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TERRITOIRES ET NATIONS EN EUROPE

DEPUIS LE MILIEU DU XIXè SIECLE
par Laurent BRICAULT

Lycée du Dolmen

86000 Poitiers
Remarque préliminaire : Le sujet d’étude ainsi proposé apparaît comme extrêmement complexe et les notions que le programme met en exergue (B.O. n°11, 15 juin 1995, p. 13.2) sont malaisées à définir. Il n’est qu’à considérer la p. 21 des «Documents d’accompagnement» du programme d’Histoire-Géographie de Bac Professionnel fournis par le Ministère pour s’en rendre compte.


INTRODUCTION
Il m’a semblé intéressant de partir d’un exemple précis, concret, qui permettra d’appréhender d’emblée la complexité de la question avant de passer à une réflexion plus générale sur le sujet. Les exemples possibles se comptant par dizaines en Europe, j’en ai choisi un qui me servait d’amorce au cours que je faisais jadis sur les nationalités en U.R.S.S., celui des Gagaouzes.
Au XIIIème s., dans la mouvance seldjoukide, des tribus turcophones quittent l’Asie centrale vers l’Ouest. Ces tribus turques, appelées Oghuz, sont divisées en 24 clans. L’un de ceux-ci s’installe sur un territoire qui va, en gros, du Danube à l’Ouest et au Nord à la mer Noire à l’Est. Pour les assujettir, un empereur byzantin confère au chef de ce clan le territoire en question (1296). Ce chef s’appelait Kay-Ka’us, dont nous avons fait gagaouze. Le clan adopte la religion chrétienne orthodoxe et l’un de ses souverains les plus connus, ou les moins inconnus, du nom de Dobrotitch, donne même son nom au pays, qui devient la Dobroudja.
En 1398, le royaume gagaouze est absorbé par les Ottomans. Certains Gagaouzes se convertissent à l’Islam et se fondent dans l’Empire, d’autres restent chrétiens et se font oublier.

Entre 1750 et 1846, fuyant les persécutions turques, ces Gagaouzes refont parler d’eux et émigrent vers la Sainte Russie pour se fixer en Bessarabie, de l’autre côté du Danube, entre le Dniestr et le Prut.

En 1812, le traité de Bucarest met fin à la guerre russo-turque qui dura de 1806 à 1812 : la Bessarabie est attribuée à la Russie tandis que la Moldavie reste vassale de l’Empire ottoman.

De 1854 à 1859 la Moldavie est annexée par l‘Autriche profitant de la guerre de Crimée.

1859-1861 : soulèvement des Moldaves qui, unis aux Valaques, forment un nouvel État, d’abord autonome puis indépendant en 1878, la Roumanie; à cette date, la Russie échange avec la Roumanie la Dobroudja contre la Bessarabie.

1917 : la Bessarabie (russe), avec les Gagaouzes, se rattache de facto à la Roumanie.

1924 : l’U.R.S.S., qui n’a pas accepté cette annexion, crée une RSSA de Moldavie à l’intérieur de la RSS d’Ukraine, à l’Est du Dniestr, presque sans Moldaves.

1940, puis 1944 : l’U.R.S.S. crée la RSS de Moldavie à partir de la RSSA de Moldavie et des conquêtes effectuées sur la Roumanie (elle récupère en fait l’ancienne Bessarabie obtenue en 1812, perdue en 1859, récupérée en 1878 et reperdue en 1917).

1991 : la RSS de Moldavie devient indépendante; sa population (un peu plus de 4 millions d’hab) se décompose de la façon suivante :
- 64% de Moldaves,

- 28% de Russo-Ukrainiens,

- 3,5% de Gagaouzes (soit env. 150 000 personnes),

- 2% de Juifs,

- et 2,5% d’autres minorités.
Outre ces 150 000 Gagaouzes de Moldavie, on en recense aujourd’hui environ 50 000 autres qui se répartissent ainsi :
- 25 000 en Ukraine (région d’Odessa),

- 15 000 en Roumanie (Dobroudja),

- 10 000 en Bulgarie (Dobroudja),
soit un total de près de 200 000 Gagaouzes.

Cette population, qui posséda à un moment son propre État souverain (aux XIIIè-XIVè s.) et qui fait donc partie de ce que l’on appelle les nations historiques, qui donna son nom à un territoire aujourd’hui partagé entre deux autres États souverains (la Bulgarie et la Roumanie), qui possède sa propre langue (du groupe turc, proche de l’azéri parlé en Azerbaïdjan), de religion chrétienne orthodoxe, est aujourd’hui éclatée entre quatre États souverains. Faut-il dès lors la considérer comme un peuple, comme une nationalité ou comme une nation? Quelle peut être sa place dans l’Europe d’aujourd’hui? A quelle reconnaissance internationale peut-elle prétendre?
C’est là tout l’enjeu de cette question.
Nous allons donc nous attacher à définir les termes du sujet avant de voir quels furent les idéologies et les moyens qui, du début du XIXè s. à aujourd’hui, tendirent à faire coïncider un groupement humain, une population, avec un espace, un territoire, et quelles formes prirent ces rencontres, de l’Europe dynastique du Congrès de Vienne à l’Europe supranationale de demain, en passant bien sûr par l’État-Nation et la Nation-État.

I NATIONS ET TERRITOIRES. DÉFINITIONS
Voici bientôt trois ans, la question de contemporaine au concours d’Agrégation fut «Nation, nationalités et nationalismes en Europe de 1850 à 1920». De nombreux ouvrages ont donc paru en 1995 et 1996. Vous trouverez dans la bibliographie jointe (cf. annexe en fin d’article), à la fois une sélection des plus récents ouvrages sur le sujet et une courte liste de documents plus accessibles que l’on doit trouver dans tout CDI qui se respecte.

Pour entrer dans le coeur du sujet, le moyen le plus simple consiste, je crois, à prendre plusieurs dictionnaires et à tenter de dégager les composantes de la nation.
A lire les quelques définitions proposées par les dictionnaires usuels, on pourrait dire de la nation qu’elle désigne une population qu’unissent une histoire et une culture communes, ayant une même origine, une même «naissance». Pourvue d’une majuscule, la Nation est l’abstraction politique de la nation définie précédemment.
Mais cette définition demeure très vague et de la volonté de hiérarchiser ces composantes, de préciser celles-ci vont naître deux conceptions de la nation appelées à un certain succès que, pour schématiser, j’appellerai la «française» et l’«allemande».

1. De la Nation révolutionnaire à la conception dite «française» de la Nation.
Comme il est exposé dans l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, «Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation». C’est ce qui permet à Pierre Nora d’écrire (p. 801 du Dictionnaire critique de la Révolution française) que la nation révolutionnaire est un amalgame de trois éléments :
- au sens historique, elle est un «collectif d’hommes unis par la continuité, un passé et un avenir»;

- au sens juridique, elle est «le pouvoir constituant par rapport au pouvoir constitué»;

- enfin au sens social, elle est «un corps de citoyens égaux devant la loi».
La nation française est à la fois culturelle et civique, en ce sens qu’elle tient autant à l’amour du sol qu’au respect de la loi. Il est alors difficile de distinguer son expression historique, la patrie, de son expression juridique, l’État.
Pour expliquer cette conception révolutionnaire que l’on appelle souvent, à tort me semble-t-il, française, on a le plus souvent recours au discours d’Ernest Renan prononcé en Sorbonne le 11 mars 1882, que l’on retrouve dans tous les manuels d’Histoire de France de la fin du XIXè s. à nos jours et qui est constamment cité par les politiques français (il y a peu encore lors du débat sur les voies de l’acquisition de la nationalité française).
En simplifiant, selon cette conception, on devient élément d’une nation par choix, par libre-adhésion à un contrat social (l’idée existe déjà chez Rousseau, d’où l’expression de nation-contrat utilisée par Alain Finkielkraut), quelle que soit l’origine de l’homme. C’est la nation élective. Poussée à son extrême, elle aboutit au droit du sol (jus soli). C’est en 1889 qu’est promulguée la loi qui accorde aux enfants nés en France d’un père étranger la nationalité française.
Il s’agit d’une conception politique et juridique de la nation qui s’appuie sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à choisir librement leur patrie, toute droite issue de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Renan va plus loin, exaltant une vision romantique, voire mystique de la nation, qui peut parfois déboucher sur cet excès patriotique que l’on appelle le chauvinisme.

2. De la Nation romantique à la Nation organique, ou le modèle dit «allemand» de la Nation.
La Nation romantique ne se définit pas, contrairement à la Nation révolutionnaire, par la souveraineté du peuple, mais par sa communauté culturelle, au sens large du terme, incluant l’économie, le droit, les institutions sociales et les manières de vivre. Il est alors fondamental de connaître les origines de cette culture. Cela semble aisé pour les Italiens ou les Grecs qui disposeront toujours d’un Tite-Live ou d’un Colisée, d’un Thucydide ou d’un Parthénon; cela l’est moins pour les Allemands. C’est sans doute pourquoi, faute de monuments et de repères littéraires, l’on se dirigea vers la langue. Sous l’effet de la vague scientiste du milieu du XIXème s., la philologie allait se tailler la part du lion dans cette affaire. La mise en évidence de plusieurs familles de langues, sémitique, indo-germanique, etc., laissa supposer l’existence d’une langue-mère à laquelle correspondrait une race-mère. A la communauté de langue correspondrait donc une communauté de sang, la culture devenant une simple expression de la nature. La nation romantique, culturelle, glisse alors vers la nation organique formée par un groupe biologique homogène.
En résumé, selon cette conception, on naît élément d’une nation, sans autre possibilité de choix, en toute exclusive, avec toutes les contraintes que cela suppose. L’appartenance nationale est définie par des critères matériels, des héritages qui déterminent l’homme (cf. les Discours à la nation allemande de Johann Fichte, 1807-1808 et la notion de Kulturnation). La nationalité dépend des origines du père, sans condition de naissance. Ce concept, entré dans le code allemand de la nationalité en 1913, qui fonde la nationalité sur le droit du sang (jus sanguinis) et non du sol, est toujours en vigueur.
Par commodité, on se réfère toujours, pour exposer les termes principaux de cette conception, au texte rédigé par le grand spécialiste de l’Antiquité, l’historien Theodor Mommsen, expliquant à l’issue du conflit franco-prussien de 1870 à des lecteurs italiens pourquoi l’Alsace était allemande. C’est dans une lettre publique adressée par l’historien français Numa Denis Fustel de Coulanges, lui aussi antiquisant, à Mommsen le 27 octobre 1870 que l’on trouve, par le biais de sa réfutation, la définition la plus simple de cette conception dite improprement «allemande» -bien des non-Allemands, à commencer par Renan lui-même, ayant participé à son élaboration-, puisque le texte original de Mommsen, en allemand, est quasiment introuvable, ce qui pose d’ailleurs un sérieux problème de démarche historique.
En fait, je serai tenté de dire que dans la conception révolutionnaire, c’est l’État qui donne naissance à la nation, tandis que dans la conception romantique, la nation précède l’État, celui-ci ne faisant que parachever une unité politique nécessaire à la réalisation de la nation.

3- La notion de territoire
Après nous être occupés de la nation, venons-en au territoire, puis aux rapports qui vont exister entre territoires et nations.
La définition du terme territoire est assez simple, du moins dans son acception géographique ou géopolitique. On pourrait écrire que le territoire est l’espace qu’une nation s’approprie en ayant conscience d’appartenir à celui-ci. Délimité, il devient territoire national et c’est ce territoire-là que l’État a pour charge de gérer et de protéger. C’est la rencontre d’une nation et d’un territoire qui, a priori, légitime un État.
Apparaît alors en négatif la définition de la nationalité telle qu’exprimée par l’historien Henri Berr (1938) : «il manque à une nationalité pour être une nation l’État qui lui soit propre ou qui soit librement accepté par elle».
Or l’Europe du Congrès de Vienne, réaffirmée après l’échec des révolutions libérales et nationales du printemps de 1848, ne correspond guère à ce schéma :
- l’Allemagne est divisée en 39 États, certes regroupés au sein d’une confédération

germanique présidée par l’Empereur d’Autriche,

- l’Italie est divisée en 7 États,

- l’Autriche et la Russie dominent des peuples fort divers,

- et seuls deux États sont apparus depuis 1815 : la Grèce, séparée de l’Empire ottoman, et la Belgique, détachée des Pays-Bas, tous deux en 1830; mais si la nation grecque correspond à une réalité historique assez ancienne, la nation belge est plus difficile à cerner; cette

dernière création paraît pour le moins artificielle.
Cependant, les mouvements insurrectionnels de 1848, même s’ils ont globalement échoués, ont malgré tout donné naissance à de nombreuses prises de conscience nationales qui viseront à faire coïncider un État et une nation.

II LA NAISSANCE DES ÉTATS-NATIONS ET DES NATIONS-ÉTATS
1- Définitions
a- L’État
L’État, pour reprendre la définition de R. Carré de Malberg, Contribution à la théorie générale de l’État (1921), est «une communauté d’hommes, fixée sur un territoire propre et possédant une organisation d’où résulte pour le groupe, envisagé dans ses rapports avec ses membres, une puissance suprême d’action, de commandement et de coercition» (in R. Brunet et alii, Les mots de la géographie, p. 198). L’État est l’incarnation de ce territoire sur le plan international, une autorité politico-administrative porteuse de la souveraineté de celui-ci, éventuellement au nom de la nation qu’il représente : on a alors affaire à un État-Nation. La mise en forme de ce concept est due là encore à la Révolution française et la France, au début du XIXè s. est l’État-Nation par excellence.

A l’inverse, lorsque le groupement humain qui s’est approprié ce territoire se définit d’abord comme une nation, on a affaire à une Nation-État.
S’appuyant sur le sentiment national hérité du romantisme et de 1848, la création d’une nation individuelle et reconnue devient pour beaucoup le but majeur. On assiste alors à la définition du principe des nationalités et à la naissance des nationalismes.
b- La (et les) nationalité(s)
L’évolution du terme nationalité est intéressante et mérite que l’on s’y arrête un instant. Le terme apparaît tout d’abord au XVIIè s. en Espagne «nacionalidad» et en Angleterre «nationality». Attesté en français vers 1770, il prend le sens de «conscience nationale» et inspirera par la suite les mouvements de 1848. On constate ensuite un glissement de sens assez fort dans la définition de ce même terme au pluriel. Le principe des nationalités désigne alors l’aspiration à l’unité ou à l’indépendance des peuples sans État. Perdant ainsi une partie de son sens, le singulier ne va alors plus signifier que l’appartenance légale d’une personne à un pays lorsque le mot «naturalité» (au sens de «naturel» d’une nation, sens conservé aujourd’hui encore dans le vocable «naturalisation») tombe en désuétude, vers 1835. Le mot sera remplacé dans son sens premier par le terme nation au début du XXème s.
En droit français, la nationalité (au sens dernier du terme), peut être héritée ou acquise. Il s’agit en quelque sorte d’un statut juridique définissant la totalité des droits et des devoirs liant un individu à l’État, qui est la seule instance capable de garantir et de légitimer cette nationalité. En France, la nationalité et la citoyenneté sont traditionnellement confondues. C’était l’un des points centraux du débat récent sur le vote des immigrés ou, plus largement, des non-nationaux. La conception «française» de la nation est, dans les faits, basée sur un très fort processus d’intégration proche de l’assimilation. Pour voter, pour occuper un poste de fonctionnaire, l’étranger doit s’intégrer, ce qui passe par la maîtrise de la langue française et l’acceptation des valeurs nationales que sont la constitution, la laïcité, la république, les droits de l’homme etc. De fait, l’intégration passe par la culture, alors que la conception révolutionnaire de la nationalité se veut a-culturelle. Jusqu’en juin 1994, seuls des nationaux pouvaient voter lors d’une élection en France. Ce n’est plus le cas. Les ressortissants des autres États de l’Union européenne, sous certaines conditions, ont pu voter en France lors des dernières élections européennes, avalisant ainsi le divorce réel mais jusqu’ici non reconnu entre citoyenneté et nationalité. Ce qui modifie considérablement notre conception républicaine de l’intégration.

Dès lors, on peut en effet se demander si l’intégration culturelle qui fut la règle en France depuis des siècles n’est pas en train de s’effacer au profit d’une intégration plus économico-sociale. C’est un élément, important parce que fondamental, qui invite à se demander dans quelle mesure l’État-Nation est pérenne.
c- Les nationalismes
Pour simplifier, le terme nationalisme, qui apparaît en français dans les dernières années du XVIIIè s., connote à l’origine l’esprit révolutionnaire et démocratique, s’attache ensuite à définir le sentiment patriotique, comme chez Lamartine, pour attester enfin, après 1870, un particularisme outrancier associé de plus en plus souvent à l’extrémisme de droite.
Mais il est temps de revenir à la carte de l’Europe en 1850. Elle va se modifier sous l’effet résultant de deux formes de nationalismes :
- d’une part ce que l’on appellera le nationalisme de puissance, expression idéologique des partisans d’un État fort désireux d’étendre son territoire : c’est le cas de la Prusse et de la Russie.
- d’autre part ce que l’on appellera cette fois le nationalisme d’existence, expression idéologique des peuples sous domination étrangère : la liste est longue, mais les deux Empires qui vont se trouver confrontés à ce type de nationalisme sont l’Autriche et la Sublime Porte.

2- La Russie, l’Italie et l’Allemagne de 1850 à 1871.
a- La Russie
Nicolas Ier, poursuit, au Sud-Ouest de son Empire, deux objectifs majeurs :

- tenir les détroits des Dardanelles et du Bosphore, alors contrôlés par l’Empire ottoman;

- apparaître comme le protecteur des populations orthodoxes des Balkans.
L’occupation, en 1853, de la Moldavie et de la Valachie par les troupes russes entraîne le Tsar dans la guerre de Crimée et s’achève par les deux traités de Paris de 1856 et 1858 qui donnent naissance, de fait, au grand dam du pouvoir moscovite, à un nouvel État, la Roumanie.
b- L’Italie
Le président du conseil du royaume de Piémont-Sardaigne, Camillo Cavour, au pouvoir depuis 1852, a fait en quelques années du Piémont un État relativement développé, pourvu d’une Constitution prévoyant l’élection d’une chambre au suffrage censitaire (où le droit de vote est réservé aux contribuables versant un montant minimal d’impôt, le cens) , ce qui en fait un véritable îlot de liberté pour tous les libéraux de la péninsule, qu’il soient sous la domination des Autrichiens, des Bourbons napolitains ou du Pape. L’unité passant par l’expulsion des Autrichiens, Cavour demande l’aide de la France dans le conflit qu’il prépare, en retour du soutien apporté à Napoléon III durant la guerre de Crimée. Résumons les phases principales de cette période :
- la guerre austro-sarde de juin-juillet 1859, déclenchée inconsidérément par les

Autrichiens se solde par le rattachement de la Lombardie au Piémont-Sardaigne; en

remerciement de l’aide apportée aux Piémontais, la France reçoit le Comté de Nice

et la Savoie;

- dans le Sud, l’expédition des Mille dirigée par Garibaldi vient à bout du royaume

des Deux-Siciles, mais Cavour l’empêche de créer une République; bloqué, Garibaldi se rallie au roi du Piémont et les territoires qu’il a libérés sont rattachés au Piémont-Sardaigne en 1860;

- par plebiscite, les États d’Italie centrale sont rattachés au Piémont au printemps

1860.

- le 14 mars 1861, Victor-Emmanuel II, roi du Piémont-Sardaigne, devient roi

d’Italie, mais il reste à parfaire l’unité, qui sera obtenue indirectement grâce aux

Allemands.

- en effet, la déroute autrichienne à Sadowa en 1866 contraint François-Joseph Ier à

abandonner la Vénétie à l’Italie et la capitulation de Sedan interdit à la France de

protéger plus longtemps les États pontificaux, qui sont rattachés à l’Italie le 20

septembre 1870.
L’Italie est née. Mais il reste à faire les Italiens, comme le répétait souvent Cavour et surtout à consolider le Royaume. Car nombreux sont les problèmes qui subsistent. Le contraste économique entre le Nord et le Sud s’affirme de plus en plus; le système politique repose sur une base électorale étroite, d’autant que le Pape Pie IX interdit aux catholiques de voter pour protester contre la perte des États pontificaux (la suffrage universel est instauré en 1912); enfin l’unité n’est pas parfaite puisque subsistent ce que l’on appelle des terres irrédentes (non rattachées : le Trentin, Trieste, Gorizia, l’Istrie, Fiume et la Dalmatie) où vivent des populations italiennes.

c- L’Allemagne
La réalisation de l’unité allemande est le fait de la volonté du chancelier de Prusse Otto von Bismarck, adepte convaincu de la Realpolitik. Pour lui, elle doit se réaliser en deux étapes :
- unir les États d’Allemagne du Nord en supprimant l’influence des Habsbourg,

prépondérants au sein de la Confédération germanique;

- unir les États d’Allemagne du Sud en abaissant la puissance française et en disposant du royaume de Bavière, alors aux mains des Wittelsbachs que des liens matrimoniaux unissent aux Habsbourgs.
S’appuyant sur le Zollverein, une union douanière entre plusieurs États allemands réalisée à partir de 1828 à l’initiative de la Prusse, union mise à mal par l’échec des révolutions de 1848, ainsi que sur le potentiel militaro-industriel de la Prusse des Hohenzollern, Bismarck est cependant confronté à une difficulté majeure, l’opposition traditionnelle entre les Allemands du Sud, catholiques ruraux proches des Autrichiens et les Allemands du Nord, protestants engagés dans la révolution industrielle. C’est dans ce contexte qu’intervient la définition «allemande» de la nation, qui vise, entre autres, à dépasser ce clivage. C’est un succès puisque l’unité allemande va se réaliser en moins de cinq ans :

- dans un premier temps, en 1864, Bismarck entraîne les Autrichiens dans une guerre contre le royaume de Danemark, pour s’approprier deux duchés peuplés en majorité d’Allemands. Le Danemark vaincu, le Schleswig revient à la Prusse et le Holstein à l’Autriche;

- puis prenant prétexte d’une mésentente entre le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche au sujet des duchés du Schleswig et du Holstein désormais administrés conjointement par les deux souverains, la Prusse déclare la guerre à l’Autriche et remporte en juillet 1866 la bataille de Sadowa. La paix de Prague permet alors à la Prusse d’organiser selon ses voeux la Confédération d’Allemagne du Nord dont les Habsbourg sont carrément exclus;

- enfin la rivalité franco-allemande se mue en un conflit déclenché par la France le 19 juillet; la défaite cuisante de Sedan le 2 septembre 1870 entraine l’intégration des États d’Allemagne du Sud (auxquels s’ajoutent l’Alsace et la Lorraine) à la confédération déjà existante. L’ensemble prend le nom de Deuxième Reich (le premier était celui d’Othon, fondé en 962) et le roi de Prusse Guillaume Ier est proclamé empereur allemand -et non d’Allemagne- dans la galerie des Glaces du château de Versailles le 18 janvier 1871.

III LE NOUVEL ORDRE EUROPÉEN 1871-1905
Avec l’achèvement de l’unité allemande, le rapport des forces change en Europe. L’Europe des nations devient progressivement l’Europe des nationalismes avec la montée en puissance des deux formes de nationalisme évoquées
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