Interview de Lydie Salvayre





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date de publication13.10.2016
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Pas pleurer
Interview de Lydie Salvayre


  1. Pas pleurer est un beau titre pour un roman autobiographique. D’où viennent ces deux petits mots qui annoncent le livre, jubilatoire malgré le côté tragique de la guerre de 1936 en Espagne ?


L’idée me vint pendant que j’écrivais mon livre précédent, Sept femmes. Un jour où je lisais Marina Tsvetaeva (l’une de ces sept femmes), je tombais sur un texte dans lequel, après s’être plainte de son sort, Tsvetaeva s’interrompait brusquement : Pas pleurer ! Et je vis là : un refus superbe de céder à son propre apitoiement, une déclaration de guerre contre tout sentimentalisme larmoyant, contre tout dolorisme, une exhortation à serrer les dents et à ne pas se poser en victime, un orgueil tout espagnol, bref, une position dans la vie qui me rappela celle de ma mère sur laquelle j’envisageais depuis longtemps d’écrire, ma mère qui ne se lamenta jamais sur son sort d’exilée en France, où elle vécut de 1939 à 2007.


  1. La jubilation est là, dès l’ouverture, car nous découvrons un langage, celui de votre mère qui en écorchant (avec une poésie inattendue) le français nous dépayse dans notre propre langue. Pour vous, cette « langue mixte et transpyrénéenne » évoque bien des choses…


Je souhaitais depuis des années écrire dans cette langue que j’appelle le « fragnol », qui est la langue que ma mère se créa, bien malgré elle, en arrivant en France en 1939 sans connaître un seul mot de français, une langue très impure, pleine d’incorrections, de néologismes, d’hispanismes, de confusions, une « mezcle » de français et d’espagnol comme elle aurait dit, une langue dont mes sœurs et moi nous nous moquions souvent et dont nous avions un peu honte, je l’avoue, lorsque ma mère la parlait en public.

Avec le recul, je mesure combien cette langue me mit dès l’enfance dans une attention passionnée aux mots.

Et aujourd’hui, je m’émerveille des sens nouveaux, inattendus, que cette langue sans cesse faisait naître (ma mère par exemple disait qu’elle était « crédule » pour dire qu’elle était croyante, le mot « crédule » lui semblant plus proche du verbe créer, qui signifie « croire » en espagnol, que le mot « croyante »), de sa fraîcheur, de sa poésie, de sa drôlerie parfois, de sa singularité toujours.

Ce qui me fait dire à présent que ma mère fut de toute évidence mon premier grand écrivain.



  1. Pourrait-on dire que vous avez écrit ce livre avec votre mère qui a « une tête de litotte », comme elle dit ?


J’aime infiniment cette idée que vous avancez, cette idée d’écrire « avec »quelqu’un. Je vous la vole. Car il s’est agi exactement de cela, que je ne savais pas dire. J’ai écrit ce livre « avec » ma mère.



  1. Pour accompagner votre histoire et l’Histoire, Pas pleurer fait appel à un autre écrivain. Comment Bernanos s’est-il imposé ?


Je lus les Grands Cimetières sous la Lune de Bernanos durant l’été qui précéda l’écriture de Pas pleurer. Je fus bouleversée comme je le suis rarement. Car ce livre me replongeait dans une histoire devant laquelle je me défilais, je crois, depuis longtemps, celle de la guerre civile espagnole, qui décida du sort de mes parents et du mien en conséquence. Je fus frappée par la noirceur terrible du récit de Bernanos, qui regardait sans ciller la nuit des hommes, et dénonçait, sans chercher à en amoindrir la cruauté, la terreur exercée par « les nationaux » qui s’étaient soulevés contre la République espagnole avec l’abjecte bénédiction de l’Eglise. Immédiatement, et comme une sorte d’antidote, me revinrent en mémoire les récits de ma mère sur sa guerre d’Espagne, et plus particulièrement sur cette parenthèse libertaire par laquelle cette guerre s’ouvrit, parenthèse que ma mère vécut comme une chance inouïe, comme un enchantement, comme un moment unique de liberté, comme une sorte d’utopie réalisée, inoubliable. Et ces deux voix si différentes, celle tragique de Bernanos et celle si joyeuse, si candide de ma mère, se nouèrent d’entrée, sans que je l’aie un instant prémédité.

Un jour, donc, j’écrivis les premières phrases du livre, qui restèrent, si j’ose dire, intactes jusqu’à la fin, et où immédiatement ces deux voix s’entrelacèrent (ces deux voix qui résonnent sans doute avec ces deux parts qui sont en moi, l’une sombre et l’autre moins). Je peux donc dire que j’ai écrit ce livre « avec » ma mère et « avec »Bernanos.



  1. Les élans révolutionnaires des hommes, si vivants dans leur foi nouvelle en un monde meilleur, cela résonne singulièrement aujourd’hui. On sent que vous avez éprouvé un grand plaisir à les faire renaître sur le papier…


Oui, j’avais d’autant plus de plaisir à évoquer « ce bref été de l’anarchie » (pour reprendre ce titre de Eizensberger), que je le savais ignoré, mal connu, voire occulté pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici. J’en suis venue peu à peu, mais cela n’apparaît pas dans le roman, à me pencher sur les récits utopiques qui existent depuis que le monde est monde. Car de tous les temps, les hommes ont rêvé d’un monde meilleur, d’un monde plus fraternel, d’un monde moins injuste. De tous temps, ils se sont heurtés à des forces hostiles. De tous temps, ils ont été taxés de doux rêveurs, de chimériques, d’écervelés, d’irréalistes. Mais c’est parce ces hommes ont rêvé de l’impossible, que des possibles, sans cesse, ont émergé.


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