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Renard, comme plus près de nous, paraît il, certains cercles mondains pour les héros balzaciens (93). Les gestes françaises, toutefois, étaient à peine nées que, dès avant 1100, des seigneurs se plaisaient à donner à leurs fils les noms d’Olivier et de Roland, en même temps que, frappé d’une marque d’infamie, celui de Ganelon disparaissait pour jamais de p.156 l’onomastique (94). A ces contes, il arrivait qu’on se reportât comme à d’authentiques documents. Fils d’une époque pourtant déjà beaucoup plus livresque, le célèbre sénéchal de Henri II Plantagenêt, Renoul de Glanville, qu’on interrogeait sur les raisons de la longue faiblesse des rois de France vis à vis des ducs normands, répondait en invoquant les guerres qui jadis avaient « presque détruit » la chevalerie française : témoins, disait il, les récits de Gormont et de Raoul de Cambrai (95). Certainement, c’était avant tout dans de tels poèmes que ce grand politique avait appris à réfléchir sur l’histoire. A vrai dire, la conception de la vie qu’exprimaient les gestes ne faisait, à beaucoup d’égards, que refléter celle de leur public : dans toute littérature, une société contemple toujours sa propre image. Cependant, avec le souvenir, si mutilé fût il, des événements anciens, plus d’une tradition réellement puisée au passé avait filtré, dont, à maintes reprises, nous rencontrerons l’empreinte.


*

* *
CHAPITRE IV

La renaissance intellectuelle au deuxième âge féodal

I. Quelques caractères de la culture nouvelle

p.157 L’apparition des grands poèmes épiques, dans la France du XIe siècle peut être conçue comme un des symptômes avant coureurs par où s’annonçait le puissant développement culturel de la période suivante. « Renaissance du XIIe siècle », dit on souvent. Toutes réserves faites sur un mot qui, interprété à la lettre, évoquerait, au lieu d’un changement, une simple résurrection, la formule peut être retenue : à condition, cependant, de ne pas lui attacher une signification chronologique trop précise. Si le mouvement, en effet, ne prit toute son ampleur qu’au cours du siècle dont on lui attribue ordinairement le nom, ses premières manifestations, comme celles des métamorphoses démographiques et économiques concomitantes, datent de l’époque vraiment décisive que furent les deux ou trois décennies immédiatement antérieures à l’an 1100. A ce moment remontent, pour ne citer que quelques exemples, l’œuvre philosophique d’Anselme de Canterbury, l’œuvre juridique des plus anciens romanistes italiens et des canonistes, leurs émules, le début de l’effort mathématique dans les écoles de Chartres. Pas plus dans l’ordre de l’intelligence que sur aucun autre terrain, la révolution ne fut totale. Mais si voisin que, par sa mentalité, le second âge féodal, à beaucoup d’égards, demeure du premier, certains traits intellectuels nouveaux le marquent, dont il faut chercher à préciser l’action.

p.158 Les progrès de la vie de relation, si apparents sur la carte économique, ne s’inscrivent pas en traits moins nets sur la carte culturelle. L’abondance des traductions d’ouvrages grecs et surtout arabes — ces derniers, d’ailleurs, n’étant, pour la plupart, que les truchements de la pensée hellénique —, l’action qu’elles exercèrent sur la conscience et la philosophie de l’Occident attestent une civilisation désormais mieux pourvue d’antennes. Ce ne fut point hasard si parmi les traducteurs se rencontrèrent plusieurs membres des colonies marchandes établies à Constantinople. Dans l’intérieur même de l’Europe, les vieilles légendes celtiques, portées d’Ouest en Est, viennent imprégner de leur étrange magie l’imagination des conteurs français. A leur tour, les poèmes composés en France — gestes anciennes ou récits d’un goût plus neuf — sont imités en Allemagne, en Italie, en Espagne. Les foyers de la science nouvelle sont de grandes écoles internationales : Bologne, Chartres, Paris, « échelle de Jacob dressée vers le Ciel » (96). L’art roman, dans ce qu’au dessus de ses innombrables variétés régionales il avait eu d’universel, exprimait avant tout une certaine communauté de civilisation ou l’interaction d’une foule de petits nœuds d’influence. L’art gothique, par contre, va donner l’exemple de formes esthétiques d’exportation qui, sujettes naturellement à toutes sortes de remaniements, ne s’en propagent pas moins à partir de centres de rayonnement bien déterminés : la France d’entre Seine et Aisne, les monastères cisterciens de la Bourgogne.

L’abbé Guibert de Nogent qui, né en 1053, écrivait vers 1115 ses Confessions, oppose en ces termes les deux extrémités de sa vie. « Dans le temps qui précéda immédiatement mon enfance et durant celle ci même, la pénurie de maîtres d’école était telle qu’il était à peu près impossible d’en trouver dans les bourgs : à peine s’il s’en rencontrait dans les villes. En découvrait on par hasard ? Leur science était si mince qu’elle ne saurait se comparer même à celle des petits clercs vagabonds d’aujourd’hui (97). » Nul doute qu’en effet l’instruction, durant le XIIe siècle, n’eût accompli, en qualité comme en extension à travers les diverses couches sociales, d’immenses progrès. Plus que jamais, elle se fondait p.159 sur l’imitation des modèles antiques, non pas davantage vénérés, peut être, mais mieux connus, mieux compris, mieux sentis : au point d’avoir parfois, chez certains poètes en marge du monde clérical, comme le fameux Archipoeta rhénan, provoqué l’éclosion d’une sorte de paganisme moral, fort étranger à la période précédente. Mais le nouvel humanisme était plus généralement un humanisme chrétien. « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants » : cette formule de Bernard de Chartres, souvent répétée, illustre l’étendue de la dette que les plus graves esprits de l’époque se reconnaissaient envers la culture classique.

Le souffle nouveau avait atteint les milieux laïques. Le cas, désormais, n’est plus exceptionnel de ce comte de Champagne, Henri le Libéral, qui lisait dans le texte Végèce et Valère Maxime ; de ce comte d’Anjou, Geoffroi le Bel, qui, pour construire une forteresse, s’aidait de Végèce encore (98). Le plus souvent, cependant, ces goûts se heurtaient aux obstacles d’une éducation encore trop rudimentaire pour pénétrer les arcanes d’ouvrages écrits dans la langue de savants. Ils ne renonçaient pas pour autant à se satisfaire. Voyez Baudoin II de Guines (mort en 1205). Chasseur, buveur et grand trousseur de jupons, expert autant qu’un jongleur en chansons de gestes comme en grossiers fabliaux, ce seigneur picard, pour « illettré » qu’il fût, ne se plaisait pas qu’aux contes héroïques ou gaillards. Il recherchait la conversation des clercs qu’il payait de retour en « païennes » historiettes, — trop bien instruit, au gré d’un prêtre de son pays, par ces doctes entretiens : la science théologique qu’il y avait puisée, n’en usait il point pour disputer avec ses maîtres ? Mais échanger des propos ne lui suffisait point. Il fit traduire en français, pour lui être lus à haute voix, plus d’un livre latin : avec le Cantique des Cantiques, les Évangiles et la Vie de Saint Antoine, une grande partie de la Physique d’Aristote et la vieille Géographie du romain Solin (99). De ces besoins nouveaux naquit ainsi, par presque toute l’Europe, une littérature en langue vulgaire, qui, destinée aux gens du siècle, ne visait pas seulement à les amuser. Peu importe qu’au début elle ait été faite presque exclusivement de paraphrases. Elle n’en ouvrait pas moins largement p.160 l’accès de toute une tradition. Celui, entre autres, d’un passé peint de moins fictives couleurs.

Longtemps, à vrai dire, les récits historiques en langues nationales demeurèrent fidèles au vêtement prosodique et au ton des vieilles gestes. Pour les voir consentir à la prose, instrument naturel d’une littérature de faits, il faudra attendre, dans les premières décennies du XIIIe siècle, l’apparition, tantôt de mémoires composés par des personnages étrangers au monde des jongleurs comme à celui des clercs — un haut baron, Villehardouin, un modeste chevalier, Robert de Clary —, tantôt de compilations expressément destinées à renseigner un vaste public : les Faits des Romains, la somme qui, sans fausse honte, s’intitulait Tote l’histoire de France, la Chronique Universelle saxonne. A peu près autant d’années s’écouleront avant qu’en France, puis dans les Pays Bas et en Allemagne, quelques chartes, encore bien rares, rédigées dans le langage de tous les jours, permettent enfin aux hommes qui participaient à un contrat d’en connaître directement la teneur. Entre l’action et son expression, l’abîme se comblait lentement.

En même temps, dans les cours lettrées qui se groupaient autour des grands chefs — Plantagenêts de l’empire angevin, comtes de Champagne, Welfs d’Allemagne —, toute une littérature de fables et de rêves tissait ses prestiges. Certes, plus ou moins remaniées au goût du jour et foisonnantes d’épisodes rajoutés, les chansons de geste n’avaient pas cessé de plaire. A mesure, cependant, que la véritable histoire, peu à peu, prenait, dans la mémoire collective, la place de l’épopée, des formes poétiques nouvelles avaient jailli, provençales ou françaises par leur origine et, de là, bientôt répandues dans l’Europe entière. C’étaient des romans de pure fiction où les prodigieux coups d’épée, les « grans borroflemens », toujours aimés d’une société demeurée foncièrement guerrière, avaient dorénavant pour arrière-plan familier un univers traversé de mystérieux enchantements : par l’absence de toutes prétentions historiques, comme par cette fuite vers le monde des fées, expressions d’un âge désormais assez raffiné pour séparer de la description du réel la pure évasion littéraire. C’étaient aussi de p.161 courts poèmes lyriques, d’une ancienneté presque égale, par leurs premiers exemples, à celle des chants héroïques eux mêmes, mais composés en nombre de plus en plus grand et avec de plus en plus subtiles recherches. Car, un sens esthétique plus aiguisé attachait une valeur croissante aux trouvailles, voire aux préciosités de la forme ; il est bien de ce temps le vers savoureux où, évoquant le souvenir de Chrétien de Troyes, en qui notre XIIe siècle reconnut son plus séduisant conteur, un de ses émules ne savait trouver, pour le louer, de plus bel éloge que celui-ci : « il prenait le français à pleines mains ».

Surtout romans et poèmes lyriques ne se bornent plus à retracer des actes ; ils s’efforcent, non sans gaucherie, mais avec beaucoup d’application, à analyser les sentiments. Jusque dans les épisodes guerriers, la joute de deux combattants prend le pas sur les grands chocs d’armées, chers aux anciens chants. De toutes façons, la nouvelle littérature tendait à réintégrer l’individuel et invitait les auditeurs à méditer sur leur moi. Dans ce penchant vers l’introspection, elle collaborait avec une influence d’ordre religieux : la pratique de la confession « auriculaire », de fidèle à prêtre, qui, longtemps renfermée dans le monde monastique, se propagea, au cours du XIIe siècle, chez les laïques. Par bien des traits, l’homme des environs de l’an 1200, dans les classes supérieures de la société, ressemble à son ancêtre des générations précédentes : même esprit de violence, mêmes brusques sautes d’humeur, même préoccupation du surnaturel, encore accrue peut être, quant à l’obsession des présences diaboliques par le dualisme que, jusque dans les milieux orthodoxes, répandait le voisinage des hérésies manichéennes, alors si prospères. Sur deux points pourtant, il en diffère profondément. Il est plus instruit. Il est plus conscient.

II. La prise de conscience

Aussi bien cette prise de conscience dépassait elle l’homme isolé pour s’étendre à la société elle même. Le branle ici avait été donné, dans la seconde moitié du XIe siècle, par le p.162 grand « réveil », religieux que, du nom du pape Grégoire VII, qui en fut un des principaux acteurs, on a pris l’habitude de nommer réforme grégorienne. Mouvement complexe, s’il en fut, où aux aspirations de clercs et surtout de moines, instruits dans les vieux textes, se mêlèrent beaucoup de représentations jaillies du tréfonds de l’âme populaire : l’idée que le prêtre dont la chair a été souillée par l’acte sexuel devient incapable de célébrer efficacement les divins mystères, ce fut, autant que chez les ascètes du monachisme et beaucoup plus chez les théologiens, dans les foules laïques qu’elle trouvera ses plus virulents adeptes. Mouvement extraordinairement puissant aussi, d’où il est permis, sans exagération, de dater la formation définitive du catholicisme latin, alors précisément, et non par l’effet d’une coïncidence fortuite, détaché pour jamais du christianisme oriental. Si variées qu’aient été les manifestations de cet esprit, plus nouveau qu’il ne le savait lui-même, l’essence s’en peut résumer en quelques mots : dans un monde où jusque là on avait vu le sacré et le profane se mélanger presque inextricablement, l’effort grégorien tendit à affirmer l’originalité comme la suprématie de la mission spirituelle dont l’Église est dépositaire, à mettre le prêtre à part et au dessus du simple fidèle.

Assurément les plus rigoristes, parmi les réformateurs, n’étaient guère des amis de l’intelligence. Ils se méfiaient de la philosophie. Ils méprisaient la rhétorique, non sans succomber eux mêmes, assez souvent, à ses prestiges — « ma grammaire est le Christ », disait Pierre Damien, qui pourtant déclinait et conjuguait fort correctement —. Ils estimaient que le religieux était fait pour pleurer, plutôt que pour l’étude. En un mot, dans le grand drame de conscience dont, depuis saint Jérôme, avait été déchiré plus d’un cœur chrétien, divisé entre l’admiration de la pensée ou de l’art antiques et les jalouses exigences d’une religion d’ascétisme, ils se rangeaient résolument du parti des intransigeants, qui, loin de respecter, comme Abélard, dans les philosophes du paganisme des hommes « inspirés de Dieu », ne voulaient, à l’exemple de Gerhoh de Reichersberg, voir en eux que des « ennemis de la croix du Christ ». Mais, dans leur tentative p.163 de redressement, puis au cours des combats que leur programme leur imposa de livrer contre les puissances temporelles et notamment contre l’Empire, force leur fut de mettre en forme intellectuelle leurs idéaux, de raisonner, d’inviter au raisonnement. Brusquement des problèmes qui, jusque là, n’avaient été agités que par une poignée de doctes prirent une valeur très actuelle. Ne lisait on pas, nous dit on, en Allemagne, ou du moins ne se faisait on pas traduire, jusque sur les places publiques et dans les échoppes, les écrits où des clercs, tout chauds encore de la mêlée, dissertaient, en sens divers, des fins de l’État, des droits des rois, de leurs peuples ou des papes (100) ? Les autres pays n’avaient pas été touchés au même degré. Nulle part, cependant, ces polémiques ne restèrent sans effet. Plus qu’avant, on considéra désormais les affaires humaines comme sujettes à la réflexion.

Une autre influence encore aida à cette décisive métamorphose. Le renouveau du droit savant, qui sera étudié plus loin, atteignait, en ce temps où tout homme d’action devait être un peu juriste, des cercles étendus ; il amenait lui aussi à voir dans les réalités sociales quelque chose qui pouvait être décrit méthodiquement et sciemment élaboré. Mais, sans doute, les effets les plus certains de la nouvelle éducation juridique doivent ils être cherchés dans une autre direction. Avant tout, quelle que fût la matière du raisonnement, elle habituait les esprits à raisonner en forme. Par là elle rejoignait les progrès de la spéculation philosophique, qui lui sont d’ailleurs étroitement liés. Certes, l’effort logique d’un saint Anselme, d’un Abélard, d’un Pierre Lombard ne pouvait être suivi que par un petit nombre d’hommes, recrutés presque exclusivement parmi les clercs. Mais ces clercs mêmes étaient souvent mêlés à la vie la plus active : ancien élève des écoles de Paris, Reinald de Dassel, chancelier de l’Empire, puis archevêque de Cologne, dirigea pendant de longues années la politique allemande ; prélat philosophe, Étienne Langton prit, sous Jean sans Terre, la tête du baronat anglais révolté. Aussi bien, pour subir l’ambiance d’une pensée, fut il jamais nécessaire de participer à ses plus hautes créations ? Mettez côte à côte p.164 deux chartes, l’une des alentours de l’an mille, l’autre des dernières années du XIIe siècle : presque toujours la seconde est plus explicite, plus précise, moins mal ordonnée. Non qu’au XIIe siècle même, des contrastes fort sensibles ne subsistent entre les documents, selon les milieux d’où ils étaient issus : dictées par les bourgeoisies, plus avisées qu’instruites, les chartes urbaines sont, à l’ordinaire, pour le bon ordre de leur rédaction, bien au dessous, par exemple, des beaux établissements émanés de la chancellerie savante d’un Barberousse. Entre les deux époques, l’opposition, vue de haut, n’en demeure pas moins très nette. Or, l’expression, ici, était inséparable de son contenu. Que vers la fin du second âge féodal, les hommes d’action aient communément disposé d’un instrument d’analyse mentale moins qu’autrefois malhabile, dans l’histoire, encore si mystérieuse, des liens entre la réflexion et la pratique comment tenir ce fait pour indifférent ?

CHAPITRE V

Les fondements du droit

I. L’empire de la coutume

p.165 Un juge, dans l’Europe pré féodale du début du IXe siècle, avait il à dire le droit ? Son premier devoir était d’interroger les textes : compilations romaines, si le procès devait être tranché d’après les lois de Rome ; coutumes des peuples germains, peu à peu, dans leur quasi-totalité, fixées par l’écriture ; édits législatifs enfin, qu’avaient rendus en grand nombre les souverains des royaumes barbares. Là où parlaient ces monuments, il n’y avait qu’à obéir. Mais la tâche ne s’offrait pas toujours aussi simple. Laissons même le cas, en pratique sans doute assez fréquent, où le manuscrit, soit se trouvant manquer, soit — comme les lourds recueils romains — semblant de consultation malaisée, la disposition, bien qu’elle eût son origine dans le livre, n’était en fait connue que par l’usage. Le plus grave était qu’aucun livre ne suffisait à tout trancher. Des fractions entières de la vie sociale — les relations à l’intérieur de la seigneurie, les liens d’homme à homme, où déjà se préfigurait la féodalité — n’étaient que bien imparfaitement réglées par les textes, voire ne l’étaient pas du tout. Ainsi, à côté du droit écrit, existait déjà une zone de tradition purement orale. Un des caractères les plus importants de la période qui suivit — de l’âge, en d’autres termes, où se constitua véritablement le régime féodal — fut que cette marge p.166 s’accrut démesurément, au point, dans certains pays, d’envahir le domaine juridique tout entier.

En Allemagne et en France, l’évolution atteignit ses limites extrêmes. Plus de législation : en France le dernier « capitulaire », fort peu original d’ailleurs, est de 884 ; en Allemagne, la source semble s’être tarie dès le démembrement de l’Empire, après Louis le Pieux. A peine si quelques princes territoriaux — un duc de Normandie, un duc de Bavière — promulguent çà et là une ou deux mesures d’une portée un peu générale. Dans cette carence, on a parfois cru reconnaître un effet de la faiblesse où était tombé le pouvoir monarchique. Mais l’explication qu’on pourrait être tenté d’admettre, s’il ne s’agissait que de la France, ne saurait évidemment valoir pour les souverains beaucoup plus puissants de l’Allemagne. Aussi bien ces empereurs saxons ou saliens qui, au nord des Alpes, ne traitaient jamais dans leurs diplômes que de cas individuels, ne les voyait on pas se faire législateurs dans leurs États d’Italie, où pourtant ils ne disposaient certes point d’une force supérieure ? Si, au delà des Monts, on n’éprouvait plus le besoin de rien ajouter aux règles naguère expressément formulées, la véritable raison en était que ces règles mêmes avaient glissé à l’oubli. Au cours du Xe siècle, les lois barbares comme les ordonnances carolingiennes cessent peu à peu d’être transcrites ou mentionnées, autrement que par de fugitives allusions. Un notaire affecte t il de citer encore les lois romaines ? la référence, les trois quarts du temps, n’est que banalité ou contresens. Comment n’en eût il pas été ainsi ? Entendre le latin — langue commune, sur le continent, de tous les anciens documents juridiques — était, à peu de chose près, le monopole des clercs. Or la société ecclésiastique s’était donné son droit propre, de plus en plus exclusif. Fondé sur les textes — si bien que les seuls capitulaires francs qui continuassent d’être commentés étaient ceux qui concernaient l’Église — ce droit canon s’enseignait dans les écoles, toutes cléricales. Le droit profane, au contraire, n’était nulle part matière d’instruction. Sans doute la familiarité avec les vieux recueils ne se fût elle néanmoins pas complètement perdue, s’il p.167 avait existé une profession d’hommes de loi. Mais la procédure ne comportait point d’avocats et tout chef était juge. C’est dire que la plupart des juges ne savaient pas lire : mauvaise condition assurément pour le maintien d’un droit écrit.

Les rapports étroits qui unissent ainsi, en France et en Allemagne, la décadence des anciens droits avec celle de l’instruction, chez les laïques, ressortent d’ailleurs, avec clarté, de quelques expériences de sens inverse. En Italie, la liaison a été admirablement perçue, dès le XIe siècle, par un observateur étranger, le chapelain impérial Wipo ; dans ce pays où, dit il, « la jeunesse tout entière » — entendez celle des classes dirigeantes — « était envoyée aux écoles pour y travailler à la sueur des fronts » (101), ni les lois barbares, ni les capitulaires carolingiens, ni le droit romain ne cessèrent d’être étudiés, résumés, glossés. De même, une série d’actes, clairsemés sans doute, mais dont la continuité est visible, y attestent la persistance de l’habitude législative. Dans l’Angleterre anglo saxonne, où la langue des lois était celle de tout le monde, où, par suite, comme le décrit le biographe du roi Alfred, les juges mêmes qui ne savaient pas leurs lettres pouvaient se faire lire les manuscrits et les comprendre (102) les princes, jusqu’à Knut, s’employèrent tour à tour à codifier les coutumes ou à les compléter, voire à les modifier expressément par leurs édits. Après la conquête normande, il sembla nécessaire de mettre à la portée des vainqueurs ou, du moins, de leurs clercs la substance de ces textes, dont le langage leur était inintelligible. Si bien qu’on vit alors se développer dans l’île, dès le début du XIIe siècle, cette chose inconnue, au même moment, de l’autre côté de la Manche : une littérature juridique, qui, latine par l’expression, était anglo saxonne par l’essentiel de ses sources (103).

Cependant, si considérable que fût la différence qui se marquait ainsi entre les divers secteurs de l’Europe féodale, elle n’atteignait point le fond même du développement. Là où le droit avait cessé de se fonder sur l’écrit, beaucoup de règles anciennes, de diverses provenances, avaient néanmoins été conservées par transmission orale. p.168 Inversement, dans les contrées qui continuaient de connaître et de respecter les vieux textes, les besoins sociaux avaient fait surgir, à leur côté, tantôt les complétant, tantôt les supplantant, un grand nombre d’usages nouveaux. Partout, en un mot, une même autorité décidait finalement du sort réservé au patrimoine juridique de l’âge précédent : la coutume, alors la seule source vivante du droit et que les princes, lors même qu’ils légiféraient, ne prétendaient guère qu’interpréter.

Les progrès de ce droit coutumier s’étaient accompagnés d’un profond remaniement de la structure juridique. Dans les provinces continentales de l’ancienne
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