Causeries du lundi





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CAUSERIES

DU LUNDI

PAR

C.-A. SAINTE-BEUVE

DE L’ACADÉMIE FRANçAISE

DEUXIÈME ÉDITION

TOME HUITIÈME

PARIS

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES

PALAIS ROYAL, 215. – RUE DES SAINTS-PERES, 6

M DCCC LV
PARIS
IMPRIMERIE DE J. CLAYE

RUE SAINT-BENOIT, 7
Lundi 18 juillet 1853.
RŒDERER.
Ses premières années. – Sa jeunesse ; période d’enthousiasme. – Noble ambition ; sa vocation financière. – Conseiller au Parlement de Metz. Député aux États-Généraux. – Ses travaux à la Constituante. – Explication avec Mirabeau. – Il est nommé procureur-général syndic. – Moment de l’expérience ; épreuve de la démocratie. – Tableau énergique. – Sa conduite au 10 Août et après. – Caché pendant la Terreur.
Le comte Rœderer, dont le nom auprès des générations nouvelles ne réveillait guère que l’idée d’un personnage politique mêlé aux grands événements de la Révolution et du Consulat, s’est révélé tout d’un coup comme un écrivain très-littéraire par son Mémoire sur la Société polie et sur l’Hôtel Rambouillet, imprimé en 1835. Ce Mémoire, qui n’a pas été mis en vente, mais qui a été donné et distribué en toute bonne grâce, est devenu comme le signal de ce mouvement de retour au XVIIe siècle qui n’a fait que s’accroître et se développer depuis. Aujourd’hui le fils du comte Rœderer a pensé que le plus digne hommage à rendre à la mémoire de son père était de recueillir ses Œuvres, en les présentant sous la même forme d’une demi-publicité qui leur laissât un caractère d’amitié et de famille. Ces Œuvres ne comprendront pas moins de sept ou huit volumes. Le premier, qui est achevé d’imprimer1, contient les Comédies historiques, déjà connues, et quelques pièces qui ne le sont pas, des Comédies normandes et de campagne qui montre une finesse d’observation jointe à une veine de gaieté franche. Le volume suivant contiendra les Mémoires historiques sur Louis XII, François Ier, et le Mémoire sur la Société polie qui, dans la pensée de l’auteur, n’en était que la continuation et le couronnement. Viendront ensuite les Œuvres politiques proprement dites, notamment la Chronique des Cinquante Jours, qui est devenue comme une partie intégrante de l’Histoire de la Révolution. L’économie politique ensuite aura sa place ; mais ce qui donnera à cette Collection un prix tout particulier, ce seront les Mémoires du comte Rœderer, composés tant des Notices mêmes rédigées par l’auteur en vue de sa famille, que d’un choix entre les notes et lettres nombreuses qu’il a laissées à son fils. Il m’a été permis, grâce à l’obligeante confiance de M. le baron Rœderer, d’en prendre à l’avance une idée, et de pouvoir ainsi dessiner avec quelques traits nouveaux une figure historique dont le rang est marqué dans la littérature sérieuse et dans la politique honorable.

Rœderer, que nous avons vu mourir le 17 décembre 1835, plein de vigueur encore à l’âge de quatre-vingt-deux ans, était né à Metz, le 15 février 1754, d’un père avocat, nous dit-il, « distingué au barreau comme profond jurisconsulte, dans la magistrature comme ennemi du pouvoir arbitraire, et dans la société comme homme aimable. » Sa famille paternelle était originaire de Strasbourg, et lui-même, jeune, il épousa une demoiselle Guaita de Francfort. C’est, on le voit, un Français qui n’est pas tout à fait du centre ni de l’île de France, mais du côté des Villes libres. Il fit ses études avec distinction à Metz, et alla faire son droit à Strasbourg. On a les extraits et cahiers de ses lectures en ces années ; car il eut de bonne heure l’habitude de lire et de penser plume en main. Il lisait tous les ouvrages de philosophie, de politique, de législation, de morale et d’histoire les plus autorisés de son temps, Locke, Adam Smith, Bonnet, Montesquieu et les Économistes. Tout annonçait en lui un élève vigoureux de son siècle, et qui se portait sur tous les ponts avec ardeur et indépendance. Il eut sa période d’enthousiasme. On a de lui un petit écrit fait à dix-sept ans sur les Verreries de Saint-Quirin, dont il fut plus tard l’un des actionnaires principaux, et dont il célèbre en style animé, un peu romantique, l’industrie créatrice et le site au fond des vallées des Vosges. Destiné par son père à être avocat, il résistait et se sentait contre cette profession si honorée une aversion profonde. On avait beau lui faire lire Loisel, Mézeray à l’article Avocat de son Dictionnaire historique, il répugnait à ces travaux sur des objets de contestation la plupart si ingrats ou si minces. La ville de Metz, en se réunissant à la France sous Henri II, avait réservé ses privilèges ; le droit, en ce pays des Trois Évêchés, se compliquait de mille questions particulières ; il y avait des exceptions à l’infini, dont la connaissance faisait le principal mérite d’un avocat :
« Voyez, s’écriait le jeune homme ambitieux d’une plus noble gloire, voyez ce qui reste de ces fameux MM. Vannier, Rulland, etc. Les nomme-t-on encore ? Voyez ce M. Gabriel, qui se consume aujourd’hui à enfanter son Commentaire sur les Treize Coutumes du Pays Messin. Que le Chancelier, d’un trait de plume, rende aujourd’hui, suivant le vœu des gens sensés, ces Treize Coutumes uniformes, à quoi serviront demain ces fruits d’une vieillesse agitée, pénible, plus qu’elle n’est heureuse ? Où sera le monument de l’existence de cet homme si célèbre pour douze de ses confrères ? Aura-t-il été, ce monument, même dans le cœur de ceux à qui il a sauvé la fortune ? Non ; l’homme, sans cesse agité par de nouveaux besoins, de nouvelles crises, oubliant celles qui l’ont autrefois le plus mis à la gêne, oublie avec elles les remèdes et le médecin. »
Le jeune Rœderer, à cet âge où le jeune homme embrasse d’un coup-d’œil tout l’avenir, voulait donc un champ plus vaste à son activité et à ses aptitudes ; il voulait une réputation étendue, sinon la gloire. Ce piétinage difficile, fatigant, par des chemins obscurs et épineux, ne lui allait pas, et surtout une chose l’en eût dégoûté : l’habitude était alors de toucher les honoraires de la main à la main, un écu de trois livres pour une consultation. Sa fierté souffrait de ce mode de payement ; il en rougissait presque en en parlant longtemps après.

Durant ces premières luttes avec son père sur la profession d’avocat qu’il n’embrassa jamais que provisoirement, il a décrit l’intérieur de son âme et de ses pensées, et a tracé comme sa biographie morale dans des lettres à un beau-frère M. Ména. Dès sa sortie du collège, Roederer eut un caractère marqué ; il se forma, d’après l’ensemble de ses lectures et de ses réflexions, une idée (sans doute trop embellie) de la vie sociale et des moyens de la réaliser ; il comprit vite, dans son premier contact avec les gens réputés mûrs et sensés, que cette manière de voir était peu agréée ; il se contint et resta enthousiaste au dedans. Pourtant, comme il avait au fond l’esprit pratique, il ne fut pas sans reconnaître que ces soins d’intérêt, de fortune et d’avancement, qui étaient tout aux yeux de la plupart, avaient aussi quelque fondement, et qu’il ne s’agissait que de les mettre à leur place, de les réduire à leur valeur. Il eut là un moment de pureté encore, d’enthousiasme, mais aussi d’effort sur lui-même, qui lui laissa un vif et parfait souvenir :
« Je restai donc enthousiaste, dit-il. Au milieu de ce qu’on regardait comme on délire, je devins de quelque intérêt pour des gens aimant le bien ; j’en fus aimé et estimé. Alors se marque l’époque, toujours mémorable pour moi, d’un moment de bonheur que je regretterai toute ma vie : j’étais ivre de l’amour du bien, l’image de la vertu s’était comme réalisée en moi ; je voyais d’un autre côté que la considération dont j’ose dire que je jouissais, était, au moins en partie, le fruit de mon travail sur moi-même…2. »
J’insiste sur ces jours intérieurs qu’il nous ouvre, parce que l’histoire secrète de Rœderer fut celle alors de beaucoup d’autres, parce qu’il ne fut pas le seul à avoir ce qu’on peut appeler sa période de Rousseau, et pour qu’on voie aussi à quel degré primitif de chaleur mûrirent en lui tant de qualités solides et fortes que plus tard on apprécia en lui. C’est alors, dans ce second moment d’un enthousiasme plus tranquille, qu’il se remet à embrasser de ses regards l’ensemble de la société et qu’il se fortifie dans ses premières vues.
« Je vis que ce qu’on y appelait utile n’était autre chose qu’une influence étroite et précaire sur quelques objets la plupart minutieux, influence qui tirait son principe du sein des abus mêmes ; je répugnai dans cette pensée à des engagements irrévocables dans de pareilles voies. Être utile aux hommes dans ce qui leur est le plus utile, voilà la loi que j’écoutai : une seule idée d’un philosophe, l’expression heureuse d’un sentiment avantageux a peut-être plus fait pour l’avancement de la raison et du bonheur des hommes que les travaux réunis de cent mille citoyens obscurs qui se sont vainement agités. »
Telle était la religion du siècle, les jours où le siècle était sérieux ; telle fut celle du jeune Rœderer à l’âge de dix-huit ans.

Heureusement pour lui, ces sentiments se rencontrèrent juste avec l’heure mémorable où la vieille société, minée d’abus et incapable de se réparer elle-même, allait demander des remèdes absolus et une simplification dans toutes les branches ; l’occasion était prochaine où il pourrait les appliquer.
La politique se mêla encore à ses derniers jours : il avait écrit un petit livre : l’Esprit de la Révolution de 1789 ; il en communiqua le manuscrit au duc d’Orléans (depuis roi) en 1829, et il le publia en 1831. On y trouve des observations très-vraies et très-bien vues sur le caractère particulier de la Révolution en France, sur la part qu’y eut, plus que l’intérêt même, un amour-propre légitime, et sur ce que cette Révolution est restée chère aux Français, moins encore comme utile que comme honorable. Dans notre pays d’égalité, et sous cette forme démocratique qui séduit la jeunesse, il s’agit moins encore, selon Rœderer, de telles ou telles garanties positives que de chances d’élévation libre et de distinctions accessibles à tous. Ce que rêve et ce qu’ambitionne au fond chaque jeunesse, ce n’est pas un niveau commun qui fasse limite, « c’est une carrière ouverte à l’émulation de tous les talents pour atteindre à toutes les supériorités ». L’émulation de supériorité inspirée par l’égalité de droits, c’est ainsi qu’il définit l’esprit de la France.
(transcription en cours, inachevée, 2005-03-25).

1 Typographie de Firmin Didot, 1853.

2 Notice du baron Roederer sur sa famille et en particulier sur son père durant ces années de jeunesse, antérieures à la vie politique (1849).

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