Identitate şi memorie culturală în Europa secolelor XX – XXI





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La logique patrimoniale du devoir de mémoire : un usage civique et humaniste du passé


Nathanael Wadbled

Projections of Romania in Anglophone Travel Books in the Period between 1850 and 1940

Andi Sâsâiac



Varia



Interconnecting Black Holes. The Apophatic in Intercultural Communication

Caius Dobrescu


Majnūn et Laylā, Don Quichotte et Dulcinée
Les extraordinaires aventures des foux amoureux
Silviu Lupaşcu



Recenzii / Comptes rendus



Caius Dobrescu, Plăcerea de a gândi. Moştenirea intelectuală a criticii literare româneşti (1960 – 1989), ca expresie identitară într-un tablou global al culturilor cognitive, Bucureşti, Muzeul Naţional al Literaturii Române, colecţia Aula Magna, 2013, ISBN 978-973-167-140-6, 323 p.

Simona Antofi



Date despre autori / Notes sur les auteurs




Avant-propos

Située au cœur des débats intellectuels contemporains, en touchant à tous les domaines de la recherche socio-humaine actuelle, la problématique de la (re)construction de l’identité et de ses rapports avec la mémoire, l’histoire et les représentations culturelles dans le contexte européen des deux derniers siècles – intimement liée aux métamorphoses de l’« idée d’Europe » – , a constitué  un véritable défi, mais aussi l’occasion d’une rencontre vraiment fructueuse, pour les intervenants au colloque international sur le thème Identité et mémoire culturelles en Europe aux XXe – XXIe siècles, organisé les 24 – 25 octobre 2014 à la Faculté des Lettres de l’Université « Dunărea de Jos » de Galaţi, sous l’égide du Centre de recherche Communication interculturelle et littérature.

En prolongeant et complétant la thématique de certains événements antérieurs, tels que le colloque international Les récits de vie : histoire, mémoire et fictions identitaires (26 – 27 octobre 2012), tout en préfaçant les réflexions occasionnées par les manifestations futures – le colloque international sur les Formes de l’opposition culturelle et [les] représentations identitaires dans l’Europe des totalitarismes (26 – 27 juin 2015) –, cette vingt-huitième manifestation scientifique organisée par le Département de Littérature, Linguistique et Journalisme de la Faculté des Lettres de Galaţi a réuni, cette fois-ci aussi, de nombreux enseignants-chercheurs et doctorants affiliés à de prestigieuses universités et unités de recherche de Roumanie et de l’étranger, intéressés, par-delà leurs différents champs disciplinaires, à la dynamique des identités et aux diverses représentations de la mémoire culturelle et historique dans l’espace européen.

Déroulés pendant deux journées, dans le cadre de deux séances plénières et de plusieurs sections parallèles, les travaux du colloque ont visé des thèmes incitants liés, pour la plupart, aux principaux axes de recherche proposés par les organisateurs, tels que : la littérature européenne en tant qu’interface de la mémoire et de l’identité culturelles ; la littérature de l’exil / des diasporas et la littérature « migrante » en Europe aux XXe-XXIe siècles ; les « mémoires concurrentielles » / les « conflits autour de la mémoire » dans l’Europe d’après-guerre; la mémoire des totalitarismes et les constructions « post-mémorielles » en Europe Centrale et Orientale (entre l’espace fictionnel et l’espace (auto)biographique); la littérature concentrationnaire et la littérature de prison dans l’espace européen (mémoire, fiction et (re)constructions identitaires dans l’écriture de l’« indicible ») etc.

Les deux volumes qui constituent le présent numéro thématique de la revue Communication interculturelle et littérature – le quinzième numéro dédié aux actes des colloques et des conférences internationales organisées de 2008 à 2014 sous l’égide du centre de recherche Communication interculturelle et littérature – rassemblent une sélection de ces contributions substantielles qui, tout en suscitant de vifs débats, ont assuré le succès du colloque d’octobre 2014.

C’est tout premièrement envers nos collègues des universités et laboratoires de recherche de Toulouse, Konstanz, Lausanne, Lorraine, Québec, Bourgogne – Dijon, Péloponnèse, Iasi, Suceava, Tîrgu-Mureş, Bucarest, Bacău, Cluj-Napoca et Galaţi, dont les communications se trouvent réunies dans ces Actes, que nous exprimons notre gratitude.

Nous tenons enfin à remercier l’équipe du projet PERFORM – « Performance soutenable dans la recherche doctorale et postdoctorale » (POSDRU/159/1.5/S/138963), dont l’appui financier a facilité l’organisation du colloque et la publication de ses Actes.

Alina Crihană


Littérature, mémoire, identité(s)
La Noblesse européenne au révélateur de 1914-1918

Ou La mort du chevalier chez Boulgakov, Proust, Roth
Professeur Pierre-Yves Boissau

Université de Toulouse, Laboratoire LLA-Créatis
Résumé : L’article s’intéresse à trois œuvres de l’entre-deux-guerres européen, La Garde blanche de M. Boulgakov, Le Temps retrouvé de M. Proust et La marche de Radetzky de J. Roth. Ces trois romans jouent de façons diverses avec l’idée de fin de monde qui doit être mise en rapport avec la présence d’une figure jamais très loin du centre de l’intrigue et destinée à mourir, l’officier de cavalerie, héritier de l’idéal chevaleresque qui se sent désormais jeté dans un monde qui le dépasse. Les modalités de cette mort seront autant d’indices de la manière dont nos auteurs perçoivent la modernité mise en branle par une guerre où la masse et la technique jouèrent un rôle considérable.

Mots-clefs : Cavalier, Chevalier, première guerre mondiale, mythe, modernité.
Boulgakov (La Garde blanche), Proust (Le Temps retrouvé), Roth (La Marche de Radetzky)1 : tous les trois s’emparent d’un événement historique, la guerre de 1914-1918, érigé par certains historiens en véritable borne historique puisqu’à leurs yeux c’est elle qui donnerait véritablement naissance au vingtième siècle. Elle joue donc dans la pensée de l’histoire un rôle charnière. En quelque sorte elle met fin à un monde et en inaugure un autre. Conflit de masse, elle vire rapidement en une boucherie qui met à mal l’humanisme nourri de l’héritage antique et de la pensée judéo-chrétienne. Elle consacre la victoire de l’Etat-nation, non que l’ère du nationalisme s’ouvre avec elle, mais parce qu’elle donne raison dans les différents traités de paix aux aspirations nationales, la conception française de l’Etat nation étant désormais considérée comme la norme. Les « empires de proie », pour reprendre un terme alors utilisé et présent chez Proust, sont effacés de la carte de l’Europe. L’empire austro-hongrois, défait, donne naissance à différents Etats qui appuient leur légitimité sur des critères objectifs de nationalité, entre autres parmi les populations slaves qui s’opposaient au pouvoir impérial et royal, la fameuse kakanie de Musil. L’Empire russe laisse place à un monde nouveau qu’au milieu des années 1920, il serait fou de croire éphémère. On ne s’étonnera donc pas de retrouver le mythe de l’Apocalypse dans les trois œuvres, de façon peut-être plus appuyée chez Boulgakov (présente en ouverture et en clôture) et Proust (sous différentes formes), signe que le discours religieux a encore son mot à dire.

En donnant raison aux discours néo-jacobins, la guerre de 1914-1918 d’une certaine manière poursuit l’œuvre de la Révolution française et signe la fin de certaines valeurs senties déjà comme surannées voire pernicieuses. Née des armes, l’antique aristocratie semble définitivement périr dans ce conflit où le cavalier, hanté par la mémoire du chevalier, et la prouesse individuelle n’ont plus leur place : seule comptent la masse, c’est -à-dire la quantité indifférenciée, et la technique.

Il convient donc d’étudier la place de la guerre de 14-18 dans les romans de Boulgakov (publié en 1925, de manière incomplète puis en 1927 à Paris), de Proust (1927) et de Roth (1932).

Mikhail Boulgakov avant de livrer son célèbre Maître et Marguerite sur la Moscou des années 1930 avait écrit avec La Garde blanche, un roman de la fin d’un monde : la guerre civile sévit dans l’ancien Empire russe et particulièrement en Ukraine, de décembre 1918 à février 1919, puisqu’elle relate la fuite de l’hetman avec les forces d’occupation des Empires centraux. Le roman ne porte que sur un épisode de la guerre civile qui poursuit la guerre une fois la paix séparée de Brest-Litovsk signée par les nouvelles autorités russes. Néanmoins, en arrêtant l’histoire, et en quelque sorte, l’Histoire sur la figure du Garde rouge, le narrateur boulgakovien semble aller, à son cœur défendant, dans le sens des lois marxistes de l’Histoire. Dans un pays qui a aboli le servage quelque cinquante ans auparavant et qui ne connaît qu’un prolétariat infime, la guerre apporte, cette fois-ci littéralement, la fin de l’aristocratie, de ceux qui gardent (protègent et conservent) malgré tout la Russie, ses valeurs morales et artistiques. Et dans le roman russe ces gardiens semblent s’effacer d’eux-mêmes, non sans rappeler le vote de l’abolition des privilèges par la noblesse française en 1790.

Chez Proust, la guerre est placée à la fin de la Recherche, dans le Temps Retrouvé, où elle intervient très vite en deux temps, l’un situé lors de l’entrée en guerre et l’autre en 1916, année de tous les possibles : le conflit mondial apparaît ainsi entre deux absences du narrateur, comme si celui-ci quittait sa maison de santé, située hors-le-monde, pour voir et donner à voir ce qu’il en était de la capitale de la France en guerre. La guerre est imposée par le texte proustien comme l’une des deux épreuves historiques que traverse la société fréquentée par le narrateur avec l’affaire Dreyfus. De par ses conséquences aussi bien sur la société que sur l’individu et son psychisme, la guerre permet au narrateur de saisir in fine, dans un après-guerre aux contours historiques assez vagues, certaines vérités qui s’articuleront avec son roman individuel. Je m’intéresserai ici d’abord aux vérités sociales, même s’il est impossible chez Proust de séparer le social de l’intime. Pour être bref la guerre conduit à la fin d’une classe sociale qu’incarne le baron de Charlus et son neveu Robert de Saint-Loup, à la fin d’une aristocratie, parisienne, germanopratine, marquée par la fin de siècle et son imaginaire décadent.

On aura noté, malgré tout, comme dans les deux autres romans que la guerre est de fait littéralement absente quand bien même le roman se situe pendant cette période et que cette absence est éloquente : le champ de bataille, lieu naturel de l’antique noblesse et de sa prouesse, n’importe plus. En opposition avec bien des romans de l’après-guerre, les combats ont lieu ailleurs et ce n’est pas la réalité du corps humain défait que l’on force les lecteurs à regarder. Autrement dit, le roman proustien ne s’intéresse ni au champ des hauts faits ni à la réalité du corps humain déstatuifié, mais à celle des arrières, qui pour quelques-uns sont coulisses, mais pour la plupart des autres, lieu de planque pour les embusqués de tous poils. Le salon parisien, ou simplement la rue parisienne où l’on devise sur la guerre (je pense au discours de Charlus en pleine nuit, durant l’épisode de 1916), est ainsi opposé au champ d’honneur, comme le veut la logique proustienne de mondanisation de l’événement historique2.

Si le narrateur à plusieurs reprises parle de pluralité des mondes et des menaces qui planent sur chacun d’eux3, ce n’est pas par hasard. Contrairement à ce qu’évoquent d’autres personnages, obsédés par la temporalité superficielle de la mode à la recherche de nouveautés superficielles, la guerre chez Proust n’est pas la fin de tout : l’Histoire serait traversée de naissances et de morts de mondes. Au créateur de rendre compte de cette vie des mondes qui ne sont pas toujours perceptibles, qui insiste sur la continuité, la permanence. Le roman peut se considérer comme dispositif optique permettant de mettre à jour ces déplacements microscopiques éternellement en œuvre et que des événements historiques majeurs ne font qu’amplifier, comme dans une caisse de résonnance.

Chez Roth, le motif de la guerre intervient à la fin du roman, avec la mobilisation et l’entrée en guerre de 1914, alors qu’il est présent mais sans insister dès le titre du roman, puisque le maréchal Joseph Radetzky est l’une des gloires militaires de l’Autriche, célébrée par Strauss, et dès les premières pages puisque l’épisode fondateur (pour les Trotta) de Solferino renvoie (pour l’Autriche) à une défaite militaire à laquelle un regard rétrospectif peut assigner une fonction prémonitoire. Le livre tient entre deux scènes de guerre fictives de 1859 et de 1914, rapporté à une saga familiale ou à un roman de générations (qui fait toutefois la part belle à la dernière d’entre elles), c’est-à-dire entre la héroïsation d’un Trotta qui affronte la mort –et les derniers instants d’un autre Trotta, Charles-Joseph, qui vont entraîner ceux de l’Empereur et de son père, François von Trotta. Dans le roman allemand, c’est la guerre de 1914-18 pour ainsi dire qui a le dernier mot. La lignée des Trotta s’interrompt avec cette mort du dernier des Trotta, mort qu’il conviendra de sonder, dans la mesure où tout le roman semble converger vers ce point. Que nous dit-elle sur Trotta et sa noblesse ? Sur l’aristocratie (austro-hongroise) ? La guerre, de fait, pèse sur l’ensemble du roman, comme en attente de la déflagration mondiale. A tel point que les soldats de la section de Trotta, qui doit servir de force d’appoint à la gendarmerie lors de la grève des ouvriers du chiendent, se demandent si ce n’est pas déjà la guerre4. Et Skowronnek, personnage dont la préscience ne peut que l’assimiler à une figure de l’auteur dans le texte, sait déjà avant guerre que « la guerre, c’est la fin de la monarchie »5. Tout le texte est bel et bien tendu vers cette fin d’une époque que tout lecteur de l’œuvre connaît. Ou si l’on préfère, La Marche de Radetzki semble se fondre in fine dans La Crypte des Capucins et relève pour ainsi dire du genre du Tombeau. Ainsi, même si elle porte le nom d’une entraînante et joyeuse marche militaire, elle a quelque chose à voir avec la marche funèbre.

Pour le narrateur en effet, il ne s’agit pas de la fin d’un monde mais bel et bien de la fin du monde. Mais là encore, une certaine ironie, dont il faudra rendre compte, vient troubler des propos en apparence affirmatifs. On remarquera ainsi que le narrateur continue de parler depuis une époque ultérieure dont il affirme certes l’altérité fondamentale en faisant de la guerre une véritable césure : « Autrefois, avant la grande guerre, à l’époque où se produisirent les événements relatés dans ces pages, la vie ou la mort d’un homme n’était pas encore chose indifférente »6. Temps de l’humanisme qui est aussi temps du travail bien fait. Mais encore, celui de l’aristocratie. Temps désormais disparus.
1. Figures aristocratiques
Le noble tire sa légitimité de sa naissance et du service des armes, même s’il y aura au cours des siècles d’autre noblesse que celle des armes. Mais au fond de l’imaginaire européen subsiste l’aura de celle-ci, intimement liée à l’acceptation de l’affrontement avec la mort qui transforme l’homme en héros. En en mettant sa vie en jeu, l’ancêtre fondateur assoit sa lignée dans un certain nombre de devoirs, envers les autres mais aussi envers elle-même. A l’origine l’aristocrate s’oppose au paysan puis au bourgeois, qui tous deux travaillent quand lui sert, comme au clerc qui prie, même s’il est plus proche de ce dernier et que ces deux figures peuvent se rejoindre par exemple dans les ordres guerriers, quand le chevalier va se mettre lui aussi, grâce au mouvement de la paix de Dieu, au service de Dieu. L’héroïsme, le sacrifice de soi est son horizon (peu importe somme toute qu’ils soient désormais plus ou moins fantasmatiques). Il doit servir, c’est-à-dire, comme le rappelle Duby avec le terme originel, militare, faire oeuvre militaire7.

Dans nos œuvres, les personnages de militaires sont là et bien là. Trotta en est le meilleur exemple. Sa noblesse assez fraîche8, car issue de Solferino, défaite autrichienne, au mitan du siècle précédent. Il incarne la fidélité slave à l’Empereur certes germanique mais principe supranational et constitue donc une pièce essentielle de l’imaginaire politique de J. Roth. Entre son grand-père et le personnage principal, Charles-Joseph, son père, François au service de l’Etat, quand bien même il ne sert pas dans l’armée. Tout en ce préfet, exprime cependant une nostalgie du monde de l’Armée dont sont issus son père et son grand-père et qui lui permettent d’appréhender le monde autour de lui comme si l’Etat austro-hongrois n’était qu’une vaste armée. Noblesse récente, donc, mais noblesse d’épée opposée à toutes ces noblesses plus ou moins méritées évoquées par La Marche de Radetzky9. Au dessus, l’Empereur, bien souvent présenté en uniforme : il est d’abord chef de guerre. Et Trotta est admis dans un régiment de uhlans, donc un régiment de cavalerie. Ce que son père n’oublie pas quand il apprend que le fils de Nechwal est lui aussi militaire : fils d’un chef de fanfare, d’un vulgaire « musicien », il ne peut l’être que dans l’infanterie. Effectivement lorsqu’il le recevra, il constatera que le fils Nechwal ne partage nullement ni les convictions ni les manières d’un officier de la cavalerie impériale et royale.

Chez Boulgakov, rien n’est dit sur l’origine des Tourbine, qui n’appartiennent pas à l’aristocratie, mais qui incarnent l’intelligentsia porteuse de l’esprit de l’ancien monde russe en train de sombrer (l’Ukranéité relevant de la l’opérette, quand bien même l’hetman Skoropadski est issu de la plus vieille noblesse ukrainienne), bien mieux par exemple que l’officier Thalberg, Balte au nom allemand, qui s’empresse de fuir en abandonnant sa jeune épouse au profit d’une autre. N’oublions pas que c’est à Kiev que se sont réfugiés dans un premier temps bien des opposants au nouveau régime, au premier rang desquels une multitude d’officiers et particulièrement les cercles de la plus haute aristocratie russe10, ce qui transforme la ville de Kiev en lieu de plaisirs et de débauches pour le monde aristocratique russe chassé de ses terres. Si Nikolka n’est que sous-officier d’une milice, autour de la fratrie Tourbine se déploie tout un monde d’officiers, parmi lesquels Chervinski, « ci-devant lieutenant du régiment de uhlans de la Garde et actuellement aide de camp à l’Etat-Major du prince Bieloroukov »11. Mais, surtout, au-dessus de tous se dresse la figure quasi-mythique de Naï-Tours, colonel des Hussards de Belgrade, d’un régiment donc imaginaire de cavalerie que les critiques ont rapproché de celui, bien réel, des Uhlans de Belgorod, rattaché à la région militaire de Kiev12, qui mourra les armes à la main.

Chez Proust, enfin, légèrement décentré, on notera Saint-Loup, qui n’est pas sans rapports avec le narrateur-parvenu on le sait, dont il est en quelque sorte le double ‘noble’. On notera qu’il apparaît dès l’ouverture du volume et se proclame « soldat, un point, c’est tout »13. Contrairement à Charles-Joseph von Trotta, comme son oncle Palamède, il appartient « à une famille plus ancienne que les Capétiens »14, et pourtant se mésallie… en choisissant pour épouse Gilberte de Forcheville. Alors officier de cavalerie, il démissionne de l’armée et s’encanaille, ce qui, note le narrateur avec ironie lui « avait donné l’aspect désinvolte d’un officier de cavalerie et bien qu’il eût donné sa démission au moment de son mariage – à un point qu’il n’avait jamais eu »15. Il est donc au plus haut point officier de cavalerie.

Pour des raisons différentes, les narrateurs insistent aussi sur la composition internationale de la noblesse locale. Thalberg est Allemand des pays baltes comme bon nombre d’officiers russes. L’Empereur François-Joseph n’est pas tendre avec les officiers d’origine italienne qu’il estime vaniteux. Gilberte, elle, souligne dans sa première version de l’entrée en guerre « la parfaite éducation de l’état-major et même des soldats » en communion avec les Guermantes « apparentés à la plus haute aristocratie d’Allemagne »16. L’aristocratie renvoie à une vision du monde qui dépasse sa division en nations.

On aura donc noté que les trois romans intègrent une figure de cavalier à une place centrale, comme chez Roth, légèrement décalée chez Proust, ou en termes narratologiques excentrée comme chez Boulgakov. Or cette figure toujours importe : elle renvoie à nos yeux à l’image mythique du chevalier. Là encore, faisons un détour par Georges Duby :

« La morale de la chevalerie, véhiculée par les œuvres maîtresses de la littérature médiévale en langue vulgaire (morale virile : le mot chevalier n'a pas de féminin), s'imposa à l'ensemble de l'aristocratie européenne qui voyait dans ses valeurs spécifiques les critères de sa supériorité sociale »17. La figure du cavalier parcourt nos œuvres comme en référence à cette illustre origine, qui, ne l’oublions pas, oblige. Assez vite intervient une confusion entre chevalerie et noblesse, d’abord en France et dès le XIe siècle. La chevalerie se met alors au service de Dieu et devient modèle pour noblesse. Le premier Trotta est fait chevalier (premier titre de noblesse), chevalier de Sipolje (son village d’origine). N’oublions pas aussi la fureur du héros de Solferino qui s’estime rabaissé dans la version mythifiée de son action d’éclat. Comme si a priori seul un noble pouvait sauver l’Empereur : ce que reconnaît d’ailleurs celui-ci rétroactivement en lui conférant l’ordre de Marie-Thérèse. « Imposture » aux yeux du fils du brigadier-chef qui se voit amputé de ses racines. Le fossé est définitif, comme l’annonçait le brusque malaise entre ses camarades et comme le confirmera la dernière rencontre avec son propre père, entre la piétaille et la cavalerie.

La noblesse obéit à un certain nombre de valeurs qui réunies forment un code d’honneur. D’abord, la prouesse (qui réunit vaillance et loyauté) : la valeur par excellence, que nous allons sonder obligatoirement en réfléchissant sur la notion de héros. Ainsi Saint-Loup et son courage silencieux, qui, contrairement à ce qu’il dit, ignore la peur et souhaite avant tout s’effacer devant autrui. Dans la Garde blanche, Nikolka, Mychlaïeski et La Carpe brûlent de combattre18, comme à peu près tous les officiers du régiment de Charles-Joseph.

Ensuite, la largesse, c’est-à-dire le mépris des valeurs pécuniaires. C’est l’un des points qui différencient le chevalier du bourgeois qui thésaurise (pour ses descendants). Le noble, donc dépense et se dépense sans compter. Ce qui bien sûr peut mener à l’insouciance, au gaspillage, évoqué chez Boulgakov (quand bien même les Tourbine ne partagent pas ce mode de vie), mais aussi chez Roth avec le père de Charles-Joseph dont il est dit qu’il a des « instincts de grand seigneur ». Il rejoint alors tous ceux qui « sont d’avis que leur fortune ne peut être inférieure à leur munificence »19. Même chose chez Proust dont le narrateur voit « la vraie nature de sa noblesse [id est : de RSL] dans son mépris pour « ce qui était à lui, sa fortune, son rang, sa vie même »20. Le texte proustien montrant comment on passe du mépris pour son avoir à celui qui vise sa vie.

Enfin l’esprit courtois, cet amour respectueux pour les femmes est le grand absent de deux de nos livres : comme s’il y avait là, plus que pour toute autre valeur, un trou noir. Néanmoins, on le retrouve chez Boulgakov, qui avec le temps a rendu plus platonique, l’amour des deux frères l’un avec Julia (la compagne de l’inquiétant Chpolianski), l’autre avec la fille de Naï-Tours. Même Sherbinski, ami des Tourbine, semble particulièrement intéressé par l’acte de chair et se révèle tout aussi creux que son prédécesseur auprès d’Elena.

Comme le montre bien Duby, l’existence de cette caste est liée à des progrès techniques qui le différencient de la piétaille. Il est lié aussi à l’idée de service d’un Maître, c’est-à-dire à une organisation sociale et politique pyramidale. L’aristocratie d’origine chevaleresque ne peut donc se maintenir ni à l’avènement de la démocratie ni à l’engagement guerrier massif. Même si Jünger insiste dans son analyse de la guerre moderne sur l’importance d’un petit nombre d’individus dont peut dépendre l’issue d’une bataille et même si nous avons tous en tête les charges de la cavalerie polonaise à l’orée de la seconde guerre mondiale (et le poids de la noblesse en Pologne, ce n’est pas un hasard, est extrêmement important). En tant que classe sociale, elle n’a définitivement plus raison d’exister. Thomas Mann allait jusqu’à voir dans la guerre de 1914 la clôture du Moyen-âge allemand21. La convocation ultime de cette figure du chevalier, pour mieux l’éliminer de la scène romanesque, lui donnerait raison. Comme si, malgré Don Quichotte, était resté quelque chose du chevalier, non certes dans les romans, mais dans la vie réelle, du moins dans la conscience ou l’inconscient de certains, hantés par les structures féodales qui , entre les deux guerres mondiales, auraient encore quelque chose à dire.

Du cavalier / chevalier on attend un comportement héroïque. C’est le cas pour le malheureux Charles-Joseph, qui ne sera pas à la hauteur de ces attentes. Les personnages principaux des deux autres romans ne sauraient toutefois s’engager dans cette voie. Ils sont des témoins méditatifs du passage du temps et par là-même semblent, parfois de manière trompeuse, réfléchir l’image du créateur, de l’auteur. Nous verrons qu’il y a là ce qu’on pourrait appeler la tentation d’une autre aristocratie, dont l’une des marques est l’ironie, trace élégante d’une supériorité qui s’affirme au-delà des (autres) personnages.

Ainsi le narrateur proustien ne fait-il pas grand-chose. Réformé, il passe bien du temps dans une maison de santé. Mais le héros est là grâce à Robert de Saint-Loup22, ce double noble du narrateur, passionné de stratégie23. Mais il faudra aussi s’interroger sur la figure de Morel. Morel le déserteur qui gagne au front la même distinction que le très aristocrate Saint-Loup. Et cette aptitude au sacrifice, Proust l’élargit des nobles aux paysans respectueux ou rebelles, à tous les Français, donc24. Signe des temps : l’héroïsme est toujours possible quelle que soit la naissance. Difficile de penser autrement après les hécatombes de la guerre. Mais il ne le sera plus, pour quiconque, dans l’univers célinien traversé là encore par un cavalier… le dragon Bardamu. D’autre part, comme nous le verrons, le narrateur ne se contente pas de livrer l’attitude de Saint-Loup, qui non seulement fait tout pour gagner le front quand bien de ses semblables cherchent à rester dans les états-majors de l’arrière, mais tombe, lui, le cavalier par excellence, en officier de chasseurs à pieds. Toutefois, il serait erroné de croire que sa vie est simplement donnée en exemple, rôle habituel du héros. Au contraire, le narrateur, en communion avec des pensées de soupçon, creuse les motivations de Saint-Loup. Nous en reparlerons.

Le lecteur constatera la même tension dans La Garde blanche que dans Le Temps retrouvé entre inaction et double héroïque dans La GB. Alexeï, représentant typique de l’intelligentsia (il est médecin), se traite lui-même de chiffe (il ne dit rien lorsque son beau-frère abandonne sa femme) et n’aspire qu’à retrouver après sa démobilisation une vie tranquille. S’il a fait la guerre, c’est comme médecin militaire. Comme Demant chez Roth, il est donc placé dans les marges de l’armée (ils ne sont ni des civils ni des militaires, mais une sorte de mixte, traversés de contradictions) et comme le Narrateur proustien, il n’est pas enclin à l’action. Mais il est doublé par Naï-Tours, qui, comme le dit Nikolka, meurt « en héros / kak geroj », « en véritable héros / kak nactojaščijgeroj »25. Dès sa première apparition dans le roman, ce personnage est campé en sauveur. Il relève Mychlaievski et les siens en train de geler. Et dans le rêve d’Alexei qui brasse les différentes instances temporelles, il apparaît en croisé, figure emblématique, quasi mythique, du monde qui s’écroule et auquel appartiennent les Tourbine, malgré leur naissance. C’est leur foi en ces valeurs se cristallisant dans l’honneur, leitmotiv du roman boulgakovien, qui fait survivre ce dernier, mais pour un temps seulement malgré toutes les promesses d’éternité… dans leur appartement de la descente Saint-Alexis.

Le personnage de Charles-Joseph, enfin, soumis au modèle héroïque de son ancêtre (« le héros de Solferino » est un motif obsédant tout au long du récit), dont il ne cesse de regarder le portrait, y compris quand il se regarde dans un miroir26, tend de plus en plus au retrait. Il est lui-même sujet à de brusques bouffées méditatives, où le temps se dilate quittant la sphère de l’action, qui, comme dans les deux autres romans, ouvre la porte à une écriture quasi poétique. Calomnié, certes, il se jette sur son sabre, « objet de son honneur militaire et personnel »27. Sa mort seule le rapproche, lui, d’un statut héroïque, mais nous verrons que cet héroïsme est particulier voire scandaleux et que, malgré l’uniforme qu’il porte, Charles-Joseph n’appartient plus au monde de la guerre et de l’aristocratie.

Par rapport au texte de Lampedusa qui conte aussi la fin du monde de l’aristocratie européenne, mais à une époque antérieure, celle du Risorgimento, on assiste à un glissement intéressant. Dans Le Guépard, le personnage principal, l’Oncle et père adoptif, laisse le champ de l’éventuel héroïsme à son Fils-neveu. C’est l’inverse chez Roth, où la chaîne des générations, comme celle du temps, exprime une décadence. Si l’on regarde attentivement le texte, on s’aperçoit que l’adjectif héroïque est réservé… pour le Préfet ! En l’occurrence, la notion intervient quand ce dernier apprend les malversations autour de son fils et qu’il va faire preuve d’un « héroïque sang-froid » (« ein heldenhaft Gleichmut »)28, sauver son fils, l’extirper de cette malédiction dans lequel il est empêtré, « sauver l’honneur des Trotta »29. Ainsi nous est-il aussi montré avoir le sentiment de continuer à « remplir un devoir sans nom, vain, héroïque, à peu près comme le téléphoniste d’un navire en train de sombrer » lorsqu’il apprend que son fils veut quitter l’armée30. Or, il est aussi héroïque, dans la mesure où il renonce à ses valeurs. Ainsi, lorsqu’il se rend en solliciteur chez von Winternigg, qui est un … « monstre » / « ein Unmensch »31 et que tout indique qu’il va essuyer une rebuffade. Enfin, il vainc « la loi d’airain de l’étiquette » tout comme son propre père32. Le préfet, de manière inattendue, après avoir incarné le héros défait, mais grand dans sa défaite (conception tragique de l’héroïsme jouant encore ici, non sans ironie peut-être, avec le leitmotiv du naufrage du monde – der Untergang der Welt schien angebrochen33) se révèle un transgresseur (durchbrechen34). Premières fissures dans le monde du préfet, même si la transgression de la loi est là pour permettre au monde structuré par ces lois de perdurer. Si le grand-père est un authentique héros et que son petit-fils ne peut se maintenir à sa hauteur, le texte balance sur le père, adoptant une position non dénuée d’ironie.
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