Résumé Nous proposons d'aborder dans cet article le concept d'espace public dans un contexte dominé par le double processus d'industrialisation et de marchandisation de la culture.





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Du concept d'espace public à celui de relations publiques généralisées


par Éric George

Doctorant en sciences de la communication
École Normale Supérieure de Fontenay/Saint-Cloud et
Université du Québec à Montréal

© Éric George - 1999 - Tous droits réservés.
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Résumé

Nous proposons d'aborder dans cet article le concept d'espace public dans un contexte dominé par le double processus d'industrialisation et de marchandisation de la culture. Dans un premier temps, nous commencerons par revenir sur la façon dont Jürgen Habermas a envisagé le développement de la presse en tant qu'élément constitutif de l'espace public. En nous intéressant plus particulièrement à la façon dont la presse a été récupérée par la sphère marchande, nous verrons combien cette analyse de Jürgen Habermas est utile à la compréhension de la transformation actuelle de l'espace public. C'est dans le même esprit que nous présenterons ensuite les travaux plus récents d'Yves de la Haye et de Bernard Miège qui développent le concept de "relations publiques généralisées" qui nous semble pertinente pour caractériser l'évolution de l'espace public depuis ces vingt dernières années. Enfin, nous verrons justement en quoi ces deux concepts sont susceptibles d'éclairer quelques travaux effectués depuis une dizaine d'années sur le rôle des journalistes dans des sociétés prétendument démocratiques.

Abstract | Resumen

Descripteurs: espace public, relations publiques généralisées, industrialisation, marchandisation, culture, communication, médias, Jürgen Habermas, Bernard Miège, Yves de la Haye








Sommaire

Introduction

1. De l'espace public ...
2. ... aux relations publiques généralisées

3. De l'utilité actuelle de ces deux concepts

Notes

Références

Pour en savoir plus




Introduction

Dans une contribution à un ouvrage collectif paru en 1995, Érik Neveu propose une réflexion sur "les usages contemporains d'un livre inséparablement fécond et encombrant, comme le sont souvent, avec l'écoulement des jours et des travaux ultérieurs, les grands textes fondateurs par lesquels naît une réflexion sur une facette du monde social, un déplacement du projecteur sur des objets à l'égard desquels jouait l'illusion de la familiarité" (1995, p.38)[1]. Ce livre, il s'agit de "L'espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise", plus connu sous la simple dénomination "L'espace public" du nom du concept qu'aborde et développe son auteur, Jürgen Habermas. Paru en 1962 en allemand, cet ouvrage fait suite à la thèse de doctorat de son auteur effectuée au sein de l'École de Francfort sous la direction de Theodor W. Adorno[2]. Il symbolise "l'entrée en scène" d'un chercheur aujourd'hui considéré comme l'un des principaux intellectuels du XXème siècle. Si l'on en juge à partir du nombre de problématiques qui ont été consacrées à l'espace public suite aux travaux de Jürgen Habermas, c'est assuremment le cas. Toutefois, d'après Érik Neveu, ces problématiques sont désormais largement routinisées, voire épuisées suite à une multiplication de travaux allant dans deux directions. D'une part, bon nombre d'auteurs ont effectué une analyse critique des thèses de Jürgen Habermas en comparant ses propos avec les savoirs accumulés dans les disciplines dont il s'était inspiré dans ses recherches. D'autre part, certains auteurs ont semblé reprendre à leur compte la thèse centrale de la dégénérescence de l'espace public sans avoir vraiment lu l'ouvrage de Jürgen Habermas, cette absence de lecture étant compensée par un bref survol.

Dans le premier cas, les critiques ont porté sur des thèmes tels que la dimension idéale d'un âge d'or qui n'a jamais existé, la comparaison rapide entre plusieurs époques, l'absence de prise en compte de la marginalisation des femmes dans l'espace public et les lacunes dans l'état de la connaissance des sciences sociales du moment. Or, ces critiques se sont multipliées alors que le chercheur reconnaissait lui-même un certain nombre d'insuffisances. C'est ainsi que, dans un article intitulé en français "L'espace public, trente ans après"[3], il a reconnu qu'au moment même de son élaboration, son travail "reposait sur la synthèse d'un foisonnement à peine maîtrisé de contributions provenant de nombreuses disciplines" (1992, p.161). Il estime, par exemple, s'être trompé dans son jugement sur le comportement du public: "j'ai évalué de façon trop pessimiste la capacité de résistance, et surtout le potentiel critique d'un public de masse pluraliste et largement différencié, qui déborde les frontières de classe dans ses habitudes culturelles" (ibid., p.174) et il émet l'hypothèse qu'une nouvelle analyse des transformations structurelles de l'espace public pourrait éventuellement "offrir une évaluation moins pessimiste qu'autrefois et [...] une perspective moins chagrine et simplement hypothétique" (ibid., p.188). Il mentionne d'ailleurs les travaux dans différentes disciplines, notamment les sciences politiques, qui ont mis en évidence le rôle actif du public. Abordant brièvement les questions relatives au champ de la communication, il souligne que grâce à l'établissement d'une distinction en trois catégories des stratégies d'interprétation des récepteurs, les recherches de Stuart Hall ont bien illustré le dépassement d'approches trop linéaires. Mais il explique son positionnement antérieur en reconnaissant l'influence exercée par la théorie de la culture de masse développée notamment au sein de l'École de Francfort par Theodor W. Adorno. Par ailleurs, il admet aussi dans cet article que "la sélection, la pertinence statistique et l'évaluation des tendances et des exemples historiques constituent un problème qui comporte des risques importants, surtout lorsqu'on n'a pas recours aux sources comme l'historien, et que l'on s'appuie davantage sur une littérature de seconde main" (ibid., p.162).

Dans le deuxième cas, Érik Neveu fait plutôt r&eacut e;férence aux chercheurs qui utilisent abusivement le concept d'espace public pour développer des énoncés sommaires de la sorte: "la "culture de masse", spécialement sous ses formes télévisuelles, est une culture de pure distraction, elle sollicite la démagogie ou les pulsions, renonce à toute dimension formatrice d'un esprit critique ; l'espace public devient le théâtre de manipulations multiformes, au détriment d'un travail d'Aufklärung, de confrontation des arguments" (1995, p.44). Le résultat est alors "une adhésion réfléchie ou .. simplificatrice" aux thèses de Jürgen Habermas (ibid, p.46), ce qui favorise le plus souvent la réalisation d'un exercice de surenchère sur les horreurs de la dégénérescence de l'espace public ... comme c'est le cas d'auteurs comme Neil Postman (1986) d'après Érik Neveu.

Après avoir recensé ces critiques, Érik Neveu ajoute toutefois que le philosophe allemand a fourni à "son lecteur-sociologue un véritable programme d'investigation, le plan d'un énorme chantier de fouilles" (1995, p.49)[4]. Parmi les pistes de recherche proposées par le chercheur français, on trouve:

  1. L'analyse des évolutions de la sociabilité familiale et conviviale et le déplacement des frontières entre espaces publics et privés. Il mentionne ici les réflexions de Paul Beaud au sujet de "l'intellectualisation de la vie privée". À titres d'exemples, on peut également noter les réflexions de Pierre Chambat (1995) et de Serge Proulx (1996) à ce sujet. Ainsi, avec cette croissance du rôle des techniques de l'information et de la communication, il devient de plus en plus difficile de distinguer espaces public et privé. Les TIC "brouillent la distinction public/privé à travers l'assignation des lieux et des activités, l'exemple type étant la publicisation de l'intime dans les médias audiovisuels ou les messageries télématiques" (Chambat, 1995, p.69). La différence est de taille avec le modèle grec au sein duquel il y avait une nette séparation entre les différents types d'activité et qui supposait simultanément la co-présence des hommes et leur délibération en commun.

  2. La prise en compte de nouveaux lieux de débat, comme les tribunes téléphoniques à la radio et les talks-shows télévisés, et leur importance en tant que lien social. On peut penser ici aux recherches de Dominique Mehl sur la télévision en France (1992). Au Québec, on peut mentionner, entre autres, les travaux de Florian Sauvageau, Pierre Trudel et Marie-Hélène Lavoie (1995) qui ont analysé les tribunes téléphoniques à la radio.

  3. La réflexion autour de l'existence d'espaces publics partiels et pluriels qui remet en cause une vision trop unitaire de l'espace public, ainsi que certains présupposés contestables relevant de l'individualisme méthodologique, chaque individu étant censé se faire sa propre opinion rationnelle. Or, les personnes agissent certes comme des individus mais comme des individus qui font partie de différents groupes selon les moments de leur vie. Érik Neveu fait ici référence aux travaux de Hoggart et Thompson sur les espaces publics propres aux classes populaires. On pourrait également mentionner les travaux de John Keane qui met en évidence trois types d'espaces publics tenant compte de leur "taille" (1995)[5].

Pour notre part, nous proposons d'aborder dans cet article le concept d'espace public dans un contexte dominé par le double processus d'industrialisation et de marchandisation de la culture. Afin d'éviter le deuxième écueil mis en évidence par Érik Neveu, nous commencerons par revenir sur la façon dont Jürgen Habermas envisageait au début des années 60 le développement de la presse en tant qu'élément constitutif de l'espace public. Afin d'éviter le premier écueil mis en évidence par Érik Neveu, nous ne nous sommes pas fixé pour but de porter un regard critique sur une analyse qui aura bientôt quarante ans mais de montrer au contraire en quoi cette analyse est utile à la compréhension de la transformation de l'espace public. C'est dans le même esprit que nous présenterons les travaux plus récents d'Yves de la Haye et de Bernard Miège qui développent le concept de "relations publiques généralisées" qui nous semble pertinente pour caractériser l'évolution de l'espace public depuis ces vingt dernières années. Enfin, nous verrons justement en quoi ces deux concepts sont susceptibles d'éclairer quelques travaux effectués depuis une dizaine d'années sur le rôle des journalistes dans des sociétés prétendument démocratiques[6].

De l'espace public ...

Jürgen Habermas s'est intéressé à analyser "le processus au cours duquel le public constitué par les individus faisant usage de leur raison s'approprie la sphère publique contrôlée par l'autorité et la transforme en une sphère où la critique s'exerce contre le pouvoir de l'État" (1978, p.61). Au moment où l'ancien régime bascule sous la poussée de la bourgeoisie et où le Contrat social remplace le Droit divin en tant que base philosophique de l'organisation de la société, un espace public de discussion s'avère nécessaire entre la société civile (l'ensemble des intérêts privés) et l'État responsable de faire appliquer les règles communes. Naît alors la sphère publique bourgeoise, "la sphère des personnes privées rassemblées en un public". "Sans précédent dans l'histoire", le medium de l'opposition entre cette sphère et le pouvoir est "l'usage public du raisonnement" (ibid., p.38). Le principe de Publicité - que Jean-Michel Salaün (1987, p.45) qualifie de droit à l'information - est opposé par les bourgeois cultivés, capables de raisonner, à la pratique du secret, caractéristique de l'État monarchique absolu. La ville n'est plus au centre de la société uniquement pour des raisons économiques. Elle comprend également les cafés, les salons, les réunions d'habitués qui constituent autant de lieux où se développe cette sphère publique littéraire, une sphère qui s'ouvre également à l'ensemble du marché des biens culturels (1978, p.41).

En fait, Jürgen Habermas montre que, dès le XIVème siècle, les grands centres de commerce ont également été des lieux où l'on échangeait des informations. À cette époque, les nouvelles transmises à des fins professionnelles n'étaient pas encore rendues publiques et les nouvelles irrégulièrement publiées n'étaient pas encore des informations à prétention objective (ibid, pp. 27-28). En fait, les premiers journaux qui ont commencé à paraître chaque semaine puis, à partir du milieu du XVIIème siècle, quotidiennement, n'étaient pas très intéressants car on y trouvait essentiellement "des nouvelles de l'étranger, de la Cour et des informations commerciales sans importance" (ibid., p.31). "Ainsi, les informations qui [parvenaient] à être publiées [provenaient] des rebuts du matériel qui eût été virtuellement disponible" (ibid., p.32). L'invention de l'imprimerie ne semble d'ailleurs pas avoir eu, dans un premier temps du moins, un rôle majeur dans la nature des nouvelles relatées, les journaux imprimés ayant pris leur essor "à partir des mêmes agences d'information qui rédigeaient déjà les journaux manuscrits" (ibid.). Cette Presse était "au service de l'administration d'État" (ibid.) qui s'adressait "en principe à tous les sujets" mais qui de cette façon, ne touchait habituellement pas "l'homme du peuple", tout au plus les "couches cultivées" constituées par les juristes, les médecins, les prêtres, les officiers, les professeurs, et l'ensemble des gens instruits (ibid, p.33). Auteur d'un travail considérable consacré à la presse en France, Daniel Cornu confirme au sujet de celle-ci qu'au début du XVIIème siècle, "il ne [serait pas venu] à l'idée des premiers lecteurs de cette presse qu'une liberté d'expression quelconque prétende contrecarrer l'affirmation d'un pouvoir séculier qui renforce la raison d'État inventée par Machiavel ou qui vient tout droit de Dieu selon la doctrine de Bossuet" (1994, p.153).

C'est toutefois au cours de la première moitié du XVIIème siècle que l'analyse critique a fait son entrée dans la Presse quotidienne par le biais de ce qui a été appelé l'article de fond, et c'est dans le dernier tiers du XVIIème siècle que des revues contenant non seulement "des informations mais aussi des articles didactiques, voire des critiques et des compte-rendus" ont été ajoutées aux journaux (1978, p.35). Jusqu'à la première moitié du XIXème siècle, "en tant qu'institution d'un public dont elle reflétait les discussions, la presse d'opinion avait pour objectif premier d'en affirmer la fonction critique ; l'infrastructure financière de l'entreprise n'était [...] qu'une préoccupation de second ordre, quand bien même d'ailleurs un capital y eût été investi dans le but d'y être rentablement exploité" (ibid, p.192). D'après Jürgen Habermas, on peut donc considérer qu'à cette époque, la logique capitaliste n'était pas dominante dans le cadre du fonctionnement de ce type de média. Cette "Presse qui s'était développée à partir de l'usage que le public faisait de sa raison et qui se contentait d'être le prolongement des discussions [était] un médiateur et un stimulant des discussions publiques" (ibid., p.191). Pour illustrer son propos, Jürgen Habermas prend l'exemple de la vitalité de ce type de Presse au cours des périodes révolutionnaires comme ce fut le cas en 1789 et en 1848 à Paris[7]. Le philosophe allemand note que:








Ce n'est qu'avec l'établissement de l'État constitutionnel bourgeois et une fois que la sphère publique politiquement orientée a été légalisée que la presse critique a vu se lever les interdits qui entravaient la liberté d'opinion. Elle put dès lors abandonner son attitude polémique et s'ouvrir aux possibilités de réaliser un profit, comme n'importe quelle entreprise commerciale (ibid., p.192).


C'est en effet à peu près au même moment - dans la première moitié du XVIIIème siècle - que la presse d'opinion a commencé à devenir un commerce, tant en Angleterre, aux États-Unis, qu'en France. Jürgen Habermas estime qu'à partir de ce moment-là, le fait même de procurer "aux masses" un accès à la sphère publique par le biais du développement de la "grande Presse" "en éliminant les informations et les éditoriaux politiques" a fait perdre à cette sphère publique "son caractère politique". Ceci a été le cas lorsque les moyens mis au service de l'"accessibilité psychologique" ont pu être transformés en une fin en soi: "maintenir la consommation à un niveau déterminé par les lois du marché" (ibid, p.177). Jürgen Habermas met l'accent sur le fait qu'à ce moment-là:


les prises de position de la rédaction cèdent le pas aux informations transmises par les agences spécialisées et aux reportages des correspondants ; les décisions, prises en comité restreint, sur la sélection et la présentation de la matière prennent le pas sur le raisonnement, et l'on n'accorde plus la même place aux informations politiquement orientées ou qui ont une signification sur le plan politique: les affaires publiques, les problèmes sociaux, les questions économiques, l'éducation, la santé - [...] - c'est-à-dire précisément "les informations dont le bénéfice n'est pas immédiat" ne sont pas seulement évincées au profit des "informations dont l'aspect gratifiant est immédiat: bandes dessinées, faits divers, catastrophes, sports, loisirs, nouvelles de la haute société, histoires vécues", elle sont aussi effectivement moins lues et plus rarement, comme l'indique déjà la distinction opérée par les auteurs. Les nouvelles finissent par être essentiellement travesties et sont assimilées à un récit (news stories) dont elles adoptent le format et jusqu'aux caractéristiques stylistiques; la stricte frontière entre fait et fiction ne cesse de s'estomper (ibid., pp.177-178). [8]


Au total, le déclin de la sphère publique littéraire peut se résumer ainsi:


la surface de résonance que devait constituer cette couche sociale cultivée, et éduquée pour faire de sa raison un usage public, avolé en éclats ; le public s'est scindé d'une part en minorités de spécialistes dont l'usage qu'ils font de leur raison n'est pas public, et d'autre part en cette grande masse des consommateurs d'une culture qu'ils reçoivent par l'entremise de media publics (ibid., p.183).


Progressivement, la publicité en tant que manipulation a pris le dessus sur la Publicité critique et la sphère publique a été envahie par la commercialisation. Dès lors, la presse a été gérée par de véritables entreprises, qui ont visé le marché naissant des annonces de façon à diminuer le prix de vente, afin que celui-ci soit de plus en plus attractif pour le consommateur. Cela a entraîné un accroissement de plus en plus considérable de la surface consacrée aux petites annonces par rapport aux textes rédactionnels, ce qui a fait écrire à K Bücher: "un journal revêt le caractère d'une entreprise dont les marchandises qu'elle produit sont les espaces réservés aux annonces, tandis que la partie réservée à la rédaction se charge de les vendre" (cité par Habermas, ibid., p.192)[9].

Jürgen Habermas affirme que l'étude de l'histoire des grands quotidiens de la deuxième moitié du XIXème siècle prouve que la presse est devenue d'autant plus manipulable qu'elle s'est commercialisée et technicisée. Il observe que le rapport entre l'éditeur et le rédacteur a obéi "à cette transformation structurelle". Les termes employés par Jürgen Habermas sont ici particulièrement évocateurs. Le rédacteur a subi "la pression des progrès techniques accomplis dans la transmission des informations" (ibid., p.193). À ce moment-là, le choix du matériel informatif est devenu plus important que la rédaction de l'éditorial:


C'est pour l'essentiel à partir des années 1870 qu'on voit se dessiner la tendance selon laquelle ce ne sont plus au premier chef les journalistes de talent, mais des éditeurs habiles qui font le renom des journaux et leur permettent d'occuper un bon rang. Les éditeurs nomment les rédacteurs et attendent d'eux qu'ils travaillent dans l'intérêt d'une entreprise privée cherchant à réaliser un profit, et qu'ils se conforment à cet impératif (ibid, p.194).


En conséquence, le "laborieux processsus d'Aufklärung", c'est-à-dire l'usage public de la raison par l'argumentation et l'échange des idées - les médias ayant pour objectif de contribuer au débat entre lecteurs (et avec éventuellement les collaborateurs de ces journaux) - a fait place à un "consensus fabriqué". "L'"intérêt général", sans la présupposition duquel il serait impossible de réaliser librement un accord rationnel entre des opinions ouvertement concurrentes, a disparu dès l'instant que des intérêts privés privilégiés s'en sont emparés pour se représenter eux-mêmes à travers la publicité" selon Jürgen Habermas (ibid., p.203). Jadis, la Publicité (avec un "p" majuscule) consistait à "démystifier la domination politique" grâce à l'usage public de la raison. Elle visait à remettre en cause "la politique du secret pratiquée par l'absolutisme" (ibid., p.209) et avait un objectif émancipatoire. Elle s'adressait à l'opinion publique. Avec la marchandisation progressive de la Presse, la publicité (avec un "p" minuscule) n'a plus été qu'une accumulation de comportements-réponses "dictés par un assentiment passif" (ibid., p.203), s'adressant à une "opinion non-publique" (ibid., p.247). Quelques années auparavant, Theodor W. Adorno et Max Horkheimer écrivaient déjà:


Dans la société concurrentielle, la publicité avait pour fonction sociale d'orienter le consommateur sur le marché, elle facilitait les choix et aidait le fournisseur inconnu et moins habile à écouler sa marchandise. Au lieu de coûter du temps, elle en faisait gagner. Aujourd'hui, le marché libre est en train de disparaître etla publicité sert de refuge à ceux qui organisent le système et le contrôlent. Elle resserre les liens qui lient les consommateurs aux grands trusts (1974, pp.170-171).


Dans cette partie de son ouvrage consacrée au développement de la Presse en tant que média émancipatoire, puis en tant que média récupéré par la sphère marchande, Jürgen Habermas adopte une démarche très proche de celle des Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, ses "maîtres" de l'École de Francfort. Ainsi, estime t-il, que la constitution des agences de presse se double d'une "standardisation du travail rédactionnel", là où est justement utilisée cette information déjà préparée (1978, p.194). Il pense d'ailleurs que cette tendance ne peut qu'empirer avec les nouveaux médias comme la radio et la télévision, à cause de leurs besoins en capital (ibid., p.195).

En ce qui concerne justement ces "nouveaux"[10] médias, pour Jürgen Habermas, leur développement ne favorise aucun échange du même genre que ceux effectués jadis dans le cadre de la sphère publique littéraire. La nature des échanges au sein de cette dernière était étroitement liée au fait que l'on pratiquait la lecture au sein de la sphère privée domestique. Or, "même dans le fait d'aller ensemble au cinéma, d'écouter ensemble la radio ou de regarder ensemble la télévision, rien ne subsiste des relations caractéristiques d'une sphère privée corrélative d'un public". Et ceci est dû, selon lui, à la raison suivante: "les occupations dont le public consommateur de culture meuble ses loisirs se déroulent au contraire au sein d'un climat social, sans qu'elles aient aucunement besoin de se poursuivre sous la forme de discussions" (ibid., p.171).

Jürgen Habermas ajoute que "la radio, le cinéma et la télévision font radicalement disparaître la distance que le lecteur est obligé d'observer lorsqu'il lit un texte imprimé - distance qui exigeait de l'assimilation qu'elle ait un caractère privé, de même qu'elle était la condition nécessaire d'une sphère publique où pourrait avoir lieu un échange réfléchi sur ce qui avait été lu" (ibid., p.178). Le philosophe allemand va encore plus loin quand il affirme que "les nouveaux media transforment la structure de la communication en tant que telle" (ibid., p.178). Ainsi, estime t-il sur un ton voisin de celui de Theodor W. Adorno, que ceux-ci "captivent le public des spectateurs et des auditeurs, mais en leur retirant par la même occasion toute "distance émancipatoire" (Mündigkeit), c'est-à-dire la possibilité de prendre la parole et de contredire" (ibid., p.179)[11].

Enfin, Jürgen Habermas en vient à conclure:


puisque les entreprises privées prêtent à leurs clients la conscience qu'ils agiraient en citoyens lorsque leurs décisions sont celles des consommateurs, l'État se voit contraint de s'"adresser" à ses citoyens comme à des consommateurs. C'est ainsi que les pouvoirs publics s'ingénient eux aussi à bénéficier d'une publicité (ibid., p.204).


Comme nous allons le constater ci-dessous, on trouve déjà ici l'ébauche du concept de "relations publiques généralisées" tel qu'il a été développé dns les années quatre-vingt par Yves de la Haye et Bernard Miège.

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