Je dédie cet ouvrage à mon fils Rodolphe





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Le psychotique est un ‘malade’ qui a perdu ses repères, qui évolue dans son monde virtuel.

Pour bien comprendre comment la personne touchée perçoit son mal, sa psychose, il faut perdre ses repères normés, se projeter dans son univers de souffrance, se positionner à sa place, être lui en quelque sorte, être en état d'écrire son histoire avec ses larmes, l'aimer tout simplement. Le déroulement, pour être compréhensible, je vais vous le présenter dans une logique linéaire, la nôtre, où les faits s'enchaînent les uns après les autres. Pour un schizophrène, je me répète, l'ordre des séquences est indifférent, c'est un désordre permanent. Il circule dans une spirale avec ses hauts et ses bas, ses avancées et ses reculs. Pour tenter d'y voir plus clair dans son évolution, il faut se détacher de cette tornade par un regard avisé sur de longues périodes, des années, regarder évoluer son œil, le centre de celle-ci ; une analyse objective moins évidente que l'on peut le penser, tant le quotidien est absorbant et déroutant. Après avoir intégré son mode de fonctionnement et trouvé quelques brèches intangibles dans sa croyance monolithique, il faut répéter, à longueur de semaine, les discours identiques, les mêmes arguments que ceux rabâchés la veille et demain être prêt à recommencer.

Un travail de longue haleine, épuisant, démoralisant. Chaque jour, le programme est analogue et je n'y renonce pas. Je gratte tant qu'il le faudra, sans limite. La façon de le faire, serait que les arguments exposés puissent le conduire à se poser, de lui-même, d'autres questions qui le feraient douter de sa fausse vérité. C'est plus que difficile, parfois, je m'énerve, son illogisme est tellement déconcertant, mais la plus mauvaise méthode est de ne rien faire, ne rien dire. La schizophrénie se construit toute seule, comme un pot de peinture qui durcit avec le temps, il est impératif de remuer et d'agiter sans cesse. En préliminaire, il faut lui expliquer, répéter, que si je procède de cette manière, c'est que nous tenons à lui, qu'il est indissociable de notre famille. Si nous ne tenions pas à lui, la solution eut été de le placer en maison spécialisée, de ne plus s'en occuper, de le laisser se débattre sans aucun espoir de survie. Ce n'est pas la personne que je combats, seulement sa maladie, rien que sa maladie, toute sa fausse maladie. Mon fils a bien intégré ma démarche ; ou presque, les certitudes sont que très rarement certaines.
Une jeunesse dans la conformité, les pieds dans cette incompréhensible dérive.

Mon fils se prénomme Rodolphe, sa particularité est d'être jumeau monozygote. Deux vrais jumeaux comme le sont beaucoup d'autres à raison statistique d'environ deux naissances pour soixante-dix enfants nés. Une jeunesse sans histoire particulière de deux frères qui ont suivi leurs parcours d'enfants et d'adolescents. Comme la grande majorité des jumeaux, la ressemblance stéréotypée est le lot commun qui interpelle le regard des autres. L'âge allant, les années vécues dans la souffrance, la médication, l'effet compensatoire en alimentation plus excessive pour une activité restreinte, ont accentué la différenciation physique ; une prise de poids visible, dépendante de sa vie bouleversée. Nous avons tout connu de ce qui est inhérent aux jumeaux, notamment le premier langage inventé, un dialogue de quelques mots utiles à leur communication afin de pallier le vocabulaire encore absent. Ils ne sont pas un ensemble de deux, bien deux frères avec beaucoup de liens affectifs. Voilà, je ne vous en dis pas plus, ces lignes n'ont pas pour thème les jumeaux, mais il m'apparaît nécessaire d'en positionner le contexte. Donc, bien évidemment et comme chaque individu, Rodolphe a construit au cours du déroulement de sa prime jeune vie et celle de son adolescence, sa propre logique de vision de son environnement au gré des événements rencontrés. Un mental qui s'organise et se désorganise, dans un équilibre précaire, selon ses appréciations personnelles de ses situations vécues ; sa propre histoire.

Beaucoup d'interrogations. Quelles en sont les raisons ? S'il y en a, de sa rupture intervenue lors de ses études. Des suppositions, j'en fais, et j'en referai encore, sur chacun des événements qui me paraissent avoir une cause probable à son mal. Très jeunes, trop jeunes, nous les avons, le plus souvent possible, sortis du milieu familial. La première fois, à la naissance de leur frère, plus jeune de trois ans et demi, puis ensuite chaque année par les colonies de vacances, d’hiver, de Pâques et de trop longues vacances d’été ; une mode à l’époque permettant, soi-disant, une intégration à la vie collective future. Bien sûr, ils ont en gardé le goût du sport, le ski, la natation, mais sûrement fort négativement, une dispensable coupure affective. Une autre supposition, je suppose aussi, peut-être, à une réprimande injustifiée de la part d'un adulte inconnu, dont il a oublié, mais que son inconscient a enregistré, ou bien justifiée, mais faite par erreur sur sa personne ; son frère lui ressemble tellement. De toute manière, l’état actuel de Rodolphe a pris en compte un fait très antérieur, sûrement bénin, mais qu’il a jugé inacceptable, imprimé puis enfoui au plus profond de sa mémoire. Une mauvaise graine semée, enregistrée puis perdue, depuis un temps indéfinissable, laquelle va germer, lentement, inexorablement, dans le climat hasardeux de sa fin d'adolescence et de prise de conscience de sa future vie d'adulte ; une révélation sur une coïncidence fortuite, inconsciente et perturbante dans un cerveau d'âge plus mature. De cette singularité patente, il a construit en lui une dualité faite d'une demande intérieure d'un bien parfait auquel il aspire, en contradiction avec des faits oubliés entassés dans un très loin passé dont il n'a pu s'aguerrir ; une image invisible resurgit et qu'il juge inacceptable. Une sensation d'insatisfaction l'enveloppe comme une pseudo-spiritualité dans un mal de vivre qui s'installe subrepticement dans un désir de bonheur absolu ; une opposition contradictoire qui bloquera et inhibera toute son appréciation de la réalité objective.
Des perceptions qui ne s'apparentent pas à une maladie, c'est toute la difficulté à comprendre son mal.

Dix-neuf ans, chacun pourrait croire que c’est le bel âge, une période que nombre de personnes voudraient revivre. Un début de vie d’adulte devrait commencer, mais pour Rodolphe, pas de la manière qu'il espérait et nous l'espérions, la maladie est toute juste à ses prémices. Un semblant de voile opaque l'écarte de la réalité, insidieux, que nul ne soupçonne et n'y prend garde. Une vague impression, un début de construction trouble, indéfinissable et sans véritable commencement, assise sur quelques pierres bancales d'un passé lointain perdu dans son monde intérieur. Son début de formation de BTS, n'est pas un succès malgré son BAC avec une petite mention, il n'arrive plus à assumer ses cours et en parle plus volontiers avec sa mère. Durant cette année, il n'est pas au mieux de sa forme, il semble perpétuellement inquiet, les manifestations psychiques débutantes interviennent probablement. Manifestations qu'il taira durant des années comme un secret intime qu'il ne révélera que sur demande express, une vraie réelle réalité qu'il intègre dans la normalité ; la sienne. Des perturbations qui marqueront l'arrêt de sa formation. Nous, les parents, sommes dans l'expectative, un état d'inquiétude incompréhensible qui dérivera vers l'inévitable, l'inacceptable et l'invivable. Qu'avons-nous fait ou pas fait, pour avoir mis notre fils dans cette situation inextricable ? Sa jeunesse en décrépitude, des années perdues pour quoi, pour rien, et c'en est d'autant plus intolérable. Rien ne sert de se lamenter, nous ne pouvons reprendre le cours de la vie des années passées, la seule solution, lui venir en aide avec tous nos moyens, ceux que nous ne connaissons pas.
Le grand saut dans la psychose, l'apparition apocalyptique.

De suite, je vous entraîne dans le vif du sujet, le prologue de rupture, le plongeon, le saut dans sa psychose. Sa grande manifestation de l'irréel, celle de départ, qui date de l'origine déterminante dans l'entrée effective et brutale de la psychose, la cassure franche avec son état antérieur, telle qu'il me l'a racontée, huit années plus tard, lors de ma présence, de mon long séjour de soutien que j'effectuerai chez lui deux années durant :

Un samedi soir, j'étais sorti avec l'un de mes copains, dans un PUB à Paris dans le quartier Saint-Michel. Ce soir-là, je n'étais pas très à l'aise et nous nous sommes retrouvés avec d'autres jeunes que je n'appréciais pas spécialement, une personne accompagnée de ses amis. Lorsque nous sommes sortis vers minuit, ensemble, nous avons rencontré quatre autres jeunes qui sortaient d'un autre PUB en face du nôtre. Je ne me sentais pas bien du tout au point de ne pas participer à la conversation. Durant leur discussion, j'ai vu un autre groupe de personnes ressemblant à la mafia et précédé d'une personne que j'ai identifiée comme le Diable venir se joindre au groupe. A ce moment, un homme habillé en blanc - justicier ou policier sans doute - est arrivé. Le groupe du Diable s'est mis autour de lui puis l'a écrasé et l'a fait disparaître dans une bouche d'égout située à cet endroit. D'un seul coup, je me suis senti imprégné de Dieu, mais je suis resté impuissant devant la scène. Lorsque je suis rentré à la maison, j'ai pris un carton et un stylo et ma main s'est mise à écrire d'elle-même « Jésus-Christ » et peu de temps après, les lettres ont coulé comme du sang, puis elles ont disparu.

C'est indiscutable, cette grande hallucination, cette apparition diabolique, il l'a vécu telle une vision indélébile, aussi violente qu'un stigmate œcuménique, un ectoplasme matérialisé qu'il ne peut remettre en cause. Eh bien, voilà qui est dit, le décor est planté, cette narration peut vous sembler abracadabrantesque, une histoire de fous bien que le terme ‘folie’ ait disparu, au sens médical du terme, et elle est, malgré tout, la folle vision d'un état psychique pathologique hors norme bien différent des maladies classiques et de ses symptômes physiques extériorisés. Proche de cette affligeante maladie désorientant depuis des années, les récits de telle nature ne m'impressionnent plus, le contenu aide à comprendre la nature du mal, mais n'a que peu d'importance. Pour raconter son histoire, la logique est de vous présenter cette manifestation dès le début de ce récit, car, sans cette description, le déroulement qui suit vous serait incompréhensible. S'il m'avait raconté cette vision à son origine, j'aurais, sans doute, pris d'autres dispositions afin de l'entraîner rapidement et fermement vers un urgent suivi médical adapté.

Dans sa vérité bien ancrée, il n'a parlé à personne de cette scène. Au retour, il aurait pu demander à ses copains s'il était dans la réalité. Il n'a confié ses images négatives à aucun et s'il ne l'a pas fait, c'est que pour lui, il n'y avait pas de doute, pas de contestation possible, ces événements étaient visibles, bien réels. On ne peut voir que des faits existants. Que penser de cette vision cauchemardesque, sa grande hallucination, une manifestation qui s'apparente à un rêve éveillé, sans aucun doute. Un malaise d'impuissance d'intervention imagé dans sa représentation du bien et du mal.

En tout état de cause, ce traumatisme va le poursuivre et le perturber durant les nombreuses années à venir et encore actuellement après plus d'une grande douzaine d'années. Imprégné de cette illustration, qu'il n'a partagée avec personne, et même pas avec son frère, il encaisse ses angoisses comme étant une vérité, sa réalité. La cassure, la pierre révélatrice de sa psychose.
Un état, sa normalité qu'il tente d'assumer avec sa vie.

Ayant quitté sa formation, et comme tout en chacun dans le contexte du chômage de l'époque, il est à la recherche d'un emploi. Par chance et persévérance et relativement rapidement, il réussit à trouver un emploi proche de notre domicile. Le travail correspond à sa formation, il est embauché, mais au fil des mois qui s'écoulent, la tension monte en lui, il devient de plus en plus perturbé. Certains soirs au retour à la maison, nous l'observons, il est dans ses pensées virevoltant autour de la table de la salle à manger. Aux questions, il ne répond que brièvement pour essayer de nous rassurer et nous certifie que ce n'est rien, que tout est normal, seulement un petit passage à vide. Nous sommes inquiets, car la communication est au point mort. On le sent bien mal, mais que faire, il n'est pas possible de consulter un médecin, il ne le veut pas, il n'est pas malade et surtout, il n'a pas envie de rendre compte de ses inquiétudes qui lui semblent des plus naturelles.

A Pâques, d'une année déjà lointaine, au retour d'un court week-end, relativement tôt dans l'après-midi, sans nos enfants, je le trouve prostré, couché dans son lit. Ce lundi soir-là, il veut me voir seul, de peur d'affoler ma femme, et me dit qu'il a un terrible secret à me dévoiler. Je crois tout d'abord qu'il a contracté une maladie grave, irréversible et celle-ci, qu'il n'a pas voulu nous révéler, est la cause profonde de ses angoisses. Non pas du tout, il me raconte des choses incompréhensibles, je dois décoder ses paroles et je comprends qu'il est en plein délire. Durant ces deux jours, il est visiblement sorti et a été mis en relations avec des « gens » qui lui ont demandé de se ranger à leurs côtés et qu'il deviendrait le chef de cette mafia. Il n'avait pas beaucoup de temps pour donner sa réponse et pour cela, il devait prendre l'avis de gens importants. Il me raconte aussi qu'il a un contact, un numéro de téléphone inscrit sur un ticket de caisse d'un supermarché. Ce ticket, je l'ai retrouvé dans sa voiture ; dessus, un numéro de téléphone était bien inscrit, celui du supermarché, comme tous les tickets. Celui-ci m'est apparu anodin, je l'ai conservé quelque temps puis par la suite, je l'ai jeté. Cela peut paraître idiot, mais j'ai absorbé son délire comme un peu rassuré. J'ai ôté de ma pensée toute idée d'une maladie au sens physique du terme et le fait qu'il eût enfin parlé m'a soulagé. Je ne savais pas ce qu'était une ‘maladie mentale’ et je pensais que le problème n'était que transitoire. Sa volonté de communiquer de nouveau, ou contraint de le faire, par sa pression psychologique, m'a fait espérer que la réponse passerait par une mise à plat de ses fausses perceptions et qu'une explication rationnelle le ferait repartir d'un bon pied. Dans le contexte de l'époque, ce délire est l'unique manifestation qu'il me raconte en direct depuis le début de son état d'anormalité ; c'est sans doute pour cette raison que je ne me suis pas plus affolé, c'était le seul élément tangible que je connaissais à ce jour. Après avoir brièvement raconté, sans trop de détails la situation à ma femme pour ne pas trop la paniquer, nous avons décidé de le laisser se reposer et de n'appeler le docteur que le lendemain matin, le mardi.

Analysé des années après, le message délivré par son délire devient cohérent pour moi. Contrairement à son hallucination de Saint-Michel, on lui demande de ne pas se ranger du côté de ce qu'il est dans son intégrité, la gentillesse et la justice, mais du côté des méchants, lesquels, de son point de vue, ont beaucoup de pouvoirs et sont le mal sur cette terre. Une construction bien personnelle, enregistrée au fil de ses hallucinations ; la dualité entre le bien et le mal, un choix pas très clair, et de toute évidence, une tentative de rejet de sa grande hallucination. La perception d'images à la con ne peut donner que des réponses de même nature. On ne peut être que dubitatif sur ses manifestations, mais le psychotique, lui, les vit en permanence. Il appartient à ce monde d'irréalités, sans objectivité, sans jugement ; c'est sa normalité.

Le lendemain, nous arrivons à le décider d'aller consulter le médecin de famille, de toute façon le rendez-vous est déjà pris. Le docteur analysera son état psychique, lui demandera de prendre quelques rendez-vous chez un psychiatre de sa connaissance et de faire un peu de sport. Chez le psychiatre, il ne veut pas y aller et n'ira d'ailleurs jamais de son plein gré. Il fera du vélo, le cross est à la mode et je suis persuadé qu'il prend un réel plaisir à parcourir les chemins forestiers.

Nous vivons journellement l'anormalité de ce que nous entrevoyons, de ce qui est bien loin de toute réalité. Une situation que nous constatons, mais dont nous ne soupçonnons pas encore la totale gravité. Hormis son délire de Pâques, Rodolphe ne nous raconte absolument rien de ses perceptions. Nous ne pouvons que constater qu'il ne va pas bien et nous pensons simplement qu'il s'agit d'un mal, certes profond, de problèmes importants qui doivent trouver une solution dans un terme raisonnable. Nous savons que cette maladie est psychique, mais nous sommes à cent lieues de penser que cette affection sera aussi tenace. A cette époque, notre vision sur cette affection au nom bizarre ne correspond, en aucune manière, au désastre qui vient de débuter. La raison est que nous n'avions jamais eu à faire, de près ou de loin, à ce type d’affection, nous ignorions tout sur les psychoses mentales et encore moins sur son déroulement. Des affections qui nous sont étrangères, des maux qui n'affectent que les autres, pas nous, et qui auraient dû être perceptibles dès le plus jeune âge. Dans cette logique, nous ne pouvons être concernés. De ce faux raisonnement, nous sommes hors du contexte du déroulement progressiste bien en cours, de ce qui nous attend dans le futur. Nous sommes, malgré tout, inquiets, terriblement inquiets, et plus le temps passe, de plus en plus soucieux de constater que le mal perdure en dépit de notre ignorance de la réalité. Je tente de moduler mes angoisses, je sais que par sa gémellité, Rodolphe est forcément l'identique, en tout points, de son frère qui lui, mène sa vie dans la normalité. Donc a priori, ce n'est pas un problème physique de malfaçon et c'est à partir de cette hypothèse première que je garderai, tout au long du parcours, l'obstination et la force, avec mes incertitudes, de l'aider à s'en sortir. Ce n'est pas évident de tenir ce cap, car certains m'ont fait comprendre que je me trompais, que la maladie était structurelle, une maladie originelle et irréversible sans espoir de guérison, mais ma détermination se positionnera uniquement sur ma conviction et c'est avec vigueur que je mènerai la bataille. D'abord, tenter de comprendre son mal de vivre, de trouver quelques raisons explicites à ses maux cachés.

Le seul point qui me vient à l'esprit et qui peut avoir marqué Rodolphe remonte à son très jeune âge, un événement mineur qu'il a sûrement mal interprété. En vacances d’été, tous ensemble, nous étions repassés chez l'une de mes connaissances de travail, un homme très sympathique. Invités au repas de soir, au dessert, mon fils est heureux devant sa pâtisserie. Pour lui faire une blague, il lui a demandé si c’était bon et lui a poussé gentiment la tête pour lui mettre le bout du nez dedans. J’ai senti mon fils mal à l’aise et moi également, mais je n’ai pas osé intervenir. C’est seulement sur le retour que j’ai pu lui expliquer que ce n’était qu’une plaisanterie. Me mettant maintenant à sa place, si timide, je crois que sa vision, sur un adulte qui lui est inconnu, a dû le marquer négativement dans sa tête d’enfant, mais je ne puis penser, un seul instant, que ce soit l'origine de sa traversée du désert. Hormis cette sensation mal vécue par Rodolphe, qui, à mon sens, ne justifie pas son état futur, aucun autre fait marquant, n'a émergé de mes souvenirs passés. Mon unique mémoire issue de ma primaire recherche. Là, je n'avais pas encore beaucoup bossé.

A l'adolescence, mes jumeaux n'ont pas été des plus calmes, et de cette période, ils s'en souviennent et ont assumé. Donc logiquement de ces années, il ne peut surgir de traumatismes cachés. Je sais maintenant que le mal est là, présent, prenant, qu'il s'agit d'une incontournable maladie mentale, et je n'ai toujours pas pris conscience de la durabilité du mal. Une schizophrénie, une pure création inconsciente, le résultat d'un mal caché, perdu dans son passé lointain resurgi, une psychose construite à partir d'un événement inconnu, non assumé, considéré par l'inconscient comme majeur. Ce qui est certain, cette affection, une vraie-fausse maladie, cet état patent a des effets que nul ne pourrait imaginer. Pourtant, il n'y a rien, il ne se passe rien, ce n'est qu'une folle chose qui évolue en interne, à l'intérieur de la tête du psychotique. Un conflit de personnalité, une construction imaginaire débutant à partir d'un grain de sable scellé dans les profondeurs de sa personnalité, lequel va s'assembler à d'autres grains virtuels pour former sa forteresse indestructible. Un mal étayé, au fil des années, par le phénomène hallucinatoire. Des années de pures pertes, celles qui auraient dû être les meilleures pour lui, celles de sa jeunesse.

Dans sa position intenable, Rodolphe quitte son travail, ne pouvant plus assumer son emploi. La solution est de prendre du recul, du temps, un changement temporaire d'environnement, une coupure avec ce qu'il vit. Il n'a pas fait son service militaire et donc il résilie le sursis qu'il avait obtenu et gardé pour terminer ses études. Il se retrouve rapidement incorporé, et après quelques semaines de classes en province, il est affecté, très heureusement, proche de notre domicile, à Paris même. Il est chauffeur et fait le taxi pour les gradés devant se rendre à des rendez-vous ; il assure principalement les trajets aux gares et aux aéroports parisiens. Durant cette année de service militaire, je le trouve en meilleure forme, tout au moins c'est l'illusion qu'il donne. Il rentre à la maison pratiquement tous les week-ends et j'ai la vision que le passé se résorbe petit à petit, de lui-même, comme une évaporation naturelle. Je reprends confiance, d'ailleurs, sa visite d'incorporation s'est déroulée tout naturellement, sans déceler la moindre anomalie. Ce qui me semble aberrant, un docteur, avec peu de questions ciblées, ne peut passer à côté d'un cas déjà aussi marqué. Une rémission ou une force intérieure, une défense naturelle qui lui donne les ressources pour inhiber, tout au moins temporairement ses angoisses, mais à quel prix. Il me racontera plus tard, qu'il n'en était rien et qu'il se retrouvait très souvent dans son mal et je comprends combien il est solide physiquement pour assumer sa vie de la sorte. Durant son service militaire, à l'occasion d'une course où il emmenait deux gradés à l'aéroport Charles de Gaulle, pris dans un embouteillage, ce qui semble normal dans la région parisienne, il se débrouille pour se sortir de là et prend un autre itinéraire pour accéder plus rapidement et déposer ses passagers militaires pour l'heure de départ de l'avion. Il se fait arrêter pour excès de vitesse et prend un procès-verbal. Ses passagers le dessaisissent de ce PV en lui disant qu'il n'a pas à s'en occuper, qu'ils régleront le problème au retour de leur mission. Les mois passent, puis il arrive à la maison, une convocation au tribunal pour non-paiement de l'infraction. Contravention qui était, si je me souviens bien, d'un montant relativement important, amende que je réglerais, car il n'aurait pu l'acquitter. Je suis certain que dans cette banale affaire, il a intégré que ce qu'il vivait était dans sa réalité, qu'il ne pouvait avoir confiance en personne. C'est également au cours de son service militaire, lors d'une permission de courte durée, qu'il était allé se promener seul sur les Champs-Elysées : A un certain moment, j'ai ressenti une force derrière moi qui m'a entraîné dans une petite rue adjacente, et tout près de moi, j'ai senti dans ma nuque le souffle de Dieu qui était venu me rassurer. Durant ce bref instant, tout s'est arrêté, le temps est resté figé.

Lorsqu'il m'a raconté cette scène, également bien des années plus tard, une question m'est venue à l'esprit, pour tenter de lui faire comprendre qu'il s'agissait encore une fois d'une hallucination. Je lui ai demandé de m'expliquer pourquoi, dans cet événement étrange, un arrêt figé de toutes les personnes se trouvant autour de lui est passé inaperçu et n'a été relaté nulle part. A son interprétation erronée, il a toujours une réponse dans son analyse, l'arrêt n'a duré que très brièvement, un arrêt imperceptible au point que les personnes stoppées n'ont pu s'en apercevoir d'elles-mêmes. Une hallucination, un événement de plus, contribuant à sa logique de construction, une intégration sans faille rivetée à sa réalité. Ce que je retiens aussi de cette hallucination, la rencontre avec Dieu, un événement des plus importants abouti et réalisé sur un lieu des plus connus ; on ne rencontre pas n'importe qui, n'importe où, une constatation banale, mais il est important de retenir ce détail.

Un détail, un autre détail, un assemblage de faits imagés, une production inconsciente perturbante représentative de son besoin psychotique concluant à une construction monolithique de sa croyance de persécution, une forteresse indestructible, une souffrance de vie.

Voilà, le service militaire prend fin, une année de coupure avec la vie active, avec, sans aucun doute, de nombreuses autres perceptions qu'il ne me racontera jamais. Après ces douze mois, une étape de sa vie se termine, Rodolphe est de retour à la maison.
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