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Le Front National et les droites populistes xénophobes européennes

rené monzat *

Recherches internationales, n° 92, octobre-décembre 2011, pp. 13-30

Le Front national fait partie du courant politique européen des droites populistes xénophobes, nourri par la profonde crise de la construction européenne. Issu de l’extrême droite, le FN porte un programme et une idéologie issus d’une décennie de réactualisation des fondamentaux des droites révolutionnaires. Son programme économique et social, antilibéral mais pas anticapitaliste, malgré ses formulations parfois empruntées à la gauche, a pour fonction de dissuader la part populaire de l’électorat du FN de céder aux sirènes de la droite libérale aux projets contradictoires avec les intérêts des salariés et ouvriers. La thématique de la préférence nationale divise les salariés face au patronat, et l’opposition nationaliste au mondialisme exonère les patrons, responsables et acteurs réels de la mondialisation. C’est un leurre qui masque les enjeux réels.


Le Front national, force politique hégémonique de l’extrême-droite, redevient un acteur politique majeur en France, après avoir connu une éclipse relative d’une décennie 1.Dans le même temps, la poussée des populismes xénophobes se confirme et enfle encore en Europe.

Cet article est rédigé dans un double dessein :

– d’une part, montrer ce que le Front national, et plus généralement la situation de l’extrême droite française, a en commun avec ce que connaît le reste du continent européen,

– d’autre part, mettre en lumière ce qui est spécifique ou particulier dans le contexte français.

Or malgré la bonne qualité de certains des travaux académiques ou journalistiques consacrés au Front national, les débats s’enferment trop souvent dans des interrogations purement scholastiques : le FN

est-il un parti comme les autres 2 ? A-t-il changé avec l’arrivée à sa tête de Marine Le Pen 3 ? Assiste-t-on à un retour des populismes 4 ?

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1 Entre 2002, quand il n’avait pas su capitaliser la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle et s’était paradoxalement affaibli, jusqu’en 2011 quand Marine Le Pen succède à son père à la présidence du parti et que le Front national réalise un score élevé aux élections cantonales.

2 À ce niveau d’abstraction, la question est dépourvue de sens. Oui, le FN doit être analysé posément comme une manifestation de la crise des sociétés européennes, avec les instruments de compréhension qui doivent être mobilisés dans l’analyse de n’importe quel phénomène politique. Non, le FN n’est pas un parti comme les autres partis démocrates et républicains.

3 Oui, il a changé de président, le discours a été un peu retouché, il n’a changé ni de nature ni de stratégie.

4 Populisme est un concept aussi creux que celui de totalitarisme. En revanche, l’emploi de ces mots comme adjectifs ne pose pas de problèmes. Il y a bien des accents populistes dans les discours du Front national, comme il peut y en avoir dans des mouvements de gauche. Il y a bien des mouvements d’extrême gauche, et des partis d’extrême droite. Parler « des » populismes ou, pire, « du » populisme, « des » extrémismes ou « de » l’extrémisme, « des » totalitarismes ou « du » totalitarisme ne permet pas de bâtir le moindre raisonnement.

5 Il s’agissait en particulier d’un mouvement de sécession politique de courants les plus réactionnaires de l’électorat de droite, contre ses représentants traditionnels qui n’avaient pu empêcher l’arrivée de la gauche « socialo-communiste » au pouvoir. Débarrassé de la nécessité de voter « utile » puisque la catastrophe tant crainte était survenue, un électorat qui n’avait jamais été ni vraiment républicain ni gaulliste marquait sa différence en votant pour Jean-Marie Le Pen.

* auteur de les voleurs de lavenir, pourquoi l’extrême droite peut avoir de beaux jours devant elle, éd. textuel, 2004

La montée du FN participe d’un phénomène politique continental
Il importe de garder à l’esprit que l’impact électoral et politique du Front national, l’écho des thématiques qu’il défend, ne sont qu’un reflet, qu’un élément d’une réalité politique paneuropéenne.

Des considérants strictement franco-français ne donnent au mieux qu’une partie de l’explication du phénomène. Quand le Front national a surgi à plus de 10 % aux élections européennes de 1984, après des signes avant-coureurs fin 1983 et début 1984, cette poussée pouvait s’expliquer dans un contexte

politique « national » français 5. Il apparaît néanmoins, avec le recul du temps, que cette irruption de l’extrême droite française dans le jeu politique ouvrait une période de l’histoire politique européenne qui n’est pas refermée près de 30 années plus tard. En effet, à partir des années 1980, à des rythmes différents, d’autres mouvements comparables ont rencontré des succès électoraux. Aujourd’hui, des mouvements de droite;populiste et xénophobe agissent dans nombre de pays européens après avoir souvent surgi en marge du champ politique existant. Ils constituent un ensemble de mouvements qui n’entretiennent pas de relations organisées entre eux. Ces mouvements sont présents dans toute l’Europe occidentale centrale et orientale, à quelques exceptions près (Espagne ou Portugal). Ils ont capté un impact électoral parfois important dans des sociétés aux structures sociales et politiques bien différentes : France, Italie, Suisse, Autriche, Norvège, Danemark, Roumanie, Hongrie, Russie, etc. Ce

phénomène s’incarne dans des mouvements parfois éphémères, ou au pic d’influence ponctuel : mouvements locaux ou Republikaner en Allemagne, mouvements populistes polonais, Ligue des familles polonaises (LPR) et Autodéfense (Samoobrona) au début des années 2000. Le Front national s’inscrit dans ce phénomène européen et doit être analysé notamment dans ce cadre, ce qui permet de faire ressortir plusieurs caractéristiques propres du FN français. Comme les autres mouvements xénophobes européens, le FN est un acteur qui tente d’occuper un espace politique qui existe

indépendamment de lui. La preuve en ce qui concerne le FN réside dans les scores réalisés aux élections cantonales dans des circonscriptions où le FN n’avait aucune présence militante. Dans d’autres pays d’Europe, la succession de différentes organisations occupant ce créneau politique indique que l’espace politique préexiste aux mouvements qui s’y développent, et qu’il est plus pérenne qu’eux.

Une architecture idéologique centrale
Les droites populistes xénophobes tiennent des discours qui comportent une architecture centrale, que partage le Front national. Quelques axes politiques sont communs à ces mouvements, ces thématiques les distinguent du reste du champ politique, le Front national les illustre tous :

• Le premier point commun des discours des droites populistes xénophobes réside dans l’analyse de l’évolution du monde prenant une direction néfaste. L’évolution est régressive dans tous ses aspects : économique, culturelle, morale. Cette évolution présente un aspect institutionnel qui a amené à la confiscation du pouvoir en quelques mains organisées dans des appareils politico-financiers mondiaux.

De ce point de vue, le FN est « décliniste » c’est-à-dire qu’il décrit une France sur le déclin, mais, à la différence des autres publicistes et éditorialistes déclinistes qui sont des soutiens de la droite parlementaire, il illustre une forme de déclinisme radical où la France serait sur le point de disparaître.

Le discours du FN est écartelé entre l’exaltation de la France, de la Nation, et la description d’un pays qui a déjà un pied dans la tombe, et que seul un miracle politique, constitué par l’arrivée au pouvoir du Front national, peut sauver. Le Front national bâtit année après année une comparaison implicite avec le miracle tout court que constitua l’épopée de Jeanne d’Arc, la bergère qui entendait

des voix et sut « bouter les Anglais hors de France ».

• Deuxièmement, en conséquence, tous ces mouvements expriment une grande crainte devant la mondialisation, celle-ci n’est pas analysée d’abord comme un phénomène économique, mais elle est vue comme une menace civilisationnelle sur l’indépendance des nations, l’identité et l’existence même des peuples.

Cette crainte se traduit en critique de la construction européenne libérale (le FN oscille entre un discours européen qui ne refuse que « cette Europe » et un discours nationaliste très étroit qui refuse

« l’Europe »).

• En troisième lieu, ces mouvements entendent incarner une demande de volonté politique qu’ils articulent avec une critique des élites de la caste dominante des pouvoirs comme ayant partie liée

avec cette évolution négative, voire comme promoteurs conscients de celle-ci.

La critique de la caste dominante s’articule souvent, dans leurs déclarations, avec une analyse de l’histoire dépendant de complots de forces occultes (Henry Coston) 6, ou comme la prise de contrôle des sociétés occidentales par un capitalisme financier aux valeurs talmudiques (Alain Soral) 7. Si l’évolution du monde va dans une mauvaise direction (dans un mauvais sens), elle a néanmoins une

explication (un sens). De ce fait, la vision complotiste de l’histoire et une demande de politique volontariste concourent à forger la réponse du FN à la crise du sens, puisqu’il délivre une explication du cours des événements. Ces éléments comptent beaucoup dans la capacité de séduction du FN.

• Quatrièmement, tous ces mouvements procèdent à la désignation de boucs émissaires, immigrés, minorités nationales, ou confessions religieuses.

L’ennemi, pour le FN, est « l’immigration », avec des variantes, des niveaux de langages différents selon le contexte. Pour les militants, ce sont d’abord les Arabes et musulmans, « les gris », expression

souvent dite, jamais écrite, puis les Noirs. Il s’agit, chez les électeurs, d’un racisme plus culturel et social qu’ethnique, Noirs et Arabes devenant « acceptables » s’ils sont peu nombreux et invisibles 8.

Dans les discours les plus construits du FN, l’ennemi est le « système immigrationniste » dont les immigrés seraient à la fois l’instrument et les victimes.

• Cinquième caractéristique commune, les courants de la droite populiste et xénophobe prétendent offrir des propositions politiques et sociales simples pour laisser les vrais nationaux entre eux.

Dans le cas du Front national, ces mesures reposent sur le triptyque : inversion des flux migratoires, retour sur les naturalisations, préférence nationale. Les trois aspects se nourrissant l’un l’autre : privés de leurs droits par la « préférence nationale », interdits d’acquérir la nationalité française (voire déchus à titre rétroactif) les étrangers ne seraient plus attirés par la « pompe aspirante » des prestations sociales et retourneraient « au pays ». Les fantasmes de reconquista, repousser les immigrés à la mer lors d’une « guerre ethnique » font l’objet de lapsus et de romans. De ce point de vue, le FN se distingue peu des autres mouvements de la droite xénophobe du reste de l’Europe.

Cette logique se retrouve dans le programme économique du FN dans lequel une forte proportion des recettes vient de la suppression de postes de dépense soi-disant liés à la présence des immigrés en France, soit quarante milliards d’euros sur cinq ans 9 selon le chiffrage du programme présidentiel pour 2012. Le chiffrage n’est en l’espèce pas du tout une preuve de modération. Il montre sans ambiguïté que le projet repose sur la ségrégation, discrimination et expulsion et non sur une logique assimilationniste.

Par exemple, mettre au compte des coûts de l’immigration la scolarisation des enfants d’immigrés n’a de sens que dans une logique de ségrégation ou expulsion. Cette idée est absurde d’un point de vue national ou nationaliste. La France sera, bien entendu, plus forte si tous les enfants qui y vivent en maîtrisent la culture et ont un haut niveau scolaire. De même, ne plus permettre aux immigrés ou étrangers de se soigner est imbécile du point de vue de la santé publique.

Le FN dit et répète que l’assimilation/intégration des populations immigrées est difficile, lente ou impossible. Or ce parti représente dans les faits un courant qui ne souhaite pas cette intégration, qui la

refuse et qui prône des mesures ayant pour résultat de l’empêcher. Le FN privilégie donc la logique identitaire ethnico-religieuse à une logique nationaliste. Son programme traduit les priorités implicites: mieux vaut moins de francophones mais blancs, mieux vaut une France plus faible mais exclusivement chrétienne.

• Le dernier point commun, essentiel, des discours tenus par les droites populistes xénophobes européennes réside dans leur capacité commune à capter et exacerber les paniques identitaires. La crainte, l’appréhension du risque sont des attitudes rationnelles, la panique est un phénomène incontrôlable. L’enjeu défini serait l’existence même des peuples européens dans leur réalité physique

(biologique ou raciale), dans leur culture, leur mode de vie ou leur religion.

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6 Henry Coston (1910-2001) assura, en publiant plusieurs dizaines de livres et brochures, la transmission de l’antisémitisme des années 1930 vers l’univers idéologique du Front national.

7 Alain Soral, Comprendre l’Empire, demain la gouvernance globale ou la révolte des nations ? Paris, 2011, Éditions Blanche, 238 p.

8 L’exigence d’invisibilité est une constituante majeure du racisme et de l’islamophobie en Europe, elle est au coeur des trois points de cristallisation islamophobes : voile, prières de rues et minarets.

9 Chiffrage du projet présidentiel, 12 janvier 2012.
De ce point de vue, le Front national insiste depuis quelques années plus sur la culture, sur le mode de vie, sur la religion qui seraient menacés, reléguant au deuxième plan la menace sur l’identité ethnique qui était désignée explicitement par le FN à la fin des années 1990 10. La focalisation de la panique identitaire sur les musulmans s’est cristallisée dans les années 1990 au FN, en même temps qu’elle se développait chez les autres populistes xénophobes européens. Cette reformulation islamophobe du racisme anti-arabe lui donne des relais plus larges, légitime l’expression de la xénophobie et permet d’élargir les milieux sensibles à ces paniques identitaires.

Dans la grande variété des structures qui cristallisent en Europe cette sensibilité de droite populiste xénophobe, le FN est un des plus stables, il appartient à la droite radicale, à la droite révolutionnaire. Si le Front national est bien un membre de la famille des droites populistes xénophobes, tous les partis de la droite populiste xénophobe ne partagent pas pour autant, deux caractéristiques essentielles du Front national. D’une part, celui-ci est issu de l’extrême droite, d’autre part, il est toujours aujourd’hui

un parti de droite radicale, de droite révolutionnaire.

La comparaison avec les droites révolutionnaires des années 1930 est délicate mais nécessaire, d’autant qu’elle est souvent opérée à mauvais escient. Elle est très pertinente au niveau idéologique, ainsi l’analyse de l’idéologie, des idées des droites révolutionnaires opérée par Zeev Sternhell 11 s’applique point par point à la synthèse idéologique opérée au sein du Front national dans les années 1990, avec la réserve importante que les différences sont fortes sur deux points essentiels ! :

• En premier lieu si le rôle de l’état est valorisé par le Front national, ni le rôle ni la réalité du parti ne font écho à ce qui existait dans les années 1930. Les intellectuels des droites radicales ont repris le vocabulaire de « l’hégémonie idéologique » gramscienne, ils ne font pas pour autant du parti le « Prince moderne » 12, un acteur majeur de l’Histoire. Le FN n’est pas adulé en tant que structure, il n’a jamais été capable d’organiser des rassemblements de masse, ses manifestations poussives ne rappellent pas les rassemblements fanatisés des années 1930, ni même les meetings du Jobbik hongrois 13 du xxie siècle. La crise du militantisme, le remplacement de partis de masse par des appareils électoraux concernent aussi la droite radicale qui fonctionne aujourd’hui plus comme un appareil électoral que comme un parti militant.

• Deuxièmement, Jean Marie Le Pen, pas plus que Marine Le Pen, ne sont ni n’ont été l’objet d’un culte spontané ou organisé, malgré le rôle clef joué par Jean Marie Le Pen puis Marine Le Pen pour représenter et fédérer le parti. De fait, les capacités de bateleur, l’intelligence politique et l’énergie des Le Pen ne se sont jamais accompagnées de la moindre ambition intellectuelle et théorique. Pas le moindre livre programme, rien de comparable au grand discours programme d’un Atatürk, au petit livre rouge de Mao, au livre vert de Kadhafi, pas de Mein Kampf lepéniste, pas d’article théorique comme sut en écrire Mussolini, pas d’ambition de régir arts, sciences et culture, comme Staline et ses épigones. La droite radicale incarnée par le FN n’a pas de caractère totalitaire.

Loin d’être définies par une seule base sociale, les droites radicales européennes mobilisent plusieurs publics et s’appuient sur des couches sociales particulières, différentes selon les mouvements en cause. Elles s’avèrent capables de s’appuyer en priorité sur une ou l’autre, successivement, voire simultanément.
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10 Ainsi la conclusion du XXIIe colloque du Conseil scientifique du FN en 1996, prononcée par Bruno Mégret, résumant le contenu des travaux : « Il existe bien un peuple français dont l’origine remonte au mésolithique et au néolithique. De surcroît, tous les apports extérieurs viennent d’ethnies

appartenant au même rameau indo-européen. [...] Avec l’immigration extra-européenne, nous rompons avec quatre mille ans de continuité. »

11 La droite révolutionnaire (1885-1914). Les origines françaises du fascisme, Paris, Éditions du Seuil, 1978 et Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France, Éditions du Seuil, 1983.

12 « Notes sur Machiavel, sur la politique et sur le Prince moderne », Antonio Gramsci, 1931-1933.

13 Mouvement capable d’aligner des centaines de miliciens en uniforme (Magyar Gárda Hagyományőrző és Kulturális Egyesület, Garde hongroise pour la défense des traditions et de la culture).

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