Le gendarme qui me précédait a ouvert une petite porte. Nous sommes entrés dans une sorte de grange assez vaste, longue, bien éclairée, poussiéreuse





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« D'un certain point de vue, tu as bien compris la valeur de l'enseignement de Péguy mais tu en fais un romantique. Péguy, c'est un homme d'action, un être viril qui a poussé son métier d'homme jusqu'au sublime sacrifice en mourant un chapelet à la main dans cette terre de France qu'il avait tant chantée. ."

Plus réaliste, je pensais au Bac. Nous espérions confusément que le débarquement serait suffisamment repoussé pour que le grand Jeu ne commence qu'une fois que nous serions débarrassés de nos préoccupations de lycéens.

Des types en vélo s'arrêtaient de temps en temps, échangeant les papiers, les fausses cartes, les paquets de journaux clandestins. Des filles servaient de courriers, plus faciles pour se faufiler, moins repérables : ça les exaltait de jouer à la Jeanne d'Arc, Le matin, clandestinité. Le soir, petites histoires avec les petites amies, rires gloussants, cinéma, famille, surprises-parties convenables.

C'était la Résistance à la portée des fils de famille.

Nous étions dévoués pour la bonne cause mais il n'était pas question de rompre avec la vie de famille et les habitudes.

Les filles étalent sérieuses, des petites bourgeoises tranquilles et romanesques, des personnes de « notre milieu » aurait dit ma mère. Conformes, ne perdant ni le nord ni leur virginité, pas trop bien roulées, aurait dit Ted ; Difficiles à s'envoyer, estimait Stéphane. D'ailleurs, il ne s'agissait pas de la bagatelle. Nous-mêmes ne pensions qu'à l’héroïsme. Le mot de partisans nous effrayait par ses sous-entendus révolutionnaires mais nous jouions aux patriotes, " Honneur et Patrie ", répétait la Radio de Londres c'était déjà moins violent que " Liberté, Égalité, Fraternité ".

Le jeu de hors-la-loi nous inquiétait car l'ordre était avec le Maréchal, nos parents et la police.

Les flics étaient plus loin, dans le fond de la place, le long des grilles du Palais de Justice. Pour une fois, leur présence était rassurante. Ils étaient là évidents, avec dans le dos la masse du bâtiment, Ted prétendait que le rendez-vous idéal devrait se tenir dans une salle de commissariat de police, plus nous étions sur eux, moins Ils étaient dangereux.

Et pourtant, derrière les grilles de l'escalier monumental, peut-être y avait-t-il des copains qui attendaient sans bouffer, avec une barbe de plusieurs jours, sans lacets et sans ceinture, de passer devant un Juge d’instruction somnolant après son déjeuner, indifférent à l'égard de ces étudiants qui troublaient l'ordre.

Georges exaspérait ce sentiment. II coupait une conversation en soupirant d'une voix profonde.

" Demain, nous serons peut-être là "

Nous n'y croyions pas trop parce que la peur était plus forte que le sentiment du danger réel mais cette menace nous excitait, elle faisait partie du « Jeu ».
*****
Quelques jours après, j'ai rencontré Stéphane place Saint Germain des Prés. Il était avec une fille grande, blonde, aux traits réguliers. Nos regards se sont croisés et j'ai senti l'immense satisfaction qu'il éprouvait de se sentir vu précisément avec une belle fille.

Ils ont continué leur chemin en riant très fort de choses stupides.

Fromont était toujours à l'aise. On le sentait confortable dans sa vie. Son père, petit employé modeste, devait être fier de lui. C'était le jeune homme bien, discrètement arriviste, président de tout ce qu'on voulait et notamment de la section de la JEC de Louis le Grand. L’élève modèle, jamais collé, même pas brillant, le type qui était bon en tout, qui n'avait pas de problèmes. II était souple, d'une souplesse innée, naturelle. Son aisance pour les discussions lui servait de personnalité. Il discutaillait interminablement sur la chasteté, Péguy, notre métier d'hommes. Pâmé, il récitait :

« Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir

Tu perdras en un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste ou sans un soupir

Si tu peux être amant sans être fou d'amour. »

Sa voix portait bien mais conservait un apprêt précieux qui convenait mal à ses élans qui ne devaient surtout pas être passionnés. Sur la fin, il devenait solennel :

" Tu seras un Homme, mon fils. »

Comme s'il s’agissait de la révélation de l'Homme.
Chez lui, ses parents étaient dans une admiration respectueuse. A la tête de son lit, une vierge de Botticelli (il prononçait en relevant le é de "Botticelli») et Le Penseur de Rodin montraient que l'inspiration de Fromont ne répugnait ni aux plaisirs charnels ni aux artistes laïques, son grand moment était le commentaire de Casti Connubii.

Le rite était classique.

Après le cours de quatre heures, nous allions avec Bernard et Ludovic dans la petite pièce située près du chœur de la chapelle. II fallait traverser l'absurde et immense nef, aux murs sales et hostiles de gare avec ses poutrelles grises enjolivées de rosaces pour pénétrer dans la petite pièce que nous abandonnait l'Abbé Moreux »

Fromont commençait par une prière feutrée suivie de quelques invocations puis commentait l'encyclique. Il lisait phrase par phrase, ajoutant :

" Tu vois, cette définition du mariage chrétien doit être dès maintenant à la base de nos préoccupations. Nous devons méditer notre vie, savoir choisir celle qui sera notre compagne dans le Christ, celle qui élèvera nos enfants suivant les mêmes principes chrétiens. »

C'était bien de ça qu'il s'agissait. Nous ne savions pas ce qu'était l'amour physique. Les femmes étaient pour nous aussi mystérieuses que la vie mais il s'agissait déjà et avant tout de ne pas nous singulariser, d'être aussi conformes que nos parents. Peu importait que nous comprenions ou non Casti Connubii, il fallait suivre dans la même direction.

J'étais préoccupé.

« Actuellement, quels doivent être nos rapports avec les femmes ? »

Fromont très simple :

« Mais nous n'avons aucune raison d'en avoir. II serait absurde de vouloir être fleur bleue avec les Jeunes filles que nous rencontrons. Nous devons rester simples et chrétiens »

Nous serons chics avec elles et nous respecterons en elles la mère de nos enfants. D'ailleurs, tout est expliqué d'une façon extrêmement nette dans le Carnet de Route de la JEC.

Et il lut sérieusement :

« Aimer, ça n'est pas une histoire de cinéma mais une réalité transformante, c'est se mériter l'un l'autre. C'est se forger une âme pour être dignes de vivre à deux la Grande Aventure du Foyer. C'est se préparer pour les enfants qui naîtront un jour. L'un sur l'autre appuyés, c'est regarder en face l'avenir afin de n'être point surpris quoi qu'il arrive,

Ce que le pays de France attend de ses garçons, ce n'est pas qu'ils sachent conter fleurette, mais qu'ils se fassent des âmes de Chefs, des âmes délicates et fortes, des âmes capables d’inspirer et de mériter confiance. Ce qu'il attend de ses filles, ce n'est pas qu'elles soient expertes en fanfreluches et habiles à effeuiller la marguerite, mais qu'elles soient la Compagne qui fait face dans les coups durs, le Cœur fidèle et tout donné, la Maman courageuse et souriante, élevant sa belle nichée d'Enfants.

Et je crois bien que cela, le Christ aussi l'attend aussi. »
«  Chic, sain, viril, c'était ça la jeunesse de France. Elle devait marcher torse nu au pas cadencé, chantant en chœur des refrains mâles, " Ton frère dans le Christ, ton métier d'homme". Ils se gargarisaient de ces mots qui permettaient d'échapper à tout problème sexuel, à toute angoisse de gosse, «J'ai des amies que je traite en camarades et je t'assure que nos rapports sont excellents »

Je mentais outrageusement.

« Mais, mon pauvre Veuilllot, tu ne t'en rends peut-être pas compte mais ces rapports que tu crois simples sont déjà compliqués de sentiments que tu n'oses t'avouer. Non, crois-moi — Fromont était très ferme avec son ton doucereux — ça n'existe pas les rapports de camarades avec les femmes, ou tu éprouves de l’amour pour celle qui sera ta compagne, ou tu t'abstiens de fréquenter les femmes »

Ludovic prenait fiévreusement ces notes. Il remplissait le rôle de secrétaire et rédigeait des procès-verbaux minutieux où rien ne serait oublié.

Ils s'exaltaient sincèrement.

Débouchant de leur petite vie médiocre, la mystique leur était facile. Pour une fois, ils oubliaient les tickets d’alimentation, les vexations familiales, les poncifs scolaires. L'esprit de sacrifice les transfigurait. J'étais déjà étranger à leurs préoccupations. Les petites vacheries de Fromont m'avaient rapidement dégrisé.

II m'avait poussé à créer un cercle littéraire satellite du groupe des jeunesses catholiques du lycée. Pour ne pas heurter les sentiments des recrues non pratiquantes, le cercle n'avait pas d'étiquette religieuse. Il s'agissait d'un discret travail de raccrochage qui devait, dans l'esprit de Fromont, amener les masses à la mystique». Laissant Fromont dans ses illusions, j'ouvris le cercle littéraire par un cycle de conférences que je crus brillantes sur l’œuvre de Mauriac. Les discussions qui suivirent devant une audience fiévreuse tournèrent assez rapidement à une critique négative et virulente des conceptions "périmées" de l’Église catholique. Fromont essaya bien de remonter le courant en introduisant Claudel et Péguy mais les types, excités par les discussions faciles sur le monde bourgeois de Mauriac, désertèrent les causeries pédantes de Fromont, leur esprit trop nettement religieux.

Quand le Père Moreux, qui avait laissé monter l'excitation sans intervenir, s'aperçut du tournant dangereux que prenaient les discussions, il nous retira le local. Le geste m’indigna mais la dispersion du cercle littéraire ne consacra qu'un échec qui m'atteignait personnellement. Désormais ma présence aux réunions du groupe ne fut plus qu’une convention parmi beaucoup d'autres.

Fromont tirait une vague conclusion de nos débats confus. Nous récitions la prière Jéciste puis tout rentrait dans l'ordre, jusqu'à la prochaine fois.
******

Le long de la galerie du deuxième étage de Louis le Grand, les types fumaient avant le cours de Dalton. La classe sentait toujours le désinfectant et les blouses de pensionnaires. A dix heures nous attendions avec un certain énervement la sonnerie et Dalton, pour faire métaphysicien, prolongeait le cours de deux ou trois minutes, continuant à disserter avec des mots englués. «  Freud, Messieurs, ce romancier... » Personne n'y croyait. Les astuces et les jeux de mots ne portaient plus depuis plusieurs années et Dalton dit "Le Quinteux"  égrenait ses phrases aux sous-entendus vaguement révolutionnaires, ses jugements creux et ses principes solides.

En descendant dans la cour, Lemoine m'agrippait.

« Vous avez du plastic ? »

C'était devenu un rite, une manie dangereuse. Je ne sais comment Lemoine se doutait de quelque chose. J'ignore encore s'il était un provocateur ou un clandestin rattaché à un autre réseau. Nier formellement et jouer les pudeurs offensées auraient été maladroit. Je restais vague et dubitatif. Lemoine se suffisait à lui-même, reprenait ses tartarinades avec des airs de conspirateur.

« Nous la dernière fois, nous avons fait sauter un camion comme ça ! On fout le détonateur dans le plastic mais manque de pot, on s'est trompé de couleur. Ah, mes seigneurs ! Tout a pété plus tôt que nous le pensions et on a dû se coller par terre. Mais saloperie, que c'était beau. Tu les aurais vus, les Boches, ils filaient comme des rats ! »

Et ça durait.

De temps en temps, je faisais un « ha » poli. Je m'inquiétais d'un détail matériel sur le ton du spectateur transi d'admiration.

Le seul avantage, c'est que Lemoine offrait des cigarettes de sa ration.
*****
C'était vraiment un beau spectacle que toute cette jeunesse de France suivant l’office de Notre Dame des Victoires consacré aux étudiants des facultés de Paris. Debout dans les bas-côtés et près des tambours d'entrée, les jeunes suivaient attentivement le service. On distinguait très vite les membres de la JEC, convenables dans leurs costumes propres, des scouts plus ou moins camouflés. Interdits dans la zone nord, les scouts s'étaient regroupés dans de vagues organisations paroissiales telles que la Confrérie de Saint François. Tout cela avait un petit parfum clandestin qui n'était pas pour déplaire aux jeunes gens bien, en culottes courtes et aux cheveux en brosse.

L'odeur des cierges, l'atmosphère étouffante et douceâtre me rappelaient les messes de la jeunesse catholique auxquelles j'avais assisté quand je militais ; ces matins frais où la messe dialoguée nous donnait une intimité exaltante avec le prêtre ; cette camaraderie dans le Christ qui permettait de faire passer mes doutes et mon incertitude me semblaient déjà lointains.

Coincé contre un pilier, je lus machinalement les ex-voto qui montaient jusqu'à la voûte.

« Notre Dame des Victoires, vous qui êtes notre mère, c'est votre enfant, ne l'abandonnez jamais. Persévérance, Amour et Reconnaissance - 1829.

« Vous le savez, Marie, que nos sept enfants sont à vous. Gardez vous-même leur père - 1847.

« Soyez bénie, Marie, vous qui me prenez mon enfant pour me rendre son père -1830.

« Merci, Marie, vous avez sauvé notre honneur - 1870 - 1871. »

Ainsi, eux aussi se gargarisaient des mêmes âneries solennelles. On ne parle d'honneur que lorsqu'on reçoit une raclée. On échange un gosse contre un père en bénissant la Sainte Vierge, sans craindre la naïveté du marchandage.

Dans la chapelle latérale dominée par la statue de Notre-Dame des Victoires, des cierges brûlaient. Des pendeloques, des cœurs, des ornements compliqués moisissaient sous des vitrines sans que la « moisson de demain », l'Espoir de la France, fasse autre chose que de bien penser.

Les vicaires aux cols douteux, aux soutanes tâchées, s'empressaient, l'air affairé...

Le prêtre monta en chaire, lentement, solennellement, disposant familièrement autour de lui ses Évangiles, sa montre, s'assurant de son mouchoir.

Il attaqua prudemment par l’abnégation, le sacrifice des jeunes qui partageaient la souffrance de la France, qui comprenaient que l'incertitude et l'occupation feraient place bientôt à la joie dans un pays restauré, dans un monde chrétien.

« La France de Saint-Louis, la France de Jeanne d'Arc, la France de Péguy, cette France-là ne peut pas mourir. Elle est peut-être un peu malade mais nous l'aiderons à retrouver ses sens. C'est une paysanne, il faut la ramener au grand air. Quand elle aura repris racine dans la terre épaisse et retrouvé l'odeur du bon blé, alors ça ira mieux.

« Non seulement je prétends que la France ne peut pas mourir, mais j'ajoute que cette recherche de la cité chrétienne ne pourra se faire que par la révolution. »

L'assistance des jeunes filles à forte poitrine et des jeunes gens frémit.

« Ce n'est pas une attitude ni un parti-pris. C'est un fait : le chrétien est révolutionnaire comme il vit. « Je ne suis pas venu vous apporter la paix mais le glaive », a dit le Christ.

« Toi, jeune Chrétien, crois-tu qu'actuellement tu puisses rester bien sagement à ta place, possédant ce capital ?

« Nous sommes en pleine Révolution ; c'est un fait — et un fait heureux. Cette Révolution, tu en sais les principes et en connais la doctrine : ils sont Chrétiens et Français.

« Alors ? Peux-tu te désintéresser de ce qui se passe dans ton pays tandis qu'il est en train de se reconstruire et que, grâce à toi, il peut renouer avec sa longue tradition chrétienne et que, par ton abstention, tu risques de laisser tomber l’œuvre entreprise aux mains des mauvais bergers ?

« Il s'agit de construire. Mais de construire quoi ? .Une cité charnelle ? La cité de Dieu ?...

« Comprends bien que l'une ne va pas sans l'autre. La cité charnelle que nous voulons sera celle de Dieu. C'est là que se rencontreront les Chrétiens de toujours et ceux d'aujourd'hui qui travaillent à son achèvement. Notre seul but est la Cité Chrétienne.

« Il ne s'agit pas de suivre n'importe qui en se mettant un bandeau sur les yeux ni de s'abstenir par peur de se compromettre ou pour réserver la possibilité d'une critique hélas trop française.

« Il s'agit d'entrer dans le jeu et de le jouer loyalement. Et pour nous, jeunes, d'y risquer jusqu’à notre vie, prêts à tous les sacrifices, même aux sacrifices obscurs. »

L'auditoire plongeait dans une béatitude sans fin.

On lui révélait l'esprit révolutionnaire sans qu'il ait à faire autre chose qu'à cultiver son immobilité.

Les yeux brillants, les faux scouts de la Confrérie de Saint François, culottes courtes, cheveux en brosse, jambes poilues et gants blancs, se redressaient d'un cran et imaginaient derrière les sous-entendus discrets le réveil de la France enchaînée, la défaite des Chleuhs dans une apothéose tricolore.

C'est après le denier évangile que le premier rang, composé exclusivement de membres de l'ACJF, lança une attaque sournoise. Au moment où on s'y attendait le moins, il entama gaillardement l'hymne de la JEC :

« Chantons, amis, la vie est belle

Pour nos cœurs joyeux et fervents

Incertaines, au début, les voix prenaient de l'assurance :

« Jécistes, le Christ nous appelle (bis)

« Vers l'avenir, en avant (bis). »

Finissant sur une note solennelle les Jécistes renversaient complètement la situation. Avec leur fanion dans le cœur de l'église, le prêche révolutionnaire, le chant final, ils donnaient au service neutre et incolore une allure revancharde qui laissait totalement stupéfaits les malheureux faux scouts de la Confrérie de Saint François.

« Les salauds, ils nous ont bien baisé », explosa le petit scout convenable qui était devant nous.

Le chef fut condescendant :

« T'en fais pas, on les aura un jour. »

Le déchaînement des orgues noya ces projets de vengeance. Les types se précipitèrent vers la sortie en pensant non sans émotion au petit déjeuner qu'ils allaient engouffrer et à l'attente enivrante de la libération.

Ted et moi devions nous assurer d'une des sorties de côté, Michel et Daniel nous servant de protection quand il faudrait se fondre dans la foule après le lancer de tracts ; le groupe de Georges se chargeait de l'entrée principale. J'avais beau avoir pris mon blouson, les tracts répartis en deux gros paquets me gênaient et se gonflaient de manière suspecte. Ted avait son anorak en toile imperméable mais le résultat n'était guère plus satisfaisant car son allure de skieur n'était pas spécialement discrète.

En écrasant quelques pieds, je pus gagner rapidement le tambour d'entrée mais la foule n'était pas assez compacte pour permettre le lancer. Je devais donner le signal.

Quelques flics étaient disposés en demi-cercle sur la place mais ils étaient relativement éloignés des marches de l'église. Des inspecteurs en civil se mêlaient aux étudiants. La petite place semblait grouiller de têtes. Dans le fond, trois boutiques identiques, aussi désuètes, aussi naïves, aussi vieillottes que les ex-voto. La Maison Percepied, fondée en 1850 ; la Maison bleue : à Notre Dame des Victoires ; au Pèlerinage de Notre Dame des Victoires ; avec le même sourire en plâtre d'un petit Jésus bien gras, propre, les mêmes Saint Joseph candides, les mêmes Vierges irréelles, parties les mains jointes dans une ascension définitive. Sur les côtés, le commissariat de police rassurant par sa médiocrité faisait face au magasin de la Petite sœur Thérèse.

Un cordon de faux scouts et d'étudiants dégageait la sortie, se tenant par la main. Quand le représentant du Cardinal de Paris et le Secrétaire général de la JEC commencèrent à défiler, je me dégageais légèrement et lançais mon premier paquet qui partit sur la tête d'un petit étudiant en complet bleu, totalement ahuri de ce numéro hors-programme.

Ted lâcha presque aussitôt son lot de Témoignage Chrétien tandis que Michel se précipitait avec frénésie pour ramasser les tracts qu'il avait pourtant lui-même transportés. Cet effort publicitaire était d’ailleurs inutile car les jeunes ramassaient les feuilles alors que les flics dispersaient mollement les groupes.

Tout se serait bien passé si un grand type brun qui dirigeait le service d'ordre des jeunes catholiques n'avait brusquement pris à parti Ted en gueulant :

« C’est interdit. La Jeunesse catholique ne fait pas de politique. Vous allez nous compromettre. Voulez-vous bien laisser cela par terre... »

Georges eut la bonne idée de faire son lancer, ce qui nous permit de filer protégés par Michel. Tout le monde se retrouva essoufflé sur le quai du métro Bourse.
*****
Stéphane avait pris l'initiative de cette rencontre de cadres. Pour être plus exact, la famille de Stéphane recevait la Résistance à l'occasion d'une rencontre de cadres. Philibert, l'adjoint de Pierre le Grand, présidait.

Bernard, Georges et Daniel étaient arrivés ensemble. Je venais avec Ted. L'immeuble nous avait surpris non par son luxe mais par un air honnête et cossu. C'était une de ces immeubles convenables de l'avenue Victor Hugo avec un large escalier, un ascenseur un peu vieillot, un tapis presque neuf.

La bonne nous fit entrer au salon où Philibert, très à son aise, accoudé à la cheminée, dissertait d'abondance sur la dure vie de la clandestinité, l'incertitude du lendemain qui avait ses dangers mais aussi ses charmes.

Le salon sortait de l'Exposition des Arts Décoratifs. La conversation était du même style.

La mère de Stéphane, rondouillarde, toute à la fierté de cette réunion qui honorait son salon, passait des petits fours. Sur le piano à queue, entre la photo Harcourt de Stéphane et celle de sa sœur, un militaire, les bras croisés, l'air digne, s'insérait entre les portraits de famille. Un discret ruban tricolore, dans le coin du cadre, permettait de comprendre qu'il s'agissait du général de Gaulle.

Stéphane lui-même était réservé : c'était l'hôte discret qui ne voulait pas s'imposer. Philibert, après quelques conclusions aimables à l'adresse de la maîtresse de maison, aborda les choses sérieuses ;

« Messieurs, je vous laisse », fit la mère de Stéphane.

« Voilà, — Philibert prenait un ton solennel — le régime de Vichy va s'effondrer avec le départ des Allemands et la politique telle que nous l'avons connue sous la Troisième République n’existera plus. Il nous faut des cadres, des jeunes qui n'aient pas été pollués par le radicalisme, l'esprit de combine, les tripotages de la période d'avant-guerre. Vous participez à la vie clandestine, vous devez être capables de former les nouvelles élites. »

« Vous n'avez cependant aucune expérience politique. De temps à autre, je vous réunirai et nous discuterons entre nous de la vie politique et économique du pays. J'étudierai avec vous la forme de l’État, les pouvoirs qu'il sera nécessaire d'accorder au Président de la République. La prise de conscience du problème social, l'élimination des gens de Vichy — élimination politique et élimination sociale — la nécessité de remplacer les formules creuses de la troisième, le paternalisme inquiétant de Vichy par des formules nouvelles. Si le régime de Vichy a pu avoir de bonnes choses — restauration d'une morale chrétienne et place donnée à la jeunesse — nous ne voulons plus de l'esprit chantiers. Il est facile de marcher torse nu au pas cadencé. Il est plus difficile d'abattre un Allemand. Car vous devez être capables de descendre si on vous l’ordonne un traître de Vichy. Votre force, c'est l'obéissance librement consentie... »

Voilà que ça reprenait avec l'élite. La JEC nous avait bien persuadés que nous étions l'avenir de la France, la semence des moissons futures. Et Philibert en rajoutait. Pour apporter un frisson nouveau il jetait négligemment le cadavre de l'ennemi héréditaire dans la discussion.

Un silence suivit. Enfin, Georges hasarda :

« Nous voulons bien descendre des Allemands mais il nous faut des armes. »

— « C'est l'Allemand qui vous armera, trancha Philibert, les groupes d'action immédiate récupèrent sur l'Allemand. Pour un Allemand tué, un revolver et des grenades. A ce rythme-là vous en aurez, des armes ! N'attendez de nous ni armes ni argent. C'est parce que le chemin sera dur — rappelez-vous le sang et la sueur dont parlait Churchill — c'est parce que la route sera difficile que vous sortirez plus forts du combat. Les autres n'auront pas vécu ce que vous aurez vécu, votre supériorité sera d'autant plus grande que vous aurez de vous-mêmes délibérément choisi le plus dur des combats. »

Philibert prenait visiblement un certain plaisir à bien faire tomber ses périodes.

« La libération sera sociale et politique autant que militaire ou elle ne sera pas », conclut Philibert, lyrique.
******

La barbarie est déchaînée sur la France.

A Nîmes, une vingtaine d'adolescents sont pendus en pleine ville. Leur seul crime était d'être réfractaires. A Clermont, des enfants, des femmes, des vieillards sont brûlés vifs dans leurs maisons. A Nice, des réfractaires sont mutilés, attachés aux arbres, achevés à coups de hache. Dans les camps, par centaines, les déportés sont passés dans les chambres à gaz. Partout, de jeunes Français, de jeunes Françaises subissent d’innommables tortures, sont déchiquetés vivants, martyrisés, rendus fous de douleur. Et les Miliciens s'acharnent sur les cadavres. Il n'est pas un coin de notre sol où le sang ne coule.

Ce sont des communistes, nous dit-on, que l'on traite avec cette rigueur. Les autres, malheureux égarés par la propagande judéo-anglo-américaine, sont épargnés et ramenés dans le droit chemin ». Et de fait, dans certains cas, les Allemands et les tueurs de Darland traitent les « gaullistes » avec plus de ménagements.

Ces subtiles distinctions ne trompent personne, sinon peut-être ceux qui se tiennent à l'écart de la lutte « pour rester objectifs », qui désertent et cachent leur lâcheté sous le nom du bon sens, qui agissent, comme si, pour mieux juger la vérité, il fallait être dans l'erreur. Cette tendance de détacher de la lutte les résistants non communistes n'amollira pas nos courages. La Résistance ne se laissera pas diviser.

Il n'y a qu'une guerre, il n'y a qu'une armée, l'armée française. Sans doute ne sommes-nous pas communistes mais nous ne faisons qu'un avec eux dans l'action. Les communiqués des FTP, nous les faisons nôtres en les insérant dans notre journal, en les imprimant pour nos camarades francs-tireurs. Quand l'un d'eux tombe au combat, c'est un compagnon d'armes que nous pleurons.

Il n'y a qu'une guerre parce qu'il n'y a qu'un ennemi : l'Allemand et ses traîtres, parce qu'il n'y a qu'une colère, la colère française. Et que cette colère sera irrésistible. Une même fureur monte en nous tous, cette fureur qui a fait dire au général Giraud dont la fille vient de mourir déportée : « Malheur à ceux qui assassinent les femmes de communistes et les filles de généraux »

Et ceux qui espèrent que dans le temps de l'insurrection nous viendrons, nouveaux Versaillais, au secours de l'ordre en massacrant le peuple, ils se trompent lourdement. C'est du côté de l'émeute que nous serons, avec le peuple, contre les traîtres, avec la même fureur ».
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