Le gendarme qui me précédait a ouvert une petite porte. Nous sommes entrés dans une sorte de grange assez vaste, longue, bien éclairée, poussiéreuse





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Je n'ai pas su répondre. Le Président avait beau répéter :

« Mais répondez, Veuillot. Nous sommes là pour entendre vos explications. »

Je disais seulement :

« Je ne sais pas. Je ne me souviens plus... »

Alors l'autre exultait et, me montrant du doigt, proclamait :

« Je dégonflerai ce faux héros, pétri d'ambition personnelle. Il s'agit là, Messieurs les jurés, d'un crime crapuleux, et je le prouverai. Veuillot avait besoin d'argent. Simon Vanier-Stéphane si vous préférez, en avait sur lui. Jean Veuillot a tué pour voler.

Vous plaidez, maître, remarqua le Président.
Stéphane, c'était tout un programme. Quand il avait été contacté, bien après nous, il s'était baptisé tout seul. Stéphane, ça faisait slave, tournée des grands ducs. Ted disait : Stéphane de mon trou du cul, dit le Don Juan des services secrets, dit le prince déchu, dit le dernier des salauds.

Moi, personne ne m'avait laissé le choix. On m'avait appelé Jules. Et j'avais trouvé cela tout naturel. Tout le monde se marrait. J'étais le comique troupier. A la fin, je me suis fâché et j'ai voulu changer de nom. Philibert m'a expliqué que c'était trop tard, que tout le monde me connaissait sous le nom de Jules, qu'il était impossible de tout démolir pour mes beaux yeux.

Alors, je suis resté Jules, à peine un nom propre. Il a fallu que je tue Stéphane pour qu'il revienne un nom propre

Cela me fait rigoler quand j'y pense.

Comme le dit le chroniquer du Frondeur, « Veuillot a par instants de ces sourires sardoniques qui font frémir, qui éclairent les recoins les plus sombres de l'âme de ce jeune dévoyé. »
******
L'aviateur état un grand gars du Middle-West, large comme une armoire, l'air gosse, frais et détendu. Ludovic l'avait reçu en transmission par la chaîne d'évasion de l'OCM qui récupérait les pilotes anglais et américains et les faisait passer en Angleterre par l'Espagne ou par les terrains de départs clandestins.

Ludovic rayonnait. Il avait son Américain pour quarante-huit heures et il s'était mis dans la tête de lui faire visiter Paris. Le pilote ne connaissait pas un mot de français, le problème avait été résolu par l'absurde ; l'Américain doté d'une fausse carte d'identité se baladait avec un certificat médical de sourd-muet dans sa poche.

Les choses se compliquaient lorsque Ludovic et moi devions expliquer au sourd-muet, sur la terrasse du Trocadéro, non loin d'un groupe paisible de soldats de la Werhmacht : « You see the Military School for the French officers. This is the Palace of Chaillot ».

L'Américain comprenait mal notre anglais de lycée mais ouvrait de grands yeux émerveillés et extasiés sur tout. A la fin du week-end touristique qui nous avait menés de Pigalle à l'Arc de Triomphe et de Versailles au musée Grévin, nous étions fourbus.

Le gars repartit toujours aussi jeune, promettant de nous envoyer des nouvelles, les poches bourrées de Tour Eiffel en bronze et de porte-plumes où l'on voyait le Sacré Cœur.
******
Ce matin, à la sortie du métro, la petite affiche rouge, bordée de noir, Bekanntmachung.

« A la suite d'un attentat commis contre les soldats de l'armée d'occupation, les huit otages dont les noms suivent ont été passés par les armes :

Mathieu Roger, ébéniste

Valoton Robert, cheminot... »

Nous ne les voyons plus. Tous fondaient dans le décor.

******

A la torpeur uniformément grise d'autrefois succédait une vie agitée, constamment mouvante. Il n'était plus temps de faire des retours sur soi-même, des méditations comme celles que Fromont aimait. La peur restait toujours à l'arrière-plan. Le temps filait à toute allure, nous rebondissions d'un jour à l'autre sans pouvoir penser à « organiser » notre vie.

Autrefois, ma vie était aussi simple que mon emploi du temps. Le lundi, de huit à dix, j'avais cours de philo avec Dalton. Le mardi, de quinze à seize, cours de gym qu'il m'était facile de sécher pour aller au Champo avec Bernard.

Dans trois mois, le Bac. Trois fois trente jours, presque cent jours pour remâcher les notes de cours ingurgitées à petites doses qu'on nous demandait de restituer avec le minimum d'initiative. Pendant toute mon enfance, le Bac m'avait semblé la dernière épreuve, le dernier obstacle à franchir avant de vivre la vie d'homme. J'avais sué, j'avais surmonté mon indolence naturelle pour préciser en formules simples l'ensemble d'une culture que je connaissais mal. Ma mère participait à mes succès, était honteuse de mes échecs. Sa sollicitude m'exaspérait, me stimulait ; elle souhaitait pour moi les titres qui lui auraient permis de se débrouiller. J'avais beau me défendre d'une certaine vanité, je me gonflais d'importance de ce titre de bachelier que j'ambitionnais.

Et puis, brusquement, la frénésie de la Résistance nous tirait hors de cette vie étriquée. Le Bac devenait soudain lointain et dérisoire au milieu de l'agitation de tous les jours, des gosses qui déployaient une activité confuse, qui se faisaient massacrer. Les professeurs dissertaient sur les phrases de Racine alors que nous diffusions Défense de la France qui portait froidement en manchette la phrase définitive de Pascal : « Je ne crois que les histoires dont les témoins se sont fait égorger ».

Progressivement, la hâte que nous avions d'en finir avec le Bac tombait pour faire place à cette soif de vie que nous découvrions tout à coup. Les copains eux-mêmes s'estompaient dans le brouillard. Les camaraderies liées par la peur, la révolte ou la misère devenaient insensiblement des amitiés d'hommes. La répulsion contre l'amitié devenait plus forte. Haine de ceux qui restaient insensibles à cet immense grouillement de vie, dégoût de ceux qui nous avaient ingurgité un fatras de poncifs.

Cramponnés à nos anciennes formes de vie, nous essayions maladroitement de recoller la JEC à la Résistance, la famille à la clandestinité. Bernard avait prêché la Résistance à son père. J'avais demandé à ma mère de me laisser entreposer des tracts et des ballots de journaux clandestins. Les résultats furent trop décevants pour qu'il fût question d'insister.

Dans le jeu, les Allemands n'étaient que des figurants mécaniques et sans consistance. Leur présence était devenue aussi normale que la statue de Musset place du Théâtre français. Ils jouaient leur rôle d'épouvantail aussi naturellement que les flics ou les inspecteurs.

Le décor était planté, la figuration en place, les acteurs connaissaient leurs rôles par cœur. Tout s’enchaînerait sans histoires.
Stéphane avait fixé le rendez-vous pour midi dans le hall du Royal-Monceau.

C'était une nouvelle manie. Stéphane choisissait les hôtels chics pour les rendez-vous quotidiens. Il flattait ses goûts de grand seigneur et pouvait nous en foutre plein la vue. Le petit jeu de l'humiliation répétée lui plaisait.

Naturellement, j'étais arrivé à midi moins le quart. Le portier m'avait regardé de travers, évaluant facilement mon standing de vie à mon costume bleu râpé, mes souliers sans trace de cirage, ma cravate ficelle. Un groom était venu me demander si j'attendais quelqu'un. Enfoncé dans de grands fauteuils clubs du hall, je m'énervais. Stéphane était en retard.

Ce luxe banal, visant au grandiose, me touchait moins que les allées et venues des types en costume correct, des femmes jolies et fardées.

On me toucha l'épaule. C'était bien Stéphane, suivi d'un officier allemand.

Tout chavira brusquement. Une débâcle. Cette fois, tout était bien fini ; j'étais cuit, brûlé par cette ordure.

Stéphane, neutre, exagérant son air homme du monde, me présenta « Mon ami Jean Veuillot, le Major Hayer ».

Ahuri, j'émergeais progressivement. Stéphane m'écrasait discrètement le pied. Je bredouillais « enchanté ».

Je ne réalisai la situation que quand, à côté de Stéphane, discret, racé dirait ma mère, le Major Hayer m'apparut comme un bon gros assez âgé, un peu gâteux. Il n'avait rien du fringant guerrier aryen et son uniforme feldgrau le boudinait comme sur les caricatures.

Un peu calmé, j'entendis Hayer nous proposer « Vous prendrez bien quelque chose au bar ».

Son français était à peine teinté de consonnes gutturales. Très salon de sa mère, Stéphane minaudait : « Vous êtes trop aimable, Major ».

Une fois de plus, j'étais gauche, perdu, cramoisi soudain à l'idée d'être vu avec un officier allemand. Tout m'écrasait, le décor trop cossu, mon pantalon sans pli, ma sale gueule. Stéphane, avec son élégance à peine tapageuse, bien en chair, dans un milieu familier presque détendu. Je les suivis machinalement vers le bar, soucieux de ne pas me prendre les pieds dans le tapis, de ne pas accrocher les vases.

Le vieil Hayer s'assit pesamment sur un tabouret de bar, déboutonna le col de sa vareuse. Stéphane serra familièrement la main du barman et lui donna du monsieur Vanier d'un ton respectueux. Il commanda trois martinis.

Hayer partit dans des banalités « pas beau la guerre ». Exaltant la correction des soldats « C'est la première fois dans l'histoire que des troupes d'occupation ont fait preuve d'une telle courtoisie à l'égard de la population. Le geste de Montoire est aussi un geste sans précédent. Je pense que le Führer est allé par correction mettre sa main dans celle du Maréchal vaincu pour lui proposer de collaborer.... »

Mélangeant dans un même élan la douce France et l'Europe nouvelle il dissertait : « l'Armée allemande veut la révolution européenne, cette Europe que tant de généreux esprits réclament. Une telle révolution permettra de parachever l'œuvre de la communauté européenne qui profitera à nous tous, allemands ou français. L'Europe ne sera plus française ou allemande, l'Europe ne sentira plus peser sur elle le cauchemar soviétique. Dans une prospérité générale garantie par une mise en valeur en commun des richesses, l'Europe sera enfin aux Européens. »

Hayer avait chaud, excité par le martini il avait des trémolos dans la voix en parlant de Paris, des monuments de la culture française, de l'esprit français « impondérable, précieux, qui de Ronsard à Giraudoux... »

Il n’en ratait aucun poncif, les reprenait avec une sincérité parfaite. Comme toujours, Stéphane dominait la situation. Il donnait le la, insistant :

« Mais, Major, on m'a dit que la Vallée du Rhin était une chose magnifique, que vous aviez des vins qui, mon Dieu ! »

D'un geste las, Hayer envoya tout promener.

« Non, les bombardements sont atroces. Cologne, il n'en reste plus rien. Mayence, pas grand-chose, Berlin... »

Attendri, il sortit des photos.

« Pauvre jeunesse ! Moi aussi, j'ai deux grands fils. Heureusement, l'un est dans les services d'intendance, l'autre en Norvège. Cette guerre, quelle misère ! »

Son ton était moins conquérant, presque humain, presque attendrissant.

Stéphane était parfait, compatissant mais sans excès. Pas un mot plus haut que l'autre, les cheveux bien gominés, le jeune homme convenable qui faisait honneur à ses parents, qui savait se montrer osé avec les filles, autoritaire et sec avec ses hommes, mystérieux avec nous. Cette aisance, il s'en servait avec une pointe imperceptible de mystification. Cette attitude m'agaçait. Sa mise en boite sur un ton condescendant me dépassait. Incapable de ces finesses, je perdais pied.

La conversation s'étirait dans des compliments réciproques. Stéphane y allait fort — l'autre ne bronchait pas — « Je dis que si l'Allemagne et la France s'alliaient, cela ferait l'alliance la plus formidable de l'Histoire. L'Allemagne apporterait sa puissance, sa technique, sa force, sa virilité qui se conjugueraient avec toutes les nuances, toute l'intelligence française. L'association de l'équilibre cartésien et de l'âme germanique pourrait assumer le destin du monde. »

Hayer hochait la tête avec approbation et remettait ça : « Ah, toute la douceur de la France qui s'exprime dans vos châteaux de la Loire, ce je ne sais quoi qui fait de la femme française la plus spirituelle du monde... »

Il continuait sur le même ton encouragé par des répliques mesurées de Stéphane : « On ne se prostitue pas avec le vainqueur, on collabore dans l'honneur et la dignité, comme le dit le Maréchal. »

Brusquement, ce vieux con d'Hayer m'entreprit directement.

« Que pense la jeunesse française de la collaboration avec l'Allemagne ? » C'était le bouquet. Stéphane était visiblement au septième ciel. Je dus m'en sortir péniblement, expliquant que la jeunesse française ne voulait pas de mal à l'Allemagne mais qu'il était difficile de parler de collaboration. Les mots sortaient mal, je ne pouvais supporter toute cette peur et tous ces poncifs sur l'Allemagne avec tant de soin. L'Alsace-Lorraine, la ligne bleue des Vosges et la statue de Strasbourg me mettaient en position d'infériorité. J'étais humilié au plus profond de moi-même de devoir répéter les âneries creuses des éditoriaux de Je Suis Partout et du Cri du Peuple.

Hayer appréciait, revenait à l'Europe : « il ne faut pas oublier la défense de la civilisation chrétienne. L'action du Führer, en éliminant le cancer bolchevique, doit être comprise par tous les jeunes Européens. C'est par cette nouvelle conception du monde libre que le redressement de la France sera possible. »

Je restais plus timoré, quand la paix serait revenue, les Français et les Allemands chez eux, les sentiments des deux peuples pourraient s'exprimer plus librement.

Froidement, Stéphane joua le grand jeu. Paraphrasant le dernier éditorial de M. de Chateaubriant, il ajouta : « C'est l'œil génial du Führer qui a compris que le destin de la France était du côté des défenseurs de l'ordre et de la civilisation européenne. En mettant loyalement sa main de soldat dans celle d'Adolphe Hitler, le vainqueur de Verdun a vu comment devait être menée la croisade contre le péril rouge. »

Saoulé par les phrases ronflantes, Hayer fixait son verre avec intérêt soutenu.

Un peu perdu, il revint à moi : « Je suis heureux que vous ne voyiez pas dans un officier allemand celui qu'on vous a appris à détester, à haïr systématiquement. Je voudrais que vous fassiez abstraction de l'occupation, si discrète soit-elle, pour que se noue entre nos deux peuples une de ces amitiés qui défient les guerres ou les événements politiques. Je parle d'une entente non comme l'Entente Cordiale où l'intérêt des gouvernements essaie de suppléer aux sentiments profonds du peuple mais d'une amitié, d'une collaboration, pierre angulaire de l'édifice européen. »

Stéphane, heureux dans son canular, écoutait imperturbable. Ted devait m'attendre pour le lancer de tracts que nous devions faire l'après-midi en Sorbonne. Je ne devais pas arriver trop tard car des inspecteurs de police vérifiaient les cartes d'étudiants et les Miliciens commençaient à réagir brutalement — la semaine précédente, un type du groupe Daniel avait récolté une balle dans la fesse à l'amphi du PCB. Pendant ce temps-là, Stéphane jouissait intensément, m'humiliait pour le plaisir, Hayer étirait des lieux communs qui auraient désespéré un commis voyageur. Il sursauta en apercevant la pendule : « Une heure et demie, déjà. J'ai beaucoup de travail cet après-midi au Majestic. »  Il paya pour tout le monde et prit congé très poliment.

Ce n'est qu'avenue Hoche que je pus m'expliquer : « T'es complètement fou, qu'est-ce que c'est, ce vieux mec ?

— Gestapo. »

Stéphane était de plus en plus satisfait de ses effets. Ahuri, je répétais « Gestapo »?

— Oui, il me rend des services. Tu ne savais peut-être pas. Je travaille maintenant pour l'IS.

— L'IS?

— Enfin quoi, d'où sors-tu ? Les Anglais, l'Intelligence service, tu ne connais peut-être pas ?

— Mais Hayer là-dedans ?

— Oh, une relation de mon père. Enfin, quand je dis une relation, relation forcée bien entendu. Mon père avait eu des ennuis avec les Boches pour certaines malfaçons du Mur de l'Atlantique. Hayer a été très bien, très compréhensif. Et puis, je t'en prie, si tu me vois avec des gens nouveaux, ne fais pas cette gueule-là. Le père Hayer a beau être con, avec ton air godiche, tu puais le résistant à vingt mètres. »

Il me planta là et s'engouffra dans le métro.

Une fois de plus, c'était du bluff. Les histoires du père de Stéphane étaient exactes mais l'espionnage, c'était le boulot distingué inventé de toutes pièces par Stéphane. C'est lui-même qui avait monté un vague service de renseignements en liaison avec un commandant de l'armée de l'armistice. Il comptait les camions allemands, observait la direction qu'ils prenaient, l'allure des soldats et faisait des rapports qu'il transmettait « à qui de droit », comme il disait. Stéphane demanda une machine à écrire et une moto pour ses déplacements. On les lui accorda sans difficultés. Quant aux rapports, personne ne sut à quoi ils purent servir. A chaque bombardement anglais, Stéphane faisait discrètement observer :

« Tu remarqueras qu'ils bombardent des objectifs précis. Ils ne sont pas si mal renseignés... »
******
Ted était chez moi dans la chambre de bonne de l'avenue de la Bourdonnais quand les sirènes se mirent à hurler. « Merde, je suis coincé maintenant.

— T'en fais pas, les alertes sont souvent courtes ; tu auras peut-être le dernier métro. »

La nuit était claire, limpide, douce. Les agents faisaient du zèle, sifflant les lumières, poussant les traînards dans les abris. Les gens ne se pressaient pas. L'alerte était devenue pour eux un rite inutile : les Alliés ne bombardaient pas Paris puisqu'il n'y avait pas d'objectifs stratégiques. Les vieux et les personnes sentimentales éprouvaient encore un pincement au cœur, des angoisses gratuites quand la sirène se déchaînait.

Un calme anormal tombait sur l'avenue déserte. Les voitures filaient à toute vitesse, tournant brusquement dans un chuintement de pneus.

La DCA commença à tirer. Les pièces lourdes de la Plaine d'Issy répercutaient l'ébranlement des départs.

C'était dans le jeu. La sirène donnait le frisson d'épouvante, la DCA apportait la guerre. Bien au chaud dans son lit, on imaginait les premières lignes, les combats sanglants, la bouillie humaine. Le plus souvent, on faisait des retours sur soi-même « Vaut mieux être dans notre peau que dans la leur. »

Le spectacle venait à domicile. C'était aussi confortable, aussi excitant que les actualités allemandes sur le front de l'Est.

Plus proches, plus rageuses, les pièces légères de l’École militaire commençaient à tirer. Le vacarme devenait infernal ; ramassé contre la lucarne, Ted ronchonnait :

« Je me demande sur quoi, ils tirent ces cons-là ! »

Très haut, un ronronnement lent envahit le ciel. Les avions tournaient en masses confuses et lointaines. Leur présence à peine hostile sur Paris était aussi calme, aussi rassurante que le rendez-vous quotidien avec la Radio de Londres.

« C'est rigolo, fit Ted, de penser qu'il y a là-haut des pilotes anglais qui vont retourner chez eux retrouver un pays sans Allemands, sans croix gammée. »

Plus terre à terre j’enchaînai : «  Un pays où on bouffe sans tickets, où on fume du tabac blond.

- Un pays de cocagne !

- Non, une vie peut-être pénible mais sans flics à imperméables, sans Allemands de la Gestapo ».

Des fusées éclairantes lâchées par les avions illuminèrent le décor. Rouges et jaunes, elles donnaient brusquement à la ville une lumière de théâtre aussi factice que le tir inefficace de la DCA et le bourdonnement continu des bombardiers. Nous nous sentions heureux comme dans l'excitation d'un 14 juillet.

Des ébranlements sourds interrompirent le ronron des avions et les coups secs de la DCA.

Interloqué, Ted mit quelques secondes à réaliser. « Mais ce sont des bombes...

- On dirait, c'est bizarre. »

Nous découvrions brusquement que l'allié et l'adversaire ne respectaient plus les règles du jeu. Subtilement, les Anglais devenaient des partenaires aussi dangereux que les Allemands. Vers le nord, les coups sourds se prolongeaient.

« Quand même, ils charrient, fit Ted, ils pourraient bombarder autre chose. »

Bien à l'aise dans notre quartier bourgeois, nous regardions mourir un à un les lampions allumés pour la circonstance. Sortis pour une fois de nos petites sueurs froides quotidiennes, nous plongions dans l'immense frayeur réconfortante de la ville. Là-haut dans le ciel, une traînée de fumée descendait lentement, calmement, majestueusement.

« Il y en a un de touché, dit Ted satisfait »

Tombant par palier, l'avion disparut à l'horizon.

Le lendemain, l'atmosphère de braderie persistait. Chaque parti politique, chaque organisation religieuse y était allé de son effort de solidarité. Le quartier de la Chapelle entouré par les flics grouillait de bonnes volontés. Bernard, Ted et moi avions pu franchir le cordon de police grâce à nos faux brassards de Croix-Rouge. L'absurdité de la vie quotidienne nous ahurissait. Les salles à manger brusquement étalées au grand jour, les chambres sordides où seul le lit émergeait d'un pan de mur coupé étalaient toute l'intimité des petites gens.

Une cuvette de cabinet trônait au quatrième étage d'un immeuble presque complètement soufflé.

Les Équipes nationales, les jeunes Miliciens, le PPF, le COSI se répandaient à travers les ruines, sortant des hardes d'immeubles misérables à moitié effondrés. « Toute cette jeunesse communiait dans le même désir de servir » commentait Radio-Paris.

Au Dupont-Barbès, les filles de la Croix-Rouge tenaient le buffet. On s'empiffrait de sandwiches sans ticket avec la bonne conscience du scout qui accomplit sa Bonne Action quotidienne.

Stéphane, rutilant dans un uniforme des Jeunesses Nationales, plastronnait, le baudrier en avant : « Quand les types ont vu qu'il s'agissait d'un immeuble où était tombée une bombe à retardement, ils hésitaient, alors moi, aussi sec, je suis passé le premier. Les autres ont suivi. »

Les petites infirmières transies d'admiration écoutaient bouche bée.

Ted toucha l'épaule de Stéphane : « Alors comme ça, tu es aux
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