Les bases de la coexistence





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titreLes bases de la coexistence
date de publication04.11.2017
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Les bases de la coexistence


Par Edward W. Said

  
 


Une des différences les plus importantes entre les Arabes qui vivent dans le monde arabe et ceux qui vivent en Occident est que ces derniers sont contraints de faire face, sur une base quasi quotidienne, à l'expérience juive de l'antisémitisme et du génocide. Année après année, de nouveaux livres, films, articles et photographies sont déversés en quantité sans cesse croissante. L'année dernière a été l'année de la Liste de Schindler, le film de Steven Spielberg qui a littéralement placé les horreurs de l'Holocauste sous les yeux de centaines de millions de gens. Il y a eu nombre de controverses quant aux raisons de la catastrophe allemande: comment une nation éminemment civilisée qui avait produit les plus grands philosophes et musiciens européens, et parmi ses plus brillants scientifiques, poètes et érudits, a-t-elle pu non seulement descendre dans la folie du nazisme, mais aussi dans le plus horrible programme d'extermination humaine de l'Histoire? Quiconque vit aujourd'hui aux États-Unis, en France ou ailleurs en Europe ne peut en aucun cas échapper aux images d'Auschwitz et de Dachau, les rappels constants de la souffrance et des tourments juifs, l'évidence perpétuelle d'une inhumanité massive principalement dirigée contre un peuple, les Juifs, qui, malgré leurs réalisations et contributions à la culture, ont été réduits au statut de simples animaux à gazer et incinérer par millions.

Il est indéniable qu'une importante partie de cette histoire circule aujourd'hui dans toutes les universités, écoles, musées et dans les discours publics en Occident, mais qu'elle fait aussi l'objet de controverses, alimentées plus récemment par le livre Hitler's Willing Executioners de Daniel Goldhagen. L'idée de Goldhagen est que tous les Allemands, pas seulement le Parti nazi et les psychopathes de l'entourage de Hitler, étaient préparés et ont effectivement participé au génocide contre les Juifs. La plupart des historiens ont affirmé leur désaccord avec cette vision extrême, mais la question de la culpabilité européenne et plus particulièrement chrétienne continue de travailler le monde occidental. Parmi les Juifs états-uniens, dont la communauté a été préservée des horreurs de ce qui est arrivé en Europe, l'Holocauste est étudié et commémoré avec ferveur; il est à noter, par exemple, que Washington est le site d'un musée colossal dédié à l'Holocauste et non le site où l'extermination des Amérindiens ou de millions d'esclaves africains serait commémorée. Ainsi, l'Holocauste est d'une certaine façon utilisé rétrospectivement pour justifier des actualités politiques contemporaines. Un lien est constamment fait par les critiques entre l'histoire de la souffrance juive et le triomphe de la communauté juive états-unienne, ou entre l'Holocauste et Israël, l'un menant à l'autre et y apportant vengeance. De plus, il y a certainement eu suffisamment de révélations de documents pour démontrer que le mouvement sioniste dominant a parfois été moins intéressé par la sauvegarde de tout le peuple juif de l'extermination, que par la délivrance de quelques-uns pour la colonisation en Palestine; similairement, des dirigeants sionistes symboliques d'extrême-droite (par exemple [Yitzhak] Shamir) ont contacté les Allemands pendant la période nazie pour avoir leur soutien et leur aide.

Quoi qu'il en soit, l'énormité absolue de ce qui s'est déroulé entre 1933 et 1945 défie nos pouvoirs de description et de compréhension. Plus on étudie cette période et ses excès, plus on doit conclure que pour tout être humain décent, le massacre de tant de millions d'innocents doit peser lourdement sur les générations subséquentes, qu'elles soient juives ou non juives. Peu importe à quel point on peut être d'accord avec, disons, Tom Segev dans son livre The Seventh Million, à l'effet qu'Israël a exploité l'Holocauste à des fins politiques, il n'y a guère de place pour douter que la mémoire collective de la tragédie et le fardeau de peur qu'elle impose à tous les Juifs aujourd'hui ne doivent pas être minimisés; il y a bien sûr eu d'autres massacres collectifs dans l'histoire humaine (les Amérindiens, Arméniens, Bosniaques, Kurdes, etc.) et certains n'ont effectivement pas été correctement reconnus par les auteurs ni adéquatement compensés, mais il n'y a aucune raison, selon moi, de ne pas s'ouvrir à l'horreur de la tragédie particulière affectant le peuple juif et de ne pas la respecter. En tant qu'Arabe, je trouve important de comprendre cette expérience collective avec autant de ses détails concrets qu'il est possible: cet acte de compréhension garantit l'humanité et la résolution de celui qui s'y attarde, afin qu'une telle catastrophe ne soit pas oubliée et ne se reproduise jamais. Une telle vision de la souffrance juive a été fournie aux analystes arabes durant le procès d'Adolf Eichmann en Israël dans les années soixante, alors qu'Israël utilisait ce procès pour étaler toutes les horreurs du génocide nazi. Des analystes de la droite phalangiste au Liban ont prétendu que toute cette affaire n'était que propagande sans fondement, mais ailleurs dans la presse arabe de l'époque (en Égypte et dans les principaux médias libanais), l'affaire Eichmann a été relatée avec toute la considération due aux événements épouvantables qui se sont déroulés en Allemagne au cours de la guerre. Cela n'a pas empêché, selon une étude de l'époque par le Dr Oussama Makdissi, un jeune historien libanais de l'Université Rice à Houston, Texas, les reportages arabes consacrés au procès de démontrer que, bien que ce qui a été fait aux Juifs en Allemagne a effectivement été un crime contre l'humanité, le crime israélien de dépossession et d'expulsion de tout un peuple n'en constitue pas moins un crime de la même espèce. Le Dr Makdissi a découvert qu'il n'y avait aucune tentative pour établir une symétrie entre l'Holocauste et la catastrophe palestinienne, mais que, jugés selon les même standards, Israël et l'Allemagne étaient tous deux coupables de crimes haineux de grande ampleur. Ma propre perception est que le procès Eichmann a peut-être été utile aux Arabes au cours des batailles psychologiques des années soixante comme manière de démontrer l'insensibilité israélienne envers les Arabes, mais pas comme façon de renseigner les lecteurs arabes sur l'expérience juive.

Je mentionne tout cela dans un article sur la coexistence puisque cela souligne l'ironie historique de la présente impasse, que peut-être seuls les Juifs et les Arabes de la diaspora peuvent reconnaître pleinement et, d'une certaine façon, transcender. Tous, sauf les observateurs les plus entêtés et naïfs, concèdent qu'il n'y a présentement aucune paix. Comme je l'ai écrit dans mon dernier article, le comportement récent d'Israël, tel que représenté par la brutalité erratique et non provoquée de Netanyahou, se place dans un continuum commençant dans les premiers jours du pays, au cours desquels le mépris, le déploiement de la puissance féroce et la brutalisation systématique des Palestiniens constituaient la prémisse centrale. D'autre part, cette politique lamentable ne justifie en aucun cas les tentatives rétrospectives, par les Israéliens et les Palestiniens, d'utiliser l'Holocauste pour justifier la cruauté israélienne, ou de rejeter l'Holocauste comme étant sans pertinence voire même peu vraisemblable. Le cynisme n'aide pas; comme l'a déjà dit Oscar Wilde, un cynique connaît le prix de tout, mais ne connaît la valeur de rien. On peut être aussi intolérants envers la position israélienne au sujet de la «sécurité psychologique» qu'envers les récents efforts arabes pour recueillir le soutien de gens avilis comme Roger Garaudy pour remettre en question les six millions de victimes. Rien de tout cela ne sert la cause de la paix ou d'une réelle coexistence entre deux peuples dont la part respective de souffrances historiques les rend inextricables.

Toutefois, excepté quelques intellectuels juifs ici et là - par exemple, le rabbin états-unien Marc Ellis ou le professeur Israël Shahak - les réflexions faites aujourd'hui sur l'histoire désolante de l'antisémitisme et de la solitude juive par des intellectuels juifs sont inadéquates. Il y a un lien à faire entre ce qui est arrivé aux Juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale et la catastrophe du peuple palestinien, mais il ne peut être fait sur une base exclusivement rhétorique ni être présenté comme argument pour démolir ou diminuer le véritable contenu de l'Holocauste autant que celui de 1948. Il n'y en a pas un qui est égal à l'autre; similairement, aucun des deux n'excuse la violence actuelle, et finalement aucun des deux ne doit être minimisé. Il y a suffisamment de souffrance et d'injustice pour tout le monde. À moins qu'un lien soit fait, permettant de démontrer que la tragédie juive a directement provoqué la catastrophe palestinienne, disons par nécessité (au lieu de volontairement), nous ne pouvons coexister comme deux communautés marquées par une souffrance détachée et incommunicable. L'échec d'Oslo a été de planifier en termes de séparation une partition clinique de peuples en entités individuelles, mais inégales, au lieu de comprendre que le seul moyen de s'élever au-delà de la violence sans fin et de la déshumanisation est d'admettre l'universalité et l'intégrité de l'expérience de l'autre et de commencer à planifier une vie commune ensemble.

Je ne vois pas du tout comment (a) ne pas percevoir les Juifs d'Israël comme le résultat réel et permanent de l'Holocauste, et (b) ne pas exiger de leur part la reconnaissance de ce qu'ils ont fait aux Palestiniens pendant et après 1948. Cela veut dire qu'en tant que Palestiniens, nous leur demandons la considération et la réparation, sans pour autant minimiser leur propre histoire de souffrance et de génocide. C'est là la seule reconnaissance mutuelle qui vaille, et le fait que les gouvernements et les dirigeants actuels soient incapables de tels gestes témoigne de la pauvreté d'esprit et d'imagination qui nous afflige tous. C'est ici que les Juifs et les Palestiniens vivant hors de la Palestine historique peuvent jouer un rôle constructif, que ceux qui vivent à l'intérieur ne peuvent jouer sous la pression quotidienne de l'occupation et de la confrontation dialectale. Le dialogue doit porter sur ce dont je viens de parler, et non pas sur des questions dégradées de stratégie politique et de tactiques. Lorsqu'on observe les grandes lignes de la philosophie juive de Buber à Levinas et qu'on y perçoit une absence presque totale de réflexion sur la question palestinienne, on réalise le chemin qu'il faut parcourir. Ce qui est donc souhaitable est une notion de coexistence qui respecte les différences entre les Juifs et les Palestiniens, mais qui respecte aussi l'histoire commune de luttes différentes et de survivances inégales qui les lient.

Il ne peut y avoir d'impératif éthique et moral plus élevé que des discussions et des dialogues à ce propos. Nous devons accepter l'expérience juive avec tout ce qu'elle implique d'horreurs et de peurs, tout en exigeant que notre expérience reçoive autant d'attention ou peut-être un autre niveau d'actualité historique. Qui voudrait moralement mettre sur un même niveau une extermination de masse avec une dépossession de masse? Ce serait de la folie que d'essayer. Mais elles sont liées - ce qui est différent - dans la lutte pour la Palestine, qui a été si intransigeante, ses éléments si irréconciliables. Je sais qu'il peut sembler impertinent de parler d'agonies juives antérieures à un moment où les terres palestiniennes sont encore saisies, où nos maisons sont démolies, notre existence quotidienne étant encore sujette aux humiliations et à la captivité qui nous sont imposées par Israël et ses nombreux partisans en Europe et surtout aux États-Unis. Je n'accepte pas la notion voulant qu'en prenant nos terres, le sionisme a réalisé la rédemption des Juifs, et on ne pourra jamais me faire acquiescer au besoin de déposséder le peuple palestinien. Mais je peux admettre la notion voulant que les distorsions de l'Holocauste ont créé des distorsions chez ses victimes, qui sont elles-mêmes reproduites chez les victimes du sionisme, c'est-à-dire les Palestiniens. Comprendre ce qui est arrivé aux Juifs en Europe sous le nazisme signifie comprendre ce qui est universel dans l'expérience humaine dans des conditions calamiteuses. Cela veut dire la compassion, la sympathie humaine et la répugnance totale envers l'idée de tuer des gens pour des raisons ethniques, religieuses ou nationalistes.

Je n'attache aucune condition à une telle compréhension et compassion: on les exprime pour elles-mêmes, non pas pour des avantages politiques. Toutefois, un tel avancement de la conscience de la part des Arabes doit être accompagné d'une égale volonté de compassion et de compréhension de la part des Israéliens et des partisans d'Israël qui se sont engagés dans toutes sortes de dénis et d'expressions de non responsabilité défensive lorsqu'on mentionne le rôle central d'Israël dans notre dépossession historique en tant que peuple. Cela est déplorable. Il est tout autant inacceptable de dire simplement (comme le font plusieurs sionistes libéraux) que nous devrions oublier le passé et accepter deux États séparés. Cela est une insulte à la mémoire juive de l'Holocauste autant qu'aux Palestiniens qui continuent d'être dépossédés aux mains d'Israël. Le fait élémentaire est que les expériences juive et palestinienne sont historiquement, en fait physiquement, liées: les séparer l'une de l'autre équivaut à falsifier ce qu'il y a d'authentique en chacune d'elle. Nous devons penser nos histoires ensemble, si difficile que cela puisse être, afin qu'il puisse y avoir un futur commun. Et ce futur doit comprendre les Arabes et les Juifs ensemble, libres de tout plan exclusiviste ou basé sur un déni visant le bannissement de l'un par l'autre, que ce soit théoriquement ou politiquement. C'est là le réel défi. Le reste est bien plus simple.

Edward W. Said


Traduit de l'anglais par Olivier Roy



(Montréal, Québec)


 

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