Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions





télécharger 90.63 Kb.
titreVersion mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions
page1/2
date de publication05.11.2017
taille90.63 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > littérature > Documentos
  1   2
Publié dans Marie-Madeleine Martinet, Francis Conte, Annie Molinié, Jean-Marie Valentin (dir.), Le chemin, la route, la voie. Figures de l’imaginaire occidental à l’époque moderne, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2005, p. 225-242.

VERSION MISE A JOUR



Jean Boutier

Le « Grand Tour » des élites britanniques

dans l’Europe des Lumières :

La réinvention permanente des traditions




S’il est une forme canonique du voyage à l’époque moderne qui articule un programme, un itinéraire, un calendrier, une méthode voire une philosophie du voyage, c’est très certainement le “Grand Tour”, considéré comme à son apogée dans l’Europe des Lumières. Depuis le milieu du XVIe siècle, nombre de jeunes nobles appartenant aux principales aristocraties européennes ont entrepris, seuls ou à plusieurs, le plus souvent en compagnie d’un tuteur, un long voyage qui, au seuil de la vie adulte, devait les conduire à travers les principaux pays d’Europe pour parachever une éducation encore trop livresque et trop peu pratique, tout en effectuant leur entrée dans le monde, loin de ceux qui les connaissaient ou qu’ils côtoieraient par la suite. Ebauché probablement au même moment en Angleterre et dans l’espace allemand, dans les années 1540-1560, avant qu’il ne devienne une pratique plus largement répandue1, il a très vite fait l’objet d’une vaste littérature pratique – conseils aux voyageurs, guides de voyages, récits de voyage2  , a suscité de vives polémiques concernant son utilité, les bienfaits qu’il dispensait ou les périls qu’il faisait courir à la jeunesse, avant d’entrer, dès la fin du XVIe siècle, dans le vaste champ de la littérature romanesque, dès le XIXe siècle dans celui de l’enquête historique.
Le voyage d’éducation aristocratique : état des lieux

Si la littérature historique a pris l’habitude, au sein des nombreuses formes de voyages et de déplacements dans l’Europe d’Ancien Régime3, d’isoler et d’individualiser ces voyages de formation aristocratique sous le terme de “grand tour”, l’expression n’apparaît que tardivement dans les documents contemporains, pour l’essentiel anglais. Pendant longtemps, ces voyages ne sont pas identifiés en tant que tels : à partir des années 1560, les archives du “privy council” à l’époque de la reine Elisabeth enregistrent fréquemment l’autorisation accordée à un jeune anglais “to travel abroad”, ou “overseas”, ou “beyond seas”, ou encore “on the continent”4. Quelques précisions peuvent parfois faire référence aux intentions déclarées du voyageur, comme dans le cas de sir Philip Sidney, qui reçoit en mai 1572 une “license” “to go out of England into parts beyond the seas... for his attaining the knowledge of foreign languages”5. Jamais, toutefois, une expression toute faite n’est utilisée pour désigner cette forme de voyage, qui pourtant est déjà à l’évidence en cours de quasi-institutionalisation. Près de quatre-vingts ans plus tard, en 1647, Sir Thomas Bodley expose ses intentions avec des termes fort proches, et toujours sans recourir à une dénomination spécifique : “I waxed desirous to travel beyond the seas for attaining to the knowledge of some special modern tongues and for the increase of my experience in the managing of affairs, being then wholley addicted to employ myself and all cares into the public of the state.”6

Pourtant, dès les années 1570, Juste Lipse, dans sa lettre célèbre à Philippe de Lanoye, parlait déjà de “ nobilis et erudita peregrinatio ”, de voyage noble et savant7. Dans les décennies qui suivent, les Anglais commencent à évoquer leur “ voyage du tour de France ”8, leur désir “to make the tour of France”9, expressions qui continuent toutefois de voisiner avec celle du “voyage de la France” ou du “grand voyage de France10. C’est en effet à Richard Lassels que l’on attribue généralement la paternité de l’expression de “ Grand Tour ” dans l’avant-propos de son Italian Voyage (1670), livre dont le succès a dû contribuer à diffuser l’expression11 ; or, dans ce texte fameux, il donne lui aussi au “ Grand Tour ” un sens spécifique. Son “ grand tour de France ”, qu’il sépare du “ giro d’Italie ”, doit conduire le voyageur tout autour du royaume, de l’Île-de-France à la Picardie, par le Lyonnais, la Provence, la Gascogne, la Bretagne et la Normandie, et se distinguer ainsi du “ petit tour de la France ” qui mène de Paris à Bordeaux aller et retour par le Val de Loire 12. Signe du succès rencontré par l’expression, on trouve, dans les décennies suivantes, le “ Grande Tour of France and Italy ”13, ou le “ grand tour of Germany ”14.

Ces quelques remarques imprécises incitent en fait à conduire une enquête plus systématique sur la mise en forme d’une pratique à travers la systématisation progressive d’expressions qui permettraient de l’identifier. L’enquête devrait aussi porter sur la diversité des expressions, d’une langue à l’autre, d’un pays à un autre : les voyageurs de l’espace allemand utilisent très tôt une formule proche, le “kavalierstour”, qui met l’accent sur le statut social du voyageur, alors que les Italiens soulignent l’ampleur géographique du déplacement lorsqu’ils parlent de leur “viaggio per l'Europa”15. Dans l’état actuel de nos connaissances, c’est seulement au cours du XVIIIe siècle que le terme “ Grand Tour ” aurait finalement désigné de façon stable l’ample pérégrination de plusieurs années qui conduit les jeunes nobles à travers une grande partie du continent européen16. L’expression aurait-elle alors réussi à s’imposer à des aristocraties fortement francophones à l’époque des Lumières ? L’hypothèse mériterait vérification.

Cette émergence tardive invite à préciser les moments de la mise en forme d’un tel type de voyage. Au XVIe siècle, quel que soit le point de départ du voyage et le pays d’origine du voyageur, l’itinéraire recoupe le plus souvent de nombreux pays européens, France, Espagne, Italie, Empire, Pays-Bas, Angleterre. Les séjours prolongés ne se limitent pas à quelques villes majeures comme Rome, Paris ou Venise. Chaque voyageur fixe ses buts selon ses intérêts ou ses projets pour l’avenir. A côté de longs voyages pouvant se prolonger sur cinq ou six années, certains se contentent de déplacements plus limités, voyage de France pour les Anglais ou les Néerlandais, voyage d’Allemagne ou d’Italie pour les Français. L’hypothèse naguère avancée par John Stoye d’une interruption quasi générale des voyages à itinéraires longs dans les années 1620-1640, mériterait un examen minutieux car la reprise progressive de ces voyages, au sortir de la guerre de Trente ans, s’accompagnerait d’une réorganisation radicale des itinéraires, qui en réduirait la diversité et contribuerait à la simplification du voyage d’éducation aristocratique. Ce serait alors, et seulement alors, qu’au “tour de France”, formalisé au début du XVIIe siècle, s’ajouterait le tour d’Italie, pratique auparavant irrégulière dont le calendrier et les étapes semblent se fixer dans les années 1630-1640. Désormais, l’Empire attirerait moins, les Pays-Bas deviendraient une option, le “grand tour” tel que le présente Lassels serait en place17.

La fixation du voyage ne renvoie pas simplement à l’établissement d’un itinéraire plus ou moins commun à tous les voyageurs. Elle concerne aussi les intentions qui président à la mise en route, et les objectifs que se donnent ceux qui décident le voyage. Là encore, le voyage d’éducation aristocratique n’est pas uniforme tout au long des deux siècles et demi de son existence. L’historien américain Parks a ainsi proposé de distinguer trois moments successifs18. Durant la première phase, dans les années 1570-1620, « English theorists and travelers alike expect the view of men and cities to produce full political knowledge of foreign countries » ; le voyage permettrait ainsi l’acquisition, sur le terrain, des connaissances nécessaires au futur diplomate, au futur administrateur ou à toute personne qui se destine à l’exercice du pouvoir (qu’il s’agisse des princes, des ministres et conseillers qui les entourent, ou des administrateurs de niveaux plus modestes). A partir des années 1620, cet élément fortement politique aurait progressivement cédé le pas à l’acquisition d’une culture nouvelle, où « the new aesthetic interest in works of art » occuperait une position centrale, qu’il s’agisse de l’art antique ou de celui de la Renaissance. C’est l’émergence du « rule of taste », de la faculté de juger et d’évaluer, du « goût » comme disposition propre à l’aristocratie19. La dernière phase, selon Parks, ne concernerait qu’un nombre limité de voyageurs, dont on attend qu’ils « show interest in scientific and technological matters ». Visible à partir des années 1640, cette orientation nouvelle aurait été renforcée par les programmes de recherche développés par la Royal Society, à partir des années 1660, et aurait contribué, à terme, à l’émergence du « philosophical traveler ». Curieusement, Parks semble arrêter son essai de périodisation au moment même où le Grand Tour atteint sa forme la plus aboutie. Aucun de ses exemples ne va au-delà des années 1690, comme si le voyage perdait alors ses intentions et ses fonctions éducatives, alors même que Parks croit pouvoir constater un changement significatif qui fait passer le voyage « from serious study to frivolity »20.

Il est vrai que, pour de nombreux historiens, le Grand Tour, au terme d’un siècle et demi d’expériences et d’innovations, tendrait en effet à se routiniser, que ses intentions fortement éducatives cèderaient progressivement la place aux plaisirs de la déambulation oisive, au détriment – ce qui serait fort paradoxal au siècle des Lumières –, de son utilité, en bref que le voyage d’éducation se ferait « tourisme ». De ce point de vue, il est significatif que nombre d’ouvrages qui ont été consacrés au Grand Tour à son apogée soient construits comme des substituts discursifs au voyage lui-même, comme si l’analyse d’un itinéraire et des séjours, plus ou moins prolongés, qui se succèdent suffisait à rendre compte d’une pratique en réalité autrement complexe. Ils se déploient ainsi selon l’ordre d’effectuation du voyage, depuis les préparatifs, les différentes étapes, avec leurs variantes, jusqu’au retour, comme un programme désormais sans surprise, une sorte de voyage organisé avant l’heure21. Les travaux s’attachent dès lors plus au déplacement lui-même, au voyage dans sa matérialité22, qu’à ceux qui l’effectuent et aux expériences qui les éprouvent et les transforment. A l’exception des innombrables faits divers qui viennent perturber le déplacement lui-même et servir de preuve, une fois introduits dans un récit, que le voyageur a bien réellement voyagé23.


  1   2

similaire:

Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions iconRésumé Ce texte est une version mise à jour d’une contribution à...

Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions iconL’Europe française et ses mythes au siècle des Lumières
«Il y a eu, au départ, une intention militante : rappeler les grands principes des Lumières nous a paru indispensable dans un moment...

Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions iconSynopsis Grâce à son style chorégraphique ancré à la fois dans la...
...

Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions iconLe siècle des Lumières et son contexte scientifique et technique en Europe
«Histoire Naturelle». Enfin, Lavoisier grand chimiste moderne, symbolise la fin de l'intérêt porté à la science, suite à la Révolution...

Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions iconL’Assemblée vote la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
«philosophes des Lumières» qui passe dans les faits. Les idées révolutionnaristes gagnent l’Europe entière

Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions icon«A fond le tour !» à la médiathèque d’Allaire du 10 juin au 6 juillet !
«cyclisme en Pays de Vilaine» dont Pascal Noury est le président (Allaire, St Jean et Pipriac). IL est lui même le trésorier de l’asso...

Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions iconL’Europe des Lumières

Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions iconFiche de présentation de la séquence : Les temps forts de la Révolution
«Raconter et expliquer» travaillée depuis la 5e et en 4ème dans le thème «l’Europe des Lumières»

Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions icon1908, L’assassinat du duc de Guise, Charles Le Bargy et André Calmettes
«Jules Marey, les frères Lumières avaient tour à tour, donné le mouvement. Méliès, le premier, délivra les fées.» Paul Gilson

Version mise a jour jean Boutier Le «Grand Tour» des élites britanniques dans l’Europe des Lumières : La réinvention permanente des traditions iconJean Boutier
«si fece eleggere socio delle principali accademie letterarie e scientifiche del Granducato»






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com