Brésil / Italie





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Brésil / Italie

Derrière l’affaire Cesare Battisti se cache le passif des «années de plomb»
(MFI / 14.06.11) L’affaire Battisti ne peut ni s’expliquer ni se comprendre hors du contexte historique de ces années qui vont grosso modo du début des années 1960 à la fin des années 1980. Période pendant laquelle en Europe, dans des démocraties comme l’Allemagne, la France et l’Italie ou dans des dictatures comme l’Espagne ou la Grèce, des mouvements extrémistes de droite et de gauche s’affrontent à coups d’attentats et d’opérations criminelles.
En Allemagne, ce sont des années marquées par la Fraction armée rouge, en France par Action directe et en Italie par les Brigades rouges. Rapidement et globalement résumé, ces mouvements sont anti-impérialistes : la guerre du Vietnam est leur étendard pour dénoncer les Etats-Unis. Internationalistes, les connections entre ces différents mouvements sont prouvées jusqu’au Proche-Orient où ils soutiennent la lutte des Palestiniens. Pour eux, les attentats sont des actes politiques qui répondent aux actions de l’extrême-droite.

En Italie, les noms de deux grands mouvements d’extrême-gauche resteront à jamais liés à ces années de violence : les Brigades rouges et le mouvement Primea Linea. La mémoire collective italienne a retenu la mort d’Aldo Moro, l’ancien président du Conseil et chef de la Démocratie chrétienne, qui a payé de sa vie sa tentative de coalition avec le Parti communiste italien. Aldo Moro avait été enlevé puis retrouvé dans le coffre d’une voiture. Cette image d’un ancien président du Conseil recroquevillé dans le coffre d’une voiture a marqué l’inconscient collectif italien et au-delà.

Au point que l’attentat de la gare de Bologne, qui a fait 85 morts, le 2 août 1985, est attaché dans l’inconscient collectif à l’extrême-gauche - alors que la responsabilité en revient à l’extrême-droite.
Mitterrand contribue à la fin de ces années de plomb en Italie
Petit malfrat arrêté pour vol à main armée, Cesare Battisti passe à la lutte armée après avoir rencontré en prison des membres du groupuscule Prolétaires armés pour le communisme, les « PAC ». Emprisonné en 1979 et condamné pour appartenance à une bande armée, il s’évade et se réfugie au Mexique. En France, l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand contribue à la fin de ces années de plomb en Italie. Avec la « doctrine Mitterrand », les activistes qui renoncent à la lutte armée en Italie pourront rester en France sans être inquiétés.

L’Italie a tendance à oublier qu’à l’époque, cette politique a été bien accueillie en Italie car elle a aidé le pays à sortir de ces années de plomb sans trop de dommages collatéraux, notamment en évitant quelques procès qui auraient été politisés. Par ailleurs, quand le dossier Battisti arrive sur le bureau de François Mitterrand, le président français estime qu’il y a tellement de doutes qu’il choisit « de n’en laisser aucun », comme l’expliquera son entourage : il accorde l’asile à celui qui devient alors concierge d’immeuble.

Trois de ses anciens compagnons d’armes, eux, sont arrêtés. Devant la justice, ils accusent Cesare Battisti d’avoir été le tireur au cours des quatre assassinats revendiqués par le groupe. Il est donc jugé, mais comme il est en fuite au Mexique, il est condamné par contumace. A-t-il organisé sa défense de là-bas comme l’affirme le gouvernement italien ? Ou bien n’a-t-il pas été défendu comme il le dit lui-même ? Le détail a son importance dans le dossier d’extradition. Cesare Battisti a aussi lui-même entretenu le trouble sur son rôle dans ce quadruple assassinat. En 2001, il déclare que « politiquement, il assume ».

Mais en 2004, lorsque Jacques Chirac rompt avec la « doctrine Mitterrand » et ouvre les procédures d’extradition, Battisti commence à clamer son innocence et accuse les trois autres condamnés d’avoir obtenu des réductions de peine contre leurs témoignages à charge. Pourquoi ce changement de stratégie ?

L’écrivaine Fred Vargas qui a pris la tête de son comité de soutien l’explique : « Pendant longtemps, Cesare Battisti a pensé que la loi française (qui empêche d’extrader quelqu’un condamné par contumace s’il n’est pas rejugé dans son propre pays, NDLR) le protégeait. Il ne voulait donc pas discréditer la doctrine Mitterrand et nuire aux autres réfugiés ».

Par ailleurs, toujours selon Fred Vargas, « il avait aussi un motif plus intime encore et plus historique : il estimait que, innocent ou pas, il se devait d'assumer la responsabilité collective de son engagement politique. Pour lui, son innocence « technique », le fait qu'il n'avait pas tué, ne devait pas l'empêcher d'assumer l'Histoire ».
Le Brésil à La Haye ? Oui. Sauf le cas Battisti !
Pierre Milza, dans son chapitre consacré aux années de plomb de son Histoire de l’Italie, rappelle que : « L'interprétation du phénomène terroriste qui a ébranlé la République italienne entre 1969 et l'extrême fin des années 1980 reste difficile à faire, tant sont mêlées les questions relevant de la politique intérieure et celles tenant à la situation internationale, tant sont partagées les responsabilités de chaque protagoniste dans un jeu qui, globalement, relève de l'affrontement planétaire entre le camp des démocraties libérales et celui du « socialisme réel ».

Le souvenir de ces années de plomb reste très présent en Italie, et il n’est en rien comparable au souvenir qu’a laissé Action Directe en France. Pour le moment, l’Italie a le sentiment que bien peu de gens ont payé pour les 362 morts et 172 blessés de ces trois décennies. Par ailleurs, l’Italie est dirigée par un gouvernement de droite qui ne trouve aucune justification à cette lutte armée des années 1970-1980.

C’est exactement l’inverse au Brésil où Lula, président de gauche, a refusé d’extrader Battisti le tout dernier jour de sa présidence. Un ancien ministre de la Justice brésilien confiait à RFI que, normalement, le Brésil, actuellement en tête des pays non-alignés et qui compte peser dans les instances internationales, serait plutôt enclin à accepter de porter un litige devant la Cour internationale de justice de La Haye sauf… dans le cas Battisti ! Un peuple de gauche a forcément une certaine empathie avec un combat révolutionnaire et a donc tendance à croire à la théorie du complot.

Cela dit, si le Brésil acceptait de s’en remettre à la justice internationale, d’un pur point de vue légal, la Cour pourrait recommander d’extrader Cesare Battisti pour deux raisons : selon la Constitution brésilienne, ce n’était pas au président de la République de bloquer l’extradition ; et puis, sans préjuger du fond, de la culpabilité ou non de Battisti, selon le traité d’extradition que le Brésil et l’Italie ont signé, son dossier répondrait aux critères légaux qui auraient pu conduire à son extradition. Mais avant qu’un dossier parviennent à la Cour de La Haye, qui juge les conflits interétatiques, il faut soit que les Etats aient signé un traité qui les oblige à soumettre les conflits qui les concernent à ce tribunal [or le Brésil n’est pas signataire d’un tel traité] soit que les deux Etats tombent d’accord pour soumettre leur litige à la Cour de La Haye.
Valérie Rohart

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