Littérature Mémoires de guerre





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Littérature
Mémoires de guerre , Le salut : 1944-1946 de Charles DE GAULLE
Exposé : STYLE, GENRE, REGISTRE


  • Introduction :


Le titre même de l'œuvre de Charles de Gaulle peut déjà susciter des interrogations. En effet il emploie le terme «Mémoires». S'agit-il d'un genre ? Que sont des Mémoires? Si ce terme indique bien un genre, alors est-ce que «Mémoires» signifie œuvre historique ? En littérature, les mémoires sont bien une œuvre historique, il s'agit du récit de sa propre vie considérée comme révélatrice d'un moment de l'Histoire. Pourtant, De Gaulle ne prétend pas écrire l'Histoire, mais d'abord la faire. Et pour cela il semble avoir recours au discours rhétorique. Son œuvre est-elle alors purement une œuvre historique? Ne peut-on pas parler de littérarité pour cet ouvrage ? La grandeur du style accordée au discours de l'auteur est indéniable. La littérature serait au service de sa visée politique certes, mais il semble bien y avoir littérature. L'emploi de registres divers et variés dans ses Mémoires serait une des marques même de la sensibilité littéraire de Charles de Gaulle.

Ainsi nous voilà confrontés à un genre à définir, à genre à interrogé.


  • Développement :


I – Le style Gaullien dans les Mémoires : le style littéraire d'un homme d'action et d'un véritable écrivain.
1) Son matériel grammatical
-marqueurs de temps qui marque le style gaullien : «un jour», «tôt ou tard». Ces marqueurs de temps sont propres à l'auteur et qui révèlent style suffisamment riche de De Gaulle pour faire découvrir un esprit tourné vers l'avenir au lecteur: p.341 «Mais je jugeais que mon silence pèserait plus lourd que tout, que les esprits réfléchis comprendraient pourquoi j'étais parti et que les autres seraient, tôt ou tard, éclairés par les événements», p.344 « Puisque tout recommence toujours, ce que j'ai fait sera, tôt ou tard, une source d'ardeurs nouvelles après que j'aurai disparu», p.51 «Un jour, les larmes seront taries, les fureurs éteintes, les tombes effacées, Mais il restera la France», p.210. On peut aussi constater la prudence de De Gaulle à travers l'emploi de modalisateurs dont «peut-être» : «Mais, vaincu et écrasé, peut-être redevient-il un homme, juste le temps d'une larme secrète, au moment où tout finit.» et surtout «sans doute» représentatif du style gaullien, ce modélisateur souvent employé par l'auteur suscite même une réflexion du maréchal Pétain quant à son écriture : «ce «sans doute» revient sans cesse» dit-il; exemples dans les Mémoires: p.220 «Sans doute, un projet d'accord établi entre l'état-major d'Alexander et le général Carpentier, représentant de Juin, prévoyait-il que nos troupes se retireraient progressivement jusqu'à la frontière de 1939.»; p.297 «Sans doute, les hommes qui prirent part aux tristes audiences, en qualité de magistrats, de jurés, de témoins, d'avocats, ne continrent pas toujours leur passion, ni leur excitation.»
-interjections révélatrices de la sensibilité de l'auteur : «hélas !» est l'interjection la plus employée de De Gaulle et la plus révélatrice de son style. Exemple le 23 juin 1961 : triple «hélas !». En effet beaucoup d'évènements à déplorer. Exemple dans l'œuvre : p.141 «Mais d'autres s'étaient, hélas ! Rangés dans le camp opposé avec toute la puissance de leurs idées et de leur style», p.277 «Mais quels sont ces cris, péremptoires et contradictoires, qui s'élèvent bruyamment au-dessus de la nation? Hélas ! Rien autre chose que les clameurs des partisans», p. «Ce n'est pas, hélas ! Que je me fisse d'illusions sur la possibilité de parvenir à la libération du pays sans qu'entre Français le sang ne coulât jamais».
-l'emploi répétitif de l'imparfait du subjonctif dans l'œuvre montre son goût du style : p. 342 «Quoi que je dise ou qu'on me fît dire, mes paroles réelles ou supposées, passeraient au domaine public. … Où qu'il m'arrivât de paraître, l'assistance éclaterait en ardentes manifestations», p. 306 «Il n'en fallut pas davantage pour que l'on vît se dresser, de toutes parts, une opposition formelle ou, tout au moins, d'expresses réserves», «Mais, cette assemblée, fallait-il qu'elle fût omnipotente, qu'elle décidât, à elle seule et en dernier ressort, des institutions nationales, qu'elle détînt tous les droits, sans exception, sans frein, sans recours? Non!», p.223 «Qu'il parût résolu, comme je l'étais, à ne point céder à des mises en demeure, il y aurait toutes chances pour que la Grande-Bretagne ne poussât pas les choses à l'extrême». L'imparfait du subjonctif est la marque du classicisme, de Gaulle a indéniablement un goût marqué pour l'écriture classique, pour le style.

2) La phrase gaullienne et ses rythmes
-la liaison des phrases instaurent souvent une dialectique (avec un rythme binaire) dans ses Mémoires:

En effet, la pensée gaullienne s'exprime très souvent par des «sans doute...mais», «il est vrai que...mais», «certes...mais». Ces tournures sont si fréquentes que Pétain avait écrit de sa main même au crayon, dans une marge du texte dactylographié pour le capitaine De Gaulle pour Le Soldat, «ce sans doute revient sans cesse». Quant à Buffon, il disait que le style est particulièrement remarquable chez de Gaulle, dans le maniement des hypothèses contraires. On y reconnaît donc l'officier formé à la fameuse «méthode des hypothèses» par le maréchal de Moltke. Voici quelques passages de l'œuvre qui montre cet esprit dialectique de l'auteur, imposant de nombreux rythmes binaires dans l'œuvre : p.220 «Sans doute, un projet d'accord établi entre l'état-major d'Alexander et le général Carpentier, représentant de Juin, prévoyait-il que nos troupes se retireraient progressivement jusqu'à la frontière de 1939. Mais, sauf pour le Val d'Aoste que nous n'entendions pas garder, je refusai mon agrément à une telle disposition, acceptant seulement que de menus détachements alliés aient accès aux communes contestées sans s'y mêler en rien des affaires», p.344 «Sans doute, les lettres, la radio, les journaux, font-ils entrer dans l'ermitage les nouvelles de notre monde. … Mais que d'heures s'écoulent, où, lisant, écrivant, rêvant, aucune illusion n'adoucit mon amère sérénité ! », p. 159 «Il est vrai que nos forces de campagne étaient placées, pour les opérations, à l'intérieur du système stratégique occidental. … Mais, outre l'intérêt commun qui consistait à gagner la bataille pour le compte de tout le monde, il y avait l'intérêt national français.», p. 339 «Une telle sortie, sur un pareil sujet, m'était certes désobligeante. Mais l'accueil que lui faisait, en ma présence, une assemblée dont la plupart des membres avaient naguère suivi mon appel me remplit, je dois l'avouer, de tristesse et de dégoût», p.297 «Sans doute, les hommes qui prirent part aux tristes audiences, en qualité de magistrats, de jurés, de témoins, d'avocats, ne continrent pas toujours leur passion, ni leur excitation. Mais le trouble ne dépassa pas les murs du palais de Justice. Sans doute, le public suivit-il avec un intérêt tendu les débats tels que les lui rapportaient en abrégé les journaux. Mais il n'y eût jamais dans aucun sens, aucun mouvement de foule», p.45 «Certes, après la poursuite victorieuse, ils avaient de quoi être fiers. Mais, en outre, ils rayonnaient, littéralement, de bonne humeur», p.150 «Certes, ils se trouvent, pour la plupart, rattachés à des partis, mais les malheurs de la patrie sont trop récents et mes pouvoirs trop bien reconnus pour qu'aucun veuille et puisse songer à jouer isolément», p.243 «Il est vrai que, pour ce prix-là, le généralissime donnait l'assurance qu'il n'interviendrait pas dans les affaires intérieures de la Chine. Mais il n'en fournirait pas moins aux communistes de Mao-Tse-Tsung le soutien et l'armement qui devaient, avant peu, leur permettre de l'emporter».

-périodes et style incisif : les rythmes binaire, ternaire...... du plus simple au plus complexe.......... phrases longues/phrases courtes, phrases balancées, marque du style de De Gaulle. Cela lui permet de donner plus ou moins d'importance a une partie de sa proposition ou à une phrase en opposition avec une autre etc.... Il crée des accélérations avec propositions courtes successives/freinages avec ponctuation surtout virgule (on parle même de clausule gaullienne) : style incisif p.172 «En rentrant à Paris, je fais le bilan de mes impressions. L'armée est solide mais lasse. L'Alsace est loyale mais inquiète» jeu de parallélisme, impression d'accélération... style périodique p.180 «Les armées, lui répondis-je, sont faites pour servir la politique des États. Personne, d'ailleurs, ne sait mieux que vous que la stratégie doit embrasser, non seulement les données de la technique militaire, mais aussi les éléments moraux». Avec ces liaisons qui instaurent une dialectique, le lecteur est souvent confronté à un balancement de la phrase dans un rythme binaire p.297 «Sans doute, les hommes qui prirent part aux tristes audiences, en qualité de magistrats, de jurés, de témoins, d'avocats, ne continrent pas toujours leur passion, ni leur excitation. Mais le trouble ne dépassa pas les murs du palais de Justice.» De Gaulle fait suivre sa première proposition, longue, d'une proposition courte, ce qui donne un effet de «chute». Puis p.206 on assiste à la clausule gaullienne, voici l'art avec lequel il utilise la protase, l'acmée et l'apodose et comment, dans une même proposition son style assure un effet immédiat sur le lecteur : «Dans le sang et dans les ruines, avec un profond fatalisme, le peuple allemand subit son destin.» on retient un rythme binaire et une cadence majeure qui laisse pesé dans notre esprit la fin de la proposition, l'effet captivant du style de de Gaulle est assuré. De Gaulle maitrise donc le rythme binaire avec ou sans dialectique, mais il y a une prédominance visible du rythme ternaire dans son écrit: on relève un rythme ternaire p. 344 «Sans doute, les lettres, la radio, les journaux, font-ils entrer dans l'ermitage les nouvelles de notre monde. … Mais que d'heures s'écoulent, où, lisant, écrivant, rêvant, aucune illusion n'adoucit mon amère sérénité ! », à la même page (p. 344) «Tout est clair, malgré les giboulées; jeune, y compris les arbres rabougris; beau même ces champs caillouteux.» il s'agit ici d'un rythme ternaire avec une cadence majeure suivie d'une cadence mineure. On retrouve la maîtrise des rythmes par l'auteur maintes et maintes fois dans ses Mémoires. On peut constater aussi que l'auteur joue avec les rythmes et les effets d'accélération de freinage grâce à l'insertion d'adverbes entre virgules. Exemple avec l'insertion de l'adverbe «désormais» entre deux virgules qui freine la deuxième proposition, et la ralentit considérablement p.181 «Sans doute Hitler saurait-il prolonger de plusieurs mois encore la résistance d'un grand peuple et d'une grande armée. Mais l'armée du destin était, désormais, rendu et pourvu des sceaux nécessaires. C'est en Alsace que le France y avait opposé le sien.»

Le style de De Gaulle qui est riche en balancement et en rythmes, de temps à autre incisif mais essentiellement périodique, est bien un style qui se veut classique, et qui notamment peut nous laisser entrevoir le style de César ou de Cicéron, grand orateur latin.
3) L’emploi de diverses figures de style
-L'auteur procède par images: comparaisons + métaphores: p.206 «Comme les vagues pressées déferlent sur le navire en train de sombrer, ainsi les forces alliées submergent l'Allemagne en perdition» , p. 323 «D'autant que si l'horizon lointain restait chargé de nuages, on n'y discernait pas de menaces immédiates», p.196 «Il en est de la guerre comme de ces pièces de théâtre, où, à l'approche du dénouement, tous les acteurs viennent sur la scène», p.59 «Le quai d'Orsay, longtemps château de la Belle au bois dormant, s'éveillait à l'activité», p.335 «Sans doute était-ce là l'emploi que les meneurs du jeu destinaient au général de Gaulle». p.149 «Je m'en contente cependant puisqu'après avoir chancelé sur un chemin bordé d'abîmes, le pays sera, au terme de l'année, engagé sur la route d'une nouvelle prospérité». p. 245 splendide métaphore filée sur le thème de la mer et de la navigation (récurrent dans l'œuvre): «Cependant, si différentes que fussent les conditions dans lesquelles Churchill et de Gaulle avait eu à accomplir leur œuvre, si vives qu'aient été leurs querelles, ils n'en avaient pas moins, pendant plus de cinq années, navigué côte à côte, en se guidant d'après les mêmes étoiles, sur la mer démontée de l'Histoire. La nef que conduisait Churchill était maintenant amarrée. Celle dont je tenais la barre arrivait en vue du port. Apprenant que l'Angleterre invitait à quitter son bord le capitaine qu'elle avait appelé quand se déchaînait la tempête, je prévoyais le moment où je quitterais le gouvernail de la France, mais de moi-même, comme je l'avais pris». Métonymie : p.59 «Paris vit, alors, se rouvrir toutes les grandes portes des ambassades qui s'étaient tenues fermées pendant l'occupation et seulement entrebâillées depuis». p. 273 «Il les avait réexaminées à la lueur de cette clarté que la lucarne d'un cachot dispense à une âme élevée». Autre métonymie, filée, dont la suite est parfaite. Image lyrique : p.276 «Sont-ce les rayons d'une nouvelle aurore ou les derniers feux du couchant?».

Topos, images, champ lexical chez De Gaulle : mer, orage, théâtre, jeu, guerre et même lexique spirituel, sacré (voir le mot nef en gras).
-Jeu sur les sonorités car De Gaulle est d'abord un grand orateur, il entend ce qu'il dit à l'écrit, on peut parler de phonostylistique: allitérations : p.345 «J'ai donné mes fleurs, mes moissons, mes fruits. Maintenant je me recueille. Voyez comme je suis belle encore, dans ma robe de pourpre et d'or, sous la déchirante lumière. Hélas ! Les vents et les frimas viendront bientôt m'arracher ma parure. Mais, un jour, sur mon corps dépouillé, refleurira ma jeunesse !» allitération en «r» flagrante avec rimes visiblement volontaires entre le mot «encore» et «or», et notons aussi que cette «robe de pourpre et d'or» peut beaucoup nous faire penser à Ronsard, p.206 «Comme les vagues pressées déferlent sur le navire en train de sombrer, ainsi les forces alliées submergent l'Allemagne en perdition» au sein de cette magnifique comparaison allitération en «l» qui imite le liquide, la mer, les vagues. + homéotéleute : p.300 «Darnand, excédé de la bassesse et de la mollesse ambiantes», p.343 Une réussite rare de ce procédé se trouve, dans la description de Colombey-les-Deux-Églises : «vastes, frustes et tristes horizons». La terminaison semblable des trois épithètes lie les traits du tableau et l'oreille trouve ici l'agrément mêlé de la monotonie des consonnes et de la variété des voyelles. + p.277 «péremptoires et contradictoires ».
-Autres Figures littéraires révélant la maîtrise et la grande technique de De Gaulle :

Double négation p.79 «Mais si âpre était sa passion qu'elle transparaissait souvent, non sans une sorte de charme ténébreux»

Asyndète (on ôte le mot de liaison entre deux propositions et on les juxtapose) + chiasme + gradation : p.282 «Dans le même temps, la population doublait en Angleterre, triplait en Allemagne et en Italie, quadruplait en Russie, décuplait en Amérique ; chez nous, elle restait stationnaire» avec une cadence mineure frappante.

Enumération p.194 «Nous devons, avant que le feu cesse, laver sur ce terrain les outrages naguère subit, reprendre en combattant les lambeaux de notre territoire que l'ennemi y tient encore, conquérir les enclaves qui appartiennent à l'Italie, aux cols du Petit-Saint-Bernard, de l'Iseran, du Mont Cenis, du Mont Genèvre, ainsi que les cantons de Tende et de La Brigue artificiellement détachés de la Savoie en 1860»

Antithèse p.345 «Immobile au fond des Ténèbres, je pressens le merveilleux retour de la lumière et de la vie»

Anaphore + parallélisme + personnification p.345 «Vielle terre, rongée par les âges, rabotée de pluies et de tempêtes, épuisée de végétation, mais prête, indéfiniment, à produire ce qu'il faut pour que ce succèdent les vivants ! Vielle France, accablée d'Histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant sans relâche de la grandeur au déclin, mais redressée, de siècles en siècles, pour le génie du renouveau ! Vieil homme, recru d'épreuves, détaché des entreprises, sentant venir le froid éternel, mais jamais las de guetter dans l'ombre la lueur de l'espérance !» avec allitération en «r».

Interrogations oratoires p.277 «Mais quels sont ces cris, péremptoires et contradictoires, qui s'élèvent bruyamment au-dessus de la nation?»

Personnification de l'Allemagne p.209 «Elle s'était donnée», de même pour la France p.214.

Oxymore «amère sérénité» p.344

II- Un mémorialiste qui maîtrise des registres divers et variés


  1. Le registre épique


Le registre épique se perçoit dans des effets d’amplification et d’élévation de ton qui s’attache à de nombreuses matières.

Pour la célébration d’une France éternelle, le ton prend constamment de la hauteur. L’image de la souveraineté de la France est universelle : elle est susceptible de « servir grandement son intérêt et celui du genre humain » p 63.

L’image de la victoire aux côtés des Alliés se construit dans une succession d’images contrastées qui laissent voir une France en ruines se métamorphosant en une puissance militaire, faisant face sur tous les fronts et coopérant efficacement à la victoire finale. Dans le chapitre « la Victoire », le potentiel militaire français est au cœur du texte. L’enjeu de cet effort de guerre est sublimé en un enjeu « où se fixe le destin » p201.

Nombre de détails matériels qui renvoient à la réalité matérielle construisent un décor de grande fresque guerrière. Les escadres de la marine sont précisément décrites et situées. On trouve encore des analogies avec la solennité épique des grands tableaux de guerre « Nous devons, avant que le feu cesse, laver sur ce terrain les outrages naguère subis, reprendre en combattant les lambeaux de notre territoire que l’ennemi y tient encore, conquérir les enclaves qui appartiennent à l’Italie, aux cols du Petit-Saint-Bernard, de l’Iseran, du Mont Cenis, du Mont Genèvre, ainsi que les cantons de Tende et de La Brigue artificiellement détachés de la Savoie en 1860. » p194.

L’ennoblissement du réel guerrier se fait aussi par de simples qualificatifs qui valorisent la qualité spectaculaire et épique des opérations telle que l’avancée alliée sur la rive droite du Rhin « Le 28 mars, la question fut réglée ; Spire et ses abords étaient incorporés au secteur de la Ière armée. Ainsi, la base de départ était acquise dans toute son étendue. Il ne restait à faire, en somme, que l’essentiel, c’est-à-dire à passer le Rhin. J’étais impatient que ce fût accompli. Car Anglais et Américains s’élançaient déjà sur la rive droite. C’était une opération grandiose. » P187.

Ce registre se retrouve également dans l’évocation des deux grands alliés que sont la Russie et l’Amérique. En tant que témoin, de Gaulle s’attache à communiquer la réalité hors du commun qu’il observe dans chacune de ces puissances. Il met en lumière la force héroïque des russes à Stalingrad « Nous trouvâmes la cité complètement démolie. Dans les ruines travaillait, cependant, une population nombreuse, les autorités appliquant, d’une manière spectaculaire, le mot d’ordre de la reconstruction. » p76.

Les fins de chapitres comme celle de l’Ordre sont également un moment épique « L’après-midi, sur le perron de l’Hôtel de Ville, André Le Troquer reçoit de mes mains la croix de la Libération décernée à la ville de Paris. Auparavant, j’ai répondu à l’éloquente allocution du président du Conseil municipal. C’est pour parler de nos devoirs. « La France, dis-je, découvre avec lucidité quel effort il faut fournir pour réparer ce que cette guerre, commencée voici plus de trente ans, a détruit de sa substance… Nous ne nous rétablirons que par un travail acharné, dans une étroite discipline nationale… » p 157-158.


  1. Le registre pathétique


Le registre pathétique, également omniprésent dans l’œuvre, accentue les émotions ressenties ou que l’auteur cherche à faire ressentir à son lecteur.

Ce registre est d’abord la marque d’un engagement expressif de la part de Gaulle « Grand évènement national, tout chargé d’émotions, de joies mais aussi de larmes » p302.

Non seulement il marque un engagement personnel mais également un engagement vis-à-vis de cette France de lendemain de guerre, qui est détruite et doit se relever. Il met donc en lumière un état désastreux du territoire français « Mais combien paraissait cruelle la réalité française ! Ce que j’avais constaté, sous les discours, les hourras, les drapeaux, me laissait l’impression de dégâts matériels immenses et d’un éclatement profond de la structure politique, administrative, sociale, morale du pays. » p30.

Enfin ce registre permet de faire un arrêt sur image, sur ces terribles images d’un lendemain de guerre profondément difficile « Le 20 avril, les chars français pénétrèrent dans la capitale de Wurtemberg, grande ville où 600000 habitants les attendent en silence, au milieu des ruines. »p203.

Enfin, comme pour le registre épique, ce registre culmine dans les débuts ou fin de chapitres comme l’Ordre « Au cœur de la multitude, je me sens pénétré de sa joie et de ses soucis. Combien suis-je près surtout de ceux qui, fêtant le salut de la patrie mais constatant le réveil de ses démons intérieurs, ressentent à son sujet l’inquiétude lucide de l’amour ! » p158.


  1. Le registre lyrique


La prédominance d’images inspirées par la nature, la fréquence des tours exclamatifs et tout un lexique des émotions et des sentiments rendent très sensible à la présence du registre lyrique dans le texte du Salut.

Ce registre sert, en premier lieu, à l’exalter l’effort à faire pour redresser le pays. Les images décrivant ce redressement s’apparente à un lyrisme conventionnel et très accessible. Tout un jeu d’interrogations contribue également à donner au lyrisme la vivacité d’un débat intérieur qui, par l’effet d’attente, met en valeur la réponse apportée « L’avenir ? Il va se préparer à travers les épreuves qui nous séparent de la victoire et, plus tard, du renouveau » P54 : on suit ainsi le chemin d’une conscience qui fait des choix difficiles mais exemplaires. Le grand final de la dernière page pose la France «  Vieille Terre, rongée par les âges, rabotée de pluies et de tempêtes, épuisée de végétation, mais prête, indéfiniment, à produire ce qu’il faut pour que se succèdent les vivants ! Vieille France, accablée d’Histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant sans relâche de la grandeur au déclin, mais redressée de siècle en siècle, par le génie du renouveau ! » et le général « Vieil Homme, recru d’épreuves, détaché des entreprises, sentant venir le froid éternel, mais jamais las de guetter dans l’ombre la lueur de l’espérance ! » dans une symétrie lyrique, en deux ensembles exclamatifs sur le thème du phœnix renaissant de ses cendres.

Pour certains moments du récit, la confidence d’émotions et de sentiments très personnels apporte une tonalité de lyrisme plus simple, moins travaillé. Le Général parle de son cœur qui se serre dans les villes massacrées telles qu’Orléans (p25).

Ce que le Général de Gaulle retranscrit de ses discours publics montre que ce registre lyrique très varié caractérise aussi son éloquence publique « Pourtant, nous suivons notre route. Nous remettons à plus tard le compte de nos griefs, de nos déboires et de nos chagrins. Nous comprenons qu’il s’agit de vivre, c’est-à-dire d’avancer » p304.

III- Un mémorialiste qui voyage à travers les genres littéraires


  1. Des Mémoires documentaires


Le Salut rapporte le récit d’une action historique dont la force documentaire est conditionnée par la fiabilité et les compétences du narrateur et par la portée de son témoignage. Sa crédibilité, dans le récit des opérations militaires, des négociations diplomatiques et des décisions et actes de politique intérieure, est garantie par le pacte de lecture qu’instaure à lui seul le titre : un nom d’auteur prestigieux et un sujet grave.


  1. Des Mémoires porteuses de confidences


L’importance des faits historiques rapportés ne diminue en rien celle de la personne du mémorialiste. Et c’est par là que le Salut doit être rapproché des genres autobiographiques. Certes, la part de stricte autobiographie est limitée à un passage de la page 156 et aux trois dernières pages où le lecteur accède au présent de l’écriture « au moment d’achever ce livre, je sens, autant que jamais, d’innombrables sollicitudes se tourner vers une simple maison » p343.

La focalisation interne permet d’être à l’écoute d’une sensibilité et d’une intelligence : c’est un point de vue de proximité. Le « je » se découvre dans ses exclamations ou encore dans la notation de ses émotions « la révélation des effroyables engins m’émeut jusqu’au fond de l’âme » p271. Ceci laisse paraître la part de passion et la part de raison qui inspirent son action publique : un fort mysticisme patriotique et un pragmatisme d’ordre et de progrès.

La focalisation zéro restitue l’idéalisation ou le rejet qui se fait autour de la personne du Général : c’est un point de vue de distance respectueuse ou d’évincement. « Je », devient une troisième personne nommée « de Gaulle », devant la foule, mais également devant les impatiences des partis politiques.


  1. Des Mémoires d’épopée


On trouve dans le Salut le récit du « grand final » de la Seconde Guerre Mondiale. La folie du Führer et toute sa communication publique met encore plus en valeur la grande victoire des alliés sur le Reich. Cette grande bataille garde jusqu’au bout da dimension d’épopée tragique où le bien ne vainc jamais pleinement le bien « …d’un bout du monde à l’autre, les coups de canon de l’armistice sont accueillis, certes, avec un soulagement immense, puisque la mort et la misère s’éloignent, mais ils le sont sans transports, car la lutte fut salie de crimes qui font honte au genre humain. » p 214.

Le héros central, Charles de Gaulle, est le bras armé de la France ; Tel un héros d’épopée, il affronte des obstacles démesurés. Sa force intérieure est la conscience qu’il a d’être l’héritier d’une tradition. Il a d’autre part le pouvoir de rassembler les résistants et les divers corps armés.

Cette belle union tient à un idéal collectif fait de valeurs qui honorent la dignité nationale et la dignité humaine.


  • Conclusion


Le Salut laisse apparaître un goût très marqué de la réflexion morale. On observe l’importance des approches morales pour les questions qui ont trait au traitement des vaincus, qu’il s’agisse de l’ennemi allemand ou du collaborateur français. On peut même parler d’esprit de concorde à l’égard de l’Allemagne « au milieu des ruines, des deuils, des humiliations, qui submergeaient l’Allemagne à son tour, je sentais s’atténuer dans mon esprit la méfiance et la rigueur. Même, je croyais apercevoir des possibilités d’entente que le passé n’avait jamais offertes. » p247. A l’égard des français qui ont soutenus les valeurs du nazisme, c’est la justice qui prévaut « l’œuvre de la Justice fut accomplie aussi impartialement qu’il était humainement possible » p312.

Cette œuvre s’inscrit dans une tradition classique mais qui est cependant tournée vers la politique « S’il n’est de style, suivant Buffon, que par l’ordre et le mouvement, c’est aussi vrai de la politique » p113. De Gaulle lie astucieusement discours politique et Mémoires.

On pourrait se demander si c’est une œuvre qui anticipe l’avenir à posteriori ou si de Gaulle y pensait déjà au sortir de la guerre.

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