutes les pensées, de tous les sentiments, de toutes les émotions qui manifestent le mieux la conscience canadienne ; remplissons-la, jusqu’à déborder, de toutes les choses qui sont comme le tissu lui-même de l’histoire et de la vie nationales.

Faisons ici une littérature qui soit à nous et pour nous. N’écrivons pas pour satisfaire d’abord le goût des lecteurs étrangers, ni pour chercher par-dessus tout leurs applaudissements, mais écrivons plutôt pour être utiles ou agréables à nos compatriotes, pour éveiller ici les esprits, orienter leur activité, et pour accroître le trésor de notre propre littérature. Ne nous regardons pas, ainsi que le faisait Crémazie, et après lui, il y a quelques années, Madame Th. Bentzon,1 comme des colons littéraires qui ne peuvent travailler en définitive qu’au profit de la métropole, sans arriver jamais à se créer une autonomie réelle. Ayons foi bien davantage en notre avenir littéraire, et pour mieux accentuer dès maintenant le libre et original développement de nos lettres, faisons des livres qui soient, par leur fond même et par la substance dont ils sont remplis, bien canadiens.

Sans doute, et nous l’avons assez expliqué, nous ne devons pas interdire à nos écrivains de s’occuper de sujets étrangers aux choses du pays ; mais nul doute aussi que ce qui importe, et ce que l’on recommande avec insistance c’est qu’ils choisissent des sujets où l’esprit canadien puisse s’affirmer avec plus de personnalité ; c’est qu’ils évitent de s’aventurer en des matières où ils ne pourraient rivaliser avec des écrivains qui en d’autres pays sont plus cultivés et mieux qu’eux pourvus de tout ce qu’il faut pour les approfondir ; c’est qu’ils s’appliquent à des questions qui ne peuvent pas ne pas émouvoir et ébranler toutes les puissances de nos âmes canadiennes, qui ne peuvent pas ne pas relever de notre littérature nationale ; c’est, en d’autres termes, qu’ils traitent tout d’abord des sujets canadiens. « Soyons de chez nous », et nous aurons grande chance d’être du Canada !

Jusqu’ici, d’ailleurs, les écrivains canadiens, nos plus grands du moins, ont assez fidèlement suivi ce programme. Depuis Crémazie jusqu’à LeMay, et parmi les prosateurs, pour ne nommer ici que les disparus, depuis Garneau et Ferland jusqu’à Casgrain, depuis de Gaspé jusqu’à Marmette, depuis Gérin-Lajoie jusqu’à Buies, et depuis Chauveau jusqu’à Honoré Mercier et Chapleau, nos livres et nos plus belles œuvres, poésies, histoires, romans, discours, sont, en général, pénétrés du meilleur esprit canadien, et souvent il s’en dégage, comme de fleurs qui ont poussé en plein sol natal, ce parfum du terroir qu’en ces pages l’on se plaît tant à respirer encore.

Nos grandes œuvres sont canadiennes, notre littérature est déjà, dans une grande mesure, nationale. Mais on le peut observer, et c’est justement pourquoi il était permis de parler ce soir de nationalisation de la littérature canadienne, il n’y a pas, dans beaucoup de nos livres, romans et poèmes surtout, une suffisante image de nos âmes et de notre pays, alors même que l’on veut peindre ces âmes et décrire ce pays. Le poète et le romancier restent trop souvent à la surface des choses ; ils ne savent peut-être pas assez voir avec leurs propres yeux ; ils ne touchent et ne palpent pas assez eux-mêmes les êtres et la nature qui les entourent ; ils ne descendent pas assez profondément dans ces âmes de nos compatriotes où il faudrait pourtant une fois promener la lanterne. De là, en leurs livres, ces dessins un peu pâles, ces teintes un peu fanées, ces reliefs peu accusés, cette psychologie superficielle, ces caractères trop flottants, ces mœurs trop peu vécues, ces chapitres trop vides.

D’où cela vient-il donc ? et si ce n’est pas toujours le talent qui a manqué à nos écrivains, pourquoi ne savons-nous pas assez bien voir ce qui est à côté de nous et sous nos yeux ? pourquoi ne comprenons-nous pas assez vite ni assez complètement la vie canadienne, et toutes ses nombreuses et infinies manifestations à travers nous-mêmes, à travers la nature et à travers l’histoire ? Et donc, quels moyens nous conviendrait-il de prendre pour nationaliser nos esprits ?

Il peut y avoir à ces questions de bien différentes réponses. Me permettrez-vous, du moins, d’en indiquer une ce soir, et qu’il faut avoir le courage de faire sans chercher à nous dérober derrière notre amour propre d’éducateur et de professeur. Si nous voulons mieux apercevoir les choses de chez nous, et réprimer en une suffisante mesure cette tendance que nous avons à soumettre trop nos idées, nos jugements et nos goûts littéraires à des influences extérieures, européennes et surtout française ; si nous voulons aussi combattre l’indifférence parfois dédaigneuse qu’ici l’on professe, pour la littérature canadienne, il nous faudra, dans nos maisons d’éducation, donner aux enfants et aux jeunes gens une instruction qui soit, en vérité, plus nationale ; nous devrons tâcher à mieux pénétrer notre enseignement, le primaire et le secondaire, des choses du pays, à le remplir davantage de tous les souvenirs, de toutes les espérances, de toutes les ambitions, de toutes les réalités de notre histoire.

Pour ce qui est de notre enseignement secondaire, il est dans quelques-unes de ses parties trop calqué sur l’enseignement secondaire français. Non pas, certes, qu’on lui puisse reprocher de faire une trop large place à l’étude des classiques anciens et modernes ; mais il pourrait nous instruire d’une façon plus précise des multiples aspects de la vie canadienne, et, pour parler autrement, il pourrait faire une place plus large encore à l’étude de l’histoire de notre pays, de sa physionomie et de ses richesses, à l’intelligence de ses développements politiques, sociaux et littéraires. Il ne faut pas que nos écoliers apprennent l’histoire et la géographie comme s’ils étaient de petits Européens, et, dans l’Europe, de petits Français ; ils les doivent plutôt étudier comme s’ils étaient de petits Américains, et, dans l’Amérique, de petits Canadiens ! Pourquoi seraient-ils capables d’en remontrer à un lycéen de Paris sur je ne sais quel roi fainéant, ou sur le système orographique de la Forêt-Noire ? pourquoi vous pourraient-ils édifier sur quelque Pharaon dont il ne reste pas même une momie, s’ils n’ont vraiment que des lumières trop confuses sur le caractère et sur les transformations de notre vie coloniale, sur Lafontaine et Baldwin, sur l’histoire de nos cinquante dernières années, sur la nature et le progrès de notre civilisation et de nos institutions, sur la géographie physique et les ressources économiques de notre pays ? Si en France, en Allemagne, en Angleterre, l’élève qui a fait son cours classique connaît avec quelques détails l’aspect et la vie de chaque province ou de chaque département, pourquoi nos élèves n’auraient-ils pas sur les différentes provinces du Canada, et sur les différentes régions de notre province de Québec des notions aussi exactes et aussi complètes ? Et qu’avons-nous donc à tant blâmer les Européens d’ignorer trop le Canada, si du moins ils ont cette sagesse que nous leur pourrions davantage emprunter, et qui est, en ces matières, de toujours commencer par bien étudier son propre pays. Le mal n’est pas que, étant Canadiens, nous sachions tant de choses sur l’Europe, sur l’Asie, sur l’Afrique et sur l’Océanie, mais que, apprenant tant de choses sur tant de peuples et tant de pays, nous ne pouvons peut-être nous suffisamment appliquer à très bien connaître et notre peuple et notre pays.

Au surplus, l’éducation littéraire de nos jeunes enfants et de nos jeunes gens pourrait-elle s’inspirer davantage des choses et de la nature canadiennes. Au lieu d’exercer les facultés de l’élève sur des objets qui l’entourent, sur des souvenirs ou des légendes du pays, on va trop souvent chercher dans des recueils de composition française1 le thème ou le canevas de leurs narrations et de leurs discours. Ne serait-il pas vraiment préférable d’apprendre aux enfants à regarder, à voir, puis à décrire les paysages qui s’étendent sous leurs yeux, à raconter ces vieux récits où chez nous le merveilleux se mêle à la réalité et sollicite si vivement les jeunes imaginations, à faire revivre quelques scènes historiques, à célébrer quelque héros dont s’honore la patrie ? Au lieu de les transporter en esprit dans un château qu’ils n’ont jamais vu, pourquoi ne pas les faire décrire la chaumière qu’ils ont habitée ? au lieu des jardins où fleurit l’oranger, que ne les invite-t-on à dépeindre les campagnes où pousse l’érable ? au lieu de torrents dont ils n’ont jamais entendu le fracas, que ne décrivent-ils parfois le fleuve si large et si puissant sur lequel peut-être se sont ouverts leurs premiers regards, le ruisseau qui traverse en murmurant le champ paternel, au bord duquel ils ont cueilli, tout enfant, les premières fleurs, ou entendu pour la première fois la chanson des oiseaux ?

Nous croyons savoir, et il n’est que juste de le rappeler ici, que dans nos maisons d’éducation, on se préoccupe depuis quelques années d’orienter dans le sens que nous indiquons la formation de nos écoliers. Non seulement notre enseignement primaire se canadianise,1 mais aussi, quoiqu’il reste encore beaucoup à faire, l’enseignement secondaire. Si l’on en juge par les sujets qui sont chaque année proposés à nos candidats au baccalauréat, la réforme que nous souhaitons en ce qui concerne les exercices de composition française est à peu près accomplie déjà dans les classes de rhétorique. Pourquoi ne s’inquiéterait-on pas davantage de l’étendre à toutes les classes de lettres, à celles-là du moins où l’on ne l’a pas encore suffisamment introduite ? Et pourquoi, en même temps, ne mettrait-on pas au programme, dans l’une ou l’autre de ces classes, quelques leçons d’histoire de la littérature canadienne ? N’y aurait-il pas là un moyen assez efficace de rappeler à nos jeunes gens que d’autres avant nous ont essayé de créer ici un art littéraire, et qu’ils devront eux-mêmes s’employer à le développer et à le perfectionner ?

Je sais bien que pour réaliser tout cela, que pour donner ici un enseignement qui soit, au point de vue de l’histoire, de la géographie et des lettres, plus national, il nous faudrait avoir sous la main des manuels que nous n’avons pas, et que notre littérature pédagogique – je ne parle, pour le moment, que de celle de notre enseignement secondaire, – est fort pauvre. Holmes et Laverdière, qui ont eu leur mérite, quoiqu’ils aient travaillé d’après des méthodes défectueuses, n’ont pourtant pas eu encore d’imitateurs qui les aient dépassés. De cette indigence, de cette pénurie, de cette incapacité où nous avons été jusqu’ici de faire quelques-uns des livres classiques dont nous avons besoin, je ne veux pas ce soir examiner les causes. Qu’il me soit seulement permis de dire que plus vite on pourra faire à nos professeurs de collèges et de petits séminaires, en particulier aux professeurs des classes de lettres des conditions d’existence qui leur laissent quelque loisir pour le travail personnel ; que plus vite surtout on comprendra qu’une initiation à ce travail personnel est indispensable, et que des études préparatoires spéciales, loin d’être une affaire de luxe, leur sont absolument nécessaires ; que plus vite on se décidera donc à les faire bénéficier, en France ou ailleurs, des avantages de l’enseignement supérieur des lettres ; que plus vite, en un mot, on se préoccupera de bâtir en hommes, et plus vite aussi on augmentera, avec la valeur et le prestige de notre corps enseignant, les chances de voir se multiplier parmi nous des auteurs qui fassent au moins des manuels. Et peut-être aussi, et par surcroît, mettrons-nous fin à ce spectacle anormal d’une littérature canadienne qui se développe, c’est-à-dire qui recrute ses ouvriers actifs, surtout à côté et en dehors de nos maisons d’éducation.

Nul doute, par conséquent, que la création, en cette province, et pourquoi pas à Québec, d’un enseignement supérieur et pédagogique, contribuerait pour une large part, non seulement à améliorer notre enseignement secondaire, mais à donner aussi une impulsion nouvelle à notre littérature canadienne.

En attendant que ces vœux se réalisent nos petits séminaires et nos collèges n’oublieront pas qu’ils ont déjà la très belle mission d’apprendre aux jeunes élèves à connaître et à bien aimer leur pays. Le Canadien est, sans doute, un grand patriote ; même quand il émigre, l’on peut dire de lui, comme de l’Allemand, qu’il emporte sa patrie à la semelle de ses souliers. Mais c’est au collège et dès les années de collège, qu’il faut éclairer ce patriotisme. Apprenons donc à nos élèves à comprendre la nature, l’histoire, la vie canadiennes ; rappelons-leur souvent que s’il est nécessaire de travailler à accroître la fortune économique de ce pays, il importe aussi de développer aujourd’hui sa littérature et ses arts, et qu’il ne peut suffire à nos gouvernements de fonder notre puissance nationale sur la richesse matérielle et sur la prospérité du commerce. À nous qui sommes ici les héritiers du génie latin, et qui représentons en cette Amérique du Nord les civilisations les plus brillantes qui aient honoré l’humanité, il appartient d’ambitionner une autre grandeur et une autre gloire !

Les efforts que nous avons faits pour conserver ici notre langue et nos traditions seraient-ils, d’ailleurs, assez complets, si nous ne cherchions pas à développer une littérature qui contribuât pour sa part à perpétuer cette langue, et à la préserver de toute dangereuse corruption ? La littérature est, en même temps que l’expression de la vie individuelle et de la vie sociale, la gardienne toujours fidèle des intérêts supérieurs de la race et de la nationalité. Et nous ne pourrions donc faire rayonner en ce pays, aussi loin et aussi vivement que le souhaite notre zèle, l’influence du parler français si nous ne traduisions pas en même temps, en des livres qui soient pleins de nous-mêmes, tous les aspects, toutes les énergies, toutes les vertus de l’âme canadienne.

C’est de cette façon, du moins, que la Société du Parler français au Canada a compris sa mission et celle de notre littérature, et c’est pour cela qu’elle a cru devoir vous rappeler ce soir quelques-uns des moyens de faire cette littérature de plus en plus originale et distincte de toutes les autres.

Pour résumer sa pensée, et pour mettre fin à ce discours, permettez-moi de redire ce soir à la muse de Québec la très délicate exhortation que lui adressait naguère un critique français, ami du Canada1 :

« Pareille à l’hirondelle des Mille-Isles, ne cherche pas les lointains pays. Ne nous promène pas en Espagne, en Italie, en Égypte. Au Gange, préfère le Saint-Laurent... Dis-nous les splendeurs des paysages du pays natal, fais chanter l’âme de tes compatriotes. Tu pourras en tirer les éternels accents de l’âme humaine... Mais laisse les chiffons qui sortent de nos magasins de nouveautés, les oripeaux fripés dont nos marchandes à la toilette ne veulent plus, et va, Canadienne aux jolis yeux doux, va boire à la Claire fontaine ! »
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