Le gendarme qui me précédait a ouvert une petite porte. Nous sommes entrés dans une sorte de grange assez vaste, longue, bien éclairée, poussiéreuse





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*****

Le quartier sentait l'été et les voitures des quatre-saisons pavoisaient un peu partout. Les bistrots avaient des tables dehors et les gens sirotaient de vagues ersatz de jus de pomme et de jus de raisin pour jouir bêtement du soleil.

La TSF braillait des romances sentimentales. Radio-Paris, Londres et la guerre étaient loin, très loin derrière les jeunes filles en robes légères. Les quais étaient tranquilles. Seuls les Allemands manifestaient une fébrilité anormale.

Ted était venu, son costume bleu avachi couvert de poussière, au bistrot de la rue Guénegaud.

Le contact était perdu en Seine et Oise. Françoise n'avait trouvé personne au rendez-vous de la fourche. Elle avait attendu le délai réglementaire d'une heure : personne n'était venu. Depuis la rafle plus rien ne répondait.

Il fallait organiser les groupes d'action immédiate dans Paris sans attendre. Groupe d'action immédiate... de quoi se marrer, ça faisait dur de dur en veste de cuir, feutre dissimulant le regard qui ne trompait personne.

Mon groupe, c'étaient vingt bougres, vingt braves types dont le plus jeune aurait plus être mon père. Ils ne savaient pas très bien ce qu'ils voulaient ou plutôt savaient vaguement qu'ayant raté leur guerre (la plupart étaient affectés spéciaux), ils ne voulaient pas n'avoir rien fait. Alors, ils venaient, couverts de flanelle et de bonne volonté, au mois de juillet, rattraper précipitamment le retard de quelques années.

Enivrés de conspiration et de mystère, ils préféraient se bagarrer dans un Paris qu'ils essayaient de connaître plutôt que de remettre ça dans la boue et dans la merde. La ligne bleue des Vosges se limitait à la Tour Eiffel et au bistrot du coin.

Enfin, puisque ce n'était ni des boy-scouts animés par le désir de servir ni des anciens combattants encore éperdus de vénération à l'égard du Maréchal qui se décidaient, autant prendre le français moyen.

Ted préconisait l'argument de petits groupes d'autant que les gars du Front National étaient, paraît-il, plus avancés que nous. Je me contentais d'éliminer les vieux et ceux qui avaient trop de gosses, excitant un peu les jeunes sur des poncifs bassement nationalistes.

Il fallait des armes. Ted aurait pu rapatrier du secteur la Sten et les grenades. Généreux, il nous passa un peu de plastic. Nous disposions également de trois grenades incendiaires dont personne n'avait jamais su se servir. Trois pour vingt types, ça faisait une pour sept. C'était encore une bonne moyenne.

Ted devait repartir en Seine et Oise récupérer les dernières armes que nous avions laissées.
*****

Le Petit Pierre a disparu.

Il était parti le soir, seul, en vélo avec des affiches de mobilisation et un 6.35. La tournée englobait la région nord de la Fourche de Saint-Denis. Personne n'a retrouvé sa trace. Dans les villages qu'il devait visiter personne n'avait rien remarqué. Les affiches avaient été collées jusqu'à Mareil. Après, c'était le brouillard. Il est probable que le Petit Pierre était tombé sur une patrouille d'Allemands. Mais cette disparition sans traces, sans cadavre, nous rendait plus impuissants dans le rythme de la ville que les morts de Seine et Oise.
*****

Ils ont eu Ted.

Pincé bêtement avec trois types du groupe Beaudricourt à un barrage allemand. Emmenés dans les caves de la mairie de l'Isle-Adam, matraqués pendant la nuit.

Ted avait demandé à boire. L'Allemand, correct défenseur de l'ordre et de la propriété, le croisé de la civilisation occidentale, avait cassé une bouteille d'eau sur sa bouche.

Le lendemain matin, tous les quatre furent emmenés en camion jusqu'au trou de bombe du Château des Forgets.

Abrutis et hébétés ils ne résistèrent même pas. Il n'y eut pas de hurlement. Achevés par des rafales de mitraillette, ils ne formaient plus qu'un tas de chair sanguinolente.

Toutes les filles que Ted aurait dû enfiler, tout cet immense morceau de vie que Ted ne connaîtrait jamais, toute cette lucidité désormais inutile de Ted devant la guerre, les jours de fête qui se préparaient sans Ted, Ted et les copains, Ted....
Après cinq jours d'audience, l'attitude de Veuillot ne cesse d'apparaître déconcertante. Après avoir paru lointain, indifférent à l'audience, Veuillot y a été de la grande scène du trois.

Le Président n'a plus — avant que demain on requiert et on plaide — qu'à prononcer la brève formule sacramentelle « Accusé, qu'avez-vous à ajouter pour votre défense ? »

Le Président ne se contente pas de cette sécheresse. Paternellement il s'adresse à ce sale gosse.

« Veuillot, levez-vous. Vous avez assisté aux débats pénibles de votre affaire. Vous avez entendu l'acte d'accusation, les interrogatoires, les témoignages. Nous allons en arriver à un stade différent. Vous allez entendre la voix de votre victime par la bouche de son avocat, Me Valban, celle de la défense par vos avocats.

« Votre affaire n'est pas une affaire ordinaire. Je viens vous demander quelque chose de très simple, de très humain. Ne voyez plus la robe rouge que je porte : c'est un père, un homme comme les autres qui vous parle, qui comprend vos peines, vos souffrances, votre crime, aussi horrible soit-il. Pensez une seconde que ce père vous met les deux mains sur les épaules, vous regarde dans les yeux et vous dit : Veuillot, vous avez été courageux, vous avez su être brave mais dans l'immense sacrifice de la vie clandestine vous avez mal compris les glorieux exemples des morts héroïques de la Résistance. Ne cherchez pas à salir celle-ci en lui faisant porter le poids de votre crime. Certains de vos camarades sont morts en sachant que leur sacrifice n'était pas vain.

Je devrais sans doute appeler votre geste par sa définition légale, c'est à dire un assassinat. Il n'y a pas d'autres mobiles que ceux que nous recherchons en vous-même. Les débats nous ont incomplètement informés sur votre affaire. Pensez une minute qu'il y a derrière ce tribunal dix hommes qui vont vous juger. Pensez que ce ne sont pas des juges mais des hommes comme vous, des hommes comme ceux que vous croisez dans la rue, qui ont eu une jeunesse comme vous, qui ont souffert de la guerre et de l'occupation comme vous. Ils n'ont pas de haine et veulent savoir ce qui s'est passé dans votre tête, dans votre âme.

Veuillot, vous venez d'avoir vingt-et-un ans. Si vous avez quelque chose à dire, expliquez-vous comme un homme.

Il n'est personne qui ne fût remué jusqu'aux tripes par cette apostrophe si humaine, personne sauf l'accusé. Il ne trouva à répondre que des formules stéréotypées dont il use depuis le début du procès. Conscient de l'impression pénible, il ajouta : « J'ai avoué mon acte mais je ne me suis peut-être pas bien exprimé. Je n'ai peut-être pas dit les mots qu'il fallait. Je suis le seul responsable. »

Une fois de plus, le Président intervint : « Veuillot, je voudrais dissiper une équivoque qui a pu se glisser dans ces débats. Vous avez participé à une cause dont vous n'étiez pas digne. Je ne voudrais pas qu'elle soit salie par des exaltations d'adolescent, exaltations qui mènent au crime.

« J'ai là l'ultime lettre de votre camarade Albert Fromont. Je m'excuse auprès de ses chers parents de leur infliger cette épreuve. Je crois que les derniers mots d'un jeune Français qui a fait à la patrie le sacrifice total méritent une attention toute particulière. »

Très ému, le Président lut dans un calme religieux :

« Mon petit papa, ma maman bien-aimée,

Demain matin j'aurai enduré ma dernière épreuve. Je vous demande pardon de vous faire cette peine mais pensez que votre petit Albert, en consentant au sacrifice sublime, ne fait que reprendre l'agonie de Notre Sauveur. Cette dernière pensée m’accompagne avec les doux souvenirs d'une enfance éclairée de mille petites joies. Ma vie a été nette au milieu de la chaude camaraderie de la JEC. Je meurs en Dieu, je rejoins tous nos chers morts, Grand-papa, Mamie...C'est en Dieu que nous nous retrouverons.

Je n'accuse pas mes bourreaux.

Le Christ avant moi leur avait pardonné car ils ne savent pas ce qu'ils font. Je sais maintenant que ma patrie sera libérée et verra l'union de tous ses fils. Mon sacrifice n'aura pas été vain. Je vous embrasse tendrement.

Un dernier baiser du grand frère au Petit Jacquot.

L'Isle-Adam, 24 juillet 1944 »
Un silence indescriptible pesait sur la salle. Il n'était pas un assistant qui ne fût touché au plus profond de lui-même, pas un sauf Veuillot peut-être.

Éclaircissant la voix, le Président, tristement résigné, a demandé alors à Veuillot s'il regrettait son crime. Veuillot manifesta brusquement une émotion tardive et, mon Dieu, comme ce godelureau peut être mauvais acteur...

« Je n'étais pas lucide, je ne parlerai même pas d’émotion mais de commotion. »  Puis se tournant vers le banc de la partie civile, Veuillot éclate : « Pardonnez-moi, Monsieur Vannier, pardonnez-moi ; pardonnez-moi, monsieur. » Et il se jette à genoux dans le box.

Voyant que le père de sa victime tourne la tête de l'autre côté sans lui répondre, il prend le parti de s'effondrer. Cet instant qu'il voudrait émouvant et que l'on sent dicté par ses défenseurs aurait pu toucher s'il s'était produit au début du procès. Aujourd'hui, après tant de preuve d'insensibilité, comme sa scène mal venue sonne mal...

(LES NOUVELLES DU SOIR, 17 mai 1947)
L'affolement gagnait les gens d'en face. J. H Paquis grinçait, clamant désespérément la destruction de l'Angleterre et de Carthage. Rebatet jurait fidélité au Führer. Déat, Doriot, Darnand galvanisaient des énergies de plus en plus défaillantes.

Et les gosses se faisaient massacrer. Le père Pétain bénissait tout le monde, finassait dans son cercle de courtisans. Laval croyait jouer le double jeu.

Les bourgeois, cramponnés à leur poste de radio, n'espéraient plus que dans les Américains et prenaient encore de Gaulle pour un révolutionnaire.
*****

Plus rien n'avait d'importance.

J'étais submergé, entraîné comme un bouchon dans la mer par la Libération.

Cette guerre que je haïssais, je me passionnais brusquement pour elle.

Le jour où les flics nous rejoignirent et nous expliquèrent que le passé était révolu, qu'ils n'avaient jamais cessé de nous aider, je n'ai aucune réaction. J'avais oublié jusqu’au souvenir de nos peurs, jusqu'aux dénonciations, jusqu'aux copains remis par les flics aux Allemands. Les flics qui nous avaient trahis et matraqués, les défenseurs de l'ordre dont nous avions eu si peur pillaient et tuaient à leur tour au nom de la liberté.

Paris était secoué par un immense quatorze juillet. Le feu que nous avions mis des mois à préparer explosait brusquement.

La ville se donnait à nous sans aucune retenue.

Tout foutait le camp. Les barricades dérisoires nous donnaient l'illusion que seuls nous contrôlions le labyrinthe de la ville révoltée.

15 000 Allemands contre 4 millions de Parisiens.

C'était à notre tour de nous sentir confortablement installés dans la ville.

Coincés comme des rats, les derniers Allemands du général Von Choltitz tournaient en rond, affolés.

Tout m'était maintenant facile.

J’arrêtai Sacha Guitry. J’arrêtai Paul Chack. Je décidais des attributions de lait à des nourrissons et des femmes enceintes du quartier.

Les flics venaient aux ordres — respectueusement — les officiers d'active aux uniformes décorés puant la naphtaline venaient proposer leurs services, se rappelant un peu tard qu'on leur avait appris le combat de rues.

Tout était simple, facile et mon assurance me stupéfiait moi-même.

Pourquoi avais-je tant attendu pour tuer Stéphane ?
*****

La vague est retombée de toute sa hauteur et la vie redevint morne et l'ordre reprit.

Le commissaire, se regardant dans la glace, tripota sa cravate, rectifia sa pochette, visiblement satisfait.

« Petit imbécile, tu parles trop. Les gosses, ça ne sait pas, ça fanfaronne, c'est bête. Quel besoin avais-tu de montrer partout les faux dollars de Stéphane ? Tout se sait. »

Le film marchait au ralenti. Hébété depuis l'arrestation, j'avais assisté à une perquisition irréelle dans ma chambre de bonne. Tout était tellement faux, ces types en imperméable et chapeau mou au milieu de bouquins renversés d'un coup de pied, ces tiroirs brusquement vidés de leur contenu.

Ils n'eurent aucune difficulté à trouver le portefeuille bien en évidence dans le tiroir de ma table.

La concierge était effondrée, gémissant : « Moi qui croyais que c'était un héros de la Résistance. Un voyou, je le voyais bien, il salissait ses escaliers, me réveillait à deux heures du matin...Petit gangster, va... »

Maintenant, c'était plus calme. Une cheminée en marbre noir, une pendule avec une petite statue de bronze, un bureau sinistre, un portrait de de Gaulle, le regard hautain, les bras croisés, les dossiers bien en ordre, un dossier qui portait déjà une étiquette « Affaire Veuillot ».

Car maintenant je n'étais plus ni Jules ni la Résistance. J'étais Jean Veuillot. Pendant des mois j'avais été délivré de moi-même pour me fondre dans une historie collective qui n'avait qu'un dénouement, la Libération, ou notre mort, ce qui revenait au même.

A peu de choses près, Ted, Bernard, et moi étions une chose commune. Le Petit Pierre dans son isolement, Jacques avec son bleu de méthylène, Georges et sa connerie étaient agglomérés à la même cellule vivante qui tournait sur elle-même, dormait ensemble, mangeait ensemble, pétait ensemble, avait une justification en soi. Maintenant les morts, les meilleurs de la cellule, ceux dont l'existence n'était pas limitée par des satisfactions faciles et immédiates se décomposaient quelque part.

Nous, les vivants, vieillis dans des pensées sans fin, nous étions repartis dans nos existences différentes.

Bernard ne serait plus Bernard, Jacques ne réparerait plus des chambres à air pour moi. Nous étions mûrs pour les amicales d'anciens combattants, les cérémonies aux morts, les plaques commémoratives et les banquets annuels.

J'étais tout seul devant la bonne conscience de mon flic. Il faisait chaud. Le commissaire faisait distingué, distant. Les cheveux bien collés, les manchettes bien nettes, le commissaire devait fréquenter les gens bien, les soirées bourgeoises. Il restait flic jusqu'au bout de ses ongles soignés, tutoyant, intime, presque tendre. « Moi aussi, quand j’étais jeune j'ai adhéré aux Jeunesses Communistes. J'étais de tous les meetings, de toutes les bagarres. Après ça m'a passé. Tu es comme moi. Plus tard, quand tu sortiras de taule tu redeviendras un homme rangé. Tu vois je te comprends, je vois bien que tu n'es qu'un étudiant, pas un tueur. Tu remarqueras : ni coups ni voisinage avec des bandits : un petit bourgeois fourvoyé, une mauvaise graine. »

Il me tapotait l'épaule familièrement. Il me caressait les cheveux. Soudain plus brutal :

« Allons, dis-nous pourquoi tu as tué. Une histoire de femme ? L'argent ? Voilà, tu avais besoin d'argent. Tu fais ton coup pour faucher les dollars : ça t'éblouissait ça, des dollars. Tu le tues et puis tu t'aperçois que tu as été roulé une fois encore après sa mort. Alors toi tu te venges de façon posthume, si je peux m'exprimer ainsi, si tu veux détruire la légende de Stéphane le héros. Tu les montres à n'importe qui, au premier venu, tu te fais pincer.

« Allons, ce n'est pas grave. J'en vois tous les jours des histoires comme ça. Tu es d'un bon milieu, tu avoues, tu nous dis tes mobiles, la Cour en tient compte, tu écopes de cinq ans ferme, nous, on s'arrange pour te faire sortir avant. Tu vois, je suis franc, je mets cartes sur table. »

La pendule faisait un petit bruit régulier, insistant, agaçant.

L'autre s'énervait :

« Mais parle donc, espèce de petite ordure, salopard, on a dû te dire des choses horribles sur la police. »

Insinuant : « La police a certains moyens de persuasion... J'ai été galant homme, je t'ai traité comme un copain, un ami.

Mais tu te fous de moi. Je te préviens que ce soir tu seras en taule et si je veux te faire parler ce n'est pas difficile. Je suis venu à bout de plus fortes têtes. »

Nerveusement le commissaire piétinait sur place. Son ombre déformée composait sur le mur une danse grotesque. Le ton protecteur, paternel, disparaissait. Ce n'était plus qu'un flic vulgaire, odieux, plus répugnant que le brigadier somnolent de la salle d'attente, perdu dans une éternelle belote.
*****

Alors ont commencé de longues, d'interminables discussions avec les flics.

J'ai cru être quitte en reconnaissant tout de suite et en bloc les faits : ça aurait été trop simple On a repris toute l'affaire, en long, en large et en travers.

Eux ne comprenaient pas et cherchaient l'argent, la femme, enfin les mobiles simples, classiques. Ils ont fouillé l'activité de Stéphane. Ils ont même un moment enquêté sur les fameux trafics d'armes dont Stéphane se vantait. Tout le monde s'en est mêlé, les militaires, le contre-espionnage, la Sûreté. Et personne ne voulait croire que tout était né du seul cerveau de Stéphane. Ils avaient deux méthodes : ou bien ils me laissaient parler au hasard, se contentant de prendre des notes ou au contraire, exaspérés par mes silences, ils se relayaient à deux ou trois et me posaient des questions précises et saugrenues sur mes idées, les livres que je lisais, ce que je faisais à une date précise.

Au début, j'ai essayé de les suivre. Très vite je perdais pied et ils reprenaient l'initiative. L'honneur de ma mère, mon orgueil, la religion même. Ils se servaient de tout, faisaient feu des quatre fers, me promettaient prison ou liberté. A la fin des interrogatoires ils s'excitèrent différemment :

« Tu sais pas tout. Jérôme — tu sais ? Jérôme — eh bien il avait trafiqué avec les Allemands et pas pour du beurre, je te prie de le croire. D'ailleurs actuellement il continue, papiers, bons du trésor, il trafique de tout. Il est pris par la gorge par les besoins d'argent qui le dévorent. Tes responsables de réseau sont des gosses. Ils jouent les capitalistes et ce sont de pauvres gars. Alors, parle-nous du réseau... »

Et ça recommençait. On croyait avoir épuisé le sujet mais ils repartaient de zéro. Ils supposaient que je connaissais beaucoup alors que je ne savais rien. Et le jeu continuait. Ils jouissaient visiblement à jouer au chat et à la souris.

C'est là que j'ai réalisé combien la police, la justice, étaient infiniment plus puissantes que notre révolte.

Les inspecteurs en complet marron, la cravate tapageuse, l'air discret et vulgaire, leurs façons de vous faire comprendre qu'ils vous comprenaient, qu'on pouvait discuter. Leurs bureaux sales, impersonnels, gris, désuets avec l'odeur aigre de tabac et de sueur, tout faisait partie d'un monde qui me dépassait, un univers organisé, méthodique qui partait du gardien de la paix jusqu'au commissaire en passant par le policier moyen avec des maisons de retraite, le tableau où étaient inscrits côte à côte les noms des gardiens victimes du devoir ou de ceux qui avaient été tués au cours de la Libération, leurs univers classique, leur classe de parias, avec ses grades, ses petits avantages, ses avancements réguliers et lents. En marge de la société, vomis par la société, ils la retrouvaient au tournant et c'était ça leur victoire.

Les régimes passaient, les hommes changeaient, mais les mêmes inspecteurs discutaient éternellement des avantages de la retraite anticipée, des femmes qu'il était possible d'exploiter et de ces sales cons d'étudiants qui avaient en eux des espoirs idiots, des rêves démesurés dont ils avaient éprouvé la vanité.

Je me débattais gauchement, me contredisant facilement, paradant puis m'effondrant.

Ne sachant comment expliquer l'affaire, les policiers soufflèrent aux journalistes que j'étais bien un « cas ».
L'avocat, le pied sur l’accélérateur, mit toute la sauce.

Il paraît que non seulement je suis un cas mais une personnalité.

« Une jeunesse sans âme, livrée aux films de gangsters et aux romans policiers...On ferme les maisons closes mais, Messieurs, ouvre-t-on des stades ...Veuillot avait pris ses responsabilités, compris ses devoirs.

Silence ému.

Puis, insensiblement, il mélangea le sens de l'honneur, l'avenir du pays, la jeunesse sous-alimentée, les tickets d'alimentation, le goût du risque, l'aventure et le marché noir pour enchaîner :

« Dans cette ambiance d'apocalypse une jeunesse se découvre et se cherche. Elle rejoint les rangs du maquis, elle combat pour la Libération du territoire national et vous voudriez qu'elle ne joue pas l’aventure jusqu’au bout ? »

Pause.

« De là à cette mise en scène de conseil de guerre, à ne plus différencier le bien du mal, il n'y a qu'un pas, Messieurs... »

Théâtral :

...vite franchi. »

L’avocat continuait à ronronner, le buste cambré, avec des gestes amples, bien à son aise dans cette salle, dans mon cas.

L'avantage de mon cas c'est que c'est une historie morale. Journalistes, parents de l'autre génération pourront répéter à leurs enfants :

« Tu vois où ça mène la résistance, la révolution : on tue son meilleur ami. »

Les jurés et le Président sont prêts à l'indulgence, à la compréhension la plus large parce que je suis tout de même un héros bourgeois.

Et puis, comme m'a dit l'avocat « L'Indochine n'est pas faite pour les chiens ».



FIN ?


Le Grand Jeu

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