Trois heures de conversation, j’ai perdu trois heures de silence





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Cioran

 Trois heures de conversation, j’ai perdu trois heures de silence.
  La douceur de vivre a disparu avec l’avènement du bruit. Le monde aurait dû finir il y a cinquante ans ; ou, beaucoup mieux, il y a cinquante siècles.
  Silence presque total. Ah ! Si tous ces gens persévéraient indéfiniment dans leur sommeil ! Ou si l’homme redevenait l’animal muet qu’il fut !
  J’entends les cloches de Saint-Sulpice, je crois. Emotion soudaine. Irruption du passé dans une époque sinistre comme la nôtre. C’est tout de même un autre bruit que celui des voitures.
  Rentrer en soi, y entendre ce silence aussi vieux que l’être, plus ancien même - le silence antérieur au temps.
  On m’a raconté l’histoire d’une femme, sourde depuis trente ans, qui vient de recouvrer l’ouïe à la suite d’une opération et qui, atterrée par le bruit, a demandé qu’on lui redonne sa surdité...
  Veille de Pâques. Paris se vide. Ce silence si inhabituel comme en plein été. Que les gens avant l’ère industrielle devaient être heureux ! Mais non. Ils ignoraient complètement leur bonheur, comme nous ignorons le nôtre. Il nous suffirait d’imaginer dans le détail l’an 2000 pour que nous ayons par contraste la sensation d’être encore au Paradis.
  Si la plus grande satisfaction qu’on puisse atteindre dérive de l’entretien avec soi dans la solitude, la forme suprême de "réalisation" est la vie érémitique.
  Si seulement on avait le courage de ne pas avoir d’opinions sur quoi que ce soit ! Ou alors en émettre une devrait constituer un acte aussi important que prier. Se mettre en état d’oraison pour oser avoir une opinion ! C’est à cette seule condition que "la parole" pourrait acquérir quelque dignité ou reconquérir son ancien statut, si tant est qu’elle en eût un jamais dont elle pût être fière.
  Pourquoi tout silence est-il sacré ? Parce que la parole est, sauf dans des moments exceptionnels, une profanation.
  La seule chose qui élève l’homme au-dessus de l’animal est la parole ; et c’est elle aussi qui le met souvent au-dessous.
  Je crois la parole récente, je me figure mal un dialogue qui remonte au-delà de dix mille ans. Je me figure encore plus mal qu’il puisse y en avoir un, je ne dis pas dans dix mille ans, dans mille ans seulement.
  Je crois aux vertus du silence, je ne m’attribue quelque réalité que lorsque je me tais, et je parle, je parle, et nous parlons tous. Le vrai contact entre deux êtres, et entre les êtres en général, ne s’établit que par la présence muette, par non-communication apparente, comme l’est toute communion véritable, par l’échange mystérieux et sans parole qui ressemble à la prière intérieure.
  J’ai combattu toutes mes passions et j’ai essayé de rester encore écrivain. Mais c’est là une chose quasi impossible, un écrivain n’étant tel que dans la mesure où il sauvegarde et cultive ses passions, où il les excite même et les exagère. On écrit avec ses impuretés, ses conflits non résolus, ses défauts, ses ressentiments, ses restes... adamiques. On n’est écrivain que parce que l’on n’a pas vaincu le vieil homme, que dis-je ? L’écrivain, c’est le triomphe du vieil homme, des vieilles tares de l’humanité ; c’est l’homme avant la Rédemption. [...] C’est l’humanité tarée dans son essence qui constitue la matière de toute son œuvre. On ne crée qu’à partir de la Chute.
  Tout ce que l’homme fait, il ne le fait que parce qu’il a cessé d’être ange.
  Tout acte en tant qu’acte n’est possible que parce que nous avons rompu avec le Paradis.
  Tout créateur s’insurge contre la tentation de l’angélisme.
  Par tempérament je suis bavard, et tout ce que je puis avoir de bon, je le dois au silence.
  Il est 1 heure du matin. Ce silence extraordinaire justifierait à lui seul l’adhésion à une forme quelconque d’espoir.
  Le saint a raison de dire que le silence nous rapproche de Dieu. C’est quand tout se tait en nous que nous sommes à même de Le percevoir. Lui, c’est-à-dire quelqu’un ou quelque chose qui ne résiste pas à l’analyse, mais qui remplit néanmoins notre silence.
  Le silence va plus loin que la prière, puisqu’il n’est jamais plus profond que dans l’impossibilité de prier.
  Tout silence dont on est conscient, qu’on cultive ou qu’on espère se ramène à une possibilité d’expérience mystique.
Emile-Michel CIORAN, Cahiers, 1947-1952

Paul Claudel (1868-1955)

Extrait 1 :

On ne pense pas d’une manière continue, pas davantage qu’on ne sent d’une manière continue ou qu’on ne vit d’une manière continue. Il y a des coupures, il y a intervention du néant. La pensée bat comme la cervelle et le cœur. Notre appareil à penser en état de chargement ne débite pas une ligne ininterrompue, il fournit par éclairs, secousses, une masse disjointe d’idées, images, souvenirs, notions, concepts, puis se détend avant que l’esprit se réalise à l’état de conscience dans un nouvel acte. Sur cette matière première l’écrivain éclairé par sa raison et son goût et guidé par un but plus ou moins distinctement perçu travaille, mais il est impossible de donner une image exacte des allures de la pensée si l’on ne tient pas compte du blanc et de l’intermittence.

Tel est le vers essentiel et primordial, l’élément premier du langage, antérieur aux mots eux-mêmes : une idée isolée par du blanc. Avant le mot une certaine intensité, qualité et proportion de tension spirituelle.

La parole écrite est employée à deux fins : ou bien nous voulons produire dans l’esprit du lecteur un état de connaissance, ou bien un état de joie. Dans le premier cas l’objet est la chose principale, il s’agit d’en fournir une description analytique exacte et complète, de faire progresser le lecteur par des chemins continus jusqu’à ce que le circuit du spectacle ou de la thèse ou de l’événement soit complet ; il ne faut pas que dans cette marche son pas soit distrait ou heurté. Dans le second cas par le moyen des mots, comme le peintre par celui des couleurs et le musicien par celui des notes, nous voulons d’un spectacle ou d’une émotion ou même d’une idée abstraite constituer une sorte d’équivalent ou d’espèce soluble dans l’esprit. Ici l’expression devient la chose principale. Nous informons le lecteur, nous le faisons participer à notre action créatrice ou poétique, nous plaçons dans la bouche secrète de son esprit une énonciation de tel objet ou de tel sentiment qui est agréable à la fois à sa pensée et à ses organes physiques d’expression. A l’imitation du vers premier que je viens de définir, nous procédons à l’émission d’une série de complexes isolés, il faut leur laisser, par l’alinéa, le temps, ne fût-ce qu’une seconde, de se coaguler à l’air libre, suivant les limites d’une mesure qui permette au lecteur d’en comprendre d’un seul coup et la structure et la saveur.

Dans le premier cas, il y a prose, dans le second il y a poésie.

Extrait 2 :

La parole humaine ne retentit pas dans le vide. Elle ne demeure pas stérile. Elle est une sommation du silence, elle appelle, elle provoque quelque chose d’égal ou de comparable à elle-même. Quand le poète a proféré le vers pareil à une formule incantatoire, il répond quelque chose dans le blanc.

Le vers devient ainsi un moyen d’interroger l’inconnu, il lui fait une proposition, il lui offre une condition sonore d’existence. Le vers nouveau n’est plus seulement comme la ligne latine une énonciation solitaire et désolée. Il n’existe plus seulement, il fonctionne. Il n’est plus seulement le résultat de l’élaboration poétique, il en est l’organe vivant, le battement régulier de la pompe qui puise dans l’inconnu le sentiment et l’idée.

Extrait 3 :

L’expression sonore se déploie dans le temps et par conséquent est soumise au contrôle d’un instrument de mesure, d’un compteur. Cet instrument est le métronome intérieur que nous portons dans notre poitrine, le coup de notre pompe à vie, le cœur qui dit indéfiniment :
Un. Un. Un. Un. Un. Un.
Pan (rien). Pan (rien). Pan (rien). 

L’iambe fondamental, un temps faible et un temps fort.

Et d’autre part la matière sonore nous est fournie par l’air vital qu’absorbent nos poumons et que restitue notre appareil à parler qui le façonne en une émission de mots intelligibles.

Ainsi la création poétique dispose d’une espèce d’atelier où il faut distinguer le métal, la forge et le soufflet. C’est de ce triple élément mis en œuvre suivant des formules variées que sort le vers. Le métal spirituel entre en fusion sous un afflux ou vent venu du dehors (inspiration) et le flan informe reçoit le poinçon de la conscience sous le choc du balancier.

Paul Claudel, « réflexions et propositions sur le vers français », 1927

Chrétien

Lorsqu’un homme brûle au feu de l’attention le bois mort de ses particularités, lorsqu’il laisse la parole de l’autre se déployer en un silence qui bruit de sens, il se produit qu’en s’effaçant, il devient proprement lui-même, et offre une écoute insubstituable d’être universelle. Comment comprendre ce paradoxe ? L’acte de parole ne peut être pensé à partir de la simple dualité du toi et du moi. Dès que tu me parles, nous sommes déjà tous là, même les disparus, et ceux qui viendront au jour aussi. Les interlocuteurs ne s’adressent pas l’un à l’autre dans le vide d’une communication télépathique, ils se parlent dans le monde auquel ils existent avec tous, et dans la langue d’une communauté. Ils ne sont donc jamais seulement deux : même le tête-à-tête est gros d’une rumeur lointaine, et l’intimité a encore son ampleur.

Ecouter l’autre, ce n’est pas seulement écouter ce qu’il dit, mais ce à quoi, du monde ou d’autres paroles, sa parole répond, ce qui l’appelle, la requiert, la menace ou l’atterre. Entrer dans l’écoute se fait en brisant la clôture affolante de la dualité : il ne s’agit pas en effet que les deux interlocuteurs forment deux moitiés qui enfin se réunissent et se retrouvent pour devenir une sphère, comme dans le mythe antique1. Quand j’écoute vraiment avec l’autre ce que lui-même, en parlant, écoute ou a écouté, alors c’est vraiment lui que j’écoute. Et c’est quand j’écoute ainsi que moi, j’écoute vraiment, car écouter avec l’autre ne revient pas à se fondre avec lui, ni à coïncider : nous entendons deux fois, depuis deux lieux distincts, ce qui a appelé notre échange. Cela seul donne à l’écoute son relief et sa gravité.

Ces aperçus suffisent pour écarter l’utopie d’une écoute parfaite, d’une écoute adéquate, au sens où les philosophes parlent de connaissance adéquate. Certes, nous parlons pour être écoutés, et qui ne souhaiterait être écouté du mieux possible et de la plus parfaite attention ? Si on met de côté, car cela appellerait une autre méditation, les situations où l’on parle pour ne pas être écouté, deux questions se posent. Etre écouté peut-il et doit-il former la fin ultime et essentielle de mes actes de parole ? Et en quoi, d’autre part, la perfection de l’écoute peut-elle consister ? Une parole qui ne viserait que l’écoute est une parole de captation : elle enjoint, elle ordonne, elle séduit, elle charme, elle agit de bien d’autres façons encore, ou du moins elle cherche à le faire, mais elle s’excepte et se retire du dialogue de vérité ou en vérité. Je ne vise l’écoute que comme un moment de la réponse, que comme la condition d’un autre acte de parole. Parler, c’est d’abord dire, articuler en un sens selon lequel nous pouvons exister ensemble dans le monde, et même une parole de révélation, avec tout ce qu’elle a de critique, de décisif et d’impérieux, ne peut avoir ce poids que parce qu’elle dit quelque chose de Dieu, du monde, de leur rapport, et donc appelle à ce dire une réponse nôtre, sans laquelle elle ne serait pas elle-même. Un cri s’impose à l’écoute, il nous saisit comme malgré nous, mais il ne forme pas le premier moment d’un dialogue. Il montre quelque chose, il dévoile la joie, la souffrance, l’horreur, la surprise, dont, si je l’entends, je dois répondre, mais il ne dit proprement rien. La parole vit de l’étouffement des cris, elle les interdit pour pouvoir elle-même dire, ce qui ne signifie pas, bien au contraire, qu’elle en nie ou en méconnaisse le saisissement comme une possibilité essentielle de la voix humaine. En se faisant l’ostensoir lumineux de leur sens, en disant, tremblante, ce qu’en eux il y a toujours d’inouï, elle ne les rend que plus déchirants. Car elle porte jusqu’en elle leur déchirure, ce qui est l’unique façon de ne pas l’oublier. Seule la parole, en disant, et non pas en se mettant à hurler à son tour, écoute vraiment les cris, car seule elle les exauce, en soutenant, ce qui est sa charge propre, ce qu’ils ont d’insoutenable, et en le soutenant comme tel, à savoir sans le dénier. L’écoute ne peut donc se séparer de la réponse et de la reprise.

Où situer la perfection de l’écoute, à supposer qu’il y en ait une ? Si une écoute parfaite était une écoute si pénétrante, si compréhensible, qu’elle enveloppât en quelque sorte ma parole de sa lucide prévenance, qu’elle m’entendît à demi-mot et à coup sûr, dans ce que je dis et dans ce que je ne dis pas, qu’elle anticipât toujours le mouvement de mes phrases sans pouvoir en être surprise, alors elle tendrait à supprimer ma parole et à se supprimer comme écoute, ce qui, loin de former un accomplissement, ne conduirait qu’à la ruine et à la violence. Il y a des acceptions de l’écoute parfaite où elle se renverse en complète violence et en totale emprise. Nous ne voulons pas parler à ceux qui savent tout trop bien et par avance, nous ne voulons pas parler pour qu’on finisse nos phrases à notre place, nous ne prenons pas la parole pour nous dessaisir du lieu de notre être. L’interprétation aussi a sa violence, et peut-être est-ce même toujours une violence qui fonde et qui suscite l’interprétation. Si l’écoute comprend trop (et l’on comprend sans doute toujours trop), elle tend à devenir vision, autopsie, perspicacité qui me traverse, au lieu de m’accueillir autour du foyer de la parole. Ce don qu’on prête, en diverses traditions, à des philosophes ou à des spirituels, de savoir d’un coup d’œil à qui ils ont affaire, de percer les êtres à jour sans qu’ils aient même à parler, est-ce vraiment un don ? Il retire plus qu’il ne donne, s’il arrache à l’autre sa charge de parole, c'est-à-dire l’insubstituable poids de son humanité.

A l’encontre d’une si funeste utopie, de quelque éclat qu’elle veuille se parer, il faut penser que la perfection de l’écoute est d’être imparfaite, pour emprunter une formule taoïste. L’écoute commence par le vide et le dessaisissement, et non pas par la mise en branle et en œuvre d’un savoir écouter préalablement acquis et possédé. Savoir écouter a quelque chose d’obscène, de pornographique, si l’essence de la pornographie est la déserte interchangeabilité de l’intime, son invasion par d’anonymes techniques et un regard qui veut tout voir. Le seul savoir dont il puisse en cet ordre être question, c’est qu’il y ait question, que je me laisse dessaisir de ce que je croyais savoir par la parole de l’autre, devenue occasion d’une commune ouverture. En d’autres termes, il y va de ce que la tradition socratique nomme la docte ignorance2, de l’acte de savoir ce que je ne sais pas. Savoir qu’on ne sait pas, c’est savoir apprendre, savoir chaque fois apprendre. Et savoir chaque fois apprendre, c’est rencontrer, se laisser rencontrer, se laisser dire. Chaque fois : la précision est d’importance.

Car, avec cette docte ignorance, il n’y va pas d’une posture, d’une position, d’une attitude. Elle n’est docte que de renaître et de recommencer. Son savoir n’est pas un bagage, il est de perdre ses bagages. L’hospitalité dans une étable, c'est-à-dire un lieu normalement inconvenant pour recevoir des rois, une hospitalité en défaut, parce qu’elle n’a rien d’autre à offrir qu’un lieu vacant et sans apparat. Sa déficience est sa nudité, et donc sa perfection.

Qu’est-ce qui se donne à entendre en cette épiphanie, et comment l’entendre ? Toute parole véritable se risque et s’aventure, et l’écoute ne pourra lui être fidèle qu’à se mesurer avec cette aventure. Laquelle ? Prendre la parole, si l’on prête attention à la force de cette expression, recouverte par l’habitude, ce n’est pas la recevoir là où elle m’est tendue, comme en un tour de table ou en un colloque, mais la prendre au silence et depuis le silence. Nulle parole humaine n’est première, comme si elle se confondait avec l’origine et inaugurait le sens, mais toute parole digne de ce nom est pourtant matinale, et se lève en tremblant dans l’incertitude de l’aube. Elle s’avance, pour reprendre le beau titre d’Henri Michaux, « face à ce qui se dérobe ». Ce que je dis, je ne sais pas le dire. La mesure de la parole est de parler à l’impossible.

(…)

On n’est tout ouïe que si l’on est tout lèvres, comme on n’est tout lèvres que si l’on est tout ouïe. Heidegger a profondément montré que parler, c’est écouter, et qu’écouter, c’est parler. Porter avec l’autre ce qui lui donne sa charge de parole ne se peut qu’en apportant soi-même son offrande de souffle et de sens. Me laisser questionner par ce qu’il a à dire, c’est aussi avoir moi-même à le questionner et à l’interroger. Il n’est pas sûr que l’écoute puisse toujours répondre à ce qui lui est dit, car elle ne dispose point d’une puissance magique qui lui permettrait de dénouer ou de trancher tous les nœuds gordiens de l’existence, mais il est sûr que de ce qui lui est dit, elle doit toujours répondre. Active est son hospitalité, qui forme le perpétuel noviciat de la parole. Chacun a fait l’épreuve que l’attention avec laquelle nous sommes écoutés a une force heuristique, porte notre parole au-delà d’elle-même, féconde notre pensée et la renforce de façon imprévue. C’est que cette attention ne va pas vers nous, mais vers l’inouï dont surgit notre parole : ainsi c’est sur lui, et non pas sur nous, qu’elle porte sa lumière, qui nous est aubaine. Il y va d’une attention itinérante, laquelle nous accompagne, alors qu’à l’inverse, si l’attention nous scrute et si son dessein est de nous juger, comme dans un examen ou une audition, elle comporte bien plutôt une dimension de gêne et d’inhibition. Dans un cas, le silence de l’écoute parle et, dans l’autre, il se tait.

A ces considérations, une objection toutefois se présente. Si l’on écoute tendu vers l’inouï, si l’on écoute avec ce qu’on ne sait pas, et qu’écouter avec ce qu’on sait constitue le commencement de la surdité, n’en vient-on pas à une pensée comme extatique de l’attention ? Qu’est-ce qui distingue ce saisissement d’une sorte de stupeur devant l’imprévisible ? N’est-ce pas une conception toute négative, qui met hors jeu la compréhension, ses structures et ses possibles ?

Ce serait mal entendre, c’est le cas de le dire, ce noviciat de la parole. C’est à même le mouvement des paroles de l’autre, c’est à même aussi le mouvement de ma propre interrogation, que je suis tendu vers l’inouï comme vers l’origine de notre échange. La docte ignorance ne consiste pas à se rendre amnésique et stupide pour mieux écouter, mais à faire taire en nous la rumeur du déjà dit pour mieux, selon la belle expression de Heidegger, nous laisser dire. Elle suspend mon savoir, elle ne le détruit pas. Elle me libère de mon aveugle adhésion à la croyance qu’il suffit pour entendre tout ce qu’on me dira jamais. Il s’agit de mobiliser, de rendre fluides et vifs mon savoir et mon expérience, afin qu’ils servent l’attention au lieu de se substituer à elle.

Par là, est rendue manifeste la radicale différence entre l’acte de parole et le déchiffrement d’un message ou la réception d’une information. Ecouter n’est pas décoder, car la parole ne constitue pas un code. Une machine peut décoder en mettant en jeu ses programmes. Jamais elle ne pourra écouter. L’écoute est proprement palpitante, elle ne se peut qu’avec ce cœur qui bat, ce souffle pris et rendu, cette patience du corps tout entier. C’est de tout son corps qu’on écoute, l’acte de parole n’étant jamais séparable d’un acte du corps. La vérité toujours inachevée de l’écoute est une vérité cordiale.

Jean-Louis Chrétien, L’Arche de la parole, PUF, 1998, p.14-21
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