L’intitulé de notre atelier, Hypoculture et Hyperculture : la babélisation du moi





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Bibliographie

Ellison, Ralph. Invisible Man (1952). New York, Vintage International Books, 1995.

Everett, Percival. Erasure. New York, Faber & Faber, 1999. Traduction française par Anne-Laure Tissut : Effacement, Arles, Actes Sud, 2006.

Gracq, Julien. « Pourquoi la littérature respire mal », Préférences, 1961 ; Œuvres complètes I, Paris, Gallimard, Pléiade, 1989,

Julien, Claude, et Tissut, Anne-Laure (dir.). Reading Percival Everett : European Perspectives, Cahiers de Recherches Afro-Américaines Transversalité, Tours, Presses Universitaires François-Rabelais, 2007.

Maniez, Claire, et Tissut, Anne-Laure (dir.). Percival Everett. Transatlantic Readings. Paris, Le Manuscrit, 2007.

Meizoz, Jérôme. L’Âge du roman parlant (1919-1939), Genève, Droz, 2001.

Ricard, Alain. Le Sable de Babel. Traduction et Apartheid. Paris, CNRS Éditions, 2011.

Salaün, Franck. Besoin de fiction. Paris, Hermann, 2010.

LIOUDMILA CHVEDOVA

Université de Lorraine
« L’écriture libératrice dans une langue étrangère chez Joseph Brodski et Andreï Makine »
Un grand nombre d’écrivains russes installés à l’étranger ont été obligés d’écrire leurs œuvres dans d’autres langues que leur langue d’origine. Le problème d’auto-identification et d’intégration dans le pays d’accueil se pose aux écrivains et souvent le choix d’une langue étrangère comme langue d’écriture s’impose suite à des circonstances extérieures. Parmi les auteurs qui ont choisi le français comme langue d’écriture, nous pouvons citer Irène Némirovsky, Henri Troyat, Nathalie Sarraute, Andreï Makine ; et parmi ceux qui ont choisi l’anglais, il est important de mentionner Vladimir Nabokov, Joseph Brodski. Certains écrivains ont continué à écrire en russe (Bounine, Merejkovski, Guippius). D’autres encore ont utilisé le russe et le français (Triolet, Chakhovskaya). Dans le cadre de cet article, nous ne pourrons pas, bien évidemment, aborder tous ces écrivains et nous avons décidé de le consacrer à deux écrivains d’origine russe, Joseph Brodski et Andreï Makine.

Cette réflexion a pour objectif de montrer quelques facettes de l’écriture dans une langue étrangère (le français ou l’anglais) chez ces deux écrivains d’origine russe. Qu’est-ce qui détermine leur choix de telle ou telle langue pour l’écriture de leurs œuvres ? Quelles sont les particularités de leurs œuvres écrites en langue étrangère ? Qu’apporte l’écriture en langue étrangère à la formation des univers littéraires de ces écrivains ? Notre article se construira autour de toutes ces interrogations.

Pour commencer, présentons brièvement les deux écrivains dont il sera question. Joseph Brodski (1940-1996) est né à Leningrad en 1940, il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1987. À l’époque soviétique, le poète a énormément souffert de toutes les formes de répression exercées contre lui ; arrêté en 1964 et condamné pour « parasitisme social » à cinq ans de travaux forcés dans la région d’Arkhangelsk, il fut libéré un an plus tard et autorisé à retourner à Leningrad. Constamment surveillé, il subit aussi une interdiction de publier ses ouvrages, puis fut finalement expulsé d’URSS en 1972. Il s’installe donc à l’étranger, aux États-Unis à l’âge de 32 ans.

Andreï Makine est né en Russie, à Krasnoïarsk, en 1957. Il a soutenu sa thèse de doctorat sur le roman français contemporain à l’Université de Moscou, a enseigné la littérature française à Novgorod. Le rêve de toute sa vie a été dès le début de devenir écrivain français. Elevé en français par sa grand-mère, il s’approprie les deux cultures, russe et française. En 1987, il demande l’asile politique à la France, s’installe à Paris à l’âge de 30 ans et rédige une thèse portant sur Ivan Bounine qu’il soutient à la Sorbonne. Makine est l’auteur de plusieurs romans écrits en français dont le Testament français (1995) pour lequel il a reçu en 1995 le prix Goncourt et le prix Médicis. Nous citerons ce roman à plusieurs reprises.

Choix de langues d’écriture 

Makine choisit dès le début l’écriture en langue étrangère, en langue française. Lorsqu’il vit en Russie, la France est pour lui un pays de rêve, une Atlantide engloutie, (c’est ce qu’il explique dans son roman Le testament français). Mais lorsqu’il s’installe en France, c’est la Russie qui devient une sorte d’obsession pour lui et il commence à écrire sur la Russie en langue française. Le phénomène de Makine est tout à fait curieux, énigmatique et intéressant car, contrairement à la majorité des écrivains qui ont commencé à écrire dans leur langue maternelle, Makine n’a jamais utilisé sa langue maternelle, le russe, comme langue d’écriture de ses œuvres. N’ayant jamais écrit en Russie, il arrive en France à l’âge de 30 ans, et il commence à écrire directement en langue française. Le français est cependant une langue qui fait partie de ses origines, grâce à sa grand-mère française qui aurait joué un grand rôle dans sa formation en tant qu’écrivain.

Makine explique dans son roman autobiographique Le testament français que son narrateur (qui possède d’ailleurs beaucoup de traits de Makine lui-même) a deux visions sur les choses, ce qui est lié à sa maîtrise des deux langues, le russe et le français :

« Je crus pouvoir expliquer cette double vision par mes deux langues : en effet, quand je prononçais en russe ‘ЦАРЬ’, un tyran cruel se dressait devant moi; tandis que le mot ‘tsar’ en français s’emplissait de lumières, de bruits, de vent, d’éclats de lustres, de reflets d’épaules féminines nues, de parfums mélangés – de cet air inimitable de notre Atlantide51 ».

Les associations suggérées par tel ou tel mot ne sont donc pas les mêmes, lorsqu’on les emploie dans des langues différentes.

Le narrateur se pose beaucoup de questions dans ce roman et essaie de comprendre si sa particularité est un avantage ou un handicap et il décide au début du roman que c’est plutôt un handicap qu’il faut cacher aux autres :

« Je compris qu’il faudrait cacher ce deuxième regard sur les choses, car il ne pourrait susciter que les moqueries de la part des autres52 ».

Si dans son enfance, lorsqu’il vit en Russie, Makine est gêné par ses origines françaises, la situation change dès son installation en France et c’est désormais sa russité qui devient une sorte d’obstacle qui l’empêche au début de publier ses œuvres. C’est ce qu’il exprime dans ses écrits à travers les réflexions du narrateur du Testament français :

« Il s’agissait, de ma part, d’une mystification littéraire pure et simple. Car ces livres avaient été écrits directement en français et refusés par les éditeurs : j’étais  ‘un drôle de Russe qui se mettait à écrire en français’. Dans un geste de désespoir, j’avais inventé alors un traducteur et envoyé le manuscrit en le présentant comme traduit du russe. Il avait été accepté, publié et salué pour la qualité de la traduction. Je me disais, d’abord avec amertume, plus tard avec le sourire, que ma malédiction franco-russe était toujours là. Seulement si, enfant, j’étais obligé de dissimuler la greffe française, à présent c’était ma russité qui devenait répréhensible53 ».

Le rôle et la perception des deux langues, du français et du russe, se renversent ainsi en fonction du contexte dans lequel l’écrivain vit et travaille. L’histoire du narrateur ressemble d’ailleurs à celle de Makine qui a décidé également de publier ses premiers romans en les faisant passer pour des traductions du russe pour que ces livres soient acceptés par les éditeurs.

Si Makine a toujours écrit en langue française, il est intéressant de remarquer que lorsque Brodski vivait aux États-Unis, il continuait à écrire des poèmes en russe, mais il a choisi l'anglais pour l'écriture de ses essais. Il avouait qu’il éprouvait une grande satisfaction de son bilinguisme :

« Je pense que si j’étais obligé de vivre avec une langue, l’anglais ou le russe (même avec le russe), cela m’aurait extrêmement déçu et même m’aurait rendu fou. Actuellement, ces deux langues me sont absolument nécessaires54 », - disait Brodski.

Privé de liberté d’expression en Union Soviétique, Brodski se sent très à l’aise dans cette situation de bilinguisme, lorsqu’il a la possibilité de choisir librement sa langue d’écriture aux États-Unis.

Les cas de Brodski et de Makine ne sont pas tout à fait les mêmes. Le français n’était pas une langue totalement étrangère à Makine. Comme il l’avoue dans son roman autobiographique Le testament français, c’était sa langue « grand-maternelle ». La France et le français sont dans son enfance, passée en Russie, comme une Atlantide disparue, comme une partie de lui-même qui est cachée dans les profondeurs de son être.

En revanche, pour Brodski, l’anglais est véritablement une langue étrangère qu’il maîtrise à la perfection sans avoir aucune origine anglophone. Pour Brodski, l’utilisation de l’anglais a été tout à fait naturelle et même indispensable depuis son installation aux États-Unis après son expulsion de l’URSS. Pour l’écriture de ses œuvres, c’était quelque part une nécessité car il n’avait pas la possibilité de publier ses œuvres en Russie, puisqu’elles étaient censurées pour leur caractère antisoviétique.

Écriture libératrice

Pour Brodski et pour Makine, l’écriture en langue étrangère devient une sorte de libération. Dans le cas de Brodski, c’était une manière de se libérer du régime totalitaire, de se sentir libre et indépendant. L’écrivain expliquait d’ailleurs lui-même dans son essai « Dans une pièce et demie » (1985), dédié à ses parents, que l’utilisation du russe pour l’écriture de cet essai aurait signifié la contribution à la privation de liberté de ses parents qui n’ont jamais pu venir aux États-Unis pour rendre visite à leur fils unique. L’état soviétique considérait que leur intention n’avait pas de sens et que leur visite n’avait pas d’objet. La langue anglaise joue donc pour Brodski un rôle libérateur et le fait d’écrire en anglais sur ses proches sert à les rendre un peu plus libres :

« J’écris ceci en anglais parce que je voudrais leur offrir une certaine marge de liberté, une marge dont la largeur dépend du nombre de ceux qui voudront bien lire ces mots. Je veux que Maria Volpert et Alexandre Brodski deviennent réels dans ‘un code de conscience étranger’. Je veux que les verbes de mouvement anglais décrivent leurs gestes. Cela ne les ressuscitera pas, mais la grammaire anglaise peut du moins s’avérer un meilleur moyen que la grammaire russe pour s’évader des cheminées du crématorium public. Écrire sur eux en russe ne ferait que prolonger leur captivité, leur réduction à l’insignifiance, et aboutirait à un anéantissement mécanique. Je sais qu’il ne faut pas confondre l’État et la langue, mais c’est en russe qu’à ces deux vieillards qui se traînaient dans les innombrables administrations et ministères dans l’espoir d’obtenir l’autorisation de partir à l’étranger voir leur fils unique une dernière fois avant de mourir, on a répondu inlassablement, pendant douze ans d’affilée, que l’État considérait cette visite comme ‘sans objet’. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la répétition de cette déclaration indique une certaine intimité entre l’État et la langue russe. En outre, même si j’écrivais tout cela en russe, ces mots ne verraient pas la lumière du jour sous le ciel russe55 ».

La langue anglaise ne permet pas uniquement une sorte de libération des parents de Brodski, mais elle libère également l’écrivain lui-même, qui compare le fait d’écrire en anglais à une tâche quotidienne comme laver la vaisselle : les deux sont utiles à sa santé :

« Que l’anglais, donc, recueille mes défunts. En russe, je suis prêt à lire, à écrire des poèmes ou des lettres. Mais pour Maria Volpert et Alexandre Brodski, l’anglais fournit un meilleur semblant d’au-delà, peut-être le seul existant à part moi. Et pour ce qui est de moi, écrire dans cette langue est comme faire la vaisselle : une thérapie56 ».

Paradoxalement, le fait d’écrire en anglais permet à Brodski de se libérer, de se sentir lui-même, de se retrouver soi-même. La langue russe, sa langue maternelle devient pour lui un synonyme de l’emprisonnement, de contraintes imposées, de la censure. C’est en anglais qu’il peut exprimer ce qu’il pense, ce qu’il ressent. La langue étrangère s’associe ainsi pour lui au non-conformisme, à la liberté. Comme l’écrit Olga Sedakova, poète russe contemporain, dans son article dédié à Brodski :

« La position héroïque ‘être soi-même’, lorsque c’était interdit et oublié presque par tout le monde, supposait la solitude comme thème de création et de vie. Chacun d’eux était particulièrement solitaire, mais non pas suite à des circonstances, mais conformément à leur choix… 57 ».

La langue étrangère a également une force libératrice dans l’œuvre de Makine. Le narrateur du Testament français raconte un épisode de son enfance, lorsque lui et sa sœur ont été expulsés d’une longue file d’attente près d’un magasin d’alimentation dans une petite ville russe. Au moment de désespoir, la sœur du narrateur prononce des mots entendus en France, lors d’un banquet à Cherbourg : « Bartavelles et ortolans truffés rôtis » et ces paroles dans une langue étrangère et inconnue pour les personnes désagréables de la file d’attente ont une puissance libératrice magique pour les deux enfants rejetés par la foule. Ils ne se sentent plus humiliés, mais, au contraire, libres intérieurement, indépendants, différents de cette foule et même compatissants envers elle :

« Et pourtant, en entendant les mots magiques, appris au banquet de Cherbourg, je me sentis différent d’eux. Non pas à cause de mon érudition (je ne savais pas, à l’époque, à quoi ressemblaient ces fameux bartavelles et ortolans). Tout simplement, l’instant qui était en moi – avec ses lumières brumeuses et ses odeurs marines – avait rendu relatif ce qui nous entourait : cette ville et sa carrure très stalinienne, cette attente nerveuse et la violence obtuse de la foule. Au lieu de la colère envers ces gens qui m’avaient repoussé, je ressentais maintenant une étonnante compassion à leur égard : ils ne pouvaient pas, en plissant légèrement les paupières, pénétrer dans ce jour plein de senteurs fraîches des algues, des cris de mouettes, du soleil voilé… 58».

Cette petite phrase en français semble au narrateur appartenir à une langue inédite qui est très positivement connotée pour lui. Il éprouve le besoin d’exprimer ses sensations à tout le monde, en employant cette langue :

« Il me fallait inventer une langue inédite dont je ne connaissais pour l’instant que les deux premiers vocables : bartavelles et ortolans…59 ».

La France apparaît au narrateur comme une incarnation de liberté et ce sentiment s’accentue, lorsque sa grand-mère Charlotte lui lit un poème de José Maria de Herédia qui évoque les Français comme un peuple libre. Le narrateur et sa sœur sont impressionnés par ces vers :

« ‘L’honneur d’avoir conquis l’amour d’un peuple libre’, cette réplique qui avait failli d’abord passer inaperçue dans la coulée mélodieuse des vers – nous frappa. Les Français, un peuple libre… Nous comprenions maintenant pourquoi le poète avait osé donner des conseils au maître de l’empire le plus puissant du monde. Et pourquoi être aimé de ces citoyens libres était un honneur. Cette liberté, ce soir-là, dans l’air surchauffé des steppes nocturnes, nous apparut comme une bouffée âpre et fraîche du vent qui agitait la Seine et qui gonfla nos poumons d’un souffle enivrant et un peu fou… 60».

Le narrateur éprouve le besoin « d’entrer en communication plus intime avec le goût et l’esprit français ». Et c’est alors qu’une idée lui traverse l’esprit : le français n’est pas pour lui une langue étrangère :

« ’Notre langue’ ! Par-dessus les pages que lisait notre grand-mère, nous nous regardâmes, ma sœur et moi, frappés d’une même illumination : ‘ … qui n’est pas pour vous une langue étrangère’. C’était donc cela la clé de notre Atlantide ! La langue, cette mystérieuse matière, invisible et omniprésente, qui atteignait par son essence sonore chaque recoin de l’univers que nous étions en train d’explorer. Cette langue qui modelait les hommes, sculptait les objets, ruisselait en vers, rugissait dans les rues envahies par les foules, faisait sourire une jeune tsarine venue du bout du monde… Mais surtout, elle palpitait en nous, telle une greffe fabuleuse dans nos cœurs, couverte déjà de feuilles et de fleurs, portant en elle le fruit de toute une civilisation. Oui, cette greffe, le français. 61»

Cependant, malgré sa puissance libératrice qui permet une certaine distanciation par rapport à son pays d’origine, la langue étrangère ne possède pas toujours les capacités nécessaires pour transmettre les nuances de telle ou telle réalité. Ses possibilités se trouvent donc limitées. C’est ce que remarque très justement Joseph Brodski dans son essai « L’art de la distanciation » :

« Mais que les mots imprimés soient une marque d’oubli ne serait rien encore. La triste vérité est que les mots manquent aussi à la réalité. Du moins ai-je impression que toute expérience venue de l’univers russe, même décrite avec une précision photographique, rebondit tout simplement sur l’anglais sans laisser aucune trace visible à la surface. Il va de soi que la mémoire d’une civilisation ne peut pas devenir la mémoire d’une autre, et qu’elle ne le doit peut-être pas. Mais quand la langue n’est pas à même de rendre les réalités négatives d’une autre culture, cela donne naissance à la pire des tautologies62 ».

Tout en libérant les deux auteurs et en leur permettant d’obtenir une certaine distance par rapport aux phénomènes qu’ils décrivent, la langue étrangère ne s’adapte pas toujours à la description des réalités russes, ce qui est tout à fait naturel puisqu’une langue reflète toujours la mentalité et l’expérience historique et culturelle d’un peuple.

Processus d'écriture : invention d'une langue étrangère

L’écriture en langue étrangère permet donc à Makine et à Brodski de se sentir plus libres, de parler sans contraintes de la Russie telle qu’ils la voient et telle qu’ils l’aiment, d’exprimer leur haine pour le régime totalitaire (surtout dans le cas de Brodski), mais aussi d’évoquer leur enfance, leurs souvenirs liés à la vie en Union soviétique. La période qu’ils ont vécue tous les deux dans ce pays a été assez considérable : 30 ans dans le cas de Makine et 32 ans dans le cas de Brodski. Pour Makine, il s’agissait d’un choix volontaire de quitter l’URSS et Brodski en a été expulsé. Brodski est un écrivain qui est beaucoup lu en Russie et ses œuvres écrites en anglais ont été traduites en russe. En ce qui concerne Makine, il est beaucoup plus connu en France qu’en Russie, ce qui est sans doute lié au fait que ces romans ont été traduits dans plusieurs langues, mais il n'y a pas eu beaucoup de traductions en russe, puisque l’écrivain n’a jamais été satisfait des traductions qu’on lui proposait.

Ce qui rapproche en revanche les deux écrivains, c’est leur parfaite maîtrise des langues étrangères qu’ils emploient pour l’écriture de leurs œuvres. Cependant, leur culture et leur mentalité russes transparaissent à travers ces écritures en français et en anglais, très différentes d’ailleurs de leur langue d’origine. C’est d’autant plus visible que les thèmes qu’ils choisissent tous les deux pour leurs œuvres sont presque toujours liés à la Russie, leur pays natal. Il est donc tout à fait naturel que lorsqu’ils évoquent les réalités russes, leur écriture soit évidemment influencée par la culture russe et par la façon de s’exprimer en russe. Leur style se caractérise par un grand nombre de digressions, propres à la littérature russe, par l’absence du côté rationnel, typique de la mentalité occidentale, par la largeur de l’âme russe, par le caractère fragmentaire de leurs souvenirs et de leurs écrits sur la Russie.

Tout en vivant à l’étranger, ils voient leur pays natal avec du recul, ils sont très attachés à leur pays d’origine et à ses valeurs culturelles, et pourtant ils ne sont pas retournés en Russie. Dans le cas de Brodski, son voyage en Russie qu’il projetait n’a jamais eu lieu, ce n’était qu’un voyage imaginaire. Makine n’est pas pressé non plus de retourner dans son pays natal. Il n’y a fait qu’un voyage pour accompagner Jacques Chirac en 2001 dans le cadre d’une délégation officielle.

Selon Andreï Makine, le processus d’écriture est toujours lié à l’invention d’une langue étrangère. Citons une phrase de l’écrivain tirée d’une interview avec un journaliste français. Il cite Sartre, selon lequel nous parlons dans notre langue maternelle, mais nous écrivons tous dans une langue étrangère, et il ajoute : « J’utilise une langue grammaticalement, lexicologiquement, morphologiquement étrangère. Mais il en serait de même en russe. Il y a dans cette langue, ainsi qu’en français, des variantes proustiennes, balzaciennes, flaubertiennes. Ce sont des langues à part entière, avec leur syntaxe et leurs modules linguistiques, qui sont d’ailleurs souvent contraires à notre esprit. Vous acceptez une langue, mais vous ne pouvez pas pénétrer dans la langue de Mallarmé63 ». Selon Makine, le processus d’écriture se fait donc toujours dans une langue étrangère car on n’appartient plus à soi-même lorsqu’on écrit. Selon lui, l’écrivain invente toujours une autre langue qui est étrangère même à l’auteur d’une œuvre. Ce processus d’invention est aussi une sorte de libération des contraintes imposées par telle ou telle langue existant déjà.

Évoquons brièvement l’exemple d’un autre écrivain d’origine russe, à savoir Emmanuel Carrère, qui écrit depuis toujours en langue française et exprime souvent dans ses œuvres son regret de ne pas pouvoir maîtriser la langue russe qui lui est finalement presque étrangère. Il ressent donc une sorte d’handicap mais il éprouve une très grande envie de maîtriser à la perfection la langue de ses origines. Carrère introduit dans sa narration des citations ou parfois quelques mots en russe, mais cela reste très limité. Il parle librement au lecteur, il lui confie qu’il ressent un besoin et en même temps une impossibilité d’écrire en russe, tout en espérant que le fait de pouvoir s’exprimer un jour dans cette langue serait pour lui une sorte de libération. Il essaie donc d’écrire un récit en russe :

« J’ai fait une tentative déjà, il y a cinq ans. J’avais commencé un récit sur un enfant dont le père est un criminel, il m’a fallu un an pour arriver à l’écrire et j’ai passé le plus clair de cette pénible gestation, sans bien savoir ce qui m’y poussait, à étudier le russe64 ».

Dans le cas de Carrère, c’est donc l’une de ses langues d’origine qui se transforme pour l’écrivain presque en langue étrangère et il rêve de se libérer grâce à la maîtrise de cette langue. Contrairement à Emmanuel Carrère, Brodski et Makine, se sentant libres dans leur manière d’écrire sur leur pays d’origine dans une langue étrangère, tout en continuant à maîtriser leur langue maternelle, contribuent en quelque sorte à rendre leur pays plus libre, à lui communiquer une parcelle de liberté grâce à leur univers littéraire, riche et précieux.

QIAN HAN

Maître de conférences au Collège de littérature chinoise, Université normale de Pékin, Chine.
« Douleur imaginée de la Grande Révolution »

Résumé : Le dit de Tianyiest considéré comme une autobiographie de François Chen. On revit avec l’auteur la douleur de la grande révolution culturelle qui occupe une place importante dans ce roman. Mais il est physiquement loin de la peine des intellectuels chinois des années 60 et il essaie de s’approcher de la douleur de la Chine. La comparaison entre l’écriture de M. Cheng et celle des écrivains chinois qui ont vécu le supplice de Bei Da Huang nous permettra de comprendre comment la distance lui offre une autre perspective.

Au cours d'un voyage en Chine, le narrateur retrouve un peintre nommé Tianyi, qu'il avait connu auparavant. Celui-ci remet ses confessions écrites à l'auteur, d’où vient ce roman. Tianyi a vécu l'avant-guerre dans une Chine traditionnelle, et passé des années difficiles mais fructueuses dans le chao de la guerre sino-japonaise. Il a connu son ami Haolang et son amante Yumei. Puis il est parti en France, où il a connu les misères et découvert une nouvelle vision de la vie et de l'art. Il revient ensuite dans son pays soumis aux bouleversements de la révolution, pour retrouver des personnes qui lui sont chers. Yumei et Haolang sont morts enfin dans la peine de la Grande Révolution culturelle, et Tianyi lui-même se trouve dans un asile.

On dit souvent que ce roman est en quelque sorte autobiographie, surtout la description de la vie de TianYi à Paris est décrite selon l’expérience personnelle de François Cheng, qui avait passé dizaine années dans la difficulté à Paris avant son succès scolaire. C’est une explication d’ordinaire. J’ai entendu une autre histoire. M. YERulian, un professeur de la littérature française et poète à l’Université de Wuhan qui se trouve au centre de la Chine, il m’a dit, avant son décès, qu’il avait raconté son histoire autobiographique à François Cheng et s’est fait enregistré. Selon lui, une ressource importante du roman est sa propre histoire, Haolang, l’histoire d’un autre héros du roman, a pris pour modèle la vie de M. Ye. En 1957, M. Yeenseigne au département des littératures et langues occidentales à l’Université de Pékin, il est mis à la catégorie de droit (youpai), c’est-à-dire antirévolutionnaire. Privé de poste de travail, il est forcé de travailler à la campagne, c’est ce qu’on appelle le travail et la rééducation. Mais il n’a pas été mis à la province Heilongjiang, qui se trouve à la frontière avec Sibérie où a eu lieu l’histoire du roman.

Ce roman a donc mis ensemble deux biographies, une de l’auteur, une de son ami, comme la structure du roman, le « je » narrateur parle de lui et de son ami. Pourtant, nous n’avons pas à identifier Haolang à M. Ye, et Tian Yi à François Cheng, car les biographies ne sont que le départ de l’imagination et de la fiction.
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