Identitate şi memorie culturală în Europa secolelor XX – XXI





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La poésie et « l’enfer décoloré »
Conf. univ. dr. Emanuela Ilie

Universitatea « Al. I. Cuza », Iaşi
 Résumé: La poésie carcérale, que certains commentateurs considèrent unique au monde, représente une section à part de la littérature roumaine miraculeusement récupérée après la chute du régime communiste. L’étude présente ce genre représentatif de la création littéraire qui a vu le jour dans l’espace carcéral roumain – tenant compte du contexte exceptionnel de son apparition, de l’ambiance, de la thématique et la stylistique des poèmes. Le noyau de notre texte est représenté par l’analyse des multiples hypostases de la crise identitaire vécue par les condamnés (psychologique, biologique, religieuse, ontologique), mais aussi des moyens particuliers grâce auxquels ils ont pu dépasser la souffrance terrible.

 

Mots-clés : mémoire, poésie, espace carcéral, crise identitaire, spiritualité 
Une constante de la littérature roumaine publiée après 1989 s’explique, sans aucun doute, par la lutte avec « la disgrâce de la mémoire » (Thom, 2005 : 226). Elle regarde l’obsession des auteurs, quelquefois aussi des éditeurs, de récupérer, par le document révélateur, la mémoire du passé qu’on nomme souvent « le passé de la douleur ». Quelle que soit la formule d’écriture pour laquelle il opte – les genres du biographique, le roman-parabole, le roman-dystopie etc. – l’écrivain qui avait vécu ce passé traumatique a ressenti une nécessité intense de révéler la charge de souffrance supportée pendant une entière dictature. On se rappelle, de ce point de vue, l’abondance extrême des confessions, soient-elles directes (journaux intimes, interviews ou mémoires), soient-elles indirectes, camouflées sous la forme fictionnelle (romans ou prose courte), enregistrées pendant la première décennie d’après la chute du régime communiste on a une. La plupart sont écrites en Roumain; seulement quelques-unes sont rédigées ou traduites en langues étrangères, et l’intérêt pour ce genre d’écriture l’a transformé dans le premier à circuler au-delà des frontières de notre pays. Publiées après la chute du régime affreux, pendant la période quand la nation roumaine sentait le besoin de se légitimer comme nation libre, ces confessions ont servi comme moyen de se comprendre, de s’assumer et ainsi de se dépasser le vieux destin, celui de nation incarcérée. Leurs auteurs ont rapidement compris que seulement la conscience des entailles de chacun de ses individus et, par extension, de toute la collectivité, pouvait l’aider à cicatriser, un jour, les blessures de son passé.

Sans exception, ces textes ont une énorme valeur documentaire et surtout un fort chargement émotionnel, puis qu’ils témoignent d’une acute crise identitaire : psychologique, biologique, religieuse, ontologique. Une des plus profondes crises de sorte – celle vécue par les condamnés emprisonnés dans les pires prisons roumains – a pu être admise et analysée grâce a l’abondance des textes dits carcéraux, une section à part de la (para)littérature publiée après 1990. Ce genre fécond a prouvé dès le début le fait que, à côté de l’écriture militante, raccordée visiblement aux réalités sociopolitiques turbulentes, le discours oral de la souffrance, conservé dans la mémoire ou grâce aux milieux possibles dans les pires conditions (des rayures sur les murs, coquilles d’œuf, restes de savon ou divers matériaux), a pu devenir un débouché des tensions et des élancements d’une entière nation …

La catégorie particulière de ce genre est la poésie carcérale. Il s’agit d’une autre sorte de textes de la souffrance, composés pendant l’incarcération de leurs auteurs dans les prisons communistes, appris par cœur, transmis par l’alphabet morse et gardés dans la mémoire des survivants. Naturellement, jusqu'à la publication, possible toujours à partir de 1990, en quelques anthologies mémorables: Poezii în cătuşe. Antologie, prefaţă şi note de prof.univ. dr. Aurelian I. Popescu. Postfaţă de Nicolae Panea, Editura Omniscop, Craiova, 1995; Antologia poeziei carcerale, selecţie şi prezentare de Ioana Cistelecan, Editura Eikon, Cluj-Napoca, 2006; Poeţi după gratii, Editura Mănăstirea Petru Vodă, 2010; Unde sunt cei care nu mai sunt?/ Où sont-ils ceux qui n’existent plus?, Prefaţă, note, selecţie poeme, traducere de Paula Romanescu, Cuvȃnt înainte Dan Puric/ Préface, notes, sélection des poèmes, traduction par Paula Romanescu, Avant propos par Dan Puric. Ces volumes ont redécouvert aux lecteurs un type de poèmes à une impressionnante charge émotionnelle et documentaire, qui imposent une lecture intensément participative, grâce au contexte particulier de la rédaction et aux mises (plutôt est-éthiques). L’intention des éditeurs est, bien sur, commune : celle de venger la Mémoire par la récupération d’une expérience terrible. Les anthologies nous la reproduisent, donc, en variante concentrée, respectivement développée : l’anthologie proposée par Ioana Cistelecan comprime, par exemple, en moins de 200 pages, la plus représentative création lyrique composée dans les prisons communistes par 12 écrivains, soient-ils de vocation ou de conjoncture : Radu Gyr, Nichifor Crainic, Ion Caraion, Andrei Ciurunga, Ioan Andrei, Aurel Baghiu, Sergiu Grossu, Dumitru Oniga, Virgil Maxim, Constantin Aurel Drăgodan, Ioan Victor Pica, Dimitrie Paciag, Sergiu Mandinescu. L’anthologie bilingue proposée par Paula Romanescu dépasse 500 pages et contient les vers composés par 89 auteurs, de Haig Acterian et Petre Grigore Anastasis (Puiu Năstase) à Ionel Zeană et Grigore Zamfiroiu. Des auteurs considérablement différents : quelques uns sont des poètes consacrés, les autres sont des versificateurs occasionnels (ce que explique la valeur esthétique différente des textes) ; quelques uns ont été emprisonnes pendant 25 ans, d’autres pour quelques moins (ce qui explique surtout la différence d’intensité du discours changé souvent en réquisitoire) ; quelques auteurs sont morts en prison, à la suite des tortures physiques et morales, certains d’autres ont survit miraculeusement ; enfin, la plupart considèrent la prison un enfer (Gh. Gorunescu-Penciu nomme Jilava « cité de deuil à mon cœur » et « le rêve démoniaque », Mihai Dragodan voit toute la Roumanie comme un enfer carcéral : « Le pays des bois de sapins,/ Le doux Paradis des fleurs,/ Se transformera en Enfer -/ Le noir Enfer des prisons »), les autres comme un « enfer décoloré » (Nicolae Steinhardt), un purgatoire nécessaire aux grandes révélations ou même comme un paradis etc. etc. En dépit de ces différences, il est évident que les poèmes ont des traits thématiques et stylistiques communs, que nous montrerons plus tard.

Cette étude a, évidemment, une nette tente interdisciplinaire, imposée par le caractère à part du genre analysé. Plus concrètement, par la situation des textes dans une zone d’interférence, entre littérature, théologie, histoire, anthropologie etc. Vu le fait qu’on s’est intéressée surtout de l’importance des thèmes identitaires dans la poésie carcérale, notre point de départ sera quand même le concept sociologique d’identité. Or, du point de vue des sociologues, l’identité de l’être signifie son enregistrement dans un ensemble, de référents identitaires, qui forment l’identité matérielle (les caractéristiques physiques, morphologiques les possessions etc.), l’identité propre (les origines et le passé, la situation actuelle – le nom, les responsabilités, le système de valeurs et les conduites spécifiques, les compétences et les résultats déjà obtenus etc.), l’identité sociale (les images de l’identité données par les autres, l’appartenance aux groupes socioprofessionnels, religieux etc., les symboles et les signes extérieurs etc.) [Muchielli, 1986]. Certains théoriciens et historiens de la littérature, intéressés de la fable identitaire, ont opéré une modification minore en utilisant cette division. Manfred Pütz, l’auteur d’une remarquable synthèse sur le roman américain des années ’60, s’imagine par exemple l’identité comme une triade composée par : l’identité matérielle (physique, corporelle), l’identité sociale (cf. la position, le statut, le rôle) et l’identité spirituelle (cf. l’unicité morale, émotionnelle ou intellectuelle) [Putz, 1995 : 32]. Ci-après, on va utiliser cette dernière taxonomie.
Dans le début de l’excellent livre dédié aux crises identitaires de la modernité viennoise, Jacques Le Rider parle de l’exacerbation des sentiments de solitude, de fragilité du moi subjectif, d’instabilité des identifications intérieures et des identités de surface, exacerbation commune aux auteurs des journaux intimes viennois, écrits environ 1900. Le résultat est un procès de « radicalisation de l’individualisme », vu dans les figures du mystique (chez Hofmannstahl), du génie (chez Otto Weininger) et de Narcisse (chez Lou Andreas-Salomé), trois types d’affirmation de l’auto-suffisance de l’individu isolé du reste du monde, mais capable de se reformuler une philosophie de l’Identité de l’esprit et de l’être, de l’unité sujet/ objet. [Le Rider, 2003 : 7-8]. Dès la première lecture des poèmes carcéraux, il est évident le fait que chacun des auteurs – comme tous les emprisonnés, d’ailleurs – vivent des sentiments de solitude, fragilité du moi subjectif, d’instabilité des identifications intérieures et des identités de surface. Dans un contexte plus sombre que celui vécu par les modernes viennois, il est pratiquement impossible de ne pas souffrir un processus visible d’altération de l’identité, surtout de l’identité matérielle et sociale. Quand même, les auteurs desquels on va s’occuper n’ont pas restauré leur identité par la radicalisation de l’individualisme (la figure du mystique, la seule identifiable dans la création carcérale, ayant en plus une fonctionnalité distincte), mais par une fortification différente de la spiritualité.

La métamorphose négative de l’identité a comme cause immédiate la souffrance physique et psychique extrême, inhérente à l’enfer concentrationnaire. C’est à dire: les variées formes de torture, les maladies, la famine, le froid, la terreur à différentes faces, qui transforment dès le début l’expérience de l’emprisonnement dans un enfer décoloré, comme celui décrit par N. Steinhardt dans le Journal du bonheur: « La cellule 34 est une sorte de tunnel sombre et long, à de nombreux et forts éléments de cauchemar … il est une assez réussite image d’enfer décoloré.” [Steinhardt, 2008 : 82] Sans exception, les témoignages directs des survivants abondent en détails choquants sur cet enfer, confirmés plus tard par les documents officiels sur le procès de la rééducation dans les pires prisons communistes (Memorialul ororii. Documente ale procesului reeducării din închisorile Piteşti, Gherla, 1995; Casa terorii. Documente privind penitenciarul Piteşti. 1947-1977, 2010 etc.). Entre autres, les mémorialistes ou diaristes Nicolae Steinhardt, Ion Ioanid, Valeriu Anania, Lena Constante, Aspazia Oţel-Predescu, Oana Orlea ou Dumitru Bordeianu – écrivains, prêtres, autres hommes de culture ou figures marquantes de la vie sociale-politique et religieuse – sont bien connus pour la manière de description de l’espace carcéral comme un espace de la déformation, dans lequel la douleur devient d’habitude l’unique ration de vie, de percevoir l’existent. Leurs textes autobiographiques développent d’une manière expressive les horreurs vécues et supportées avec difficulté, jamais vraiment dépassées, dans les prisons ou les camps de travail roumains, où on mesure tout – dès les propres sensations ou les relations avec les autres au Temps même – par une seule réalité organique, celle de la souffrance physique ou morale. D’un coté, la peur perpétuelle, le terrible désir de la liberté, le besoin de revoir ou même entendre les bien-aimés, l’impuissance d’oublier la vie d’avant ou, au contraire, l’incapacité de se rappeler la vieille existence ; d’autre coté, la douleur déchirante, l’humiliation en diverses formes (y inclus pendant certains rituels scabreux qui imitent les rites religieux essentielles) sont les plus communs des milieux par lesquels les tortionnaires essaient d’effacer la vieille identité des incarcérés et leur faire la rééducation [Cesereanu, 2005 : 221-223].

On peut découvrir la variante poétique de ces souffrances dans le texte versifié par Traian Popescu en Piteşti-Gherla (où l’étudiant a été emprisonné entre 1948 et 1964) : « Bruits, crissements,/ Larmes, sanglots, gémissements,/ Sueur, prière,/ Affreuse torture,/ Corps assenés,/ De coups de bâtons,/ Yeux dilatés,/ Ecarquillés/ Vers la mort/ Pour la prier/ De les emmener/ Sur l’autre bord…/ Lave brûlante – la soupe bouillante !/ « Lampe-la vite sans mot dire,/ Ne t’arête pas, c’est interdit,/ Avale-la, vas-y, vas-y ! »/ Pleurs et tonnerres, cris, déchirements,/ Crucifiements, tourments ! » [Romanescu, 2012 : 467] L’humiliation de l’être matériel commence toujours par l’annulation des plus simples – mais vitales – nécessités de la chair, voilà la sombre leçon administrée sans cesse aux détenus. Le discours lyrique de leur douleur n’hésite pas de nuancer, encore et encore, l’omnipuissance de la souffrance de l’être emprisonné, surtout du moi biologique, comme première forme de la crise identitaire vécue dans ce milieu terrible. Seulement le moyen et la mise de la révélation sont différentes: pour le jeune Ioan Victor Pica (arrêté à 17 ans), par exemple, le discours de la torture, ses enseignes concrètes, doivent être effectivement transcris en texte, pour que la douleur vive des condamnés soit conservée toute entière : «Laisse-moi les plaies, mon Dieu !/ Laisse-les dans ma chair, laisse-les dans mes vers ! ». Toujours directe doit être l’expression de la souffrance pour Petre Baciu, qui a vécu 16 Nuits de Noel en prison : « Mis en chaines, par le froid déchiré,/ Me surveille dans la nuit le maudit geôlier,/ Je n’ai pas de fenêtre, on me prit les habits,/ Je tourne en rond, le froid me meurtrit./ Le geôlier verse de l’eau froide sur moi ;/ Jésus, j’ai mal, Jésus, comme elle est lourde ma croix !/ Nuit de Noel. Je ne chante plus la veille./ O, Jésus, Jésus,/ J’ai faim, j’ai sommeil… » [Romanescu, 2012 : 231] Pour Cornel Aurel Dragodan (détenu politique entre 1942 et 1964), la souffrance de chaque année de prison ne peut passer en texte que sublimée, traduite en métaphore lyrique d’une pureté cruelle. Ballade des années de prison, le plus connu de ses textes, est exemplaire de ce point de vue: «  La première et la seconde/ J’avais brûlé dans le torrent du monde ;/ La troisième : la braise de l’attente ;/ La quatrième : déroute, peur déchirante;/ La cinquième : illusions perdues;/ La sixième : tourments, peine dans la boue ;/ La septième : cris sourds de désespoir;/ La neuvième et la dixième passèrent/ Avec le grand silence – froid rocher » [Romanescu, 2012 : 207] etc. etc.

Simultanément à la crise du biologique, le condamné ressent avec la même violence une autre forme de crise identitaire. Il s’agit de la crise de son être social, mise en évidence par la dénaturation de tous ses référents identitaires de sorte – dès ses relations sociales jusqu’à l’annihilation totale de son identité socioprofessionnelle. La crise de sorte commence toujours par la perte du nom et l’annihilation du statut. Les emprisonnés n’ont plus de noms et ne sont plus des étudiants, des médecins, des professeurs, des prêtres, des paysans etc., mais des entités que les tortionnaires veulent annuler toute possibilité de distinction. Des entités réduites à simples nombres, comme témoignent par exemple le sombre 281, écrit par Radu Gyr, surnommé le « poète des prisons » pour l’exemplarité de sa création carcérale : « Le numéro de ma cellule./ Le numéro de mon habit rayé./ Le numéro de la clé enragée/ entrant dans le cadenas, grinçant des mâchoires,/ rongeant mes os/ et les ossements de l’Eternité desséchée./ Eux me hèlent par ce numéro/ pour la bouillie de mămăligă,/ pour sortir la tinette…// Mon numéro de bête fauve.// Le numéro qui brule sans cesse/ sur ma cage millénaire./ Le numéro de mes sanglots,/ Le numéro de mon sang. » [Romanescu, 2012 : 47] Dans la poésie carcérale, la variété des formules pour la perte identitaire est vraiment étonnante. Elles contiennent surtout des lexèmes provenant de la sphère de la mort ou de sa proximité fantastique. Pour Simion Giurgeca, emprisonné plusieurs fois, de 1938 à 1954, le numéro devient « des gens sans ombre » [Romanescu 2012 : ] ; Grigore Zamfiroiu, détenu entre 1950 et 1964, se décrit comme une « ombre pâle de héro,/ Du maudit bagne noir des enfers/ Cadre de plaie d’icône sous les fers,/ Depuis un siècle oublié en caveau » [Romanescu, 2012 : 197] ; pour Bucur Stănescu, condamné au travail forcé au Canal jusqu’en 1964, l’Ego devient « un point infime, surconcentré » [Romanescu, 2012 : 203] etc. etc.

Parmi ces points infimes, le poète même se détache, en s’érigeant dans une sorte de porte parole de tous les détenus ayant le même destin. En dépassant la souffrance identitaire individuelle, il est en fait un poeta vates qui assume une double condition – celle d’individu à l’identité presque effacée et celle de représentant d’une foule aux passions similaires – pour transgresser le terrestre, un terrestre de l’obscur et de la terreur généralisée. C’est le sens de la sensible Prière au crépuscule, composée par Nichifor Crainic, jeté au bagne pour 15 ans: « Je prie pour les vivants et pour les morts,/ C’est tout un, amis ou ennemis,/ Avec les uns, les autres, j’ai partagé mon sort/ Et l’amour, et la haine, et mes années aussi.// D’abord les morts, le soir, je les cueille en prière ;/ Ils sont tous là, Seigneur, moi, parmi les tombeaux,/ Ils connurent des élans du cœur, de la misère,/ Je fus part de chacun, je suis entier par eux. » Une autre série de poèmes carcérales constituent des portraits collectifs, en insistant sur l’idée de souffrance et mort en commun. Un motif spécifique, dans ce cas, est celui du mort-vivant, du revenant ou du spectre: après les tortures diverses, souvent combinées (la soif et la famine, le battement continuel et la torture physique, le manque d’hygiène élémentaire et le froid etc.), les détenus se transforment en spectres ou des ombres rayés. Comme, par exemple, dans le poème Nous sommes les morts, par Corneliu Deneşan. « Nous sommes les morts, spectrales ombres/ Vergées, sans voix et sans sourire,/ Nous sommes les maîtres des coins sombres./ L’espoir en nous n’est qu’un délire - / Horloges de terre prête à bouillir.// Dans le monde de la mort nous sommes encore vivants/ Et nous portons sur le dos nos bières/ Au long de tous les chemins déserts et creux./ Les fossoyeurs creusent le fumier boueux./ Combien triste le couchant qui sent le cimetière ! » etc. [Romanescu, 2012 : 347-349]

A la multiplicité des voix qui s’entendent, comme une seule, de la cellule, on peut ajouter un autre principe thématique commun. La plupart des textes s’axent sur la tentation de l’évasion onirique ou sur le procès d’anamnèse, grâce auquel l’emprisonné peut revivre, encore et encore, le passé. Les rêves nocturnes semblent éclairer les ténèbres des jours, mais en réalité ne font que prolonger la souffrance des spectres, auxquels Ion Onescu (homme de théâtre condamné au travail forcé au Canal du Danube) a dédié la Ballade des pâles visages : « Le corps étendu sur un lit infâme,/ Drôle de panoplie, sur planche ils reposent./ On dirait qu’ils rêvent d’un parfum de femme/ D’une fragrance de lys et de tubéreuses.// Demain les chevaliers aux pales visages,/ Reprendront leur voie, nobles, solitaires,/ La force amoindrie, le regard sauvage,/ Suivant le fantôme des beaux jours d’hier » [Romanescu, 2012 : 79]. Mais quand le procès de récupération des plus heureux des souvenirs se déroule pendant le jour, le détenu malheureux qui le provoque ne fait que s’approcher de la marge fragile d’entre la vie et la mort.
En suivant ces documents-confessions, bouleversants du point de vue plutôt humain et psychologique qu’esthétique, le lecteur s’interroge souvent comment ont réussi les poètes incarcérés à résister dans l’espace « comprimé où on devait se contrôler même la respiration » [Popescu 2005 : 131], souvent perçu comme un « caveau ». [Romanescu, 2012 : 141] Les plus étonnantes et tranchantes des réponses se trouvent dans les textes autobiographiques qui, à la fin de la description des métamorphoses ou même des christomorphoses, finissent par accentuer l’importance énorme du contexte de cette transformation. Pour ces auteurs, la prison a été une académie, un autel ou la source des plus heureux jours de la vie des détenus. Nicolae Steinhardt, le juif baptisé à Jilava, voit la prison, par l’intermède de l’expérience religieuse, comme « un asile, un oasis, un paradis ». [Steinhardt, 2008 : 126] A la fin de sa confession amoureuse sur les bonheurs de la prison, le prêtre Dimitrie Bejan accentue le changement de la souffrance atroce en joie épiphanique : « Dans notre celle se trouve le paradis de Dieu » [Bejan, 2010 : 89]. Enfin, Valeriu Anania, le métropolite érigé en mémorialiste, nous offre des clefs similaires d’interprétation de la souffrance carcérale : dans l’enfer des prisons, qu’il a connu plusieurs fois, on ne peut résister que par les seuls milieux qui te facilitent la discipline intérieure, à son tour la seule qui t’assure, dans les conditions données, la survie de l’esprit : la foi intercédée par la prière et la création, surtout celle lyrique [Anania, 2008 : 322]. Même pour les détenus sans velléités d’écrivains, l’activité culturelle diverse, dès les conférences éclatantes à l’apprentissage des langues étrangères [Pavlovici : 186 ; Popescu 2005 : 132] ou la mémorisation de la poésie, a sans doute la même valeur, de milieux essentiel pour la survie: « Apprendre par cœur des poèmes est la plus agréable et infatigable divertissement de la vie de prison. Heureux sont ceux qui savent des poésies !… Celui qui aime à apprendre des poésies ne s’ennuiera jamais dans la prison – et ne sera jamais seul ! » [Steinhardt, 2008 : 83] Il s’agit, bien sûr, de la survie de l’identité à la fois sociale et spirituelle. Premièrement, la poésie nie la solitude: elle donne l’impression d’avoir un compagnon et facilite le dialogue culturel avec les autres emprisonnés. Finalement, sert de milieu vital pour la sortie de l’univers parfaitement clos qui est tout espace barré. Ces mises sont reconnues dans plusieurs textes de confessions [Ciurunga, 1992 : 102 ; Constante, 1995 : 24-26 et 56-58 ; Andreica, 1998 : 190-192 ; Anania, 2008 : 322-323 etc. etc.], dont les auteurs ne cessent d’affirmer que la poésie est un intermédiaire entre les détenus et Dieu ou un milieu dialogique essentiel. Par extension, la culture même sert de milieu optime de survie, voilà le sens d’un poème carcéral intitulé même Bibliothèque en Morse. Son auteur, Constantin Aurel Dragodan, décrit les effets miraculeux d’un simple signal dans le mur : « Les patriarches, les saints, y arrivent à nouveau,/ Académos nous ouvre à nouveau son jardin./ Salut, Platon, emmène-nous, mon vieux,/ Dans le monde des idées, ce royaume divin !// Les poètes sont là, ils y arrivent encore:/ Voici Charles au coucher du soleil à Cythère,/ Edgar le fantastique pleurant son Lenore,/ Mihai, éclatant en étoile de lumière ». Ā ces formes d’altérité idéale s’oppose, brutalement, l’altérité sinistre représentée par les tortionnaires toujours prêts à détruire toute possibilité de paradis imaginaire : « Mais un K. vient passer comme une ombre d’enfer/ Et toutes les merveilles disparaissent d’un coup./ Aux portes, les geôliers avec leurs yeux de fiel,/ Un cri se lève en nuit, s’envolent les verrous// Avec des chaines, de la faim et du froid inouï,/ Les noires cellules attendent patiemment/ Ces voleurs qui volent de l’Eden interdit/ Des roses de lumière aux épines de diamant. » [Romanescu, 2012 : 215]

En prison, d’ailleurs, la nécessité du dialogue avec un Autre affectif, tendre, humain (au sens de plein d’humanité) est vraiment vitale. Questionnés à l’égard de la solution optime de survie en prison, la plupart des survivants des horreurs carcéraux ont donné les mêmes réponses : la croyance en Dieu, la poésie et la religion de l’amitié. [Andreica, 1998 : 97] Ce sont, en fait, les trois formes de conservation de l’identité spirituelle qui témoignent de la nécessité du dialogue – soit il religieux, culturel ou proprement-dit humain – avec l’Autre. Quand celui-ci manque, le détenu le crée des substituts de la sphère du zoologique : des punaises, des poux, des cafards, des cancrelats, des rats devenus Compères de solitude et destinataires du discours lyrique de Radu Gyr, une araignée transformée, par Vasile Pȃnzaru, en Chère camarade! de cellule, L’Hirondelle ressentie, par Ghiocel Constantinescu, comme un alter ego libre, un hibou et des chauves-souris, partenaires des ombres enterrées dans La Valée des pêchers que Serafim Pȃslaru contemple sans aucun reste de vigueur [Romanescu, 2012 : 57, 392, 479 et 173] etc. etc. Dans les plus heureux des cas, les détenus n’appellent à a ces « chers amis de solitude », parce qu’ils découvrent dans la même cellule toutes les trois formes de survie. Iulian Puhan, par exemple, incarcéré à coté de Radu Gyr, admettra le fait que « ces poèmes de Radu Gyr nous ont donné du courage et nous ont aidé de survivre et résister à la terreur et aux tortures, convaincus du fait que seulement comme ça nous faisons notre devoir environ l’Eglise de Dieu et la Nation Roumaine. » [Andreica, 1998 :192] À Radu Gyr, d’ailleurs, un autre poète emprisonné plusieurs fois, Andrei Ciurunga, le dédie un mémorable texte d’amour et de reconnaissance, construit autour le même noyau dialogique : «Mon camarade de bagne du chagrin/ Toi, mon bon frère de mauvais pain sans blé, / On souffre tous les deux de la même plaie/ Et tous les deux, on ronge le même frein//…// Quand la nuit noire me couvrait de sa houle,/ Ensanglante par les griffes du délire,/ Jésus venait chez moi dans la cellule,/ Emmené par le martyre Radu Gyr // Alors mon corps oubliait toute douleur/ Sous Ses yeux tendres qui nous bénissaient/ Et dans notre promise résurrection/ Les cloches des souvenirs retentissaient » [Romanescu, 2012 : 33-35].

Dans le territoire hermétiquement clos que les tortionnaires tentent de transformer en milieu idéal de manifestation de la terreur et unique représentation sensorielle de l’être emprisonné, celui-ci comprend finalement que, seul, le retour au sacré et à la foi puisse représenter la solution de salut suprême. A la suite, des dizaines de textes lyriques carcérales sont rédigées sous la forme de poème-prière [Ilie, 2010 : 415-422] : La Faim – Nichifor Crainic, Prière – Fronea Bădulescu, Retour – Serafim Pȃslaru, Témérité – Ion Păunescu Daia, Les cloches – Costin Dacus-Florescu, Prière pour ceux qui moururent dans les prisons – Eugenia Indreica-Damian, Appel – Petre Baicu, Prière – Mihai Burlacu, Prière – Virgil Mateiaş Désir – Deliu Iulian Bălan, Prière – Paul Găleşteanu etc. Des autres sont configurés comme séquences liturgiques, destinées à transformer la cellule en église : Hymne à la joie – Ilie Mocanu, Chant de Noel – Constantin Aurel Dragodan, Chant de commencement – Virgil Maxim, Psaume – Gheroghe Popescu-Vȃlcea, Hymne à ceux qui tombèrent – Valeriu Gafencu, Psaume – Gheorghe Stănescu, La nuit de la Résurrection – Ion Golea etc. Finalement, on signale les poèmes composées à la forme simple de confession de nature purement religieuse : Aveu – Petre Strihan, Insignifiance – Ilie Imbrescu, Nuit de Noel – Petre Baciu, Doute – Demostene Andronescu, Jésus, Jésus – Valeriu Gafencu, Aïud par Dumitru D. Bacu, La mare du désespoir – Flora Crăcea, A Zarca de l’Aïud – Teofil Lianu etc. En dépit le vocabulaire commun aux textes religieux, la pauvreté apparente des formules et des attitudes lyriques, ces textes ont une expressivité cruelle vraiment attachante. Il faut d’ailleurs lire la plupart d’eux premièrement comme des documents humains, non pas comme des ouvres à une valeur esthétique considérable. Même leurs auteurs ont souvent la lucidité de les présenter comme des simples Inscriptions sur le savon (Nicolae Nicolau) ou des messagers des emprisonnés, qui puissent s’envoler, selon l’exemple des oiseaux contemplés par les barres: « On affrontait la terreur/ Et on se sentait bénits/ De la sainte eucharistie/ D’un vers enchaîné, vainqueur./ Des cellules, de la cité,/ Incrustés sur le savon,/ Nos chants prenaient leur envol/ Comme un libre martinet » [Romanescu, 2012 : 271] L’exception est représentée par certaines poèmes carcérales de Nichifor Crainic ou Radu Gyr, dont la mise dépasse la nécessite de conserver l’identité spirituelle de son auteur (desideratum commun aux autres textes de genre), ayant un composant esthétique indubitable. Surtout Cette nuit Jésus…, la plus connue des épiphanies de Radu Gyr, a été une source extraordinaire d’intertextualité carcérale et de révérences critiques. Les lecteurs, soient-ils captifs ou libres, avisés ou naïfs, ont admis que, du sombre désespoir du poète, en suivant la révélation nocturne du sacré, a pu sortir un vrai chef d’œuvre : « Quand j’ai rouvert les yeux, dans l’affreuse cellule,/ La paillasson sentait les roses rares./ Moi, j’étais en cellule, sous la lune,/ Pourtant Jésus Il n’y était nulle part…// Et j’ai tendu les bras. Personne. Silence./ Aucune réponse des murs de malheur./ Seul les rayons aigus, froids de l’absence,/ Par leurs épées ont transpercé mon cœur.// J’ai hurlé aux barreaux : - Mon Jésus, où êtes-Vous ?/ Fumée d’encens de la lune en venait./ Et sur mes mains, quand je les ai touchées,/ Il y avait la trace de Ses clous. » [Romanescu 2012 : 41]
Ces ardents fragments de confession lyrique à mise ontologique des plus hautes prouvent que dans l’enfer des prisons les crises identitaires ont eu quelquefois un autre effet que celui attendu par les autorités. Au lieu de la perte ou de la destruction identitaire totale, ceux qui ont appelé aux poésies carcérales ont ressenti un renforcement de l’identité spirituelle. Leurs effets de profondeur regardent une reformulation d’une véritable philosophie : celle de l’identité de l’Esprit et de l’être finalement devenu libre.
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