Jean-Marc Hovasse : Heredia Hugo





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Jean-Marc Hovasse : Heredia - Hugo


Communication au Groupe Hugo du 26 avril 2006.
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Le 23 novembre 1842, alors que José-Maria de Heredia achevait sa première journée d’existence à côté de Santiago de Cuba, Victor Hugo lisait Les Burgraves, ces ancêtres de La Légende des siècles, au Comité de lecture du Théâtre-Français. Il était quadragénaire, académicien ; au début de l’année, il avait publié Le Rhin et reçu le manuscrit des Cariatides de Théodore de Banville. Comme quelques autres poètes très considérables (François Coppée, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine) et les deux qui furent les premiers historiens du Parnasse (Catulle Mendès et Louis-Xavier de Ricard), Heredia appartenait donc vraiment à la dernière génération de ce mouvement, celle dont les représentants écrivaient leurs premiers poèmes au moment où sortit la Première Série de La Légende des siècles.

Après ses études à Senlis et l’obtention de son baccalauréat, Heredia, encore âgé de seize ans, était déjà reparti à Cuba quand parurent les deux grands volumes de Victor Hugo, qui promettaient à la France des veilles et des lendemains épiques. Il avait de son côté traversé l’azur phosphorescent de la mer des Tropiques avec l’édition bien plus maniable des Poésies complètes de Leconte de Lisle dans sa poche, celle parue l’année précédente chez Poulet-Malassis. Cette lecture, « révélation » d’une étoile relativement nouvelle, lui avait donné, confiera-t-il plus tard, un désir « ardent, à la façon d’une obsession », celui de faire, dès son « retour en France, la connaissance du poète[1] ». Rien de tel, apparemment, avec Victor Hugo, dont il découvrit La Légende des siècles à La Havane, au cours de l’hiver 1859-1860, « sous le ciel fécond et voluptueux de Cuba[2] ». Il aurait pu, d’île à île, envoyer comme tant d’autres ses premiers vers à l’auteur, mais il n’en fit rien ; peut-être mis en garde par Leconte de Lisle, qui était rapidement devenu son ami à partir de son retour à Paris, il ne fit pas non plus acte d’allégeance pendant la seconde moitié du Second Empire, et ne fut pas au nombre des quatorze signataires, en juin 1867, de la lettre collective des jeunes poètes au moment de la reprise d’Hernani[3]. À en croire Antoine Albalat, c’était son amour pour Lamartine qui le vaccinait contre l’hugolâtrie : « Victor Hugo, disait-il, est un grand poète, Lamartine est la poésie. » Et la confrontation avec leurs enveloppes terrestres aurait confirmé ce jugement : « La première fois, ajoutait-il, que j’ai vu Lamartine, j’ai eu l’impression que j’étais devant un Dieu. Quand j’ai vu Victor Hugo, j’ai eu la sensation que j’étais devant un homme qui avait très bien fait ses affaires et gagné beaucoup d’argent[4]. » Il n’existe a priori pas d’autre source que le gendre du poète, Henri de Régnier, pour offrir un aperçu un peu moins caricatural de cette première rencontre, qui se place forcément au début de la Troisième République :

Comme tous les jeunes poètes du temps, José-Maria de Heredia avait tenu à aller offrir ses hommages au « père de la poésie » contemporaine. Un ami le mena donc chez Hugo qui le reçut avec cette charmante et haute politesse dont témoignent tous ceux qui eurent l’honneur d’approcher l’illustre écrivain. « Il y avait là un tas d’hommes politiques, racontait José-Maria de Heredia ; Hugo se détacha de leur groupe, vint à moi et me dit très aimablement : "Vous faites des vers, monsieur, et vous êtes Castillan. C’est fort bien, mais savez-vous quelle est la rime à "Espagnol" ? Je m’inclinai et je lui répondis par le mot "Cavagnol". Hugo se mit à rire et me tendit la main. La connaissance était faite et nous causâmes longuement de poésie[5]. »

  Plus réaliste que la séduisante mais improbable rencontre entre Heredia enfant et Nerval à la fin de sa vie, rapportée différemment par Maurice Barrès et par Henri de Régnier[6], cette anecdote a le mérite de condenser en peu de mots les deux principaux points communs entre les deux poètes : le goût de l’Espagne, presque aussi autobiographique dans un cas que dans l’autre, et celui des mots rares[7]. Les circonstances de cette première visite, pour être assez vagues, restent vraisemblables : l’amabilité de Victor Hugo heureux d’échapper aux conversations politiques a souvent été notée par les littérateurs, à commencer par les frères Goncourt. Peut-être Victor Hugo savait-il aussi que, dans le cercle des Parnassiens, Heredia était surnommé « l’Espagnol » – l’histoire de la rime est en tout cas le seul trait véritablement original de ce récit. Rossignol ou guignol auraient suffi, et s’il s’agissait de richesse, Heredia aurait dû préférer campagnol à cavagnol, d’autant que cette variante italienne du loto disparue des salons depuis la seconde moitié du XIXesiècle et des dictionnaires courants depuis la seconde moitié du XXesiècle, s’écrit aussi, et surtout, cavagnole (Voltaire la faisait rimer avec… console). Dans le cas d’une rime féminine, l’auteur de la « Réponse à un acte d’accusation » attendait naturellement la Carmagnole (« Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole ;/L’emphase frissonna dans sa fraise espagnole »), plus riche que sa célèbre rime de jeunesse (« Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,/Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole »), laquelle n’avait pas été enrichie par l’auteur des « Conquérants de l’or » : « […] il ne lui plaisait point de voir que les meilleurs/De tous ses gens de guerre, en entreprises folles,/Prodiguassent le sang des veines espagnoles[8] »… Quoi qu’il en soit, un peu à la manière, vivement admirée par Émile Faguet, du choix des rimes dans le sonnet « Stymphale[9] » qui permettait à Heredia d’éviter de façon provocante (dévale/rafale ; Omphale/triomphale) la rime Stymphale/triomphale attendue par tous les lecteurs du « Satyre » de la Première Série de La Légende des siècles, le sonnetiste espagnol réussit à surprendre Victor Hugo avec sa rime oubliée. Et comme elle permettait presque trop bien de concilier les deux passions, la poésie et le jeu, qui lui valurent tour à tour la gloire et la ruine, peut-être pourrait-on soupçonner Henri de Régnier, qui fut l’un des premiers à pâtir de la seconde, d’avoir résumé par cette anecdote discrètement moralisatrice la rencontre biographique entre les deux poètes. Ce serait en tout cas l’illustration de cette affirmation que Heredia répétait volontiers, paraît-il, après l’avoir entendue dans la bouche de Victor Hugo : « que tous les poètes chevillaient, mais que celui-là était grand qui d’une cheville savait faire une beauté[10]. »

  Miodrag Ibrovac affirme qu’après cette brillante entrée en matière « Heredia assistait aux dîners et réceptions rue de Clichy et avenue d’Eylau[11] ». C’est la logique même, mais rien ne vient le confirmer – ni l’infirmer. Ce qui est publié des derniers carnets de Victor Hugo permet tout de même de relever que Heredia n’a jamais été son hôte assidu, car il n’y apparaît nulle part, et telle allusion de Leconte de Lisle à son disciple bien-aimé sur l’ennui qu’il ressentait dans le salon du maître (« Une éternelle soirée à l’avenue d’Eylau de cette étoile me sourit médiocrement[12] ») permet à tout le moins d’imaginer que ce manque d’enthousiasme était partagé. Rien à voir, en tout cas, avec l’ardente fidélité d’un Banville ou d’un François Coppée, récompensée et matérialisée par une correspondance assez abondante, des éloges répétés, des repas partagés et des envois de livres dédicacés. À défaut d’un témoignage direct de Victor Hugo, qui sans doute doit tout de même exister quelque part, il faut se contenter, huit ans après sa mort, d’un billet envoyé par Auguste Vacquerie au directeur de La Plume pour excuser son absence au dixième banquet donné par la revue sous la présidence de Heredia (14 octobre 1893) : « J’aime et j’admire le poète des Trophées et j’aurais été heureux de dîner avec lui et avec vous tous[13]. » Il était d’autant mieux disposé envers lui que ce dernier n’avait jamais dit du mal de Victor Hugo, attitude plutôt rare à cette époque. Et il n’y avait rien là d’une retenue imposée par la décence : de Rosny aîné rapportant que la « voix de cuivre » de José-Maria de Heredia « prenait des intonations mystiques » quand il parlait de l’auteur de La Légende des siècles, jusqu’à Maurice Barrès le représentant en train de lire « Booz endormi » d’une « voix sonore » pour apaiser par cet exemple indépassable une querelle née chez lui entre deux poètes sur l’intérêt du vers libre, les témoignages anecdotiques ou directs de sa vive admiration sont au contraire pléthore[14]. Dans la dernière préface de l’édition des Trophées, celle de 1907 illustrée par Luc-Olivier Merson, Heredia se dira fier de collaborer avec celui « qui a su illustrer encore, au double sens du mot, les chefs-d’œuvre de Victor Hugo et de Gustave Flaubert[15] ». Le contraste entre cet enthousiasme littéraire et cette réserve dans les relations peut du reste assez bien se comprendre : si la conception et la publication ouverte de La Légende des siècles ont posé des problèmes à tous les Parnassiens – car le recueil déjà impressionnant de 1859 se présentait comme une simple pierre d’attente pour de nouvelles séries – elles projetaient une ombre bien plus menaçante encore sur l’horizon du futur auteur des Trophées. Du reste, dès la publication des premiers sonnets de Heredia dans le premier Parnasse contemporain, Barbey d’Aurevilly avait ouvert les hostilités sur ce point précis :

Le lieu commun de cet instant du siècle est la poésie façon Hugo. M. Victor Hugo a présentement l’ubiquité qu’eut vingt ans M. de Lamartine… Je ne sais pas si M. de Heredia est espagnol comme son nom, mais ce que je sais bien, c’est qu’il est Banvillien de langage. Donc imitateur de M. Hugo… par ricochet et à la seconde… impuissance[16].

  Il est vrai que Heredia avait eu le privilège, étonnant pour un poète de vingt-trois ans qui n’avait encore publié que huit sonnets dans la presse en trois ans (sans compter ses premiers poèmes parus dans le Bulletin de la Conférence La Bruyère de 1861 à 1863) de compléter avec cinq sonnets la première livraison du premier Parnasse contemporain, qui comprenait Théophile Gautier et Théodore de Banville – ce qui répondait certainement, comme Rémy de Gourmont le ferait remarquer plus tard, à la volonté des organisateurs de réunir, à la façon d’un programme initial, trois générations de poètes[17]. Barbey d’Aurevilly était de toute façon de parti pris, car même si « les Chimborazos » des « Fleurs de feu » n’étaient pas sans évoquer, au-delà même du procédé de l’antonomase, « Les Raisons du Momotombo » de la Première Série de La Légende des siècles, même si l’âme du poète était assimilée dans « La Conque » à « une prison sonore » comme elle l’était à « un écho sonore » dans le poème liminaire des Feuilles d’automne, ces vers étaient visiblement bien plus redevables à Leconte de Lisle et à Baudelaire qu’à Victor Hugo – qui n’avait encore composé aucun sonnet – et même à Banville[18]. Barbey d’Aurevilly le savait sans doute mieux que personne, mais il cherchait davantage, dans ses « Trente-sept médaillonnets du Parnasse contemporain », à défendre sa thèse qu’à raffiner dans la critique – à moins qu’il ait eu, déjà, l’étonnante prescience de la direction dans laquelle allait se développer l’inspiration de sa victime. Quoi qu’il en soit, le rapprochement, l’amitié et l’intimité rapidement devenues de notoriété publique entre Heredia et Leconte de Lisle ne suffiront pas pour prémunir le sonnetiste contre cette malédiction prononcée sur son berceau littéraire par le célèbre et redoutable critique. Il aura beau, pendant ces années soixante-dix qui correspondent à la gestation de son recueil unique, conserver ses distances avec Victor Hugo, rien n’y fera. Car c’est bien à partir du moment où Victor Hugo était rentré dans Paris qu’il avait annoncé, avec une belle désinvolture à l’égard du temps qui passe, un recueil intitulé Les Trophées à paraître d’ici dix ans. Il lui en faudra le double, comme s’il avait voulu attendre non seulement la publication complète de La Légende des siècles (1883), mais aussi la mort de son auteur (1885), et même la sortie des compléments annoncés depuis longtemps à La Légende des siècles, La Fin de Satan (1886) et Dieu (1891). Ces précautions n’empêchèrent pas toute la critique, dès la sortie du recueil (1893), de se précipiter dans une comparaison dont François Coppée se fit l’écho en recevant son ami sous la coupole (1895) :

Vos Trophées, c’est une sorte de Légende des siècles en sonnets. Ce voyage à travers les âges que Victor Hugo fit à vol d’aigle, vous l’accomplissez à votre tour avec les courtes haltes d’un oiseau migrateur. Vous ne peignez pas à fresque ; mais, en vos cadres étroits, vous ressuscitez toute la beauté d’un mythe aboli, toute l’âme d’un siècle mort, tout le pittoresque d’une civilisation disparue. Après la Grèce et la Sicile, voici Rome, voici les Barbares, le Moyen Âge, la Renaissance. Le cycle est complet ; vous avez fait le tour de l’histoire[19].

  Ce lieu commun irritait déjà Miodrag Ibrovac en 1923, qui s’attacha, dans un chapitre intitulé « Deux Conceptions opposées », à distinguer La Légende des siècles des Trophées. Pourtant, c’était bien Heredia lui-même qui avait érigé le recueil de Victor Hugo en modèle : en commentant la préface de 1822 des Poèmes antiques de Vigny, il avait parlé d’une « sorte de légende des siècles pressentie[20] »… Au-delà de la question de la forme, Miodrag Ibrovac tenait à démontrer que Les Trophées n’était pas un complément de La Légende des siècles, comme pouvait par exemple le laisser penser la distribution si tranchée entre les deux recueils des poèmes d’inspiration gréco-latine d’une part et judéo-chrétienne de l’autre ou encore, dans une moindre mesure, médiévale. Et puis, surtout, le fameux « grand fil mystérieux du labyrinthe humain, le Progrès[21] », censé coudre ensemble les différentes pièces de La Légende des siècles, ne liait pas Les Trophées. Mais cette démonstration faisait une part beaucoup trop importante à la préface de la Première Série, dont elle prenait les majestueuses déclarations pour argent comptant, sans imaginer une seconde que leur auteur avait pu les rédiger, après coup, comme un trompe-l’œil davantage que comme un programme scrupuleusement suivi. Aussi bien, le contraste, nouveau lieu commun, entre le pessimisme fragmentaire de Heredia et l’optimisme de Victor Hugo affichant sans cesse sa foi dans le progrès ne résiste-t-il pas à qui veut bien lire La Légende des siècles plutôt que de commenter sa préface. De ce côté-là, il faudrait bien davantage insister sur la communauté d’inspiration entre les deux recueils que sur cette divergence apparente. Bien plus, à regarder le plan des Trophées, qui commence grosso modo chronologiquement pour s’achever plutôt thématiquement, il apparaît qu’à La Légende des siècles il convenait d’associer
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