Revue catholique. Recueil religieux, philosophique, scientifique, historique et littéraire. Sixième série. Deuxième volume. Louvain. AnnéE 1859





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REVUE CATHOLIQUE. RECUEIL RELIGIEUX, PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE, HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE. SIXIÈME SÉRIE. DEUXIÈME VOLUME.LOUVAIN. ANNÉE 1859.
P.-J. Verbiest, Imprimeur Éditeur, rue Courle, n° 9. BRUXELLES,
A Monsieur le chanoine Lefebvre, professeur de théologie à Louvain1.

Bruges, 20 mai 1859.
Monsieur,

J'écrivis en 1839 ma notice sur la sourde-muette et aveugle Anna; j'entrepris ce petit travail avec la ferme résolution de livrer à l'appréciation de mes lecteurs tous les faits indistinctement que j'avais pu constater, en laissant, comme de juste, à chacun la liberté de tirer de ces faits ou des preuves en faveur de ses opinions philosophiques, ou des arguments contre le système de ses adversaires.

Celle infortunée, privée de la vue et de l'ouïe dès sa naissance, offrait un sujet trop curieux pour ne pas l'étudier sérieusement. Ces cas se présentent si rarement que j'aurais été coupable en cachant les faits observés ou en ne les présentant pas dans toute leur naïve réalité2.

Cette impartialité, que j'étais bien résolu de conserver, ne m'obligeait cependant pas à rester indifférent et ne pouvait m'enlever le droit d'exprimer mon avis, d'exposer le résultat de mes propres méditations et mes convictions.

Je finissais donc le deuxième paragraphe de ma notice par ces mots : « Il serait téméraire de tirer du petit nombre de faits connus jusqu'ici des conséquences absolues, et de baser sur quelques observations, isolées encore, un système complet. Chaque système de philosophie trouverait dans les actes des sourds-muets aveugles quelque argument en sa faveur. Ce qui prouverait peut-être qu'aucun système n'est complet, ni capable d'expliquer en tout et toujours par ses principes les phénomènes que présente cette classe exceptionnelle de personnes. Les conclusions suivantes ont cependant le mérite de ne pas avoir rencontré jusqu'ici des faits qui leur sont contraires. 1° Les aveugles sourds muets ont toujours prouvé que l'homme privé des sens de l'ouïe et de la vue n'est pas un automate, mais que même dans cet état il agit avec intelligence et qu'il raisonne ses actes. 2° Qu'à défaut d'ouïe et de vue, ils n'ont aucune idée des sons et des couleurs, mais que par le toucher ils rentrent en communication intellectuelle avec la société et qu'ils sont capables de saisir les rapports que les choses connues ont entre elles. 3° S'il est établi et convenu que le tact est un moyen de communication des connaissances intellectuelles, on peut trouver toujours la source sociale des notions que l'on découvre dans les aveugles sourds muets. »

A la demande d'une personne qui avait droit à mes égards, je supprimai les deux dernières conclusions. Ma conviction cependant resta entière, mais rien ne me forçant à l'exprimer en cet endroit, à la suite de mes observations, j'en fis le sacrifice aux exigences de l'amitié : je ne prendrais pas encore la parole si on ne m'attribuait des opinions qui ne sont pas les miennes. Je me déciderais sans hésitation à ne pas dire ce que je pense sur ce sujet; cela me coûterait peu, parce qu'il n'importe guère qu'on sache mon opinion ; mais je ne veux pas que l'on me fasse dire ce que je n'ai certainement pas pensé.

Je vais donc reprendre ces trois conclusions et les développer avec les idées que vingt années d'expérience de plus ont pu mûrir.

Le sourd-muet est un être imparfait, non – seulement parce qu'il est homme, une créature, un être déchu, mais il est imparfait relativement aux autres hommes; il lui manque un sens que nous possédons.

L'homme, pour être une nature parfaite, doit jouir de l'usage de cinq sens, de ses facultés intellectuelles et être ou avoir été élevé dans la société de ses semblables.

Si par suite d'un crime, d'un vice d'organisation ou d'une fatalité quelconque, cet être est, dès sa naissance, isolé de la société pour laquelle Dieu l'a créé, s'il est fou , idiot ou privé du sens qui devait le mettre en relation intellectuelle avec cette société, évidemment cet homme est dans un état anormal, il est hors de la voie de sa nature et par cela doublement imparfait, mais pas responsable d'une position qu'il ne s'est point faite et qu'il n'a pas pu prévenir.

Si, au contraire, l'homme est doué d'intelligence, de l'usage de ses sens, s'il vit dans la société de ses semblables, il a dans sa nature tout ce qu'il faut pour s'élever à la connaissance de Dieu, etc. Ce n'est même qu'au moyen de ce qui est en lui-même qu'il peut connaître ce qui est en dehors et au-dessus de lui. Il est capable d'apprendre, de comprendre, de raisonner, de réfléchir; il serait coupable de son ignorance s'il refusait d'apprendre, il commettrait un crime, s'il repoussait les notions pour lesquelles toute sa nature est faite, qui lui sont naturelles comme l’âme est naturellement chrétienne, selon Tertullien.

Mais, de grâce, ne damnez pas le sourd-muet, cet être infortuné, parce qu'il est involontairement imparfait; ne le damnez pas, parce qu'il ne possède pas ce que l'on n'acquiert que par un sens qui lui manque sans sa faute : Fides ex auditu; parce que l'art, la science et la charité n'ont pas encore eu le temps de remplacer le sens indispensable qui lui manque, et de faire entrer, comme on dit, par la fenêtre ce qui n'a pu entrer par la porte.

Dans toute discussion philosophique sur l'origine des idées ou du langage, chaque parti invoque à l'appui de son système les faits observés chez les sourds-muets avant leur instruction méthodique et leurs témoignages écrits après qu'ils sont parvenus à pouvoir rendre compte de l'état de leur intelligence aux différentes époques de leur existence. Chacun croit de bonne foi que l'argument prouve en sa faveur. La probité des deux partis est hors de tout doute, leur sincérité n'est pas contestée ; la différence d'appréciation doit donc nécessairement provenir ou de ce que la question est mal posée, ou de ce que les termes de sa formule ne sont pas employés et compris dans le même sens par ceux qui s'en servent.

Il me paraît d'abord que lorsqu'on introduit dans la discussion le sourd-muet et le témoignage qu'il rend de l'état de son intelligence avant qu'il ait appris la langue de son pays, on se méprend sur sa position.

Selon les uns, le sourd-muet connaît dès lors l'existence de Dieu et l'immortalité de son âme, et ils y voient une preuve péremptoire que l'homme parvient à la connaissance des premiers principes sans le secours ou l'intervention de la société et par les seules ressources de son individualité.

Les autres, au contraire, soutiennent que le sourd-muet ne connaît pas ces vérités premières et qu'il ne peut les connaître, parce que, privé de l'ouïe, cette privation l'a complètement isolé dès sa naissance de toute participation aux trésors intellectuels déposés dans le sein de la société.

Les uns et les autres supposent donc que le sourd-muet, et à plus forte raison le sourd-muet aveugle, se trouvent dans la position de l'homme de l'hypothèse de la philosophie qui, par suite d'un crime ou d'un hasard, dont l'imagination la plus ingénieuse parvient à peine à rêver la possibilité, serait dès sa tendre enfance abandonné dans une île déserte, aurait grandi sans voir ni entendre son semblable, et aurait atteint dans cet isolement ce que l'on appelle, mais sans s'entendre sur la valeur de cette expression, l'âge déraison.

Les uns et les autres sont dans l'erreur; mais l'argument à déduire de la véritable, de la réelle position du sourd-muet avant son instruction n'en est que plus fort en faveur de l'opinion que je crois être la vraie.

Le langage des signes, sans atteindre l'exactitude, la perfection du langage des sons, est une véritable langue; elle n'a pas, il est vrai, toute la richesse des langues phonétiques; elle ne possède pas même toutes les parties du discours que nous trouvons dans nos idiomes modernes, mais l'intelligence s'en sert avec succès pour s'exprimer, pour se mettre en rapport avec les hommes, pour apprendre et pour comprendre.

Le sourd-muet dans la société n'est pas dans un complet isolement intellectuel, je n'ai jamais rencontré de sourd-muet, doué des facultés intellectuelles, qui n'eût reçu de sa relation avec ses parents ou sa famille une foule de notions.

Je dirai plus : je n'ai jamais découvert dans un sourd-muet ni dans ma sourde-muette aveugle la connaissance d'une vérité sans pouvoir décrire la marche suivie pour y arriver, sans pouvoir indiquer les causes, les occasions qui l'avaient fait surgir.

Le sourd-muet eût-il avant son instruction méthodique une notion vague de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, cela ne prouverait absolument rien en faveur du système que je ne puis adopter.

Le sourd-muet est placé au milieu de la société ; il vit avec des hommes dont les actes journaliers, les génuflexions, les invocations, la prière, l'adoration, les services religieux sont à eux seuls un enseignement, une révélation : pourquoi tous ces faits combinés avec le langage des signes que tous les parents de sourds-muets, que tous les membres de leurs familles parlent et par lequel ils s'entretiennent avec ces infortunés, pourquoi, dis-je, ces faits et ce langage ne parviendraient-ils pas à développer des notions pour lesquelles l'homme est fait, qui seules peuvent satisfaire aux exigences de sa raison et qui sont tellement conformes à sa nature que seules elles sont en état de calmer l'agitation de son âme?

Il y a de plus dans la discussion un terme qui devrait recevoir un sens, une valeur plus précise, c'est celui d'âge de raison ; mais cette lettre étant déjà beaucoup trop longue, je m'arrête.

Carton,

chanoine

De L'admission

Des Sourds-muets

Dans Les Écoles Primaires.

La conférence des instituteurs primaires du onzième ressort, qui s'est tenue le 14 juillet à Tournai, a présenté un intérêt tout particulier. Parmi les objets à l'ordre du jour figurait une question des plus importantes qui puisse être posée dans ces utiles réunions : Les instituteurs des écoles primaires doivent-ils te charger de l'éducation des sourds-muets de leurs communes?

La solution de cette question devait être, pourrait-on dire, une sentence de vie ou de mort, intellectuelle et morale, pour un nombre d'enfants malheureusement trop considérable. Il existe, il est vrai, des écoles spéciales destinées à ces infortunés; mais elles sont et seront toujours insuffisantes : plusieurs n'y peuvent trouver accès, témoins les sourds-muets que l'on rencontre à chaque pas dans nos communes. Et quant à ceux qui ont le bonheur d'y entrer, ils ont dû croupir dans une ignorance complète pendant 8 ou 10 ans, durant lesquels leur esprit s'est imprégné des imaginations les plus étranges.

Les évêques en France et ailleurs, dans leurs visites pastorales, ont souvent entendu les curés de la campagne exprimer de douloureux regrets sur cet état d'abandon, et formuler le vœu qu'il parût un ouvrage mettant l'instruction des sourds-muets à la portée des instituteurs et des parents. Cet ouvrage, si longtemps désiré, existe maintenant : c'est le Manuel de l'abbé Carton3, ouvrage couronné comme ayant accompli un véritable progrès et atteint le but proposé. Le principe est donc admis en théorie. Mais qu'y gagneront en fait les sourds-muets ? Deviendront-ils, oui ou non, l'objet des soins des instituteurs comme les autres enfants de la commune? Pour eux la question demeure entière et se trouve posée devant son jury naturel. Si la réponse est négative, il restera admis que ces infortunés, malgré les progrès de la science, n'ont d'autre destinée que de végéter sur la terre, dédaignés et rebutés de leurs semblables. Sera-t-elle affirmative? Alors, au contraire, nos instituteurs, se mettant avec zèle a la recherche de ces êtres si dignes d'intérêt, les plaçant sur la même ligne que leurs compagnons d'âge, s'efforçant de développer leurs facultés intellectuelles à l'égal des enfants plus favorisés sous le rapport des sens, voilà que dans tout le ressort, puis bientôt dans la province et le pays entier, on verra disparaître, par le moyen, de nos instituteurs, cette lacune qu'on n'avait pu combler jusqu'à ce jour.

Grand donc était l'intérêt qui s'attachait à cette réunion. Plus de cinquante instituteurs des cantons de Tournai, Anloing, Templeuve, avaient répondu à l'appel. M. Courtois, inspecteur provincial, avait voulu présider lui-même la conférence dans cette circonstance solennelle. M. le chanoine Choppinet, inspecteur diocésain, avait tenu également à y assister. M. Lesebevin, inspecteur local, qui avait activement travaillé à organiser la réunion, était présent, ainsi que MM. les inspecteurs ecclésiastiques du ressort. En un, la cause des sourds-muets était remise à M. le chanoine Carton lui-même qui, chacun le sait, a adopté ces infortunés pour ses enfants et leur consacre tout ce qu'il a de talent et de dévouement. Tous étaient dans l'attente.

Elle ne fut pas longue. M. l'abbé Carton, après avoir dépeint l'état d'un sourd-muet lorsqu'il se présente à l'institut, les ténèbres dont son intelligence est couverte, les erreurs dont elle est remplie, les idées fausses dans lesquelles elle s'égare, citant toujours les faits que sa longue expérience lui a fait connaître, se mit à montrer avec un naturel et une douceur infinie comment l'on peut, en procédant avec lenteur, patience et méthode, dissiper ces ténèbres, corriger ces erreurs, introduire la lumière et mettre successivement cette âme en possession de toutes les vérités. Nous le suivions pas à pas : il nous semblait voir une mère s'entretenant par signes avec son enfant, répétant avec une bonté inépuisable les mêmes choses, montrant cent fois les mêmes objets, finissant par attacher ces objets non pas à une parole, mais à un autre signe, faisant remarquer les différences des choses entre elles et les dessinant, montrant les relations de cause et d'effet, et tout cela simplement, naturellement, facilement.

L'enfant, conduit pas à pas, sait déjà à quel artisan il doit les souliers, les bas, les habits dont il use, qui a bâti la maison qu'il habile, qui a fait les meubles qu'il y trouve. Puis, sa curiosité enfantine étant surexcitée, il demande de lui-même, et tel objet qui l'a fait? Et lorsque l'instituteur, lui montrant le ciel, le soleil, les étoiles, la terre, lui demande s'il sait qui les a faits ? Et que l'œil de l'enfant, plongeant avidement dans celui du maître, lui demande comme en grâce de lui dire: qui donc a fait ce soleil si chaud, ces étoiles si douces, cette terre si fertile; qui donc fait pousser ces fruits si bons, ces légumes si savoureux ; qui donc, dites-le moi, quel est-il? Et quand l'instituteur a écrit le nom de Dieu, qu'il a groupé autour de cette première notion celles de création, de providence, d'éternité, de vie future, de récompenses éternelles, alors l'âme de l'enfant se tourne à l'instant vers son Dieu par un élan irrésistible d'adoration et d'amour.

Dans ce moment l'émotion si vive de l'orateur s'était communiquée à toute l'assistance, et chacun s'était dit : Heureux l'instituteur qui a mis ainsi une âme eu communication intime avec son Dieu. Puisse-je avoir le même bonheur!

La cause des sourds-muets était gagnée. Cependant leur habile avocat ne voulut pas en rester à cette première impression. Les sentiments s'effacent à mesure que s'éloigne la cause qui les a produits. Alors vient la crainte des difficultés : on s'effraie de la grandeur des sacrifices : on prévoit des déceptions : on recule. La pratique, voilà le point important. Ici, l'abbé Carton, eu homme expérimenté, a dit aux instituteurs que ce qu'il demandait d'eux, était un quart d'heure par jour à consacrer à l'enfant sourd-muet, moyennant l'emploi simultané du langage écrit et du langage mimique. L'instituteur peut compter beaucoup sur les autres élèves de la classe qui feront d'eux-mêmes le supplément de l'éducation pour leur jeune condisciple. On verra bientôt une louable émulation s'établir entre les plus sages, pour être admis adonner une répétition. L'embarras du maître sera de contenir le zèle à instruire. Les communications les plus agréables, les rapports les plus utiles s'établiront avec une facilité étonnante. La charité, la sociabilité y gagnera merveilleusement. La présence d'un sourd-muet deviendra une bénédiction pour une école, et cessera d'être une douleur aussi amère pour une famille ; et tout cela était dit avec tant d'âme, exposé avec tant de netteté, que chaque instituteur s'est dit : Et moi aussi, je serai instituteur de sourds-muets.

Dans la séance de l'après dîner, après les exercices qui ont lieu d'ordinaire dans les conférences, M. l'abbé Carton voulut de nouveau prendre la parole, pour toucher un point spécial, le langage des signes. Il fit remarquer que généralement on s'imagine que le langage à l'aide duquel on se met en communication avec les sourds-muets consiste dans un art factice, une espèce de dictionnaire de signes conventionnels. C'est une erreur manifeste : comment convenir de quoi que ce soit sans s'entendre ? et comment deux intelligences parviendraient-elles jamais à s'entendre, s'il n'existait pas entre elles un moyen naturel de se communiquer leurs pensées, leurs sentiments. Ce moyen naturel ce sont les signes et les gestes. C'est le langage que la mère, sans autre guide que la nature, associe à la langue parlée pour se faire comprendre de l'enfant, et lui traduire le sens des mots. Mais tandis que l'emploi des signes fait bientôt place à la langue articulée chez l'enfant doué de l'ouïe, il se développe, au contraire, et se perfectionne chez celui qui est privé de tout autre moyen de rendre sa pensée. L'enfant sourd-muet, en effet, parvient de la sorte à désigner avec une sagacité admirable tous les objets qu'il désire, qu'il craint, qu'il aime, qu'il repousse. Ainsi, dans l'institut, chaque personne qui entre est à l'instant désignée par tous les élèves au moyen de quelque particularité qu'ils sont habiles à saisir; tout sert de signe distinctif, et avant que la personne ne soit sortie, elle est déjà, je dirai nommée dans la classe. Il en est ainsi du reste. Le maître sous ce rapport peut se faire le disciple de son élève : il n'y a pour lui qu'à constater, imiter, diriger.

Nous étions arrivés à la fin de la conférence. Le but que l'abbé Carton poursuit infatigablement depuis trente ans commençait à être atteint. Il avait mis à la portée de tous les instituteurs primaires l'éducation des sourds-muets ; il se trouvait en présence d'instituteurs convaincus qu'ils pouvaient entreprendre avec succès une œuvre si belle, réputée jusque-là impossible. Il les voyait disposés à recueillir, à cultiver, à réhabiliter, des êtres raisonnables jusque-là abandonnés à leur ignorance et à leur grossièreté, sinon livrés en dérision à d'autres enfants plus irréfléchis encore que méchants. Il était trop payé, et des nuits passées dans l'étude de plus de quinze cents volumes réunis de toutes parts sur cette matière, et des ouvrages composés du résultat de ses profondes méditations, et de ses courses entreprises, avec de grandes fatigues et de notables dépenses, afin de propager le zèle en faveur des sourds-muets. Qu'étaient en ce moment pour lui et les éloges officiels, et les approbations les plus hautes, et les distinctions les plus flatteuses des chefs des États et des sociétés savantes? Tout cela disparaissait à ses yeux : il voyait se réaliser le rêve de ses jours et de ses nuits, arriver le moment où la Belgique allait présenter un spectacle unique au monde, celui d'un pays où toute école primaire pourrait devenir sinon un institut, du moins une préparation aux instituts de sourds-muets.

Un incident devait encore venir ajouter aux douces émotions de cette journée. L'allocution terminée, M. l'abbé Carton, s'approchant des instituteurs, se mit à les interroger, à solliciter leurs observations. Quelle fut sa surprise et son bonheur, lorsqu'un instituteur se levant lui raconte qu'il y a environ six mois, il avait appris par les journaux que l'abbé Carton, dans des conférences données au séminaire de Tournai, avait parlé de la facilité et de la satisfaction qu'il y avait à instruire les sourds-muets; qu'il s'était aussitôt procuré son ouvrage , avait entrepris l'éducation d'un jeune sourd-muet de sa commune, et que tout ce qu'il venait d'entendre s'était vérifié de point en point chez lui ; son élève est déjà avancé dans le calcul, l'écriture, l'histoire sainte; il a un zèle extrême pour son instruction; son âme agrandie comme son intelligence ne laisse échapper aucune occasion d'exprimer sa reconnaissance. Les paroles les plus affectueuses s'échangèrent aussitôt entre les nouveaux amis, avec une promesse de correspondre entre eux, et de se visiter réciproquement.

Tout fait espérer que la conférence de Tournai du 14 juillet 1859 comptera dans les annales de l'éducation. L'impression produite sur les instituteurs et les autres personnes qui y ont assisté sera durable. M. l'inspecteur provincial a témoigné hautement sa satisfaction et exprimé son désir de voir continuer cette œuvre, et étendre à toute la province le bienfait accordé au onzième ressort. Sa protection et son appui ne peuvent faire défaut quand il s'agit des progrès de l'éducation et du bien-être de l'enfance.

Le lendemain M. Carton adonné une conférence sur le même objet aux élèves du séminaire, qui étaient avides de l'entendre encore une fois. Il compte spécialement sur l'influence du clergé pour l'accomplissement de son but : Faire entrer dans les mœurs l'usage d'admettre les sourds-muets à l'école primaire. — C'est ce qui se réaliserait bientôt s'il était invité à exposer sa méthode dans tous les séminaires et dans les écoles normales.
MORT DE L'AVEUGLE SOURDE-MUETTE

ANNA DE L'INSTITUTION DE BRUGES.

Lettre à MM. les Chanoines Labis et Delecueilleive,
Professeurs au Grand Séminaire de Tournai.

Bruges, le 26 septembre 1859.
Messieurs,

Je sollicite de votre amitié le sacrifice d'une demi-heure de votre temps; j'ai besoin de parler de ma sourde-muette aveugle et d'épancher ma douleur dans le sein de quelqu'un qui la puisse comprendre et qui l'adoucisse en me la laissant raconter.

Les sourds-muets forment dans la société une tribu nombreuse qui a sa civilisation à elle, c'est-à-dire ses idées, ses convictions et une langue qui diffèrent de tout ce que l'histoire des nations nous a révélé sur quelque peuple que ce soit.

On traverse les mers, on s'expose aux périls d'immenses voyages ; d'héroïques entreprises sont exécutées dans le but de connaître et de décrire les mœurs de quelques peuplades des déserts de l'Amérique ou de l'Afrique, et près de nous, au milieu de nous, tout un peuple formé de nos frères, de nos sœurs, de nos enfants, vit dans l'isolement, sauvage à plus d'un litre, ignoré, inconnu à l'immense majorité de ses concitoyens, méconnu souvent, et repoussé quelquefois. Ah! si l'on savait combien l'étude de cette tribu peut révéler de choses curieuses et utiles; combien d'importantes notions l'on peut puiser dans l'observation de ce peuple de sourds-muets, combien l'exploration de cette nation sans langue parlée et sans traditions sociales offrirait d'intérêt ; elle paraîtrait bientôt incontestablement plus utile que l'étude des mœurs d'un peuple déchu depuis des siècles; qui ne conserve plus de l'homme que le corps; une langue incomplète et formée seulement de mots concrets, une foi à de stupides croyances, des habitudes sans raison.

Les intrépides voyageurs qui ont visité ces peuples nous en racontent, à leur retour, des choses qui font rougir; on voudrait bien ne pas les croire, tant il répugne de voir des hommes comme nous, si abrutis et tombés si bas. Mais quelle utilité morale retire-t-on de ces lointaines expéditions? Les résultats compensent-ils toujours les périls? Je ne veux pas nier que le courage de ces hommes de cœur provoque la sympathie générale. En partant pour ces dangereuses explorations, nous les accompagnons de nos vœux; le cœur nous bât à leur retour; on s'enorgueillit de leur valeur, car elle ennoblit l'humanité; mais n'y a-t-il de noble que ce qui est dangereux à atteindre? et dans tous les cas si l'étude du sauvage est utile, peut-elle nous dispenser d'étudier nos sauvages à nous, nos sourds-muets sans instruction, dont le pitoyable état bien observé, sérieusement étudié , nous dirait tant de choses sur les besoins de l'âme, sur les lois de l'éducation en général? Si nous nous intéressons vivement aux détails de la vie des sauvages et de leurs luttes incessantes contre toute la nature pour conserver la vie, n'est-il pas plus curieux encore d'assister à la lutte de l'âme du sourd-muet pour renverser ou traverser les obstacles qui l'empêchent d'entrer en relation avec les âmes de ses semblables, se formera leur activité, se développer à leur contact, participer à leurs trésors, et vivre de leur vie?

Tout cela est certainement de nature à intéresser ceux qui croient que l'humanité est le sujet le plus digne de l'étude de l'homme, et vous êtes de ces hommes de cœur.

Mais il y a parmi ces infortunés une classe spéciale, un petit nombre pour qui la nature a été plus avare encore, ce sont les sourds-muets-aveugles; ils ne se trouvent pas seulement à peu près dans un isolement complet de la société intellectuelle de leurs semblables, la nature elle-même est muette pour eux ; ils n'ont même jamais entendu la voix de leur mère, ni goûté la poésie des sons et des tons, ni joui de la suave harmonie de la parole humaine, et l'intelligence de ces êtres ensevelie dans la matière, privée d'ouïe et de vue, c'est-à-dire privée des deux sens de relation les plus importants, les seuls, paraîtrait-il, qui puissent transmettre une idée d'une âme à une âme; cette intelligence fait des efforts de tous les instants pour sortir de ses ténèbres, pour briser le fatal obstacle, pour déchirer le voile qui lui cache ce qu'elle a faim et soif de connaître, l'inconnu ; ce quelque chose vers lequel elle est attirée de toute la force d'une ignorance qui lui est antinaturelle et qu'elle a en horreur, de toute l'attraction de l'esprit, de toute la propension naturelle de l'âme vers la vérité, de toute la force que Dieu lui a imprimée pour marcher à l'acquisition des choses intelligibles.

Ces regrets surgissent dans mon esprit avec d'autant plus de vivacité que la mort vient de m'enlever aujourd'hui ma sourde-muette et aveugle Anna Timmermans, âgée de 45 ans. Il y en avait 21 qu'elle était entrée dans mon institution. Anna est là froide et inanimée devant moi. Dieu l'a retirée de cette vie pour lui donner en partage une vie meilleure; soit, il a bien fait : mais je la regretterai toute ma vie, je me réjouis de ce que la connaissance qu'elle avait de Dieu l'a soutenue dans ses épreuves et consolée par l'espérance de le voir; elle l'aimait si naïvement et l'invoquait avec tant de confiance ; elle lui demandait si vivement durant les dernières semaines de son existence de pouvoir l'aimer toujours et de vivre dans son beau ciel avec sa grand'mère !

Anna avait conservé un vif sentiment de reconnaissance pour cette vieille femme, qui n'était cependant pour elle qu'une personne dévouée et aimante, un guide dans l'obscurité, une protectrice dans les périls, une femme qui la nourrissait et la soignait. Anna n'avait aucune idée de ce qu'est une mère ou une grand'mère, personne n'avait pu le lui dire; l'homme ne peut même savoir cela, ne peut connaître les devoirs que cette notion implique, que quand on le lui a enseigné. Ah! que l’homme est intellectuellement pauvre, il doit même apprendre à aimer sa mère!

Celte grand'mère avait accepté la charge de soigner sa petite-fille, l'infortunée aveugle sourde-muette, et s'acquitta de ce devoir comme la mère la plus tendre aurait pu le faire; je l'ai vue dans sa pauvre maisonnette se privant du nécessaire pour satisfaire aux désirs, aux exigences de sa petite-fille, pour la soulager et la consoler.

J'étais parvenu par hasard à savoir qu'une malheureuse privée de vue et d'ouïe se trouvait à Ostende et qu'elle recevait un secours de la commission des hospices. C'est aux démarches de messieurs les membres de la commission que je dois le bonheur d'avoir pu essayer son instruction: car la grand'mère et la tante ne voulaient d'abord nullement s'en séparer ; elles craignaient que jamais une personne étrangère ne lui donnât les soins qu'elles en prenaient, et elles étaient très – attachées à la malheureuse. Leurs soins étaient cependant peu éclairés, mais leur amour était touchant. Même lorsqu'elles eurent cédé aux instances des hommes charitables qui s'intéressaient à cette infortunée, elles s'écrièrent en la voyant partir : Vous emportez la bénédiction de notre maison. Aimable et innocente superstition qui rattache le bonheur de la famille à la présence d'une infortunée sourde, muette, aveugle ou idiote. Ce dévouement est d'autant plus méritoire qu'il reste presque toujours inconnu, car si on soigne tendrement le malheureux, presque toujours la famille en rougit et le cache.

J'ai rencontré dans l'histoire peu de cas d'infortunés de cette catégorie; ils sont rares, heureusement, et on peut s'en étonner, car le mal qui est la cause la plus ordinaire de la surdité, est le même qui produit presque toujours la cécité; en détruisant un sens, il semble épuiser son virus, sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi il ne les détruit pas tous deux à la fois.

Le sourd-muet duquel le Seigneur chassa un démon était, d'après l'opinion du vénérable Bédé, aussi aveugle.

Plater, auteur du XVI° siècle, rapporte un cas de surdi-mutité, accompagnée de cécité.

On trouve dans la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749) quelques observations sur le cas hypothétique de l'existence d'un semblable malheureux : « Si jamais un philosophe aveugle et sourd » de naissance fait un homme à l'imitation de celui de Descartes, j'ose assurer, y dit Diderot, qu'il placera l'âme aux bouts des doigts, car c'est de là que lui viennent ses principales sensations et toutes ses connaissances. » Ceci est une erreur, comme Diderot en débite tant lorsqu'il écrit en philosophe et en faveur de l'aride philosophie des Encyclopédistes. Je ne le cite d'ailleurs que pour montrer que des cas réels de cette triste position étaient alors à peu près inconnus. Il y ajoute : « Si les travaux de l'imagination épuisent notre tête, c'est que l'effort que nous faisons pour imaginer est assez semblable à celui que nous faisons pour apercevoir des objets très – proches ou très – petits. Mais il n'en sera pas de même de l'aveugle et sourd de naissance : les sensations qu'il aura prises par le toucher, seront, pour ainsi dire, le moule de toutes ses idées; et je ne serais pas surpris qu'après une profonde méditation il eût les doigts aussi fatigués que nous avons la tête. » L'observation est spirituelle; mais un sourd-muet aveugle qui s'instruit ne se fatigue pas par les doigts.

Un peu plus loin il dit encore : Il faut manquer d'un sens pour connaître les avantages des symboles destinés aux sens, et des gens qui auraient le malheur d'être sourds, aveugles et muets, ou qui viendraient à perdre ces trois sens par quelque accident, seraient bien charmés qu'il y eût une langue nette et précise pour le toucher.

L'histoire mentionne le cas d'un homme qui devint sourd et aveugle dans un âge avance. C'est M. Kératry qui en parle dans son ouvrage  
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Revue catholique. Recueil religieux, philosophique, scientifique, historique et littéraire. Sixième série. Deuxième volume. Louvain. AnnéE 1859 icon95 thèses de Luther à Wittenberg
«Prince des Humanistes». L’Humanisme est un courant culturel, scientifique et philosophique qui naît en

Revue catholique. Recueil religieux, philosophique, scientifique, historique et littéraire. Sixième série. Deuxième volume. Louvain. AnnéE 1859 iconCours moyen
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Revue catholique. Recueil religieux, philosophique, scientifique, historique et littéraire. Sixième série. Deuxième volume. Louvain. AnnéE 1859 iconBulletin électronique d’information de la shlf
«Les correspondances d’Érasme, Pasquier, Guez de Balzac et quelques autres : du recueil humaniste éternisant à l’éphémère de la vie...

Revue catholique. Recueil religieux, philosophique, scientifique, historique et littéraire. Sixième série. Deuxième volume. Louvain. AnnéE 1859 iconS’oppose au Pape sur la question des indulgences
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Revue catholique. Recueil religieux, philosophique, scientifique, historique et littéraire. Sixième série. Deuxième volume. Louvain. AnnéE 1859 iconRecherches vers les sites officiels et médias de réference et à utiliser tous types de supports
«Gestion de l’information touristique» dans le cadre du tronc commun en premier année de bts tourisme et de la deuxième année (approfondissement...

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