Ecrivain français d’origine maghrébine dans la décennie 2000 : une littérature du décentrement





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Ecrivain français d’origine maghrébine dans la décennie 2000 : une littérature du décentrement

Par Karim Amellal, auteur, enseignant à Sciences Po, fondateur du média algérien www.chouf-chouf.com et de la plateforme encyclopédique vidéo www.sam-network.org

Dans les années 2000, une pléiade de jeunes auteurs d’origine maghrébine et africaine fait irruption sur la scène littéraire française. Certes, ce n’était pas la première fois que des auteurs « issus de l’immigration », selon la formule consacrée en France1, « entraient en littérature », mais ce qui a retenu l’attention, ce fut surtout l’ « effet groupe », d’une part, et d’autre part la convergence inéditede styles et de thèmesqui les caractérisaient. Rapidement qualifiés d’écrivains « de banlieue »tant celle-ci occupait une large place dans leurs écrits, certains ont tenté d’en jouer, voire de s’en réclamer, tandis que d’autres, par peur d’y être enfermés, ont préféré s’en démarquer.

Cet article, qui n’est au fond que le témoignage et le point de vue d’un acteur de cette période2, et non d’un spécialiste, sur un phénomène qu’il a directement vécu, se propose de comprendre pourquoi et dans quelles conditions un groupe d’auteurs partageant les mêmes référents culturels et déployant leurs textes, avec bien des nuances cependant, dans un univers similaire, celui de la banlieue, sont apparus à peu près au même moment dans l’espace littéraire et comment, en raison de leur décentrement, ils ont été perçus, qualifiés et, en fait, jugés eu égard à leur situation sur le territoire de la littérature française. En outre, il n’est pas inintéressant d’essayer de voir comment cette génération d’écrivains issus de l’immigration, à laquelle j’appartiens, a fait usage, si l’on peut dire, de son identité sur le plan littéraire et comment celle-ci apparaît – ou non – dans leurs écrits. Je me concentrerai ici plus précisément sur les écrivains d’origine algérienne, comme moi, afin d’appréhender, à travers leurs, textes, la relation qu’ils entretiennent avec leur pays d’origine et comment celui-ci, par rapport à leurs ainés, évolue à mesure que la propre situation des auteurs dans le contexte social français se modifie.

Le surgissement d’une génération

Ils s’appellent Faiza Guène, Rachid Djaidani, Mouss Benia, Ahmed Djouder, Kaoutar Harchi, Nora Hamdi, Nor Eddine Boudjedia, Mohamed Razane, Mabrouck Rachedi, Rachid Santaki, Houda Rouane, parmi bien d’autres, ont tous publié leurs premiers romans dans ou autour des années 2000.

Certes, d’autres écrivains d’origine maghrébine avaient déjà émaillé les décennies précédentes, à l’instar d’Azouz Begag ou de Mehdi Charef dans les années 80. Mais ce qui a retenu l’attention, au tournant des années 2000, c’est le nombre de jeunes auteurs qui ont, en même temps, fait leur entrée sur la scène littéraire. D’autre part, âgés d’une trentaine d’années en moyenne, ils appartenaient à une même génération. Avec Boumkoeur, paru en 1999, Rachid Djaïdani lança le coup d’envoi. Boumkoeur, qui raconte les déambulations de Yaz, le narrateur, dans une banlieue semblable à une prison, connut en effet un important succès populaire et, dans son sillage, d’autres auteurs apparurent, issus de la même génération et en provenance des mêmes univers – la « banlieue », l’immigration - que Djaïdani. Un autre auteur va illustrer durablement cette floraison romanesque autant que générationnelle : Faïza Guène.

Ce surgissement collectif d’une nouvelle génération d’auteurs est d’abord lié, sur un plan sociologique, à l’évolution du processus d’intégration et à l’enracinement progressif des enfants d’immigrés dans la société française. En dépit des difficultés rencontrées, par exemple à travers des phénomènes persistants de discrimination ou de ségrégation urbaine, la génération « issue de l’immigration », c’est-à-dire les enfants nés de parents immigrés, voire de grands-parents immigrés, réussit globalement mieux que la précédente. Ainsi que l’ont notamment montré Claudine Attias-Donfut et François-Charles Wolff3, l’intégration des enfants de l’immigration maghrébine dans la société française, en particulier grâce à l’école, fonctionne plutôt bien malgré une idée reçue persistante. Bien qu’encore étroites, les voies d’accès à l’enseignement supérieur ont permis à nombre de « Français issus de l’immigration », selon la dénomination désormais usuelle, de s’insérer mieux que leurs parents dans une France qui n’en reste pas moins, à bien des égards, rétive à la diversité. Dans le monde de la culture, mais aussi, dans une moindre mesure, de la politique et de l’économie, des Français d’origine maghrébine et africaine sont devenus plus visibles. Ce phénomène d’intégration croissante a conduit de nombreux jeunes descendants d’immigrés à interroger leurs origines, leur(s) identité(s), leur(s) mémoire(s), à déconstruire puis reconstruire leur « vécu » à travers des parcours de recherche à l’université, mais également à travers l’écriture. Celle-ci, qu’elle se déploie dans les espaces littéraire, musical ou cinématographique, est ainsi apparue, davantage que pour les générations précédentes, comme un moyen d’expression, d’émancipation, de contestation mais aussi comme un marqueur de réussite.

Ces trajectoires d’écrivains s’inscrivent en outre dans un contexte plus général où, au tournant des années 2000, la France s’ouvre enfin à la « diversité », où la parole se libère. Des tabous se lèvent, comme celui de la discrimination, enfin prise en compte par les pouvoirs publics à partir de 2000, sous la pression de l’Union européenne, et dont la lutte contre ce fléau sera consacrée par une loi importante en 2001. Le « problème » des banlieues, ancien, réapparait, non sous l’angle exclusif de l’immigration mais de façon plus globale dans la mesure où l’écrasante majorité des jeunes qui y vivent sont désormais Français, même si leur défiance à l’égard de la République ne cesse de croître, pour des raisons avant tout sociales. Le récit national est lui aussi, à travers l’enjeu de la mémoire, questionné, débattu, violenté. La loi dite « Taubira », adoptée en 2001, dispose que les traites et l’esclavage constituent un crime contre l’humanité et, ainsi, reconnaît son caractère structurant, et dévastateur, dans l’histoire nationale. Grâce aux travaux de Benjamin Stora et de nombreux autres historiens, les séquelles que la guerre d’Algérie a laissées sur l’imaginaire collectif et les représentations qui en ont résulté, par rapport surtout à l’immigration algérienne en France, ont été rendues plus visibles et mieux admises.

Ce nouveau contexte a suscité, au sein de ce que l’on nomme la « deuxième génération », un désir de réappropriation de cette histoire mais il a également créé des conditions favorables pour que la parole se libère. Par le cinéma et la musique, le rap en particulier, mais aussi la littérature, certains ont voulu « dire » la souffrance ressentie, la mettre en récit, raconter le « ghetto », son caractère enfermant autant qu’infamant, ou encore décrire la métamorphose d’un racisme devenu « différentialiste », l’omniprésence de la violence, etc.Certes, ces thématiques n’étaient pas nouvelles et d’autres auteurs, tel Azouz Begag ou Akli Tadjer, les avaient déjà évoquées à leur manière, mais dans le contexte bien différent des années 80. Entre-temps, la réalité avait considérablement muté. Les bidonvilles, ceux de Nanterre ou du « Chaâba », avaient cédé la place aux ghettos urbains, appelés des « quartiers sensibles », repliés sur eux-mêmes, hyper-bétonnés, fonctionnant comme des pénitenciers. Faisant exploser les frontières, la mondialisation avait réarticulé les questionnements identitaires, le rapport à l’espace, à la France, au monde. La troisième génération « issue de l’immigration », surtout, n’entretenait plus qu’un rapport distant, complexe, avec le pays des parents ou des grands-parents qui, dans leur champ de vision, avait tendance à s’étioler. Le lien charnel, physique, culturel qui unissait les générations précédentes à l’Afrique du nord ou à l’Afrique subsaharienne, s’était dilué dans une mythologie paradoxale. Perçu de loin comme un idéal, il était vécu de près comme un calvaire. C’est cette réalité-là, bien différente de celle de la génération précédente, celle des années 80, que les auteurs émergeant dans la France des années 2000 ont voulu exprimer, voire même hurler tant elle était, pour beaucoup, synonyme d’une violence qui avait trop longtemps été tue.

Ces voix qui s’élèvent vont trouver dans le monde de l’édition des relais plus efficaces, plus volontaires qu’auparavant, ou bien moins réfractaires vis-à-vis d’une contre-culture qui, à travers le cinéma ou le rap, rencontre une audience importante. Les « grands » éditeurs parisiens ne sont pas en reste qui, aux côtés de nouvelles maisons comme Sarbacane par exemple4, promeuvent de jeunes auteurs dans le sillage de Rachid Djaidani dont le premier roman, Boomkoeur, publié aux éditions du Seuil en 1999, a rencontré un important succès commercial avec près de 100 000 exemplaires vendus. Avec Boomkoeur, les éditeurs prennent conscience du fait que le thème de la banlieue peut être rentable et atteindre un vaste lectorat. Faiza Guène, qui publie en 2004 son premier roman intitulé Kiffe Kiffe demain, vient confirmer ce qui apparaît de plus en plus comme une tendance. Le succès colossal de son roman, vendu à 400 000 exemplaires et traduits en 26 langues, vient en quelque sorte ouvrir une brèche dans laquelle d’autres éditeurs comme Stock, Lattès ou Gallimard vont s’infiltrer, provoquant ainsi une floraison de romans et de récits caractérisés par une convergence thématique, mais aussi stylistique, qui donnent l’impression d’assister à la naissance d’un courant, voire d’un mouvement, dont les qualificatifs deviendront peu à peu de véritables pièges dans lesquels s’enfermeront certains auteurs et dont d’autres tenteront de s’échapper.

Mais si plusieurs éditeurs importants s’intéressent à ce phénomène, c’est aussi parce que le cinéma et la musique, dans les années 80 et surtout 90 ont popularisé les thèmes de l’immigration et de la banlieue. Après Hexagone de Malik Chibane, sorti en 1993, ou Le thé au harem d’Archimède, inspiré du roman de Mehdi Charef, sorti en 1984, le tournant, sans doute, a-t-il été pris avec la sortie du film La Haine, de Mathieu Kassowitz, en 1995 qui a rencontré un large écho dans la société française et, à travers son hyperréalisme, a montré dans toute son ampleur le « problème » des banlieue d’une façon, du reste, détachée de l’immigration. Dans La Haine, ce n’était pas la mécanique de l’immigration, le décalage créé par l’étrangeté ou la situation délicate du « beur » entre deux rives qui étaient mis en images, mais avant tout la réalité sociale de la « cité », la violence du ghetto. La figure du « jeune de banlieue » surgit alors à l’écran en tant que produit de la « désaffiliation »5 et de l’exclusion sociale.

Le rap, matrice textuelle de beaucoup d’auteurs issus de l’immigration, mais aussi des « quartiers », dans les années 2000, a joué un rôle considérable à partir des années 90, à la fois en diffusant au sein d’une vaste frange de la jeunesse des thématiques et des questionnements spécifiques mais aussi en propageant des schémas discursifs, une méthode rythmique, de nouveaux usages verbaux. Les textes du groupe I AM comme ceux, plus durs, de NTM ont ainsi, en parallèle du cinéma, contribué à rendre visibles des sujets, dans tous les sens du terme, qui étaient jusque-là invisibles.

Enfin, les « émeutes » urbaines de 2005 ont fourni une considérable caisse de résonnance à ces problématiques. En provoquant un véritable traumatisme dans l’opinion publique, elles ont agi comme un électrochoc et forcé les responsables politiques, les médias et avec eux les éditeurs, jusque-là réticents, à davantage s’intéresser à la situation des habitants des quartiers défavorisés des banlieues françaises.

Le piège de la taxinomie

Tenter d’identifier des convergences entre tous les auteurs d’origine maghrébine qui ont publié leurs roman dans les années 2000 conduit inévitablement à faire œuvre de taxinomiste. Esquisser les contours de leurs œuvres, identifier des dénominateurs communs ou des points de contact, essayer de voir où ces textes se situent les uns par rapport aux autres revient en effet à les qualifier, les caractériser, les compartimenter. Or c’est là l’un des pièges auxquels nous sommes confrontés : en qualifiant, on enferme. En délimitant, même sur la pointe des pieds, le périmètre littéraire de leurs œuvres, circonscrites aux territoires marginaux, ceux de la cité et du ghetto, et à une condition sociale, celle des « classes populaires », il est facile de les réduire à ces seuls espaces, de les y cantonner et donc de les exclure des autres. En d’autres termes, dire que ces auteurs parlent des banlieues parce qu’ils y vivent ou y ont grandi, c’est le plus court chemin vers un réductionnisme terrible (et peut-être une certaine mauvaise foi de la part de ceux qui ont la fonction, et donc le pouvoir, de classer, de catégoriser) qui conduit à en faire des « auteurs de banlieue », voire, pire, des représentants, ou des témoins, de la banlieue. Non plus des écrivains donc, mais des porte-parole.

C’est là, me semble-t-il, le cœur du propos : définir « cette » littérature, n’est-ce pas la distinguer de « la » littérature en général et, ainsi, produire le séparatisme littéraire que nous voulons dénoncer ?En attribuant une identité particulière, à travers leurs textes, n’assigne-t-on pas leurs auteurs dans une sous-catégorie, un territoire littéraire spécifique dont, précisément, ils veulent s’échapper ?

Lorsque, dans le sillage des émeutes de 2005, plusieurs médias français relatèrent l’émergence dans le paysage littéraire de ces auteurs, on assista à une kyrielle de dénominations visant à les définir en termes médiatiques. Nombre de ces dénominations ne furent pas exemptes d’une forte dimension péjorative. Si on parla ainsi du renouveau de la « littérature beure » ou de la naissance d’une « littérature urbaine », d’autres en revanche s’empressèrent d’y voir la naissance d’une littérature « du béton » voire « du bitume » ou même « hip-hop ». Le produit d’une « sous-culture », donc. Faiza Guène, dès le succès considérable de son premier roman, Kiffe Kiffe demain, fut surnommée la « Françoise Sagan des cités ». Cette tendance à la catégorisation prit parfois un tour plus dramatique lorsque certains textes, pourtant littéraires, furent en quelque sorte « déclassés », sortis du genre littéraire pour être rangés ailleurs, dans des genres moins nobles, celui du témoignage par exemple. Le cas de Désintégration d’Ahmed Djouder est à cet égard révélateur. Indiscutablement récit littéraire (Désintégration sortit d’ailleurs dans la collection bleue de Stock, réservée aux romans), le livre fut immédiatement classé parmi les « documents » ou les « témoignages » dans les rayons des grandes librairies, Fnac en tête. Le petit Malik de Mabrouck Rachedi, paru en 2008, fut lui comparé par certains critiques et journalistes à un « Petit Nicolas du 93 ». Pour autant, avec un tel titre dont l’allusion détournée au Petit Nicolas de Goscinny et Sempé est évidente, pouvait-il en être autrement ?

Ce que Christiane Chaulet-Achour6 a appelé « l’obsession de la taxinomie » n’est pourtant pas un phénomène nouveau dans le vaste espace de la littérature française. Dans les années 80, d’autres auteurs eux aussi issus de l’immigration comme Azouz Begag, Farida Beghloul, Akli Tadjer ou Mehdi Chareféprouvèrent eux aussi cette déplaisante expérience que d’être désignés comme les fers de lance d’une « littérature beur ». En outre, ce besoin de classer, de catégoriser, d’assigner à des espaces délimités est une vieille manie française dont les courants du 19ème siècle offre peut-être l’une des expressions les plus abouties ! L’assignation de tel ou tel romancier au courant réaliste ou naturaliste à cette époque fut l’un des jeux favoris des critiques littéraires les plus en vue, Sainte-Beuve par exemple, un jeu que certains auteurs méprisaient profondément, à l’instar d’un Flaubert ou d’un Tourgueniev7, tandis que d’autres, conscients de son enjeu à la fois littéraire et politique, prenaient l’affaire très au sérieux, Emile Zola par exemple qui veut « faire école » et promouvoir son « naturalisme ».

Pourquoi, alors, ne pas voir dans la floraison d’épithètes visant à qualifier la littérature produite par les auteurs « issus de l’immigration » des années 2000 la continuation d’une longue tradition ? Un élément de réponse est que cette frénésie du classement n’est pas détachable du contexte dans lequel elle prend forme. Or la taxinomie créée durant cette période marquée par les émeutes de 2005 et l’irruption des banlieues sur la scène médiatique avait de quoi interpeller. Il était en effet difficile de ne pas voir dans cette manière de mettre à distance un certain type de production littéraire à travers les marqueurs propres de ceux qui en étaient les auteurs une forme, consciente ou non, de dévalorisation par les élites (ici les médias) d’objets marginaux, pas tout à fait littéraires, décentrés donc plus vraiment centraux dans l’espace noble de la littérature.

Deux mécanismes étaient – et dans une certaine mesure sont encore – à l’œuvre : la revendication du décentrement par certains auteurs (ceux du Collectif « Qui fait la France ? » par exemple) et en même temps, corrélativement, la mise à l’écart de cette littérature. Véritable prophétie auto-réalisatrice, la narration d’un univers décentré, d’une cosmologie des marges, a réalisé son propre mouvement de décentrement, ou plutôt d’excentrement.

Les explications de ce phénomène sont nombreuses et anciennes. Dans une France où depuis le début des années 80 l’immigration et la banlieue ont été construits comme des « problèmes » d’une part, et d’autre part où il y a toujours eu une culture d’élite reflétant les normes et les valeurs d’une culture dominante – les classes privilégiées des centres urbains par opposition aux classes laborieuses et menaçantes des faubourgs -, il n’est pas surprenant que l’immixtion en littérature, domaine noble de l’écrit et terrain privilégié des élites françaises, apparût comme un surgissement déplacé (au sens propre du terme !), voire pour certains comme une prise de pouvoir intolérable… Ce que l’on pourrait qualifier d’« enfermement du dehors », dont bien d’autres auteurs « populaires » souffrirent dans l’histoire de la littérature française, a conduit à une impasse. Ou à un piège.

Car pour beaucoup de ces auteurs, écrire sur les peines du ghetto et inscrire leur fiction entre les murs de la cité n’était pas une fin en soi, mais précisément le moyen de s’en échapper, peut-être aussi, comme disent les psychanalystes, de les sublimer par la littérature. Certains textes pourraient d’ailleurs être interprétés à l’aune de ce désir de fuite : Plaqué or, de Nora Hamdi, ou Little Big Bougnoule, de Nor Eddine Boudjedia. Quant à Faïza Guène qui, au fil de ses romans, construit une œuvre littéraire, son dernier roman, Un homme ça ne pleure pas, se passe à Nice.

La question de la taxinomie en littérature es-elle cependant évitable ? Il revient à la critique de critiquer, c’est-à-dire aussi de classer, de ranger, d’ordonner, bref, d’inventer des typologies et dresser des hiérarchies. Le flot de la littérature est jonché de courants et de « vagues », que ces dernières fussent des points d’écume crénelant la surface ou de puissantes lames bousculant ses profondeurs. Des auteurs de la Pléiade au 16ème siècle à ceux qui défendent les vertus l’autofiction aujourd’hui en passant par les Romantiques du 19ème et les existentialistes du 20ème, les mouvements et les genres parsèment et structurent les formes littéraires, non sans déchaîner souvent d’intenses controverses. L’une des fonctions – conscientes ou non, assumée ou non - de la critique, à travers l’université ou les médias, est de donner corps à ces tendances, de les accréditer, de les chambouler, de les faire émerger ou au contraire de les enterrer, et parfois des auteurs avec ! De leur côté, les auteurs, qui délivrent un texte au public, acceptent plus ou moins bien volontiers ce jeu. Certains, depuis leur promontoire, le méprisent, d’autres s’en écartent prudemment, les autres, pour tenter d’en infléchir le cours, s’en emparent et entrent dans la mêlée. L’assignation à des « courants », plus classiquement des genres, voire à des « mouvements », est un processus consubstantiel au jeu littéraire dans son articulation entre l’auteur, le lecteur et ses intermédiaires inévitables : l’éditeur, le critique littéraire.

Le problème n’est donc pas tant la taxinomie elle-même que ce qu’elle révèle d’une époque. Elle est en cela un symptôme social. L’assignation des auteurs issus de l’immigration à un courant auquel certains s’identifient (ceux du collectif « Qui fait la France ? », Mabrouck Rachedi à travers sa « NRF », « Nouvelle Racaille Française ») tandis que d’autres veulent s’en démarquer8, traduit la manière dont la figure de l’immigré et de ses descendants est aujourd’hui perçue dans la société française aujourd’hui. Elle révèle à la fois, sur le plan social, un processus d’intégration des enfants de l’immigration qui, désormais, « entrent en littérature9 », et d’autre part les processus de mise à l’écart, de distanciation, voire d’ostracisme qui continuent d’exister du côté des élites à l’égard d’une partie de la population dont les formes littéraires sont perçues comme procédant d’une « sous-culture » par rapport à la culture dominante.

Certains auteurs détournent à leur profit cette perception. Auteur de romans policiers très ancrés dans l’univers et les codes de la banlieue dont les histoires de voyous assaisonnées d’un style cru et enlevé séduit de plus en plus de lecteurs, Rachid Santaki (La petite ange dans la prairie (2008), Les anges s’habillent en caillera (2011), Flic ou caillera (2013)a construit son succès sur l’image du mauvais garçon des cités. Surfant sur le succès des séries TV comme Braquo ou Engrenages, il se nourrit de la mythologie construite autour des quartiers populaires. Totalement décomplexé, il n’a pas hésité à se lancer dans une vaste campagne d’affichage en banlieue parisienne pour promouvoir son roman Flic ou caillera ! Professionnel du marketing, il laboure sur les réseaux sociaux « ses » territoires de prédilection à la rencontre de son public en dehors des canaux médiatiques traditionnels.
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