La littérature béninoise de langue française des origines à nos jours





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Une lune : cycle d’apparition de la lune


Cet emploi a des incidences syntaxiques puisqu’il offre la possibilité d’alterner l’outil de la détermination nominale à travers la variation des adjectifs numéraux cardinaux : une lune, deux lunes, trois lunes,…pour dire : un mois, deux mois, trois mois…Cette polysémie génère évidemment des interférences langagières dans l’écriture du roman160. La construction de la particularité stylistique autour de la lexie marché obéit à un procédé analogue :

« Depuis trois longs marchés, rien ne ternissait plus l’éclat du soleil. » (Doguicimi, p.30.)

L’emploi de la lexie marché porte une double charge sémantique également construite sur la forme tropique de la métonymie. Il s’agit d’une construction langagière empruntée aux langues locales du sud-Bénin. Sur la base de l’analyse structurale que nous avons proposée et qui a débouché sur une analyse sémique de la valeur dénotative du mot lune, la lexie marché a la valeur dénotative de « lieu public de vente, lieu où se tient une réunion périodique de marchands de denrées alimentaires et de marchandises d’usage.»161Mais ce n’est point la signification que le mot prend dans l’exemple cité. Ce sens ne pourra être découvert qu’au bout d’une analyse sémique de la dénotation du signifié qui va permettre de dégager la valeur occurrente de la lexie. Par le démontage du procédé de la métonymie, tel que nous l’avons réalisé dans les lignes précédentes, la lexie marché a acquis le sens supplémentaire de cycle d’animation du lieu public de vente et c’est la charge sémantique que l’auteur attribue à l’occurrence du mot dans son roman. Le même phénomène de surcharge sémantique est manifeste dans le procédé de création de la particularité et le lecteur est bien obligé de dépasser le sens dénotatif de la lexie pour atteindre celui qui découle d’une analyse sémique. Celle-ci révèle que le signifié de la lexie marché est doublé d’un second signifié, pour le même signifiant.

Marché : lieu public de vente

Marché : cycle d’animation du marché

Des particularités relevant du paradigme de période à celles du paradigme de mesure, nous constatons que la construction tropique est la même. La représentation langagière construite autour de la lexie bambou nous permettra de le prouver.
2- Le paradigme de mesure
Soit l’exemple ci-après, emprunté à Paul Hazoumé :

« Les quelque vingt-trois mille cinq cents bambous qui nous séparent de la mer.» (Doguicimi, p.41.)

La note infrapaginale qui accompagne l’occurrence de la lexie bambou explique qu’il s’agit d’une « mesure de longueur créée par Agaja et qui valait environ cinq mètres. Elle lui avait servi pour mesurer la distance d’Abomey à la côte, après la conquête du royaume "houéda"». Le bambou, selon Le Petit Robert, désigne une « plante tropicale ou semi-tropicale, à tige cylindrique, souvent creuse, ligneuse, cloisonnée au niveau des nœuds, qui peut avoir quarante mètres de hauteur. »162 Sans revenir sur les détails fournis à propos de l’analyse structurale des particularités stylistiques du paradigme de période, nous allons faire remarquer que la lexie bambou a acquis, chez Paul Hazoumé, la valeur sémique de mesure de longueur, alors que l’usage ordinaire lui attribue le sens de plante. En réalité, le bambou, comme mesure de longueur, correspond au bois dont on se sert pour prendre des mesures. La pratique existe encore chez les paysans dans leurs champs, où ils se servent du bambou ou d’une branche de palmier pour prendre la mesure des espaces arables. Au fait, dans le discours littéraire construit autour du mot bambou, la matière sert à exprimer ce à quoi elle est destinée, pour révéler sa fonction sociale.

Au total, les particularités stylistiques des paradigmes de période et de mesure analysées ici sont construites selon le procédé tropique de la métonymie. Mais d’autres représentations langagières sont plutôt de type métaphorique. Elles manifestent parfaitement l’imaginaire populaire et rendent compte des procédés de construction stylistique dans les langues nationales.
3- Le paradigme de l’imaginaire populaire
La métaphore est la figure dominante qui caractérise les particularités rassemblées sous cette rubrique. Prenons deux exemples :

-« Le soleil avait tourné le cou » (Doguicimi, p.135, 210.)

-« Le soleil tournait déjà le cou vers sa demeure ; dans sa précipitation de regagner sa case, il avait, dit la croyance populaire, brisé la jarre d’huile qu’il portait toujours avec lui. » (Doguicimi, p.361.)

Deux segments nous intéressent dans la deuxième phrase citée :

-Le soleil tournait déjà le cou ;

-Le soleil avait brisé la jarre d’huile qu’il portait toujours avec lui.
Considérons le premier segment, mais dans sa forme neutre163 :

« Le soleil a tourné le cou».
L’analyse structurale de ce segment laisse apparaître deux groupes syntaxiques : un syntagme nominal construit autour de soleil et un syntagme verbal qui comporte le noyau verbal a tourné, et le syntagme nominal le cou. Notre analyse reposera sur les trois lexies : soleil, a tourné et cou. Dans le segment cité:

Le Soleil signifie /le soleil /164

A tourné signifie / a tourné/
Mais le cou signifie-t-il /le cou/ ?
Répondre par oui, c’est admettre que le soleil a un cou, et convenir de cela, c’est lui donner les attributs corporels d’un être vivant, homme ou animal165, puisque c’est dans la description de l’architecture corporelle de l’homme et de certains animaux qu’on discrimine un cou. Si nous considérons, par ailleurs, les travaux des astronomes, aucune étude, à notre connaissance, n’a jamais identifié un cou parmi les recherches d’exploration de l’espace qui ont tenté de décrire le soleil dans sa structuration et ses caractéristiques. Il est donc possible de retenir que le soleil n’a pas de cou. Mais là, l’intelligibilité de la phrase va se complexifier puisque la lexie cou ne peut pas y prendre son sens dénotatif. Pour arriver à en dégager le sens occurrent, nous allons jouer à la fois sur la figure du trope et le procédé d’actualisation au moyen de la détermination du substantif cou. Jamais, dans aucun emploi, l’auteur n’a écrit : « le soleil a tourné son cou », mais « le soleil a tourné le cou ». Cette impossibilité établie de l’occurrence du déterminant possessif qui aurait fait du cou une partie de l’architecture du soleil, et l’emploi itératif du déterminant défini (le) pourvu de la valeur généralisante trahissent l’idée que le cou n’est pas une propriété du soleil. Il faut donc comprendre que la structure fonctionne sur la base d’un transfert de sens par substitution analogique, c’est-à-dire une métaphore. Si l’on procède à une analyse structurale de la lexie cou, on pourra identifier une première composante correspondant à sa valeur dénotative puis une seconde, sa connotation. Comme on le sait, la connotation est un ensemble d’évocations accompagnatrices du sens dénoté et elle ne prend une valeur qu’à partir de ce sens. Pour gloser, nous dirons que l’occurrence du syntagme nominal le cou ne pourra être recevable que lorsqu’on en aura inscrit le sens dans un vaste champ sémantique où il va prendre la valeur connotative dominante. Cette approche nous permet de reprendre le segment phrastique en le complétant de la portion qui précise cette valeur connotative dominante :
Le soleil a tourné le cou comme l’homme tourne le sien.
Le mouvement de l’homme tournant le cou est un fait ordinaire, habituel. Mais dès que s’instaure une comparaison avec le soleil dans son mouvement apparent de l’Est vers l’Ouest, cette comparaison devient indicatrice du mouvement de quart de cercle que l’homme esquisse quand il tourne la tête et par rapport auquel est décrite la descente du soleil vers l’Ouest. Certains, loin de traduire en français l’expression fon « hwé lє ko » par « le soleil a tourné le cou » (traduction mot à mot), la traduisent par « le soleil est de retour », calque plus conforme à la construction d’origine mais moins chargée au plan stylistique. Dans les langues du sud-Bénin telles que l’ajagbe et le gєngbé, le tour restituable par le syntagme nominal « le cou » n’existe pas dans l’expression de départ. Ajagbe : « wé tro» (le soleil est de retour) ; gєngbé : « we tro » (idem.), ce qui explique la traduction : « le soleil est de retour». Or, en fongbe, on dit : « hwe lє ko ». Le substantif « ko » a été restitué par « le cou », ce qui enrichit l’analyse stylistique. Il s’agit d’un choix de l’auteur puisque la même expression peut bien sûr se traduire du fon en français par : « le soleil est de retour ».

La valeur connotative dominante est glosée au moyen d’un outil spécifique comme, ce qui permet de déduire que, comme l’homme a un cou qu’il tourne dans un mouvement de quart de cercle (sens dénotatif), le soleil esquisse un mouvement en forme d’arc de cercle quand il descend vers l’Ouest (sens connotatif). On peut s’en convaincre à présent, le segment phrastique relevé est bâti sur la figure tropique de la métaphore que l’on reconnaît également dans l’expression « les fils de la lune». Prenons à ce sujet l’exemple qui suit:
« Certains fils de la lune montaient déjà au milieu du firmament. » (Doguicimi, p.507)

L’expression « fils de la lune » est un calque de la langue fon et des autres langues gbé 166 en français. Dans la cosmogonie populaire béninoise, en effet, les étoiles sont considérées comme « engendrées » par la lune, leur « mère », et elles sont appelées « les fils de la lune »167. La construction métaphorique occurrente repose donc sur cette conception populaire. Pour l’appréhender, nous allons procéder à une analyse sémique de la dénotation de fils car, comme nous l’avons montré à propos de la lexie cou, c’est sur la valeur connotative dominante que joue la construction. A la vérité :

lune signifie /lune/

Mais fils ne signifie pas /fils/

La lexie fils ne prend pas dans l’exemple cité le sens dénotatif de « personne du sexe masculin, considérée par rapport à son père et à sa mère ou à l’un des deux seulement »168. La valeur connotative de fils, même si elle ne peut être interprétée au moyen de l’outil de comparaison comme afin d’être plus visible, découle d’un transfert de sens par substitution analogique qui crée autour de la lune l’image d’un père/une mère entouré(e) de ses enfants. La lexie fils est donc le terme qui concentre la charge sémantique issue de ce transfert de sens des fils de l’homme aux «fils de la lune ». Paul Hazoumé fait ainsi une exploitation originale de cette construction esthétique à laquelle nous avons consacré une étude qui a mis en évidence la créativité langagière chez le romancier169.

Tout compte fait, les constructions syntaxiques dans le roman de Paul Hazoumé s’intègrent dans des structures phrastiques qui associent respect des normes du français et enrichissement de la langue de Voltaire à partir des ressources langagières des parlers nationaux. Elles incluent des lexies dont l’analyse révèle la charge connotative qu’elles portent par le jeu tropique de la métonymie et de la métaphore. Les interférences culturelles qui en découlent contribuent, à côté des emprunts et des xénismes lexicaux, à ancrer l’œuvre littéraire dans le milieu qu’elle décrit et à assurer une forme de rénovation du langage littéraire. Il est vrai, le romancier passe de la langue locale au français à travers la construction des calques stylistiques. Mais comme on l’a peut-être constaté dans notre développement, une part sensible de créativité détermine la construction de ces calques stylistiques. Voilà pourquoi la description de la structure interne des représentations langagières doit souligner la créativité langagière où se perçoit l’apport personnel du romancier dans la valorisation des ressources stylistiques des langues nationales. Ces éléments de conclusion confirment le rapport étroit qui s’établit entre constructions grammaticales et analyses stylistiques, rapport que nous avons tenté d’articuler en nous fondant sur Doguicimi de Paul Hazoumé.

Raphaël YEBOU

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE

1-Œuvre littéraire

-HAZOUME (Paul) Doguicimi, Paris, Maisonneuve et Larose, 1978 (1938), 511 p.

2-Etudes critiques consultées 

-ARRIVE (Michel), GADET (Françoise) et GALMICHE (Michel), La Grammaire d’aujourd’hui. Guide alphabétique de linguistique française, Paris, Librairie Flammarion, 1986,720 p.

-BERGEZ (Daniel), GERAUD (Violaine), ROBRIEUX (Jean-Jacques), Vocabulaire de l’analyse littéraire, Paris, Dunod, 1994, (1ère éd.), Armand Colin, 2005 (2ème éd.), 234 p.

-CALAS (Frédéric) et ROSSI (Nathalie), Questions de grammaire pour les concours, Paris, Ellipses Editions Marketing S.A, 2001,301 p.

-FROMILHAGUE (Catherine), SANCIER-CHATEAU (Anne), Introduction à l’analyse stylistique, Paris, Bordas, 1991 (1ère éd.), Paris, Dunod, 1996 (2ème éd.), Paris, Nathan/ VUEF, 2002 (3ème éd.), 270 p.

-GARDES-TAMINE (Joëlle), La stylistique, Paris, Armand Colin, 1992 (1ère édition), Armand Colin/SEJER, 2004 (2ème édition), 207 p.

-HUANNOU (Adrien), « La langue de Paul Hazoumé dans Doguicimi », in MANE Robert & HUANNOU Adrien (éds.), Doguicimi de Paul Hazoumé, Paris, L’Harmattan, 1987, pp.135-145.

- LE GOFFIC (Pierre), Grammaire de la phrase française, Paris, Hachette Livre, 1993, 591 p.

-MOLINIE (Georges), Eléments de stylistique française, Paris, PUF, 1986 (1ère éd.), 1997(3è éd.), 213 p.

-Idem, La stylistique, Paris, PUF, 1993 (1ère édition), Quadrige/PUF, 2004, 213 p.

-PERRIN-NAFFAKH (Anne-Marie), Stylistique, pratique du commentaire, Paris, PUF, 1993, 252 p.

-SIOUFFI (Gilles), VAN RAEMDONCK (Dan), 100 fiches pour comprendre la linguistique, Paris, Bréal, 1999, 224 p.

-Idem, 100 fiches pour comprendre les notions de grammaire, Paris, Bréal, 2007, 220 p.

-WILMET (Marc), Grammaire critique du français, Paris, Duculot s.a. 1ère édition, 1997, 3ème édition, 2003, 704 p.

TABLE DES MATIERES

Présentation (Adrien HUANNOU)

3

Panorama du roman béninois (Adrien HUANNOU)

9

Le théâtre béninois des années 2000 : une dramaturgie en quête de repères ? (Pierre MEDEHOUEGNON)

29

Névrose et nécrose dans Le chant du lac d’Olympe Bhêly-Quenum (Emile ADECHINA)

53

Les moi-vides, les moi-débris ou l’esthétique des débris humains chez Florent Couao-Zotti (Mahougnon KAKPO)

La poésie béninoise : de Paulin Joachim à la jeune génération

65

93

Constructions syntaxiques et représentations langagières chez Paul Hazoumé (Raphaël YEBOU)

113
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