La science et la réconciliation franco-allemande après 1945





télécharger 128.32 Kb.
titreLa science et la réconciliation franco-allemande après 1945
page2/4
date de publication21.10.2016
taille128.32 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > droit > Documentos
1   2   3   4

I.2. L'attraction du modèle américain



Si la coopération scientifique franco-allemande a été difficile, ce n'est pas seulement en raison des prolongements temporaires et éphémères des deux guerres mais aussi pour des raisons plus durables et fondamentales. Les échanges scientifiques internationaux ne s'opèrent normalement pas sur une base égalitaire entre tous les pays impliqués. Bien au contraire : ces échanges sont très structurés et orientés vers les pays où la recherche est la plus avancée. Ces pays jouent un rôle essentiel, pas seulement parce qu'ils sont les plus courtisés mais aussi parce qu'ils sont à l'origine d'échanges indirects entre pays moins avancés. Les scientifiques des pays moins avancés se rencontrent dans les pays du centre, parlent entre eux la langue de ces pays et en discutent les théories. Les pays du centre peuvent ainsi, dans une certaine mesure, diriger les échanges internationaux. Les États-Unis ont joué le rôle de pays du centre après la Seconde Guerre mondiale vis-à-vis de la France et de l'Allemagne. Le modèle américain de coopération avec les États-Unis était bien plus séduisant, pour chacun des deux pays, que la coopération franco-allemande. Les ambitions et les activités tendant à une réouverture du monde scientifique français et allemand s'attachaient presque toujours aux échanges avec les États-Unis. Le rôle central de la science américaine ne limitait pas, en principe, les possibilités de coopération scientifique entre la France et l'Allemagne. Il en allait pourtant différemment en pratique, surtout au cours de l'après-guerre, pour deux raisons diamétralement opposées.
La recherche scientifique américaine était, en premier lieu, nettement supérieure à la majorité des efforts de recherche français et allemands, du fait de la qualité de ses méthodes et de ses résultats, et était de surcroît reconnue comme telle par les scientifiques des deux pays. Les Américains recevaient bien plus souvent des Prix Nobel que les scientifiques français ou allemands : près d'un tiers des Prix Nobel en sciences de la nature furent attribués à des Américains entre 1945 et 1970. L'univers scientifique des États-Unis était bien plus accessible pour de jeunes et brillants chercheurs européens que les milieux scientifiques bien plus fermés en France ou en Allemagne. La fuite des cerveaux s'amplifia après 1945, essentiellement sur une base volontaire — sauf dans le cas des pressions dont furent l'objet quelques scientifiques allemands après la guerre, dans des domaines d'intérêt militaire. Pour les institutions françaises et allemandes de recherche, c'est avec les États-Unis que pouvaient se développer les activités de coopération internationale les plus prestigieuses. Il en était très nettement ainsi dans les sciences de la nature mais la tendance se vérifie aussi, au moins jusqu'aux années soixante-dix, en économie, en sociologie, en science politique et en histoire30.
La séduction exercée par le modèle anglo-saxon en sciences de la nature peut être illustrée de manière très révélatrice par le fait que les espérances investies dans l'Euratom par les physiciens allemands ne portaient pas nécessairement sur les possibilités d'échanges avec la France, l'Italie ou les pays du Benelux, autrement dit les États-membres de l'Euratom. Ludwig Biermann, astrophysicien éminent et puissant qui avait participé en 1956 aux négociations sur le centre européen de recherche nucléaire dans le cadre du projet d'Euratom, soutenait cette dernière pour une raison surprenante : « La coopération avec l'Euratom peut être utile, en particulier parce qu'elle permettra de nouer des contacts avec les Britanniques et les Américains. S'il n'en allait pas ainsi, la coopération [avec la France, l'Italie et les pays du Benelux] pourrait devenir un fardeau ». Pour les physiciens allemands, non seulement les recherches britanniques et américaines, mais aussi soviétiques, étaient plus importantes que la recherche française. Avec son concept ambitieux d'échanges multilatéraux incluant la France, Werner Heisenberg, le physicien éminent lauréat du Prix Nobel, se trouvait en situation minoritaire. Il fallut plus de dix ans de coopération au sein de l'Euratom avant qu'une déclaration publique de 1968 ne fasse état du « caractère fructueux des échanges multilatéraux d'expériences » dans le cadre de l'Euratom, autrement dit aussi avec les physiciens français.
Le modèle anglo-saxon était extraordinairement attrayant même pour les spécialistes allemands de langues et de littératures romanes. L'un des experts les plus écoutés et actifs au plan international, Fritz Schalk, adorait les universités anglo-saxonnes et ouvrit aux auteurs anglais et américains le principal journal allemand de littérature romane31. Dans d'autres domaines, tels que l'économie, la sociologie et la science politique, il fallut attendre les années quatre-vingt pour que se constituent des échanges bilatéraux franco-allemands32. Il n'existait pas plus pour les scientifiques allemands de modèle français comparable au modèle américain, que de modèle allemand pour les scientifiques français.
Par ailleurs, et pour diverses raisons, la communauté scientifique américaine ne servit que rarement de passerelle indirecte pour la coopération franco-allemande, par le biais de l'américanisation ou par l'intermédiaire d'un tiers pour les transferts et les échanges. Les scientifiques français et allemands de cette période ne parlaient souvent pas l'anglais assez bien pour communiquer dans cette langue. Cette absence de pratique de l'anglais était en partie la conséquence de l'enfermement intellectuel dû aux deux guerres ou à la politique nazie d'isolement international de l'Allemagne. C'était aussi en partie le reflet d'un mépris des échanges internationaux découlant de convictions irréalistes sur la supériorité de la France sur l'Allemagne, ou vice-versa. En outre, les univers scientifiques français et allemands ont été divisés tout au long de l'immédiat après-guerre, entre ceux qui étaient séduits par le modèle américain et ceux qui le rejetaient ou s'en méfiaient — comme ce fut le cas dans des disciplines importantes en sciences humaines, en France comme en Allemagne. Enfin, le lien avec les États-Unis ne pouvait devenir une passerelle franco-allemande indirecte parce que la fuite des cerveaux vers les États-Unis et les transferts scientifiques provenant des États-Unis ne s'établissaient pas à la même échelle en France et en Allemagne. Paradoxalement, et malgré les deux guerres qui avaient opposé les États-Unis et l'Allemagne, les liens étaient dans l'ensemble plus forts entre ces deux pays. Le rôle nouveau des États-Unis était plus facile à accepter pour les universitaires allemands parce que l'Allemagne avait été défaite et que les scientifiques de ce pays devaient donc tirer parti de tous les moyens disponibles, y compris des échanges intenses avec l'Amérique, pour faciliter leur retour dans la recherche scientifique internationale.
D'ailleurs, la tradition d’émigration vers les États-Unis et les liens tissés à cette occasion étaient plus forts en Allemagne qui, plus que la France, a été la principale source d'immigration européenne au 19ème siècle et au début du siècle suivant. Il s'est révélé encore plus important que beaucoup d'exilés chassés d'Allemagne par les Nazis renouèrent leurs contacts avec l'Allemagne après la guerre, en général sans y retourner, et établirent des échanges nourris avec les universités américaines pour faciliter la réorientation de la science allemande. Il en alla de même pour les émigrants universitaires allemands d'après-guerre, mentionnés précédemment. Des liens de cette nature, dus à l'émigration, faisaient largement défaut entre la France et les États-Unis.
Enfin, sa position aux avant-postes de la Guerre froide, valut à l'Allemagne d'importantes subventions américaines destinées à la recherche et aux programmes d'échanges qui furent, pour les universitaires allemands, autant de témoignages d'assistance et de solidarité. Pour toutes ces raisons, une moitié de la passerelle qui aurait pu servir à des échanges franco-allemands indirects après la guerre a pu être édifiée entre l'Allemagne et les États-Unis mais la deuxième moitié — entre les États-Unis et la France — a fait largement défaut. Ce n'est que dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix que l'on vit fonctionner une telle passerelle dans les sciences humaines américaines pour le transfert de travaux de l'école française des Annales. D'autres transferts vers l'Allemagne portèrent sur les travaux de Fernand Braudel, d'ethnologues et sociologues français tels que Claude Levi-Strauss ou Pierre Bourdieu, ou vers la France de sociologues allemands tels que Max Weber.


1   2   3   4

similaire:

La science et la réconciliation franco-allemande après 1945 iconB., “Apprendre l’un de l’autre : l’École de Guerre Navale et la coopération...
...

La science et la réconciliation franco-allemande après 1945 iconColloque des 30 et 31 octobre 2009 aux Bernardins : La relation franco-allemande...
«Achever Clausewitz» et l’interview de B. Chantre dans Allemagne d’aujourd’hui -n°184-avril-juin 2008

La science et la réconciliation franco-allemande après 1945 iconGuerre franco-allemande de 1870-71

La science et la réconciliation franco-allemande après 1945 iconXviie colloque franco-polonais
«ténèbres staliniennes» dans les universités polonaises : le cas de l'Université de Poznań 1945-1956

La science et la réconciliation franco-allemande après 1945 iconLa commission franco-allemande du barreau de Paris s'est réunie le
«professional secrecy» est une notion vide car c'est un secret qui repose uniquement sur un accord contractuel des parties

La science et la réconciliation franco-allemande après 1945 iconL’industrie automobile allemande
«République Démocratique Allemande». Le jour choisi en rfa fut le 17 juin, en souvenir de la révolte ouvrière du 17 juin 1953 en...

La science et la réconciliation franco-allemande après 1945 iconIntroduction : La symbolique franco-allemande en panne d’idées ?
«L'élaboration de ce récit rappelle que la représentation officielle du passé possède à la fois une dimension historique et une dimension...

La science et la réconciliation franco-allemande après 1945 iconInflation, stagflation, désinflation après 1945

La science et la réconciliation franco-allemande après 1945 iconSeminaire franco-allemand sur l’enseignement
«Forum franco-allemand étudiants-entreprises» dans tous les lycées pour montrer aux élèves les débouchés qu’offre la maîtrise de...

La science et la réconciliation franco-allemande après 1945 iconPierre Parlebas Docteur d’Etat ès Lettres et Sciences Humaines Président...
«Ce sont les passions qui utilisent la science pour soutenir leur cause. La science, écrit-il, ne conduit pas au racisme et à la...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com