La science et la réconciliation franco-allemande après 1945





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La science et la réconciliation franco-allemande après 1945
Hartmut Kaelble

Professeur à l’Université Humboldt

Berlin (Allemagne)


Sommaire
En sciences de la nature comme en sciences humaines, les relations franco-allemandes se définissent en renvoyant à un climat traditionnel de rivalités et de méfiances entre les deux pays. Cette étude examine les obstacles culturels et politiques qui se sont opposés aux échanges scientifiques entre institutions françaises et allemandes tout en s’efforçant aussi de mettre en lumière les opportunités qui ont pu encourager la coopération après 1945. Il en ressort que les échanges scientifiques ont subi l'influence d'une « main invisible » émanant du réseau d'institutions et de programmes bilatéraux mis en œuvre à partir des années soixante-dix sous l'impulsion d'universitaires plutôt que de politiques.
La réconciliation et le rapprochement franco-allemand furent engagés et mis en œuvre après 1945 par les politiques plutôt que par des chercheurs en sciences sociales ou sciences de la nature. Mais les universitaires auraient cependant pu exercer une double influence sur la réconciliation franco-allemande. Ils auraient pu, en premier lieu, renforcer et approfondir délibérément les réseaux scientifiques franco-allemands et favoriser ainsi la réconciliation entre les deux pays dans leurs disciplines respectives. Ils auraient aussi pu élaborer un cadre conceptuel d'ensemble pour la réconciliation franco-allemande et tenter d'en favoriser la relance. J'étudierai ces deux dimensions pour la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Je décrirai d'abord les obstacles au rapprochement franco-allemand ainsi que les opportunités qui favorisaient ce dernier, dans le cadre des réseaux et des transferts scientifiques. Je tenterai ensuite d'évaluer dans quelle mesure les scientifiques ont effectivement voulu influencer — et ont vraiment influencé — la politique de réconciliation franco-allemande.
J'évoquerai souvent trois disciplines différentes : la physique, qui offre l'exemple d'une science de la nature porteuse de projets européens importants qui lui sont propres ; les lettres allemandes en France et les lettres françaises en Allemagne, en tant que disciplines qui ont le besoin le plus « naturel » de s'appuyer sur la coopération avec l'autre pays ; et l'histoire, non seulement parce que c'est ma propre discipline mais aussi parce qu'elle est devenue le domaine « par excellence » de la coopération franco-allemande dans les humanités. Je n'ignore pas que le fait de retenir trois disciplines où les liens franco-allemands sont particulièrement étroits risque de composer un tableau trop optimiste. J'évoquerai donc souvent le panorama général. Cette présentation s'appuie entièrement sur des matériaux secondaires plutôt que sur le recours direct à des sources originales. La documentation secondaire qui est utilisée ne traite souvent pas directement des relations franco-allemandes. Des recherches complémentaires comportant un nouvel examen des sources ou l'analyse de nouvelles sources pourraient affecter mes principales conclusions.
Cet article renvoie à deux interprétations générales différentes des relations scientifiques entre sociétés modernes. D'une part, on soutient que les relations scientifiques entre États modernes sont fortement influencées par le fait que toute société a désormais besoin de réseaux et transferts économiques et scientifiques. D'intenses échanges économiques et scientifiques sont nécessaires pour qu'une société accède à la modernité et s’y maintienne1. Dans cette perspective, l'intensification des échanges scientifiques franco-allemands, après 1945, traduirait le retour à une normalité moderne refermant la parenthèse artificielle de séparation et d'isolement des deux mondes universitaires entre la Première et la Seconde Guerre mondiale. Des politiques de rapprochement économique et scientifique ne seraient que la mise en œuvre et l'accomplissement d'une normalité moderne. Cette théorie était très répandue et largement acceptée après la Seconde Guerre mondiale. Définie comme « théorie fonctionnelle », elle a directement influencé l'intégration européenne et nourri les idées générales en matière de progrès et de modernité. Une autre théorie, similaire mais plus circonscrite, considère que tous les universitaires, et particulièrement ceux qui relèvent des sciences de la nature et des sciences sociales, sont professionnellement intéressés aux échanges et transferts intellectuels internationaux qui leur permettent d'approfondir leurs compétences. Les universitaires sont donc enclins, pour des raisons professionnelles, à encourager et maintenir des liens internationaux tels que ceux du rapprochement franco-allemand. Les universitaires sont donc les avocats naturels des échanges internationaux et, si besoin est, de la réconciliation entre pays. Pour toutes ces raisons, leur action tiendrait une place essentielle dans le processus de réconciliation franco-allemand.
Une autre théorie, qui relève de l'histoire politique plutôt que de l'histoire des sciences, explique au contraire que la faiblesse des échanges franco-allemands dans les sciences de la nature et les sciences sociales, au cours de la première moitié du 20ème siècle, ne fut peut-être qu'un cas particulier mais cependant tout à fait normal en période de rivalités nationalistes et d'antagonismes qui ont réduit ou même interrompu les échanges dans le domaine scientifique comme dans les domaines économiques et culturels. L'expansion des échanges après la Seconde Guerre mondiale fut, selon cette interprétation, le fruit d'une rupture courageuse avec les valeurs et normes nationalistes dominantes. Cette rupture n'a rien eu d'automatique mais a été le fruit de la vision et de la volonté d'une poignée de personnalités en avance sur leur temps qui ont su prendre leurs distances avec ce qui paraissait alors être la norme dans les relations entre États. Dans cette perspective, l'intensification des relations scientifiques entre la France et l'Allemagne, après 1945, a donné le ton d'une ère nouvelle, caractérisée par une modernité différente et plus internationale plutôt qu'un simple retour à la norme des sociétés modernes.


I. Obstacles aux échanges scientifiques franco-allemands

et coopération au cours de l’après-guerre
Les échanges scientifiques et la coopération qui se sont développés après la Seconde Guerre mondiale entre la France et l'Allemagne de l'Ouest, sans parler de l'Allemagne de l'Est, ne renvoient à aucune théorie des échanges naturels et normaux entre pays modernes. Nul n'aurait pu prévoir que des échanges si intenses se produiraient entre ces deux pays en sciences de la nature et en sciences humaines. Des obstacles divers s'y opposaient, plus manifestes encore entre la France et l'Allemagne qu'entre la plupart des autres pays européens. Certains de ces obstacles étaient la conséquence des deux guerres, donc transitoires, et voués à disparaître avec la fin des hostilités. Mais d'autres contredisaient la théorie de manière encore plus fondamentale.
I.1. Les conséquences des guerres pour le monde scientifique
Les deux guerres du 20ème siècle rendirent la coopération scientifique franco-allemande extrêmement difficile après 1945, pour nombre de raisons. Certaines d'entre elles n'allaient freiner les échanges entre les deux pays que pendant une durée limitée, mais d'autres allaient se faire sentir pendant plusieurs décennies.
En premier lieu, les effets immédiats de la guerre en tant que telle, avec une situation de crise affectant toute la vie quotidienne et rendant difficile toute la coopération franco-allemande. La lutte pour rester en vie — avec les contraintes de la recherche journalière de nourriture, de logement et de chauffage — accaparait presque toute l'énergie de la population, y compris celle des scientifiques. Le courrier était lent et les déplacements extrêmement difficiles, même à l'intérieur d'une région. Les communications et les voyages internationaux étaient le plus souvent impossibles, sauf pour les personnes employées par le gouvernement ou associées à des activités militaires. De plus, en Allemagne comme dans une moindre mesure aussi en France, beaucoup de scientifiques devaient rechercher de nouveaux emplois ou rencontraient des difficultés pour reprendre leurs anciennes fonctions en raison du changement de régime, des destructions causées par la guerre et des déplacements de population pendant et après la guerre. Les scientifiques étaient souvent entièrement occupés à rechercher un emploi et à pourvoir aux besoins de leurs familles. Les célèbres mémoires de Victor Klemperer, spécialiste de littérature française qui vivait à Dresde après 1945, mettent en lumière ce type de préoccupations et les mauvaises communications avec les collègues français au cours de l'immédiat après-guerre 2. C'est peut-être un cas extrême puisqu'il vivait en zone d'occupation soviétique mais les scientifiques des zones occidentales et de France étaient souvent accaparés par des problèmes similaires qui les empêchaient de lancer des initiatives ou de rechercher des échanges internationaux.
Les scientifiques qui étaient engagés dans des efforts de réconciliation franco-allemande et plus généralement dans des activités de soutien aux échanges franco-allemands au cours de cette période n'allaient pas souvent eux-mêmes jusqu'à envisager des échanges scientifiques. Bien des universitaires étaient très sceptiques, depuis l'entre-deux-guerres, à l'égard de toute politique de réconciliation qui voudrait s'appuyer sur des échanges entre notables scientifiques de l'ancienne école. Les plus grandes espérances s'investissaient dans les relations entre membres des nouvelles générations. Les politiques d'échanges ciblaient donc en premier lieu les échanges entre écoles, entre élèves et étudiants, entre familles, entre organisations ou dans le cadre de réunions informelles de jeunes. On attachait une importance particulière à la révision des manuels scolaires. Les échanges scientifiques consistant en réalité en rencontres entre membres des générations précédentes étaient considérés comme bien moins utiles 3, 4, 5, 6.
Il n'y avait alors guère d'exemple, dans les rapports franco-allemands, d'un type d'échange qui était pourtant caractéristique de la période : le transfert de scientifiques et de techniciens ayant travaillé dans des domaines militaires sensibles liés aux armements sous le régime nazi et qui se trouvèrent transportés vers des pays Alliés, notamment pour participer au développement d'armes nucléaires, de fusées militaires et de produits chimiques. La part de scientifiques et de techniciens qui allèrent en France est très faible, comparée au nombre de ceux qui s'installèrent aux États-Unis et en URSS après 1945, ou même au nombre plus modeste de ceux qui émigrèrent en Grande-Bretagne. Les raisons tiennent à la plus grande rapidité d'initiative des autres alliés et à la faiblesse de la France dans cette compétition ainsi qu'aux hésitations du gouvernement militaire français et à la méfiance des employeurs Français envers d'éventuels candidats allemands 78.
Il faut aussi ajouter que la coopération franco-allemande était d'autant plus difficile après 1945 qu'aucun partenaire allemand n'existait dans certains domaines. Deux domaines en particulier étaient considérés à l'époque comme particulièrement importants pour l'avenir économique du monde : la recherche nucléaire et la recherche spatiale. Mais l'Allemagne s'est vu interdire de 1945 à 1955 toute recherche appliquée dans ces domaines en raison des craintes qu'avaient inspiré les travaux de recherche engagés par les Nazis dans les disciplines concernées. La recherche appliquée ne fut autorisée qu'en 1955, lorsque l'Allemagne de l'Ouest fut intégrée dans l'organisation occidentale supranationale de sécurité et retrouva sa souveraineté. Six centres de recherche nucléaire furent créés en Allemagne de l'Ouest dès 19569. La recherche allemande, dès lors, redevint rapidement un partenaire intéressant pour la coopération internationale.
Les deux guerres avaient eu, par ailleurs, des conséquences psychologiques à plus long terme. L'une d'entre elles fut la perception des relations franco-allemandes en termes de rivalité plutôt que d'échanges fructueux ou de réconciliation politique. Cette rivalité renvoyait aux sentiments nationalistes traditionnels de supériorité : supériorité de la science allemande sur la science française et supériorité de la science française sur la science allemande, respectivement. Il est certes vrai qu'il existait une longue tradition de congrès et de réunions scientifiques internationales dans la plupart des disciplines, spécialement depuis le 19ème siècle, qui avait complété ou même remplacé les anciens réseaux internationaux entre chercheurs individuels. Depuis la Première Guerre mondiale, sinon déjà auparavant, les participations franco-allemandes à ces réunions étaient essentiellement perçues comme l'occasion d'exprimer des rivalités nationales plutôt que de coopérer. Les décisions concernant les thèmes, les comités d'organisation et les lieux de réunion témoignaient d'un esprit d'hostilité nationaliste et de méfiance plutôt que d'échange10. Toute la carrière des chercheurs les plus éminents de l'immédiate après-guerre s'était déroulée dans cette atmosphère de rivalité franco-allemande. La norme, pour cette génération, était la méfiance entre la France et l'Allemagne plutôt que des échanges scientifiques nourris.
Après 1945, les universitaires français et allemands ont souvent évité les contacts pour des raisons qui, souvent, n'étaient pas explicitées mais qui renvoyaient aux blessures politiques liées à la période de guerre plutôt qu'à des motifs scientifiques. Des intellectuels et universitaires français de la Quatrième et Cinquième Républiques hésitaient à coopérer avec des collègues allemands en raison du traumatisme de l'occupation de la France par l'Allemagne nazie et du souvenir des occupations et annexions allemandes antérieures ; du rôle essentiel joué par la résistance dans le retour à la confiance en France après la « défaite » de 1940 et la place mineure du pays dans l'Alliance du temps de guerre ; de la participation de scientifiques allemands dans des projets purement politiques et idéologiques du régime nazi (tels que le réarmement, la glorification idéologique et raciste de l'occupation de la France ou les préparatifs intellectuels du « nettoyage ethnique » en Europe Centrale et en Europe de l'Est). Par ailleurs, les intellectuels de gauche français acceptaient difficilement le nouveau visage de l'Allemagne comme figure emblématique de la Guerre froide. C'est l'une des raisons pour lesquelles les spécialistes Français de littérature allemande de l'après-guerre évitaient toute discussion de la situation allemande contemporaine et préféraient une interprétation « immanente » de la littérature allemande11. Dans le même temps, les universitaires allemands présentaient la France comme mue par une culture politique nationaliste l’incitant encore à chercher, comme l'avait fait Napoléon, à soumettre l'Europe à l’hégémonie culturelle française. Cette vision paraissait confirmée par la politique de l'administration française dans la zone occupée du Sud-Ouest de l'Allemagne, politique dont les universitaires allemands ne percevaient souvent pas les aspects positifs pour l'avenir du rapprochement12,13. Ces réticences paraissaient en outre être légitimées par quelques décisions françaises importantes, comme le rejet de la Communauté Européenne de Défense par la Parlement Français en 1954, ou la politique gaulliste qui a souvent alors été interprétée à tort comme purement nationaliste et hégémonique.
Les universitaires allemands ont fréquemment fait preuve d'incompréhension et se sont montrés incapables de mesurer l'importance morale essentielle du mouvement de résistance pour les Quatrième et Cinquième Républiques. C'est pour cette raison que des spécialistes allemands de langues et littératures romanes ont préféré s'intéresser, pendant l'après-guerre, aux œuvres espagnoles ou italiennes plutôt qu'à la littérature français, en expliquant que « tous les garçons de café parlent français »14. La culture française continuait à être présentée par des spécialistes de littérature française comme étrangère, hégémonique et menaçante plutôt que comme une culture voisine offrant de nombreuses possibilités de transferts très féconds et présentant nombre de caractères relevant du patrimoine européen commun15. Il faut encore ajouter qu'on ne dispose que de peu d'informations sur les transferts qui ont pu être effectués et sur les spécialistes qui y furent associés au cours des deux décennies qui ont suivi la guerre.
La politique nucléaire française a souvent été perçue jusqu'à la fin des années soixante, par les physiciens et les hauts fonctionnaires allemands, comme une menace hégémonique française et la crainte d'une exploitation des ressources intellectuelles de l'Allemagne16. Le service des échanges universitaires allemand gérait, dans les années soixante, des programmes d'échanges de professeurs d'universités avec 13 pays mais la France ne figurait pas parmi ceux-ci. Ce n'est que dans les années soixante-dix qu'une commission centrale bilatérale put un peu modifier cette situation du côté allemand17, 18.
Ces attitudes des universitaires témoignaient d'une méfiance plus générale envers le pays de l'autre côté du Rhin : les enquêtes d'opinion établissent que, de manière générale, et jusqu'aux années soixante-dix, les Allemands se méfiaient des Français et les Français des Allemands. Longtemps, la politique de réconciliation franco-allemande n'a pas reposé sur une base solide de confiance mutuelle entre les deux peuples et cet aspect a peut-être aussi accru les difficultés générales de la coopération scientifique, non sans exceptions importantes sur lesquelles je reviendrai19.
Un autre blocage psychologique moins bien défini s'est encore fait sentir dans le sillage des deux guerres. Près d'un demi-siècle de rivalités, d'échanges souvent limités et d'isolement relatif des deux pays ont entraîné des divergences entre langages, thèmes et débats scientifiques. Les différences entre les deux pays étaient, par exemple, très considérables en histoire, entre thèmes « chauds », entre approches générales, entre théories et concepts, entre discours scientifiques — non seulement au cours de l'immédiat après-guerre mais sur une période longue, jusqu'aux années soixante-dix et quatre-vingt. En France, la recherche historique retenait comme thèmes majeurs les conditions sociales et économiques pré-révolutionnaires et les changements à long terme au début de l'époque moderne. Ernest Labrousse et Fernand Braudel eurent énormément d'influence. Par contre, en Allemagne, les conditions économiques et sociales de la prise du pouvoir par les Nazis devinrent un thème dominant et les recherches se concentrèrent sur les 19ème et 20ème siècles. Tout dialogue entre ces deux orientations était presque impossible. C'est la raison pour laquelle la principale réalisation française de cette période, l'École des Annales, ne bénéficia de la part des historiens allemands que d'une reconnaissance limitée et tardive20, 21, 22. Selon l'historien Fernand Braudel, les échanges franco-allemands en histoire n'avaient toujours pas été rétablis en 1959. « Les contacts entre historiens allemands et français ont été détruits pour longtemps et un mot mal choisi ou un argument maladroit suffisent à déclencher un dialogue de sourds. Il serait très avantageux, pour les deux côtés, de rapprocher à nouveau des concepts qui se sont trop ignorés »23.
Un troisième facteur, moins apparent, rendait plus difficile la coopération d'après-guerre entre la France et l'Allemagne. Le rayonnement international des universitaires des deux pays a connu un déclin profond. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, et même pendant l'entre-deux-guerres, la France et l'Allemagne étaient leaders en matière de recherche et leurs universités jouissaient d'un grand prestige. Près de la moitié des Prix Nobel en sciences de la nature furent attribués, avant 1914, à l'un ou l'autre des deux pays — et près d'un tiers, encore, pendant l'entre-deux-guerres. Le français et l'allemand étaient des langues incontournables pour la coopération internationale. Les universités françaises et allemandes apparaissaient comme des modèles pour le monde scientifique et attiraient une large part des étudiants attirés par l'étranger24. Ce rayonnement international avait cessé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de manière plus prononcée encore pour la communauté scientifique allemande. De 1945 à 1999, un Prix Nobel sur dix seulement a été français ou allemand. Le français et l'allemand furent progressivement remplacés par l'anglais en tant que langue scientifique internationale. Ce déclin fut d'autant plus sensible qu'il n'affecta pas la Grande-Bretagne, troisième acteur important de la science européenne. Les spécialistes britanniques des sciences de la nature reçurent davantage de Prix Nobel (15 %) de 1945 à 1970 que la France et l'Allemagne à elles deux. La part des Prix Nobel britanniques en sciences de la nature s'est même accrue par rapport à la période d'avant 1914 (où elle s'élevait à 12 %) et a bien moins décliné par rapport à l'entre-deux-guerres, quand sa part s'élevait à 21 %. Les universitaires britanniques tirèrent aussi grand profit de la nouvelle fonction internationale de la langue anglaise.
La coopération avec l'autre grand perdant international ne fut généralement pas souhaitée, voire ouvertement refusée, par les universitaires français et allemands. Cette attitude était particulièrement tranchée en sciences de la nature. C'est ainsi que, jusque dans les années soixante-dix, et malgré la politique officielle de coopération franco-allemande, des instituts de la Frauenhofer-Gesellschaft, plus grande organisation allemande de recherche appliquée privée, n'avaient toujours aucun contact avec des institutions françaises alors que d'autres se limitaient à l'échange d'informations. Un seul institut échangeait du personnel scientifique avec un partenaire français. La coopération était plus intense avec les États-Unis ou même le Japon. Des contacts bilatéraux furent négociés dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix avec des organisations néerlandaises, autrichiennes et américaines plutôt que françaises25. Les échanges étaient également faibles en sciences économiques et sociales.
Au 19ème siècle, et au début du siècle suivant, une culture de rivalités nationales et de haine a donc souvent dissuadé les scientifiques des deux pays de rechercher des échanges qui auraient pu être fructueux. Cette attitude a évolué à la suite de l'expérience catastrophique de deux guerres mais les scientifiques français et allemands étaient alors en plein déclin et incités à rechercher des partenaires scientifiques intéressants aux États-Unis ou au Royaume-Uni plutôt que de l'autre côté du Rhin.
Le manque d'intérêt manifesté par les universitaires français et allemands les uns pour les autres dans les années cinquante n'était pas encore compensé par des projets scientifiques européens communs qui allaient jouer un rôle essentiel dans chaque discipline. La recherche historique en fournit encore une illustration frappante. Bien avant la création de la Communauté Économique Européenne, « l'idée » Européenne — autrement dit le concept d'unité politique européenne — fit son apparition à la fin des années quarante. Des historiens italiens, français, britanniques et allemands participèrent à ces discussions mais les projets communs visibles portant sur ce thème général étaient rares. Le premier et le seul projet important en ce domaine fut une réunion européenne organisée en 1954 par l'Institut d'histoire européenne de Mayence, et j'y reviendrai. L'intérêt des universitaires européens, et plus généralement des intellectuels, envers l'intégration européenne, déclina par la suite et ne se ranima que dans les années quatre-vingt26, 27. En recherche nucléaire, les projets européens avaient démarré dans les années cinquante mais la méfiance nationaliste de la communauté scientifique envers toute institution supranationale était encore forte, voire dominante28.
Enfin, il n'existait toujours pas de concept reconnu et faisant autorité quant à la fonction essentielle des échanges scientifiques internationaux pour la réconciliation politique et la paix au plan international. L'intensification des relations scientifiques n'était donc pas perçue comme un important volet de la réconciliation franco-allemande. Il est certes vrai que cet aspect faisait l'objet de larges discussions en relation avec l'influence des échanges économiques sur la réconciliation politique. La politique d'intégration européenne fut profondément influencée dans les années quarante et cinquante par l'idée que des transferts économiques intenses, nourris par un marché commun économique européen, favoriseraient automatiquement l'unité politique en Europe. C'est en se référant à ce concept central que l'intégration européenne fut démarrée en 1950 par la création d'un marché commun du charbon et de l'acier avant l'établissement en 1957 d'un marché commun généralisé. Mais il n'y eut pas de concept parallèle sur le rôle des réseaux scientifiques internationaux. Vers la fin des années cinquante et au début des années soixante, quand se développa un débat nourri sur l'avenir, le grand public ne devait être que très progressivement sensibilisé au fait que les échanges internationaux de connaissances avaient une importance essentielle, au même titre que les échanges de matières premières, de marchandises et de main d'œuvre29.

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