Double jeu, histoires d'espions (1/6)





télécharger 123.58 Kb.
titreDouble jeu, histoires d'espions (1/6)
page1/6
date de publication04.11.2017
taille123.58 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > droit > Documentos
  1   2   3   4   5   6

Double jeu, histoires d'espions (1/6)
Agent de la paix... et du KGB
Durant vingt ans, l’idéaliste Georges Pâques a livré les plans de l’Otan aux Soviétiques, pour «jeter un pont entre l’Est et l’Ouest».

Par PATRICIA TOURANCHEAU

Le lundi 16 juillet 2001


 

L’hiver 1962, un transfuge soviétique passé à l’Ouest, Anatoli Golitsine, révèle aux Américains de la CIA que des documents ultra-secrets de l’Otan ont fuité de Paris à Moscou. Le commissaire Marcel Chalet, du contre-espionnage français (DST), essaie de remonter le trajet d’un rapport sur la «guerre psychologique» élaboré par l’Otan à Washington et arrivé à la centrale du KGB à Moscou, via l’ambassade d’URSS à Paris : au moins 200 initiés ont pu y avoir accès. La DST finit par concentrer ses recherches sur l’état-major général de la défense nationale, puis sur les quatre hommes du bureau qui archive ce document : trois militaires et un civil.

«Eléments troublants». Surveillances, écoutes, fouille du passé, incidents de carrière, ennuis financiers… les enquêteurs trouvent des «éléments troublants» dans la vie des trois officiers mais rien de suspect dans le parcours du «civil» : Georges Pâques, ex-élève de Normale sup, professeur agrégé d’italien, chef de cabinets ministériels, marié à une ethnologue italienne, «un nationaliste, partisan de l’Algérie française», selon «tous les gens questionnés discrètement sous des prétextes fallacieux», explique Marcel Chalet, qui retrace toute l’affaire pour Libération. «Rien ne laisse supposer des attaches soviétiques.» Jusqu’à ce mardi 4 août 1963 où un «interlocuteur de qualité» lui assène le contraire : «Ah non, Pâques, c’est certainement pas un homme de droite.» Le commissaire ordonne à ses hommes de «ne plus lâcher Pâques, jour et nuit».
Le samedi 8 août, Georges Pâques prend le train gare Saint-Lazare pour Versailles, puis un autobus de banlieue, descend au village de Feucherolles (Yvelines). «Pâques se promène sous la pluie avec son imper sur le bras. Insolite. Il regarde sa montre. Puis il surveille d’un café les passages dans la rue. Enfin, une voiture banalisée bien connue de nos services passe avec, à l’intérieur, ce vieux Khrenov, officier du KGB.» La DST flaire le flagrant délit. Mais l’arrivée inopinée de policiers de Versailles fait tout capoter, pour une broutille de chèques sans provision.
Persuadé d’un «rendez-vous manqué», la DST interpelle Pâques le lundi à la sortie de son bureau de l’Otan, porte Dauphine. Au siège de la DST, Chalet jauge l’adversaire : «Pâques ne se montre pas conquérant mais garde son petit sourire ironique. Je lui jette tout de suite à la figure ma certitude : c’est un agent du KGB. Je l’incite à me livrer des aveux spontanés qui l’aideront à se défendre ensuite. Au bout d’une demi-heure, Pâques émet le désir d’une confession : “Donnez-moi du papier et un stylo s’il vous plaît, je vais tout vous raconter, tout mettre par écrit.”» Le commissaire accepte : «Je n’ai pas hésité à le laisser écrire. Georges Pâques, extrêmement intelligent et raffiné, a situé dès le départ l’affaire à une certaine hauteur, à tenir absolument. Nous étions dans une grande affaire d’espionnage, il fallait être exemplaire de A à Z.»

«Jeter un pont.» Georges Pâques écrivit «dix pages d’une seule traite et sans une rature» sur ses vingt ans de double jeu. Pas du tout par idéologie. Encore moins pour l’argent. Une «trahison» dictée par un «idéal» : «Préserver la paix» dans le monde, «jeter un pont entre l’Est et l’Ouest». Sa confession, unique dans les annales de l’histoire de l’espionnage, sert encore aujourd’hui de référence dans les écoles de renseignement et de contre-espionnage de l’Alliance atlantique (1).
Ainsi débute ce manuscrit : «L’histoire a commencé à Alger en 1944. Depuis quatre ans, nous vivions dans une atmosphère tendue et nos esprits ne se proposaient plus que deux buts : abattre l’Allemagne et préparer un monde dans lequel la guerre serait impossible. Je pensais que l’URSS aurait un rôle capital à jouer après la victoire.» Chef de cabinet du ministre de la Marine, Georges Pâques est «épouvanté» par les amiraux qui évoquent «les perspectives d’un conflit futur avec la Russie». C’est son docteur, Imek Bernstein, communiste rescapé de camps d’internement, qui organise sa rencontre avec un conseiller d’ambassade soviétique, M. Gouzovsky. «Nous parlâmes, discutâmes, devînmes bons amis. Lorsque arriva le jour du Débarquement, Gouzovsky me donna rendez-vous à Paris, et en signe de bonne camaraderie, me prêta 200 dollars (une somme pour le petit lieutenant que j’étais) en me disant : “Vous les rendrez quand vous pourrez, ce sont des fonds secrets.”» Pâques continue à voir Gouzovsky, «clandestinement», et déplore la «tournure nettement antisoviétique» que prend la politique française. L’officier du KGB commence à demander des documents «pour connaître l’opinion de nos militaires, qu’il se représentait comme farouchement bellicistes» et «leurs plans d’action».

«L’agent de Paris». Faute d’accès aux documents secrets défense, l’agent Pâques, chargé de la presse, élabore pour le KGB «des notes manuscrites pour expliquer la position des militaires et du gouvernement sur les rapports Est-Ouest». En 1947, la rupture avec les communistes, sous le gouvernement Ramadier, marque un palier dans sa collaboration : «J’en demeurai effondré. Je crus de mon devoir de communiquer aux Soviétiques tous les éléments d’information que je possédais sur la politique française, et surtout sur la politique américaine. Toutes les fois qu’une crise politique se dessinait, j’essayais de l’expliquer, d’en prévoir les conséquences.» Gouzovsky parti, «l’agent de Paris» souffre du manque d’esprit d’une série d’«attachés de presse» de la «résidence» (l’ambassade), des «subalternes» qui se «bornent à transmettre [ses] notes explicatives».
En 1951, Georges Pâques décide de se lancer en politique. Ce fils de coiffeur de Chalon-sur-Saône s’y présente aux législatives. C’est l’échec. «De retour à Paris, un peu désappointé et démuni d’argent, mes amis soviétiques m’aidèrent modestement à me rétablir.» L’agent monte en puissance en 1955. Au cabinet du secrétaire d’Etat au Budget, Georges Pâques devient directeur adjoint du BCDI (Bureau central de documentation et d’information) chargé, pour le compte du président du Conseil, Edgar Faure, d’harmoniser la politique française à l’égard des pays arabes. «Largement ravitaillé en informations par la présidence, les Affaires étrangères et le Sdece (Service de contre-espionnage extérieur), j’en vins à la conclusion que nos principaux adversaires dans le monde arabe et en Afrique étaient les compagnies pétrolières américaines et le gouvernement des Etats-Unis qui se faisait leur instrument. Profondément écœuré de la duplicité anglo-saxonne, je n’hésitai pas alors à communiquer aux Soviétiques des documents en ma possession, des télégrammes de nos ambassadeurs et des synthèses élaborées par le Sdece. Comme correspondants soviétiques, je vis le plus souvent l’attaché de presse Alexandre Alexeiev.»
En 1958, la taupe du KGB intègre le très sensible secrétariat général de la Défense nationale (SGDN). «Ce poste me (…) permettait bien sûr de continuer à tenir mes amis soviétiques au courant des intentions agressives des Américains. Mais aussi de travailler à la réalisation de la grande politique que je prêtais au général de Gaulle : reconstituer une Europe suffisamment forte pour servir de pont entre le monde américain et le monde soviétique. C’est pourquoi je n’hésitai pas à communiquer aux Soviétiques toutes les informations qui venaient en ma possession, documents de l’état-major général de la défense nationale, du Sdece, de l’Otan et du Shape (état-major de l’Otan), les programmes de guerre psychologique.»

Directeur à l’Otan. Excellent pour l’analyse politique, Pâques s’avère minable au plan technique. Intellectuel, mais pas manuel. «Alexeiev et Trichine m’avaient souvent demandé de photographier moi-même les documents. Je suis un piètre photographe. J’essayai avec un Leica sans obtenir de bons résultats. Ils me remirent alors un appareil en forme d’étui à cigarettes, muni de roulettes, qu’il suffisait, paraît-il, de passer sur les papiers. Là encore, je ne réussis pas bien. On en revint donc à la méthode la plus simple. J’emportais à midi les documents dans une serviette. Je la remettais à celui qui m’attendait avenue de Breteuil et il me la rendait après déjeuner, après avoir photographié lui-même. Puis nous fixions alors un rendez-vous afin de discuter. Si nous venions à nous manquer, il était reporté au 10, 20 ou 30 du mois à la sortie du métro République, rue du Temple. En cas d’urgence, j’appelais à l’ambassade M. Vago, ou j’étais appelé par M. Gracu, pour nous retrouver le soir même.» L’été 1962, Georges Pâques intègre l’Otan, comme directeur adjoint de l’information. «Mes correspondants s’en réjouirent fort. Vassili Vlassov me dit qu’il fallait redoubler de précautions, car si mes relations avec les Soviétiques étaient connues, je perdrais mon emploi. Il décida qu’il valait mieux éviter Paris et nous rencontrer à la campagne. Pour cela, il me conseilla de remplacer ma vieille Dauphine par une voiture en meilleur état, et il me remit 300 000 francs pour payer la différence.» Un rendez-vous était fixé le 8 août devant l’église de Feucherolles.
Toujours penché sur le bureau de la DST, et sans jamais poser sa plume, Georges Pâques revient sur le mobile de sa trahison : «J’ai cru, au début, qu’un échange d’informations entre les Soviétiques et moi pourrait servir la cause de la paix. En vieillissant, je suis devenu beaucoup plus humble, et je ne surestime plus la portée de mon action ni l’influence que je puis exercer. Ce n’est qu’une goutte d’eau. Il fallait toute la présomption du jeune chef de cabinet que j’étais pour s’imaginer peser sur les décisions gouvernementales. J’avais tout misé sur cette espérance de paix, tenant chaque jour un rôle hypocrite de plus en plus pesant. Il était bien évident que, dans une pareille position morale, je ne pouvais plus m’approcher des sacrements. Cet éloignement d’une Eglise que j’aime aurait pu, à la rigueur, être justifié par le triomphe de la politique de paix et d’entente à laquelle je m’étais consacré et, en un sens, sacrifié. Or, de plus en plus, dans mes conversations avec mes interlocuteurs soviétiques, je n’étais plus le camarade avec lequel on travaille pour édifier un monde meilleur, mais un simple agent de renseignement. Ils se dérobaient, il n’y avait plus de dialogue. Coupé donc de cette société future à laquelle j’avais aspiré, coupé de la société actuelle dans laquelle je ne me trouvais plus à l’aise puisque je lui mentais, il ne me restait plus que Dieu. Et dans mon état psychologique et moral, je ne pouvais plus m’approcher de lui. Peut-être maintenant vais-je le retrouver.»
Georges Pâques posa son stylo et réclama un prêtre pour se confesser. Avant de lire les dix pages sans fautes, Marcel Chalet envoya «en urgence» des inspecteurs chercher un abbé à la Madeleine : «J’étais très ému. Pâques voulait soulager sa conscience jusqu’au bout, à travers une seconde confession, spirituelle.» Puis, le gardé-à-vue fit une liste exhaustive des documents secrets défense remis au KGB, «deux pages entières». Outre «les programmes d’équipements des forces militaires occidentales des années 60, 61, 62, 63», Georges Pâques a livré aux yeux de Marcel Chalet deux éléments majeurs : «L’évaluation par l’Otan du potentiel militaire et économique du pacte de Varsovie, pour y faire face», et a même «indiqué à l’Est la limite à ne pas franchir, notamment à Berlin, pour ne pas provoquer de riposte de l’Ouest». Sans hésitation, cet espion qui n’oublie rien a retrouvé les quelque 200 personnalités qui ont été l’objet de «biographies» et les a rangées par catégories, «présidence de la République, Quai d’Orsay, ministère de la Défense, journalistes, etc., sans jamais se tromper. Il a même reproduit de mémoire des biographies. Prodigieux. Il avait d’énormes talents d’analyse psychologique, il excellait à déceler les ressorts secrets des gens, sachant que le KGB pouvait ainsi recruter d’autres agents».
Marcel Chalet ne doute pas de la «sincérité» de Georges Pâques, «ces dix pages écrites d’un jet et sans fautes donnaient un sentiment d’authenticité et d’humilité. Sous l’angle humain, c’était très percutant, très impressionnant». Seulement, le commissaire pointe des «ambiguïtés» : «Idéaliste, Pâques accepte l’argent et la voiture, et n’est donc pas totalement désintéressé, sans être mercenaire. Chrétien fervent, homme à scrupules, Pâques se savait infidèle à son engagement patriotique et en souffrait, justifiant son action par le pacifisme.»

Second. Au fond, pour le commissaire qui fut patron de la DST de 1975 à 1982, «Georges Pâques n’a jamais eu l’occasion d’être chef, mais souvent un brillant second. Faute de pouvoir jouer un rôle principal dans la lumière, on le joue dans l’ombre. Typique. Son ressort, comme pour beaucoup d’agents secrets, c’est l’orgueil.» A son procès, devant le tribunal militaire de Paris, le procureur requit la peine capitale (2). Et Georges Pâques dit ces derniers mots : «Les efforts pour tenter de sauver les hommes méritent autre chose que le peloton d’exécution.».

(1) Dans la France sous influence. Thierry Wolton, éditions Grasset. A lire aussi l’Affaire Georges Pâques, de Charles Benfredj, éditions Picollec.
(2) Condamné à la prison à perpétuité, Georges Pâques eut sa peine ramenée à vingt ans par le général de Gaulle, puis fut gracié au bout de sept ans, en 1970, par un ancien camarade de Normale sup, le président Georges Pompidou. L’espion du KGB a vivoté, avant de mourir en 1993.
  1   2   3   4   5   6

similaire:

Double jeu, histoires d\1 – Double-jeu : club des forçats de la langue de
«Se charger comme une mule en natation ? Mais ça ne sert à rien. Le nageur a un problème, un seul : trouver en permanence le juste...

Double jeu, histoires d\Evry Leur jeu de cartes cartonne
«Nous démarchons les mairies, les centres de loisirs et les boutiques spécialisées pour vendre notre jeu mais, avec le bouche-à-oreille,...

Double jeu, histoires d\Ariege f f Encheres société de Ventes Volontaires aux Enchères Publiques
«le conscrit», 2 jeux contrecollés sur carton, 1 jeu de cartes Nestlé avec règlement, 1 partie de jeu de 7 familles

Double jeu, histoires d\Reglement du jeu-concours «Noël 2009»
«ubisoft», et est représentée en sa qualité de Directeur Général par Geoffroy Sardin, organise un Jeu-Concours gratuit et à l’occasion...

Double jeu, histoires d\Europe aux Loges et les projets européens au lycée du Parc des Loges (Evry)
«Notre Histoire, nos histoires» sur les liens entre la petite histoire (les histoires personnelles et familiales des élèves) et la...

Double jeu, histoires d\«je n’écris pas des histoires, j’écris des vies» (Plutarque)
«je n’écris pas des histoires, j’écris des vies» (Plutarque) : la vérité factuelle importe peu, ce qui compte, c’est l’écriture des...

Double jeu, histoires d\Histoire et anecdotes des débuts du tennis
«court», qui désigne le terrain, doit probablement son utilisation au fait que le jeu de paume se pratiquait à la cour du roi. Le...

Double jeu, histoires d\Le Distributeur d’Histoires Courtes

Double jeu, histoires d\Séquence intermédiaire: «Histoires d’un regard»

Double jeu, histoires d\Cours. Histoires des Institutions Politiques






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com