Le gendarme qui me précédait a ouvert une petite porte. Nous sommes entrés dans une sorte de grange assez vaste, longue, bien éclairée, poussiéreuse





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La France vaincra qui assurera la liaison.

Ted était crasseux, constellé de tâches de graisse ; son short était décousu au haut des fesses. « Ça m'éventera », avait-il fait, philosophe, en se contentant d'une épingle à nourrice pour réparer la déchirure. Je ne valais guère mieux et ma barbe de trois jours me donnait l'air hirsute d'un braconnier aux abois.

A Groslay on repéra facilement le Café de la Poste. Nous avions commandé deux jus de raisin quand une Onze légère s’arrêta brusquement devant le bistrot. Un type jeune, bien habillé d'un costume gris à raies fines, corpulent, un peu sanguin et cultivant le genre businessman en descendit. A notre surprise il s'avança vers nous, l'air un peu distant.

Jérôme se présenta :

« Vous prenez quelque chose, fit Ted maussade.

  • Non, pas le temps. »

Le type affectait les manières abruptes des gens qui mettent une pancarte sur leur bureau avec un time is money impératif.

« Voici le courrier pour Pierre le Grand. Rien de sensationnel à lui transmettre. Un des types de l'imprimerie a été pincé ; il doit être actuellement à Compiègne. Salut, bonne chance les gars. »

Avec une rondeur un peu affectée il nous serra les mains, remonta dans sa voiture où était restée une femme fine et jolie, repartit en direction de Paris.

« Pas causant, le gars.

— T'as repéré la pépé, fit Ted excité. Il ne doit pas s'embêter.

— Tu crois qu'il se l'envoie ?

— Non, ils jouent aux cartes au cours des longues soirées d'hiver.

— Ben merde, c'est comme sa bagnole, il ferait mieux de ne pas s'afficher.

— Ne t'inquiètes pas, il doit avoir un ausweiss.

— Un faux ?

— Mais non, un vrai. Tu es extraordinaire. La fille, le costume, la bagnole, ce n'est pas une façade. Philibert joue aux gendarmes et aux voleurs, l'autre voit l'avenir.

—Tu parles comme c'est une situation d'avenir de surveiller l'impression d'un journal clandestin, ça doit être plein d'emmerdements.

— Après tout, qu'est-ce que tu en sais ? Comme dirait Philibert, la clandestinité a ses dangers mais aussi ses charmes. »

Ted lâcha un pet, commenta « encore un que les Prussiens n'auront pas », enfourcha son vélo, pédala, l'air rêveur, les mains au centre du guidon.
*****

Vautrés dans l'herbe, Ted, Bernard et moi tuions le temps.

« C'est marrant. Quand je pense que nos pères sont partis à la guerre comme ça, parce qu'on leur demandait. Partis bien en rang, la fleur au fusil, pour mourir en pantalon garance ou traîner dans la boue et la merde, dans le sang pendant cinq ans.

— Nous partons sans fleurs et sans musique militaire. Le résultat est le même. »

Bernard finassait :

« Pardon, la différence, c'est que nous partons volontairement, de notre plein gré, en faisant ce que nous voulons.

—Tu crois ? — Ted rigolait—.

—Georges, c'est simple, il doit partir pour Péguy et Jeanne d'Arc, Joseph part pour devenir sous-lieutenant. Mais nous, toi, Jules ?

—Je ne sais pas. »

Ted réfléchit :

« Je crois que finalement je pars pour les copains. »

Bernard mâchonnait des brins d'herbe :

« Ce que je ne comprends pas c'est que soient précisément les candidats à Saint-Cyr qui sont les moins nombreux dans la Résistance. Il y a des médecins, beaucoup de colo, quelques littéraires mais presque pas de Cyrards. Et pourtant, objectivement — Bernard prenait le ton de Georges — ce sont eux qui devaient partir.

— Tu parles !... Ils sont déjà passés en Espagne où ils s’engageront quand les Alliés seront là. Mais la clandestinité, c'est pas digne d'eux ! »

Bernard resta songeur:

« L'autre génération n'a pas vécu cette misère, ce qui explique peut-être son indifférence à notre égard. Écrasés dans leur monde d'affaires, dans leurs préoccupations d'avancement, ils n'ont pas compris que le monde bougeait. Figés dans leur morale désuète, ils vivaient confortablement entre le bureau et le bridge du samedi soir, les réceptions d'amis qui les emmerdaient et dont les préoccupations étaient aussi ternes que les leurs. »

Ted restait plus calme.

« Je serais curieux de savoir si mes gosses me jugeront avec la même sévérité.

—Ne t'en fais pas, ils nous rejetteront comme nous condamnons l'autre génération.

Les autres ils avaient fait la guerre de 14. Pétris d'une bonne volonté épaisse, ils prétendirent, parce qu'ils étaient anciens combattants, gouverner avec leurs bons sentiments. Las, maladroits et gauches ils parlèrent du droit et de la liberté en massacrant les Marocains et en glorifiant l'amiral Courbet. Ils ne se posaient pas de problèmes parce qu'il n'y avait pas de problèmes. Ils partaient pour la guerre en pantalon garance, acceptaient quatre ans de massacre sans indignation, votaient bleu horizon, s'engageaient dans des associations d'anciens combattants et collectionnaient les trophées de guerre. En religion, ils ne dépassaient pas l'assiduité à la messe de 11 heures. En littérature, ils étaient à l'aise entre les médiocres états d'âme de Mauriac et l'exotisme de pacotille de Pierre Benoît. En théâtre, ils découvraient Sacha Guitry, l'auteur idéal qui ne leur cassait pas la tête.

Pendant ce temps-là, leurs gosses grandissaient. Nous évoluions alors qu'ils se contentaient de nous envoyer défiler devant la statue de Jeanne d'Arc, dans les rangs des Croix-de-Feu, ces mêmes Croix-de Feu que nous retrouvions dans le camp d'en face.

Pour que nous ne fassions pas de bêtises, ils nous collaient Benjamin entre les mains et surveillaient nos versions latines.

Sans amis, sans enfants ils faisaient l'amour à des dates régulières.
Veuillot, une victime du siècle.

Jamais apparut sous un jour plus impitoyable le désert qui sépare la justice de Dieu de celle des hommes.

Le défilé de la défense s'est poursuivi aujourd'hui par la déposition (attendue) du Père Moreux. Le public, déçu par l'apathie déplaisante de Veuillot, son manque de tenue évident, a reporté sur les témoins de valeur tout l'intérêt qu'il porte à l'éclaircissement de cette ténébreuse affaire.

La présence du Père Moreux à la barre a apporté ce qu'il manque à ce procès : une note de haute spiritualité.

Apôtre de la jeunesse, le Père Moreux, par son entrain et son dynamisme, a su créer sous la botte même de l'occupant un de ces foyers de jeunesse qui sont la gloire de l’Église militante.

Le Président qui a mené les débats avec tout le tact que nous lui connaissons a senti monter cette vague de déférence et de respect. Après avoir brièvement rappelé la vie exemplaire du Père Moreux, le Président lui demanda dans quelles circonstances il avait été amené à connaître l'accusé.

« Veuillot a fréquenté le groupe de jeunesse dont je m'occupais. C'était un enfant en qui on pouvait avoir confiance. Un enfant peut-être un peu trop réservé, peu liant, mais un de ces êtres dans lesquels il faut chercher en profondeur la source de la vraie joie. Il aimait les jeux tranquilles mais savait se donner à fond quand il s'agissait de jouer ou de chanter. Un tempérament peut-être un peu artiste.... »

Pensivement, le Père Moreux n'acheva pas sa phrase et ajouta :

« C'est une victime du siècle. « 

Le Président le coupa brutalement.

« Mon Père, des victimes du siècle, il y en a d'autres qui ne sont plus en vie comme Veuillot ! C'est vraiment trop commode ! Depuis deux jours mes témoins répètent comme un leitmotiv : je ne comprends pas pourquoi il a fait ça.

« Mon Père, je suis désolé. Il y a quand même un mort, un revolver, et ici un accusé qui risque la peine capitale.

« Le crime en lui même étant net, je cherche à savoir et je n'admettrai pas de faux-fuyants.

« Mon Père, je reprends la question : pourquoi selon vous Veuillot a-t-il tué Stéphane ? »

Immobile, les yeux baissés, engoncé dans une soutane toute simple, le Père Moreux avait laissé passer l'algarade comme si la sortie du Président ne le concernait en rien. D'une voix calme, douce, immatérielle mais persuasive par la force intense qui l'animait, l’homme de Dieu répondit à la justice des hommes.

Pressentant qu'il s'agissait de bien autre chose que du cas Veuillot, la salle était partagée dans le déchirement de deux conceptions.

« Votre devoir, Monsieur le Président, est de juger, de juger sereinement sans doute au dessus des passions humaines. L'ampleur de votre mission m'effraie moi-même, simple serviteur de Dieu. Je ne suis pas là pour juger Stéphane que je ne connais pas ou Veuillot que j'ai peu et mal connu, je n'ai ni le droit ni la possibilité de juger un jeune en plein développement, en pleine recherche ; l'aurais-je, ce droit de juger, que je ne l'utiliserais qu'avec frayeur, même s'il s'agissait du pire des criminels.

« Si j'ai prononcé le mot de victime du siècle c'est précisément parce que je crois qu'il n'y a pas d'autre explication. Si d’autres témoins ont proclamé leur ignorance, c'est, me semble-t-il, une raison de plus pour que nous exprimions notre inquiétude devant de tels actes et nous ne cachions plus notre impuissance à les juger.

« Que Veuillot soit malgré lui une victime de ce climat de déchristianisation, c'est un fait évident, aveuglant. L'en rendre seul responsable alors que nous sommes tous coupables et solidaires me paraît une injustice criarde et coupable. »

Prise à un moment à cette démonstration persuasive, la salle retombait dans une déception plus forte. Ni les hommes ni Dieu ne seraient-ils capables d'éclairer l'âme tourmentée de Veuillot ?

(Jean de Coquert -LE PHARE DE VERSAILLES, 15 mai 1947)
Aussi loin que je remonte, je ne vois Jacques que le visage barbouillé de bleu de méthylène, réparant avec un insuccès constant une éternelle chambre à air ;

Une pipe culottée ente les dents, il chantonnait :

« C'était un chef de musique

« Qui parfois mourait d'amour

« Pour une jeune fille magnifique

« Qui était belle comme le jour. »

L'air était obsédant, les paroles stupides mais Jacques recommençait inlassablement, s’interrompant seulement pour lâcher de mâles « bordel de nom de Dieu de putain de moine ». Son impétigo tenace qu'il soignait à doses massives de bleu de méthylène ne l'empêchait pas d'avoir bon caractère. Râleur mais dévoué, il acceptait les corvées les plus ingrates, les heures de garde au milieu de la nuit dont personne ne voulait.

Jacques était tout en extérieur. Il était rafraîchissant, sans complications inutiles. Il ne se battait peut-être pas pour la statue de Strasbourg et la ligne bleue des Vosges mais son père, ancien combattant, son éducation bleu horizon lui avait appris dès sa plus tendre enfance à distinguer un Boche d'un autre homme. Il s'excitait en pensant à l'Alsace-Lorraine opprimée, à la défense de Bir-Hakeim. Ses actes étaient aussi faciles que ses mobiles étaient évidents. Nerveux et osseux, Jacques désirait la bagarre pour la bagarre, le combat contre le Boche où il serait possible de liquider d'un coup toutes les humiliations, tous les coups de pied au cul que l'armée française avait endurés depuis 1870.

Jacques rêvait d'un vrai maquis où les formations clandestines auraient un aspect hiérarchisé avec des lieutenants, des capitaines, des colonels arthritiques qui donneraient à l'armée secrète une tenue plus sérieuse. Modeste, Jacques se serait contenté d'être nommé Aspirant ; grade plein d'avenir qui permettait d’assister aux messes de onze heures en culotte de cheval, gants beurre frais et stick. Il n'était à l'aise que dans une activité stricte et se pliait mal à la confusion de la vie clandestine.

Il était devenu notre tête de Turc. Ted, qui se complaisait dans les histories gaillardes, Georges dans les histories scabreuses, gueulaient à la cantonade avant de commencer un « Jacques, sors » qui nous secouait rituellement d'une douce rigolade.

Jacques ne sortait d'ailleurs pas mais son rire forcé montrait le plus souvent qu'il n'avait rien compris. Tenace, Jacques retournait à sa chambre à air et à ses rustines qui s'obstinaient à ne pas coller.
Les témoins les plus importants sont presque tous venus à la barre. L'un des compagnons de Jean Veuillot, Joseph Varlot, est venu témoigner. Lui aussi fut des conciliabules où l'on discutait l'exécution de Simon Vanier. Lui aussi eut grand peur d'être inculpé puisqu'en revenant du cabinet du juge d'instruction il était tellement terrorisé que, dans son affolement, rentré chez lui il s'enfermait dans la salle de bains et ouvrit le robinet de gaz. Il pensa mourir et sans doute aurait-il succombé si son père ne l'avait pas immédiatement et énergiquement soigné. C'est un adolescent râblé aux lèvres épaisses dont les yeux clairs roulent, apeurés, sous d'énormes sourcils qui lui mangent le front. Perdu dans son uniforme d'aviateur, il dépose de façon confuse. Selon lui, Georges passait des journées à étiqueter les gens, il avait un fichier de renseignements sur les jeunes du réseau avec lesquels il n'était pas en sympathie. Varlot parle longuement, interminablement de leur vie là-bas, de leurs histoires de gosses. Broyé par une vie affreusement pénible.

«Un jour, Jules m'a donné une lettre pour la mettre à la poste. Je ne connaissais pas le destinataire et à l'instruction j'ai appris qu'il s'agissait de lettres de menaces que Jules adressait à Stéphane. »

Me Valban sauta sur l'occasion, et dans une belle envolée, il désigna Veuillot du doigt : « Vous ne pouvez plus prétendre que vous n'avez pas prémédité votre acte. »

Aussitôt, un murmure contenu et adapté à la qualité du lieu mais d'une malveillance évidente, anima les rangs du public. La seule personne qui s’exprime vraiment de la voix du peuple sans ombre et sans visage, de la voix que jadis les poètes prêtaient au chœur des tragédies.

Ce souffle hostile, Jean Veuillot l'a sans doute soulevé par sa propre personne. Son visage lourd, plat, son système de défense et surtout ses ricanements ambigus, ses rictus à demi dessinés, ce faux sourire nourri de suffisance et de niaiserie dont il avait accompagné aux instants les plus douloureux la plupart de ses répliques. Tout était fait pour exciter contre lui les plus défavorables sentiments.

(LE QUOTIDIEN -12 mai 1947)
Je n'étais pas spécialement lâche. Je n'aurais pas pensé à écrire les lettres anonymes si le dégoût que j'avais de Stéphane n'avait pas été plus fort que les poncifs les plus classiques d'honneur, de dignité dont on m'avait gorgé. C'était rassurant, facile, de faire peur à si bon compte. La Résistance était elle-même une énorme masse anonyme où nous n'avions plus d'état-civil, où nos fausses cartes d'identité supprimaient jusqu'à notre existence médiocre de lycéens. La clandestinité était une vengeance collective, un pouvoir sans limites que nous ressentions. La vieille fille de province qui envoyait des lettres de menaces devait éprouver plus fortement cette joie de faire peur. La protection de l'ordre devenait chaque jour plus illusoire et cette petite satisfaction de la lettre anonyme me rassurait.

Je crois qu'au début le résultat fut atteint. Stéphane arriva surexcité, suant de peur, alertant tout le réseau, prétextant que son activité de renseignement l'exposait à des menaces constantes.

Les lettres se succédaient sans effet pratique. J'avais bien pensé aller faire éclater des grenades sous les fenêtres de Stéphane mais l'expédition se révéla trop compliquée. La situation se renversa à mon détriment. Stéphane se gonfla d'importance, joua les persécutés, disant d'un ton négligent : « Vous avez peut-être vos risques mais moi je m'expose bien davantage puisqu'on me vise personnellement. »

Il avait déménagé et obtenu de sa famille affolée une avance substantielle qui le rendait plus munificent que d'habitude. Il claquait son fric avec désinvolture. « Quand on ne sait pas ce que sera le lendemain, autant vivre du mieux possible. »

Philibert s'enferma avec Georges. Georges appelait ça recevoir les consignes du PC. Par la suite, Georges voulait bien nous préciser les directives ou plutôt ce que nous devions en savoir. Comme le soulignait Georges, c'est avec un minimum de hiérarchie qu'il est possible de maintenir la discipline dans la clandestinité.

Cette fois, la délibération paraissait plus longue que d'habitude.

Au bout d'une heure, Philibert, les poches bourrées de grenades, un revolver déformant son pantalon, apparut, l'air sombre. George suivait, gonflé d'importance et de mystère.

Après le départ de Philibert, Georges annonça : Réunion dans la pièce du bas.

« Mais Ted n'est pas là.

  • Ça ne fait rien, c'est urgent. On le préviendra après. »

Cette pièce aux murs noircis avec la grande cheminée où nous faisions la cuisine nous servait de living-room, de salle des gardes et de pièce de réception.

« Voilà — Georges prenait le ton des proclamations sur le front des troupes — Philibert m'a longuement parlé de Stéphane.

— Ah.

— Stéphane est un agent double.

— Tiens, ça lui a pris brusquement.

— Nnnnon...

— D'où sors-tu ça ?

— Mais Philibert dit qu'il fréquente des officiers allemands ;

— Des officiers, c'est beaucoup dire ; le Major Hayer ; mais il est trop vieux pour être dangereux.

— Hayer est de la Gestapo.

— Ce que je trouve marrant c'est que brusquement Philibert s'inquiète en voyant Stéphane traîner avec un officier allemand. Aussitôt il lui colle une étiquette d'agent double.

— Philibert n'a pas dit que Stéphane était un agent double, admit Georges.

— Mais tu viens de le dire.

_Moi, je conclus, objectivement un type de Résistance qui fréquente les Allemands, j'appelle cela un agent double.

  • Un traître, fit Jacques. »

Bernard plaidait pour Stéphane à contrecœur, il ne l’aimait pas mais la position catégorique de Georges l'agaçait.

« Tu sais bien qu'il travailles pour l'IS.

— Tu les connais, toi, les types de l'IS ?

— Non.

— Tu vois bien. Objectivement, Stéphane est un salaud, un traître.» Georges était triomphant, sa démonstration venait à bout de Bernard. Il exploita son succès.

« C'est comme ses rapports ; tu en as vu la couleur, toi, de ses rapports ?

— Puisqu'il les transmet aux services secrets.

— Qui te dit que ce ne sont pas des rapports sur nous, sur ceux de la Gloire qu'il transmet aux Allemands ?

Georges fignolait ses accusations, les laissant sur le mode dubitatif.

« Tu es complètement fou ». L'indignation de Bernard n'était pas sincère. La cause de Stéphane était indéfendable. Stéphane nous obsédait et sa trahison possible ou imaginaire permettait de l'éliminer sans histoires. Georges voyait dans Stéphane un concurrent immédiat ; par sa faconde, son brio, son faux air d'aventurier, Stéphane surclassait la pauvre dialectique de Georges.

Trop de choses tournaient en moi, l'humiliation de la surprise-partie, Stéphane qui n'avait jamais eu de complet élimé, Stéphane qui avait de l'argent de poche, Stéphane qui avait des filles sans avoir besoin de connaître Casti Connubii, de s'imposer par un cercle littéraire. Ce prétexte de trahison était trop commode mais la tentation était trop belle.

Pour la forme j’appuyais mollement Bernard.

« Après tout, si Stéphane va avec les Allemands, il n'est pas sûr que ce soit pour nous dénoncer. »

Georges claironnait : « Tu trouves ? D'ailleurs, Philibert m'a remis une note au sujet de Stéphane. »

Georges farfouille dans sa serviette de cuir, une énorme sacoche noire avec une serrure que Georges fermait soigneusement chaque fois. Le fichier appartenait au mythe de Georges avec Péguy et les conciliabules de cadres.

Sûr de lui, Georges nous lut :

« Stéphane, alias Simon Vanier,

Né le 13 octobre 1923 à Paris-soir. Contacté fin 43 par Daniel

Milieu : riche

Père douteux, aurait travaillé pour les Allemands.

Activités : lâchers de tracts, liaisons

Observations : prétend travailler avec les services secrets, s'est refusé à plusieurs reprises à donner des précisions sur ses activités de renseignements.

Le 10 mai a été aperçu avec un officier allemand au Georges V.

Le 14 mai avait un rendez-vous au bar du Crillon avec des civils suspects. »

Philibert avait ajouté en marge : « 15 mai, perquisition à l’imprimerie Verbelen où Gloire Éternelle avait été tiré le mois précédent.

« C'est tout, fit Georges. C'est assez éloquent.

— Ce genre de rapprochements ne prouve rien, fit Bernard pourtant ébranlé. Et puis ce n'était pas la peine pour Philibert de traîner dans la famille de Stéphane. Si papa Stéphane a collaboré, pourquoi Philibert lui servait-il de caution pour la Résistance ?

— Il ne connaissait pas à l'époque les antécédents de la famille.

  • Il n'avait qu'à se renseigner. »

La discussion devenait confuse. Bernard défendait une cause perdue. Georges claironnait « un traître, ça se descend ».

Bernard accusait surtout Philibert d'inconséquence. Georges répliquait que ça n'enlevait rien à la trahison probable de Stéphane. Le Petit Pierre n'intervenait pas. Je ne disais rien. Le jeu de Georges, sa manie de l'intrigue, son goût pour le roman policier, les codes, les fiches, la conspiration prenaient une allure malsaine.

A la fin Georges brusquement, nous demanda de décider si nous étions pour ou contre l'élimination de Stéphane. Personne ne demanda à Georges ce qu'il entendait par éliminer. Cela vous avait un petit air de dur qui nous enchantait. Il y avait une satisfaction, une certaine volupté à disposer de la vie des autres. Mes lettres de menaces m'apparaissaient comme un geste dérisoire, une velléité de vengeance puérile, sans issue. La mort de Stéphane supprimerait d'un coup cet obstacle que je pouvais éviter.

Il y a quelques mois je n'étais qu'un lycéen comme les autres, un gosse sans histoires, et brusquement la révélation de toutes mes possibilités dépassait la simple révolte, le dégoût instinctif que j'éprouvais pour Stéphane. J'avais suivi la filière des jeunesses catholiques, des ordres que nous donnaient les jeunes gens « bien » de la clandestinité. Brusquement on sollicitait mon avis pour régler le sort d'un autre gosse. Affolé devant cette nouvelle puissance, je réagissais par la torpeur. Les scrupules apparents de Bernard, le soin de cette mise en scène pouvaient nous tromper, Georges voulait la condamnation. Il interpréta notre silence, nos réticences et voulut conclure dans le sens de l'élimination. Il s'abrita derrière l'autorité de Philibert, trancha disant qu'après nos débats il en référerait au PC. Déjà Georges avait rayé tranquillement Stéphane du nombre des vivants.
Varlot a repris sa déposition.

Il parle d'une voix douce, tout préoccupé de bien s'exprimer, de soigner sa phrase.

« Nous avions des affinités intellectuelles. Même penchant pour la littérature et la musique. Et puis est survenu Stéphane avec ses racontars. Veuillot ne voulait pas être en reste et commença lui aussi à se vanter d'exploits qu'il n'avait jamais réalisés. Cela devenait de plus en plus grandiose mais on ne faisait jamais rien. »

Le témoin parle du conseil de guerre, cette réunion où l'on pense qu'on parla de la mort de Stéphane.

« On n'a jamais parlé de le tuer, assure-t-il. On a dit seulement : on va le « balancer ». Cela voulait dire l'exclure de notre groupe mais rien de plus. »

Il assure qu'il n'a rien vu, rien su et que c'est par hasard qu'il fût mêlé au conseil de guerre. Il paraît un peu plus assuré.

Ce gosse perdu dans son uniforme fait pitié. L'assistance qui cherche dans ce procès tout ce qu'il peut y avoir de scandaleux, de sensationnel, de trouble, éprouve soudain une gêne devant cet enfant de dix-neuf ans (il avait tout juste seize ans au moment du crime) affolé par le tribunal, par la police, par toute cette ambiance de meurtre et de Résistance alors qu'il n'était préparé que pour jouer au gendarme et au voleur.

Personne ne saura jamais si Stéphane fut condamné à mort par ses camarades. Il est possible que, dans l'ambiance de panique dans laquelle vivaient ces jeunes bourgeois, l'équivoque soit restée dans l'esprit du groupe.

Pour accentuer cette impression de confusion, J. Varlot se lance alors dans une longue déclaration qui met en cause la DST. On est venu les chercher un matin à 7 heures 30, explique-t-il. On les a interrogés jusqu'à 10 heures du soir. On a employé la menace.

« Si nous ne consentions pas à donner mot pour mot ce qu'on voulait nous arracher on nous mettait alors sous le nez des mandats d’arrêt que l'on menaçait d'exécuter contre nous. Nous avions dix-sept ans, nous aurions consenti à n'importe quoi.

« Mais pourquoi avez vous répété vos déclarations devant le juge d'instruction ? », s'étonnent tour à tour le Président, le Procureur et la partie civile.

La DST nous a seulement relâchés le soir à 22 heures. Ce fût d'ailleurs pour nous conduire aussitôt à Versailles chez le Juge d'instruction. A 2 heures du matin, nous étions encore dans son cabinet. Alors nous lui avons répété tout ce que l'on nous avait fait dire. »

(LE GLOBE-15 mai 1947)
Ombre lourde et déformée, Ted raclait les pieds sur le macadam. Joséphine dans le sac de montagne, un colt à la ceinture, il prenait des allures peu rassurantes d'oustachi. A quelques mètres de là, Valentin, Nounourse et Julot le Frisé, silhouettes noires sur l’échappée de la route, avançaient tranquillement l'air détaché. Valentin, trapu, engoncé dans son blouson américain, prenait ses aises au milieu de la route, aussi naturellement que s'il était au Bois de Boulogne. Nounourse discutait l'affaire sous un angle technique : « Après le virage ils réduiront la vitesse mais ils n'auront aucune chance de pouvoir réagir rapidement 

  • Peut-être, mais s’ils vont vite, ils auront plus de défense. »

Un peu inquiet, Ted rejoignit le trio.

« Vous ne pourriez pas discuter de cela plus loin ?

— Au point où nous en sommes, pincés pour pincés autant se bagarrer sérieusement.

  • Quand même, faisait Ted, vous pourriez faire gaffe. »

Valentin prenait les choses au sérieux mais répugnait aux précautions inutiles une fois embarqué. Le danger n'existait plus à partir du moment où le rythme de l'action était trop rapide pour s'attarder à des détails d’exécution. Sa prudence faisait place à une audace qui lui avait permis d'éviter des réactions brutales, rapides et sanglantes des Allemands. Une belle technique n'était possible que s'il ne s'encombrait pas d'éléments inutiles, faibles ou hésitants. Cette nuit, Ted et moi n'étions destinés qu'à une initiation sommaire. Valentin nous avait déjà fait de l’instruction théorique: « le tronc d’arbre en travers de la route, la tranchée, le sable qu'on dispose de façon à faire croire que la route continue. Tous les procédés ont leurs avantages mais le câble est plus sûr, le plus facile, le plus rapide aussi. »

Un moteur pétaradait derrière nous.

« Planquez-vous, ne tirez que si je commence, ne gaspillez pas les grenades »

S'adressant à Ted et moi Valentin ajouta : « Ne vous affolez pas, suivez Julot et Nounourse. »

Le bruit de moteur enflait rapidement.

Deux raies de lumière apparurent en haut de la côte, révélant les arbres et les feuillages d'un vert brutal de technicolor. La voiture nous dépassa. Personne n'avait bougé. Vrombissant régulièrement elle s'enfonça dans la nuit.

Nous nous décollions de la terre avec laquelle nous faisions corps. Le temps était doux, sans un souffle de vent. Les feuilles humides du sol ne formaient plus qu'un épais tapis spongieux, doux, un peu écœurant dans lequel nous nous enfoncions.

Par prudence Valentin reprit un chemin de terre coupant les virages de la route.

L’exaltation du départ était tombée. J'avais eu peur d'attaquer avec la même intensité que j'avais désiré participer à ce raid de durs. La première alerte m'avait refroidi en me rendant plus sensible le danger. Machinalement j’évaluais les possibilités de fuite ; en fonçant droit devant moi je pourrais suffisamment distancer les Allemands pour qu'après les premières recherches ils renoncent à la poursuite. Surtout, ne pas être blessés, laisser tomber les armes, le sac de plastic, mais foutre le camp le plus vite possible. J'étais moins saisi par le calme et la durée des choses que par ce lent pourrissement de la terre et des feuilles. L'éternel recommencement me paraissait une farce aussi sinistre que celle de ma mort et de la mort des autres. Charogne malodorante sans espoir de lendemain, sans espoir de survie.

Ma révolte avait fait place à une fatigue pesante. Il s'agissait bien de résistance.

Coupant à travers bois nous distinguions à peine le sentier. Je marchais d'un pas lourd, mécanique, barbotant dans les flaques d'eau noire ; je faisais gicler l'eau jusqu'aux genoux. Toujours cette odeur de feuille écœurante, lancinante comme un parfum. La nuit n'était plus calme mais menace sournoise et constante. Seul devant moi le dos des autres sur le chemin avait une présence amicale et rassurante.

Je me sentis perdu comme dans mes cauchemars de gosse lorsque je traînais longtemps de nuit dans des bois interminables, seul, sans défense. Des images d’Épinal m'obsédaient. Un traîneau partait dans la neige alors qu'un troupeau de loups hurlait à la mort, « dévorés par les loups. »

Pendant ce temps-là Stéphane était au chaud dans son appartement confortable. Ma mère rafistolait des habits sous la protection du mobilier Henri II. J'en aurais pleuré.

Il était trop tard. Mes sursauts de révolte étaient plus forts que mon laisser-aller.

Nous retombions sur la route. Julot s'affairait autour d'un tronc d'arbre, attachant soigneusement à un mètre du sol une des extrémités du câble que Valentin avait transporté. Valentin traînait le câble de l'autre côté de la route, laissant suffisamment de jeu pour ne le tendre qu'au dernier moment. Arrimé sur un autre tronc, le câble pendait lâche.

Les minutes traînaient interminablement. Aux aguets, nous devions attendre que Valentin prenne l'initiative.

Le bruit particulier de deux motos allemandes pétaradant sur la route monta jusqu'à nous. Les motos se rapprochaient rapidement. La peur et la fatigue disparurent.

Petites lumières perdues, dérisoires, les motos s'engloutissaient dans la masse de la forêt.

De l'autre côté ils remuèrent précipitamment avec des jurons étouffés. Le câble se tendit brutalement. Nounourse arma son colt, j'enlevais le cran de sûreté de Joséphine. Grisées par la vitesse, les motos allemandes fonçaient délibérément. Ils ne virent le reflet métallique dans la lumière de leurs phares à moitié aveuglés qu'au moment où ils furent dessus. L'une des motos, légèrement en avant, lancée à toute vitesse fit un bond stupéfiant. Le moteur s'emballa, envahissant la nuit de son vacarme. Le deuxième motard donna un coup de frein désespéré et tamponna la masse ferrailleuse du premier ; le moteur s'arrêta brusquement.

Nous étions déjà sur la route. Les motos ne formaient plus qu'un enchevêtrement de pneus éclatés, de roues tordues. Une large flaque d'essence coulait dans le fossé. Un des Allemands gisait inerte, tué sur le coup. L'autre, ahuri, empêtré dans son imperméable, son fusil, ses grenades, geignait doucement, jargonnant dans sa langue. Nounourse s'approcha calmement, presque amicalement ; il visa la tête du motard, tira.

Valentin, soigneusement, dépêtrait le câble, le récupérait pour une autre fois. Les autres prenaient les armes et les imperméables.

La bouillie sanglante, les morceaux de cervelle, filaments blanchâtres dispersaient sur la route me soulevaient le cœur.
******

« Vous prenez deux à trois paquets de farine Heudebert, une grande marmite à feu doux. Vous délayez doucement la farine dans l'eau ou — privilège des chefs— la farine dans le lait. »

Bernard prenait l'air gourmet et secret du Docteur Pomiane.

« L'important n'est pas le délayage mais la cuisson. Quand votre farine Heudebert est assez liquide, alors intervient la phase critique de l'opération. Un bon béton ne peut prétendre à ce qualificatif que lorsque la cuiller peut se tenir droite dans la farine. Certains apprentis arrivent à ce résultat mais en laissant grésiller les bords ou en laissant se former des grumeaux... »

Je ne dirais pas que le béton était notre aliment de base mais il restait notre plat préféré. Dans les grandes circonstances nous fignolions un béton d'honneur saupoudré de sucre cristallisé. Le béton était lourd et indigeste mais il permettait d'oublier les biftecks et les pommes de terre sautées. Les cartes de matières grasses étaient devenues inutilisables, les épiciers dissimulant leurs stocks. Le pain manquait mais il était possible d'acheter avec nos fausses cartes des quantités de gros pain et de toucher cette fameuse farine Heudebert, élément de base du béton.
*****

L'immeuble fut facile à trouver.

Dans le vestibule une grande plaque émaillée indiquait : BLAISOT, Assurances, quatrième étage.

La description du Petit Pierre était claire.

L'ascenseur ne marchait pas. Au quatrième, derrière une vie dépolie la même raison sociale se répétait. La porte déclencha un timbre et une dame d'une quarantaine d'années, neutre, engoncée dans une blouse noire, s'informa.

« C'est pour une police ?

  • Une police ?...Un peu interloqué, je n'y étais pas.

« Une police d’assurances ?

— Non, c'est personnel. C'est pour M. Blaisot.

— M. Blaisot ne reçoit que sur rendez-vous.

  • Voulez-vous dire que c'est de la part de son fils ?

La dame s'étonna : « Mais vous n'êtes pas le fils de M. Blaisot. »

Je m’impatientais, furieux d'être embarqué dans des explications. «  Voulez-vous lui dire que je viens rechercher la réponse à la lettre de son fils. »

La dame voulut ajouter quelque chose, se ravisa, me fit asseoir dans une petite salle, où, entre des casiers poussiéreux, une petite pendule noire donnait une note moins administrative.

Au bout d'un moment, la dame reparut, embarrassée.

« Il n'y a pas de réponse à la lettre de son fils ».

Je répétais, stupéfait: « Pas de réponse ?

  • Non, fit la dame catégorique. La sortie est par ici.

Tout était étrange dans cette histoire du Petit Pierre. Il avait été « contacté » par une autre organisation et je ne sais comment il avait été mis en rapport avec Georges. Pour lui, il n'y avait pas de problème. Son père mou et lointain, sa mère hautaine et autoritaire n'auraient jamais accepté l'idée même de la clandestinité. Leur fils était un enfant normal, élève moyen mais sans histoires, participant normalement aux réunions de famille, tenant sa place honnêtement.

Alors, progressivement, le Petit Pierre s'était ménagé sa vie à lui. En dehors de ses frères et sœurs trop jeunes, des copains trop extérieurs, il avait joué le risque, montant progressivement au jeu le plus dangereux. Il avait accepté l'ordre de départ dans l'espoir d'être délivré de son isolement. Le matin il avait pris normalement son petit déjeuner, puis était descendu de sa chambre avec son matériel de camping, prévenant par un mot très sec, très calme ses parents de son départ, sans explications superflues car il savait qu'il n'aurait pas d'explications à donner.

Petit à petit il avait senti la vanité de notre agitation ; malgré notre amitié extérieure il n'avait pu s'assimiler. Revenant sur la beauté du geste, sur cette rupture totale qu'il avait d'abord acceptée froidement, il écrivit à son père. Je ne sais exactement ce qu'il lui demandait mais il est probable qu'il proposait au moins à sa famille de reconnaître le fait accompli. La lettre prévoyait une reprise du dialogue, indiquant qu'on viendrait chercher la réponse.

Le Petit Pierre indéchiffrable, le plus conscient de nous tous, qui avait osé partir et « s'engager totalement » comme aurait dit Fromont. Son goût du risque un peu forcé, presque malsain, non pas le risque inconscient comme chez Jacques mais le risque calculé. Après la débâcle de Vaudremont, Valentin nous avait demandé d'aller voir là-bas ce qui se passait ; spontanément, bien avant que nous ayons réagi, le Petit Pierre s'était proposé pour partir.

Il restait isolé au milieu de nous. Il participait extérieurement, il plaisantait avec nous. En fait, jamais nous n'avions pu l'élucider sérieusement. Plus jeune que nous, plus concentré, le refus de ses parents le rejeta dans son isolement.

Après, ils chialeraient s'il était tué et on mettrait sa photo sur la cheminée entre la pendule Louis XVI et les candélabres pour que dans les réunions mondaines on puisse pousser des soupirs sur le cher disparu, un enfant si tendre, si aimant, si serviable aussi...

Ce qui choquait la mère du Petit Pierre c'est que délibérément son fils avait osé rompre avec les bons usages. Si le Petit Pierre, après la Libération, s'était engagé dans l'armée, ça l'aurait posée dans les salons. Mais se mêler à ces vagabonds, à des bolcheviques qui ne respectaient rien, c'était un défi à toute l'éducation qu'elle s'était acharnée à donner à son fils. Lui avoir appris à jouer du piano pour qu'il en arrive à leur faire « ça ».

Le père, mou, faible, enfoncé dans le prétexte de ses affaires ne comprendrait jamais que c'était le spectacle quotidien de sa faiblesse, de ses abandons qui amena le Petit Pierre à une rupture aussi totale.

Il n'était plus temps.

Le silence de la famille à la lettre de l'enfant prodige n'était qu'une bêtise supplémentaire, gratuite, absurde. Une lettre n'aurait rien résolu.

Perdu pour perdu, le Petit Pierre allait s'identifier avec son personnage jusqu'au bout.

Ludovic pénétra dans la cour, l'air abruti et un peu hagard ; Il se précipité sur moi :

« Où est Valentin ?

— Je ne sais pas. Au camp, je pense.

— Faut que je monte tout de suite. Depuis ce matin les Allemands attaquent le camp de Pierre le Grand à Vaudremont. »

Jacques partit en vélo chercher Valentin. Il fut possible de reconstituer l'affaire.

Depuis quelque temps Pierre le Grand avait constitué un camp d’entraînement à quelques kilomètres de Persan-Beaumont. Devant l'indifférence apparente des Allemands de l'Isle-Adam, les types avaient commencé à y aller franchement : coups de main, attaques isolées, vérification des papiers des civils circulant sur les routes départementales auxquels étaient remis des laisser-passer avec la croix de Lorraine ; ça faisait Vercors, maquis bien organisé qui tranchait avec nos attaques timides, notre clandestinité craintive. Des scènes violentes avaient d'ailleurs opposé Pierre le Grand à Valentin, le premier reprochant à l'autre son attitude d’expectative, l'accusant de lâcheté lui enjoignant en tant que chef départemental de passer à l'action.

Et puis brusquement, ce matin à l'aube, des camions s'étaient arrêtés au bas du plateau où était installé le camp de Pierre le Grand. Méthodiquement, les Allemands avaient commencé à s'infiltrer dans les chemins creux, débordant le système de défense. Pierre le Grand n'avait pu décrocher. Ludovic avait été l'un des derniers à pouvoir traverser les formations allemandes qui, progressivement, se refermaient sur les trente types du camp d'entraînement.

Les groupes les plus gonflés, les jeunes les plus audacieux, Pierre le Grand étaient encerclés.

Ludovic suppliait Valentin.

« Il faut alerter tous les gars, qu'on opère des opérations de diversion sur l'arrière des Allemands qui réduiront leur pression. »

Pierre le Grand avait donné l'ordre à Valentin de barrer toutes les routes, de multiplier les embuscades. Affolés par la multiplicité des attaques, les Allemands préféreraient se retirer plutôt que de se lancer dans l’inconnu.

Valentin triomphait.

« Les cons ...Il peut être fier de lui Pierre le Grand ; pour les massacres il est bon. Et puis maintenant, parce qu'il est dans la merde, il veut y entraîner les autres. Je ne suis pas fou. Je ne vais pas, pour ses beaux yeux, attirer les Allemands sur mes groupes. Si je peux compter sur cent types, c'est un maximum. Cent types dont la moitié ne sont pas armés et dont les deux tiers ne savent pas se servir correctement d'une arme. Que veut-il que je fasse ? Les renforts allemands vont arriver pour la curée.

« Salauds, répétait Ludovic, des larmes dans la voix, salauds ; vous planquer, c'est tout ce que vous cherchez. Il vous faut peut-être l'obscurité pour attaquer. Ils s'en foutent pas mal, les Allemands. »

Valentin secouait Ludovic.

« Mais comprends petit con ! Cesse de te monter la tête. Les Anglais sont à Cherbourg mais les Allemands sont à l'Isle-Adam. Je ne peux lancer mes gars que lorsque les Alliés seront à trente kilomètres, pas quand ils se trouvent à cinq cent kilomètres. »

Pierre le Grand, blessé, a été récupéré par les gendarmes français à l'hôpital de Pontoise.

Une dizaine de types ont pu se faufiler au milieu des groupes allemands, douze autres ont été faits prisonniers, emmenés à l'Isle-Adam, fusillés le matin suivant après avoir été préparés, matraqués dans les caves de la mairie. Ils furent achevés par petits groupes.

Les Allemands étaient de braves soldats, des types qui devaient être tranquilles et doux chez eux. On leur avait appris à céder leur place dans le métro, on les avait trimballés en camion dans Paris pour leur montrer la Tour Eiffel et le Sacré-Cœur.

Dans le fond ils n'étaient pas méchants mais le mot de « partisan » les affolait. Et puis l'ordre c'était l'ordre.

Les Allemands ont complètement oublié de demander aux hommes de Pierre le Grand s'ils avaient des brassards FFI et devaient être considérés comme des soldats réguliers.
Le 23 juin, à la suite d'une dénonciation, l'ennemi a attaqué un de nos camps d’instruction. A trente contre mille nos hommes se sont battus jusqu'à l'épuisement de leurs munitions, accumulant les marques de bravoure.

Trois groupes de FTP soutinrent vaillamment l'action de nos hommes complètement encerclés. Après un combat qui ne dura pas moins de 36 heures, les nôtres parvinrent à se dégager.

La vaillance des nôtres fut à l’égal de leurs prouesses antérieures. Un de nos hommes, après avoir caché sa mitraillette, tua deux Allemands au couteau. Certains des groupes traversèrent des villages, fusil mitrailleur à l'épaule.

Les Allemands, tant en morts qu'en blessés, laissèrent 50 hommes sur le terrain, dont un colonel et un capitaine tués.

Sept des nôtres, tant MLN que FTP tombèrent morts sur le terrain, tandis que vingt, la plupart blessés, furent faits prisonniers. Onze de ceux-ci furent achevés le lendemain à L'Isle-Adam avec une cruauté de barbares.
Nos morts sont en train d’être vengés.

Nos opérations de harcèlement ont continué sur l'ensemble de la Seine et Oise. A Prairiel, des attaques de nuit ont semé la panique chez l’occupant.

Près d'Enghien, la ligne de haute tension de la Compagnie Nord-Lumière dirigée directement vers l'Allemagne a été coupée de cinq cent mètres par un sabotage provoqué par l'explosion d'un transformateur.

L'ennemi continuera à éprouver la violence de notre action sans que les menaces et les tortures fléchissent notre détermination dans la victoire.
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