Équipe de recherche de Lyon en sciences de l’information et de la communication





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Jean-François TÉtu

Équipe de recherche de Lyon en sciences de l’information et de la communication

Institut d’études politiques de Lyon

Université Lyon 2

Jean-Francois.Tetu@univ-lyon2.fr

Du « public journalism » au « journalisme citoyen »
Résumé. — La responsabilité sociale des médias et la responsabilité collective des journalistes apparaissent progressivement à la fin du XXe siècle, après plusieurs siècles de revendication de la liberté d’expression et d’impression. Elle est consécutive à l’affirmation du droit du public à l’information. Le public journalism, mouvement américain des années 90, surtout ancré dans la presse locale, en est une illustration : il part de la crise de confiance du lectorat et des journalistes eux-mêmes, et propose une forme de journalisme fondé sur le consensus. Mais ce consensus risque de devenir un communautarisme qui éloigne le journalisme de la distance et de l’impartialité qui sont ses principes constitutifs. Aujourd’hui, la revendication « citoyenne » bascule des journalistes vers les lecteurs, d’où le développement des current event blogs.
Mots clés. — Presse, public journalism, civic journalism, liberté d’expression, responsabilité sociale, responsabilité collective, démocratie.

La question de la responsabilité sociale des médias apparaît par étapes, dès la seconde moitié du XXe siècle, dans une histoire dominée par un libéralisme sans cesse réaffirmé. C’est surtout à partir des années 80 qu’elle est revendiquée avec une grande netteté, après divers événements dont la couverture a fortement décrédibilisé la profession de journaliste et conduit à une large désaffection du public, notamment à l’égard de la presse écrite. La responsabilité, jusqu’alors considérée comme individuelle, apparaissait comme responsabilité collective, donnant naissance, par exemple en Amérique du Nord, à un mouvement nommé public journalism ou civic journalism, auquel est consacrée cette contribution. Plus récemment, le développement des blogs et de divers portails a induit une revendication « citoyenne » du contrôle de l’information. Parallèlement, en France, on assiste à la création de « chartes » dans les rédactions, à la prolifération du recours à la « déontologie », à l’« éthique », et à la mise en valeur du rôle des « médiateurs ». La taille de cet article interdit de s’interroger simultanément sur ces trois formes d’affirmation d’une responsabilité sociale, où il est souvent difficile de distinguer marketing ou affirmation d’une véritable responsabilité sociale et politique ou encore « citoyenne » du journalisme. Mais il est clair que l’identité du journalisme est directement mise en cause1 par l’affirmation d’une responsabilité citoyenne (civic journalism), professionnelle (chartes) et éditoriale (médiateurs). Dans les trois cas, il s’agit d’une responsabilité collective : communauté « locale » dans le premier cas, corporation des journalistes et collectif d’une entreprise face au public dans le deuxième et le troisième. Tout cela, répétons-le, est récent et fort éloigné d’une histoire focalisée sur la liberté, qu’il nous faut d’abord rappeler rapidement.


La liberté, source de la responsabilité dans l’espace public




Les médias contemporains sont les héritiers d’un long combat pour la liberté de penser, puis la liberté d’expression, qui concerne d’abord le livre. Parmi toutes les traces de cette revendication, où s’ancre d’abord la lutte contre la censure religieuse, on peut relever l’exemple de l’Aeropagitica de John Milton en 1644 qui plaide « for the liberty of unlicensed printing »2, au nom de la vérité chrétienne (« only the good can truly be free »3). Cela se poursuit tout au long du XVIIIe siècle, par exemple avec les Nouvelles Ecclésiastiques, nées du rejet, par le peuple de France, de la condamnation des jansénistes dont témoigne la bulle Unigenitus.
La liberté « politique » ne s’affirme vraiment que sous le siècle des Lumières. Avant la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, deux textes constitutionnels : en Suède, en 1766, avec l’affirmation de la liberté de la presse, puis, en 1776, aux États-Unis, dans le Virginia’s Bill of Rights (« the freedom of the press […] can never be restrained but by despotic governments »4), qui précède le Premier Amendement voté en 1791 : « Le Congrès ne fera aucune loi restreignant la liberté de la parole ou de la presse », ce qui rejoint les articles 10 et 11 de la déclaration française. Cela se poursuit tout au long du XIXe siècle, notamment sous la plume de Karl Marx en 1842-43 : « La presse libre […] est le monde idéal qui jaillit perpétuellement du monde réel et, esprit toujours plus riche, y reflue pour le vivifier à nouveau » (in : Muhlmann, 2004 : 170).

Depuis la fameuse thèse de Jürgen Habermas (1962) sur l’espace public, et les textes de Roger Chartier (1990) sur les origines culturelles de la Révolution française, nous sommes plus sensibles à la théorisation de cette liberté, notamment à partir des deux articles de Kant de 1784 et 1786. On peut d’ailleurs globalement voir dans les législations européennes du XIXe siècle sur la presse la marque directe du caractère conservateur, despotique ou libéral des gouvernements successifs, dont témoigne la grande loi française de 1881 sur la liberté de la presse. Mais l’attention portée à la démocratisation politique fait presque oublier la montée du capitalisme qui est une des causes directes de la crise de confiance dans la presse contemporaine, du double fait de la concentration et des conflits d’intérêts5, fortement dénoncés aux États-Unis dans diverses conférences6.
La doctrine libérale de l’information repose sur un principe hérité des Lumières : la raison universelle conduit à l’idée que nul ne peut avoir le monopole de la vérité, et donc à la contestation a priori du principe d’autorité7. Mais elle est prise dans une contradiction. D’une part, elle présuppose qu’il n’y a pas de critère pour établir la vérité : on doit donc laisser parler quiconque peut aider à la vérité8, ce qui est à coup sûr une marque de défiance à l’égard de toute idée reçue ; mais, d’autre part, et cela constitue une sorte de mythe contemporain, elle postule que, à l’instar de l’économie monétaire libérale, la bonne information finira par chasser la mauvaise. C’est là, comme on le verra, une des grandes ambiguïtés du public journalism parce que le public n’est ici qu’un autre nom du marché qui, sans qu’on le dise, devient le critère décisif de la vérité9.
Cependant, le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale et son cortège de propagande inversent la proposition libérale initiale : ce n’est pas tant le journaliste qui a le droit de dire ce qu’il pense, que le public qui a désormais droit à l’information. Ce virage a pris deux formes d’où émerge peu à peu la question de la responsabilité sociale de l’information : la presse remplit un service public ; elle a une responsabilité sociale10. On voit ici une évolution très sensible par rapport à la Déclaration Universelle de l’ONU (article 19, 18 décembre 1948, www.un.org) centrée sur la liberté d’information, même si elle mentionnait l’exigence de la pluralité des sources et le souci moral des journalistes.
Au fond, la seconde moitié du XXe siècle voit un renversement sensible de perspective : la liberté n’est plus conçue comme un moyen de résister au despotisme, ce qui était au cœur de la pensée du XVIIIe siècle, et l’État, tenu à distance par le Premier Amendement de la Constitution des États-Unis, devient le garant des libertés. On passe du droit de l’information au droit à l’information, formellement énoncé pendant le concile Vatican II dans l’Encyclique Pacem in terris qui mentionne explicitement (article 12) « le droit de tout être humain à une information objective ». Depuis lors, l’idée du droit à l’information s’est étendue, du fait de la croissance de l’audiovisuel, au droit à la communication, comme on le lit sous la plume de Jean d’Arcy, fondateur de l’Union européenne de radiodiffusion, en 1969. Cette évolution est à l’origine d’un mouvement très sensible à la fin du siècle parce qu’il constitue, en France, le fondement juridique de la libéralisation de l’audiovisuel (1982) et de la communication des collectivités locales dont on connaît l’ampleur à partir des élections de 1982 et 1989, avant d’inspirer deux grands programmes gouvernementaux11. Mais la question qui nous occupe ici est beaucoup plus limitée.
L’idée d’une responsabilité du journaliste est certes présente, notamment en France au moment où la profession tente de s’organiser, à partir de 1918 (Tétu, 2002), sous la forme des « droits » et « devoirs » du journaliste, mais on doit signaler que la revendication éthique est de type individuel et nullement politique et sociale : le journaliste, même lorsqu’il cesse de se penser comme écrivain, fait œuvre de création, intellectuelle, personnelle et individuelle. L’idée selon laquelle le journaliste doit être un « chien de garde » (watchdog) de la démocratie est beaucoup plus marquée aux États-Unis, où le journaliste se veut depuis longtemps un gardien des droits, et un pourfendeur des turpitudes. Mais la fin du XXe siècle conduit à une perte des anciens repères : la chute du mur de Berlin, la fin de l’URSS interdisent désormais toute pensée globale ; la guerre du Golfe montre une totale incurie des médias, incapables de toute investigation, et Saddam Hussein reste en place ; le retour aux identités, nationales et ethniques entraîne des guerres, des massacres et des violences qu’on croyait impossibles depuis la fin du génocide nazi. En France, le titre d’un éditorial d’Ignacio Ramonet dans Le Monde diplomatique du printemps 1992, « L’ère du soupçon », nomme le malaise : celui des journalistes perturbés par le scandale du sang contaminé, celui d’une opinion choquée par le traitement du faux charnier de Timisoara en 1989, puis par la couverture de la guerre du Golfe en 1991, pour ne prendre que ces deux exemples. Les médias français sortent de là discrédités12. Émergent alors le leitmotiv « éthique » dans les propos des journalistes, notamment dans les publications du syndicat national des journalistes (Prodhomme, 2003), la multiplication soudaine des « chartes »13 et le développement des médiateurs. Malgré cela, les journalistes français continuent de privilégier leur indépendance (liberté de décision et niveau d’autonomie personnelle), alors que cette indépendance est très secondaire aux États-Unis où « la possibilité d’aider les autres » vient en première position depuis 1971 (Abare McCane, 1992 : 7).


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