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capable de contrôler efficacement de vastes étendues.

Ni les Sarrasins, ni les Normands ne s’armaient mieux que leurs adversaires. Dans les tombes des Vikings, les plus belles épées portent les marques d’une fabrication franque. Ce sont les « glaives de Flandre » dont parlent si souvent les légendes scandinaves. Les mêmes textes coiffent volontiers leurs héros de « heaumes welches ». Coureurs et chasseurs de la steppe, les Hongrois probablement étaient meilleurs cavaliers, meilleurs archers surtout que les Occidentaux ; ils n’en furent pas moins à plusieurs reprises vaincus en bataille rangée. Si les envahisseurs possédaient une supériorité militaire, elle était beaucoup moins de nature technique que d’origine sociale. Comme plus tard les Mongols, les Hongrois étaient formés à la guerre par leur genre de vie même. « Quand les deux partis sont égaux par le nombre et par la force, le plus habitué à la vie nomade remporte la victoire. » L’observation est de l’historien arabe Ibn-Khaldoun (54). Elle a eu dans l’ancien monde une portée presque universelle : du moins jusqu’au jour où les sédentaires purent appeler à leur secours les ressources d’une organisation politique perfectionnée et d’un armement vraiment scientifique. C’est que le nomade est un « soldat-né », toujours prêt à partir en campagne avec ses moyens ordinaires, son cheval, son équipement, ses provisions ; qu’il est servi aussi par un instinct stratégique de l’espace, fort étranger généralement aux sédentaires. Quant aux Sarrasins et surtout aux Vikings, leurs détachements étaient dès le départ constitués exprès pour la lutte. Que pouvaient, en face de ces troupes mordantes, les levées improvisées, réunies à la hâte depuis p.93 les quatre coins d’un pays déjà envahi ? Comparez, dans les récits des chroniques anglaises, l’allant du here — l’armée danoise — avec la gaucherie du fyrd anglo-saxon, lourde milice dont on n’obtient une action tant soit peu prolongée qu’en permettant, par un jeu de relèves, le retour périodique de chaque homme à sa terre. Ces contrastes, à vrai dire, furent vifs surtout au début. A mesure que les Vikings se muaient en colons et les Hongrois, autour du Danube, en paysans, de nouveaux soucis vinrent entraver leurs mouvements. Par ailleurs, l’Occident, avec le système de la vassalité ou du fief, ne s’était-il pas donné, lui aussi, de bonne heure, une classe de combattants professionnels ? L’incapacité où ce mécanisme, monté pour la guerre, fut jusqu’au bout, somme toute, de fournir les moyens d’une résistance, vraiment efficace, en dit long sur ses défauts internes.

Mais ces soldats de métier consentaient-ils réellement à se battre ? « Tout le monde s’enfuit », écrivait, dès 862 ou peu après, le moine Ermentaire (55). De fait, jusque chez les hommes en apparence les mieux entraînés, les premiers envahisseurs semblent avoir produit une impression de terreur panique dont les effets paralysants évoquent irrésistiblement les récits des ethnographes sur la fuite éperdue de certaines tribus primitives, pourtant fort belliqueuses, devant tout étranger (56) : braves en face du danger familier, les âmes frustes sont à l’ordinaire incapables de supporter la surprise et le mystère. Le moine de Saint-Germain-des-Prés qui, très peu de temps après l’événement, a raconté la remontée de la Seine, en 845, par les barques normandes, voyez avec quel accent troublé il observe « qu’on n’avait jamais ouï parler d’une chose semblable ni lu rien de pareil dans les livres (57). » Cette émotivité était entretenue par l’atmosphère de légende et d’apocalypse qui baignait les cerveaux. Dans les Hongrois, rapporte Rémi d’Auxerre, « d’innombrables personnes » croyaient reconnaître les peuples de Gog et Magog, annonciateurs de l’Antéchrist (58). L’idée même, universellement répandue, que ces calamités étaient un châtiment divin disposait à courber la tête. Les lettres qu’Alcuin expédia en Angleterre après le désastre de Lindisfarne ne sont qu’exhortations à la vertu et au p.94 repentir ; de l’organisation de la résistance, pas un mot. Là encore, cependant, c’est de la période la plus ancienne que datent les exemples de couardise vraiment avérée. Plus tard, on reprit un peu plus de cœur.

La vérité profonde est que les chefs étaient beaucoup moins incapables de combattre, si leur propre vie ou leurs biens se trouvaient en jeu, que d’organiser méthodiquement la défense et — à peu d’exceptions près — de comprendre les liens entre l’intérêt particulier et l’intérêt général. Ermentaire n’avait point tort quand, parmi les causes des victoires scandinaves, il plaçait, à côté de la poltronnerie et de la « torpeur » des chrétiens, leurs « dissensions ». Que les affreux bandits du Freinet aient vu un roi d’Italie pactiser avec eux ; qu’un autre roi d’Italie, Bérenger Ier, ait pris à son service des Hongrois, un roi d’Aquitaine, Pépin II, des Normands ; que les Parisiens aient, en 885, lancé les Vikings sur la Bourgogne ; que la ville de Gaète, longtemps l’alliée des Sarrasins du Monte Argento, ait consenti seulement contre des terres et de l’or à prêter son appui à la ligue formée pour chasser ces brigands : ces épisodes, entre bien d’autres, jettent un jour singulièrement cruel sur la mentalité commune. Les souverains s’efforçaient-ils, malgré tout, de lutter ? Trop souvent l’entreprise s’achevait comme, en 881, celle de Louis III qui, ayant construit, afin de barrer la route aux Normands, un château sur l’Escaut, « ne put trouver personne pour le garder ». Il n’est guère d’ost royal dont on n’eût pu répéter, pour le moins, ce que, probablement non sans une pointe d’optimisme, un moine parisien disait de la levée de 845 : parmi les guerriers convoqués beaucoup vinrent ; non pas tous (59). Mais, sans doute, le cas le plus révélateur est-il celui d’un Otton le Grand, qui, puissant entre tous les monarques de son temps, ne réussit jamais à faire réunir la petite troupe dont l’assaut eût mis un terme au scandale du Freinet. Si, en Angleterre, les rois du Wessex, jusqu’à l’effondrement final, menèrent vaillamment et efficacement le bon combat contre les Danois, si en Allemagne Otton agit de même contre les Hongrois, dans l’ensemble du continent la seule résistance vraiment heureuse vint plutôt des pouvoirs régionaux qui, plus forts p.95 que les royautés parce qu’ils étaient plus proches de la matière humaine et moins préoccupés de trop vastes ambitions, se constituaient lentement au-dessus de la poussière des petites seigneuries.

Quelque riche en enseignements que soit l’étude des dernières invasions, il ne faudrait pas cependant laisser ses leçons nous masquer un fait plus considérable encore : l’arrêt des invasions elles-mêmes. Jusque-là ces ravages par des hordes venues du dehors et ces grands remuements de peuples avaient véritablement donné sa trame à l’histoire de l’Occident, comme à celle du reste du monde. Dorénavant, l’Occident en sera exempt. A la différence, ou peu s’en faut, du reste du monde. Ni les Mongols, ni les Turcs ne devaient faire plus tard autre chose qu’effleurer ses frontières. Il aura certes ses discordes ; mais en vase clos. D’où la possibilité d’une évolution culturelle et sociale beaucoup plus régulière, sans la brisure d’aucune attaque extérieure ni d’aucun afflux humain étranger. Voyez, par contraste, le destin de l’Indo-Chine où, au XIVe siècle, la splendeur des Chams et des Khmers s’effondra sous les coups des envahisseurs annamites ou siamois. Voyez surtout, plus près de nous, l’Europe Orientale, foulée, jusqu’aux temps modernes, par les peuples de la steppe et les Turcs. Qu’on se demande, une minute, ce qu’eût été le sort de la Russie sans les Polovtsi et les Mongols. Il n’est pas interdit de penser que cette extraordinaire immunité, dont nous n’avons guère partagé le privilège qu’avec le Japon, fut un des facteurs fondamentaux de la civilisation européenne, au sens profond, au sens juste du mot.
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LIVRE DEUXIEME :

Les conditions de vie et l’atmosphère mentale.

CHAPITRE PREMIER

Conditions matérielles et tonalité économique

I. Les deux âges féodaux

p.97 L’armature d’institutions qui régit une société ne saurait, en dernier ressort, s’expliquer que par la connaissance du milieu humain tout entier. Car la fiction de travail qui, dans l’être de chair et de sang, nous contraint de découper ces fantômes : homo œconomicus, philosophicus, juridicus, elle est nécessaire sans doute ; mais supportable seulement si l’on refuse d’en être la dupe. C’est pourquoi, malgré la présence, dans la même collection, d’autres volumes consacrés aux divers aspects de la civilisation médiévale, il n’a pas semblé que les descriptions, ainsi entreprises sous des angles différents du nôtre, pussent dispenser de rappeler ici les caractères fondamentaux du climat historique qui fut celui de la féodalité européenne. Est il besoin de l’ajouter ? En inscrivant cet exposé presque en tête du livre, on ne songe nullement à postuler, en faveur des ordres de faits qui y seront brièvement retracés, je ne sais quelle illusoire primauté. Lorsqu’il s’agit de confronter deux phénomènes particuliers, appartenant à des séries distinctes — une certaine répartition de l’habitat, par exemple, avec certaines formes des groupes juridiques —, le problème délicat de la cause et de l’effet se pose assurément. Mettre face à face, en revanche, au long d’une évolution plusieurs fois séculaire, deux chaînes de phénomènes, par nature dissemblables, puis dire : « voici de ce côté toutes les causes ; de l’autre, voilà tous les effets », p.98 rien ne serait plus vide de sens qu’une pareille dichotomie. Une société, comme un esprit, n’est elle pas tissue de perpétuelles interactions ? Toute enquête cependant a son axe propre. Points d’aboutissement au regard d’autres recherches autrement centrées, l’analyse de l’économie ou de la mentalité sont, pour l’historien de la structure sociale, un point de départ.

Dans ce tableau préliminaire, d’objet sciemment limité, force sera de ne retenir que l’essentiel et le moins sujet au doute. Une lacune volontaire mérite, entre toutes, un mot d’explication. L’admirable floraison artistique de l’ère féodale, au moins depuis le XIe siècle, ne demeure pas seulement, aux yeux de la postérité, la plus durable gloire de cette époque de l’humanité. Elle servit alors de langage aux formes les plus hautes de la sensibilité religieuse comme à cette interpénétration, si caractéristique, du sacré et du profane qui n’a pas laissé de plus naïfs témoignages que certaines frises ou certains chapiteaux d’églises. Elle fut aussi, bien souvent, comme le refuge des valeurs qui ailleurs ne parvenaient pas à se manifester. La sobriété dont l’épopée était si incapable, c’est dans les architectures romanes qu’il la faut chercher. La précision d’esprit que les notaires, dans leurs chartes, ne savaient pas atteindre, elle présidait aux travaux des constructeurs de voûtes. Mais les rapports qui aux autres aspects d’une civilisation unissent l’expression plastique sont encore trop mal connus, nous les entrevoyons trop complexes, trop susceptibles de retardements ou de divergences pour qu’il n’ait pas fallu se résoudre ici à laisser de côté les problèmes posés par des liaisons si délicates et des contradictions, en apparence, si étonnantes.

L’erreur, d’ailleurs, serait lourde de traiter la « civilisation féodale » comme constituant, dans le temps, un bloc d’un seul tenant. Provoquées sans doute ou rendues possibles par l’arrêt des dernières invasions, mais, dans la mesure même où elles étaient le résultat de ce grand fait, en retard sur lui de quelques générations, une série de transformations, très profondes et très générales, s’observent vers le milieu du XIe siècle. Non point brisure, certes, mais changement d’orientation, qui, malgré d’inévitables décalages, selon les p.99 pays ou les phénomènes envisagés, atteignit tour à tour presque toutes les courbes de l’activité sociale. Il y eut, en un mot, deux âges « féodaux » successifs, de tonalités fort différentes. On s’efforcera, dans ce qui suit, de rendre justice, autant qu’à leurs traits communs, aux contrastes de ces deux phases.

II. Le premier âge féodal : le peuplement

Il nous est et sera toujours impossible de chiffrer, fût ce approximativement, la population de nos contrées, durant le premier âge féodal. Aussi bien existait il assurément de fortes variations régionales, constamment accentuées par les à coups des troubles sociaux. En face du véritable désert qui, sur les plateaux ibériques, imprimait aux confins de la chrétienté et de l’Islam toute la désolation d’un vaste « no man’s land », en regard même de l’ancienne Germanie, où se réparaient lentement les brèches creusées par les migrations de l’âge précédent, les campagnes de la Flandre ou de la Lombardie faisaient figure de zones relativement favorisées.

Quelle que fût cependant l’importance de ces contrastes, comme de leurs retentissements sur toutes les nuances de la civilisation, le trait fondamental demeure l’universel et profond affaissement de la courbe démographique. Incompa­rablement moins nombreux, sur toute la surface de l’Europe, que nous ne les voyons, non seulement depuis le XVIIIe siè­cle mais même depuis le XIIe, les hommes étaient aussi, selon toute apparence, dans les provinces naguère soumises à la domination romaine, sensiblement plus rares qu’aux beaux temps de l’Empire. Jusque dans les villes, dont les plus notables ne dépassaient pas quelques milliers d’âmes, terrains vagues, jardins, champs même et pâtures se glis­saient de toutes parts entre les maisons.

Cette absence de densité était encore aggravée par une répartition fort inégale. Assurément, les conditions physiques, comme les habitudes sociales, conspiraient à maintenir, dans les campagnes, de profondes variétés entre les régimes d’habitat. Tantôt les familles ou, du moins, certaines d’entre elles s’étaient établies assez loin les unes des autres, p.100 chacune au milieu de son exploitation propre : ainsi, en Limousin. Tantôt, au contraire, comme dans l’Ile de France, elles se massaient, presque toutes, en villages. Dans l’ensemble, cependant, la pression des chefs, surtout le souci de la sécurité étaient autant d’obstacles à une trop forte dispersion. Les désordres du haut moyen âge avaient entraîné de fréquents rassemblements. Dans ces agglomérations, les hommes vivaient au coude à coude. Mais elles étaient séparées par de multiples vides. La terre arable elle même, dont le village tirait sa nourriture, il la fallait, proportionnellement au nombre des habitants, beaucoup plus vaste que de nos jours. Car l’agriculture était alors une grande dévoratrice d’espace. Sur les labours, incomplètement défoncés et privés, presque toujours, d’engrais suffisants, les épis ne croissaient ni bien lourds ni bien serrés. Jamais, surtout, le finage entier ne se couvrait à la fois de moissons. Les systèmes d’assolement les plus perfectionnés exigeaient que, chaque année, une moitié ou un tiers du sol cultivé demeurât en repos. Souvent même, jachères et récoltes se succédaient en une alternance sans fixité, qui à la végétation spontanée accordait un temps toujours plus long qu’à la période de culture ; les champs, en ce cas, n’étaient guère que de provisoires et brèves conquêtes sur les friches. Ainsi, au sein même des terroirs, la nature sans cesse tendait à reprendre le dessus. Au delà d’eux, les enveloppant, les pénétrant, se déroulaient forêts, broussailles et landes, immenses zones sauvages, dont l’homme était rarement tout à fait absent, mais que, charbonnier, pâtre, ermite ou hors la loi, il hantait seulement au prix d’un long éloignement de ses semblables.

III. Le premier âge féodal : la vie de relations

Entre les groupes humains ainsi égaillés, les communications souffraient bien des difficultés. L’écroulement de l’empire carolingien venait de ruiner le dernier pouvoir assez intelligent pour se soucier de travaux publics, assez puissant pour en faire exécuter au moins quelques uns. Même les anciennes voies romaines, moins solidement p.101 construites qu’on ne l’a parfois imaginé, s’abîmaient, faute d’entretien. Surtout les ponts, qu’on ne réparait plus, manquaient à un grand nombre de passages. Ajoutez l’insécurité, accrue par la dépopulation qu’elle avait elle même en partie provoquée. Quelle surprise, en 841, à la cour de Charles le Chauve, lorsque ce prince voit arriver à Troyes les messagers qui lui apportent d’Aquitaine les ornements royaux : un si petit nombre d’hommes, chargés de bagages si précieux, traverser sans encombres de si vastes étendues, infestées de toutes parts par les rapines (60) ! La chronique anglo-saxonne s’étonne beaucoup moins lorsqu’elle relate comment en 1061, un des plus grands barons d’Angleterre, le comte Tostig, fut arrêté et rançonné par une poignée de bandits, aux portes de Rome.

Comparée à ce que nous offre le monde contemporain, la rapidité des déplacements humains, en ce temps, nous paraît infime. Elle n’était point, cependant, sensiblement plus faible qu’elle ne devait le rester jusqu’à la fin du moyen âge, voire jusqu’au seuil du XVIIIe siècle. A la différence de ce que nous observons aujourd’hui, c’était sur mer qu’on la voyait la plus grande, de beaucoup. De 100 à 150 kilomètres par jour ne constituaient pas, pour un navire, un record exceptionnel : pour peu, cela va de soi, que les vents ne fussent point trop défavorables. Par voie de terre, le parcours journalier normal atteignait, semble t il, en moyenne de trente à quarante kilomètres. Entendez pour un voyageur sans fièvre : caravane de marchands, grand seigneur circulant de château en château ou d’abbaye en abbaye, armée avec ses bagages. Un courrier, une poignée d’hommes résolus pouvaient, en bandant leur effort, faire le double ou plus. Une lettre écrite par Grégoire VII, à Rome, le 8 décembre 1075, arriva à Goslar, au pied du Harz, le Ier janvier suivant ; son porteur avait abattu, à vol d’oiseau, environ 47 kilomètres par jour, dans la réalité, évidemment, bien davantage. Pour voyager, sans trop de fatigue ni de lenteur, il fallait être monté ou en voiture : un cheval, un mulet ne vont pas seulement plus vite qu’un homme ; ils s’accommodent mieux des fondrières. D’où l’interruption saisonnière de beaucoup de liaisons, moins en raison du mauvais temps que par manque p.102 de fourrages : les missi carolingiens déjà s’attachaient à ne commencer leurs tournées que l’herbe une fois levée (61). Cependant, comme à présent en Afrique, un piéton exercé parvenait à couvrir, en peu de jours, des distances étonnamment longues et, sans doute, franchissait il plus vite qu’un cavalier certains obstacles. C’était, en partie, par coureurs que Charles le Chauve, organisant sa deuxième expédition d’Italie, songeait à assurer à travers les Alpes ses liaisons avec la Gaule (62).

Mauvaises et peu sûres, ces routes ou ces pistes n’étaient pas, pour cela, désertes. Bien au contraire. Là où les transports sont difficiles, l’homme va vers la chose plus aisément qu’il ne fait venir la chose à lui. Surtout aucune institution, aucune technique ne pouvaient suppléer au contact personnel entre les êtres humains. Il eût été impossible de gouverner l’État, du fond d’un palais : pour tenir un pays, point d’autre moyen que d’y chevaucher sans trêve, en tous sens. Les rois du premier âge féodal se sont littéralement tués de voyage. Au cours, par exemple, d’une année qui n’a rien d’exceptionnel — en 1033 —, on voit l’empereur Conrad II passer successivement de la Bourgogne à la frontière polonaise et, de là, à la Champagne, pour revenir enfin en Lusace. Le baron, avec sa suite, circulait constamment d’une de ses terres à l’autre. Ce n’était pas seulement afin de les mieux surveiller. Force était de venir consommer sur place les denrées, dont le charroi vers un centre commun eût été incommode autant que dispendieux. Sans correspondants, sur lesquels il pût se décharger du soin d’acheter ou de vendre, à peu près certain d’ailleurs de ne jamais trouver réunie, en un même lieu, une clientèle suffisante pour assurer ses gains, tout marchand était un colporteur, un « pied poudreux », qui poursuivait la fortune par monts et par vaux. Assoiffé de science ou d’ascèse, le clerc devait battre l’Europe en quête du maître désiré : Gerbert d’Aurillac apprit les mathématiques en Espagne et la philosophie à Reims ; l’Anglais Étienne Harding, le parfait monachisme dans l’abbaye bourguignonne de Molesmes. Avant lui, saint Eude, le futur abbé de Cluny, avait parcouru la France dans l’espoir d’y découvrir une maison où l’on vécût selon la règle.

p.103 Aussi bien, en dépit de la vieille hostilité de la loi bénédictine contre les « gyrovagues », les mauvais moines qui sans cesse « vagabondent en rond », tout, dans la vie cléricale, favorisait ce nomadisme : le caractère international de l’Église ; entre prêtres ou moines instruits, l’usage du latin comme langue commune ; les affiliations entre monastères ; la dispersion de leurs patrimoines territoriaux ; les « réformes » enfin, qui, secouant périodiquement ce grand corps ecclésiastique, faisaient des lieux touchés les premiers par l’esprit nouveau à la fois des foyers d’appel, où l’on venait de toutes parts chercher la bonne règle, et des centres de dispersion d’où les zélotes s’élançaient à la conquête de la catholicité. Combien d’étrangers furent ainsi accueillis à Cluny ! Combien de Clunisiens essaimèrent vers les pays étrangers ! Sous Guillaume le Conquérant, presque tous les diocèses, presque toutes les grandes abbayes de la Normandie, que commençaient d’atteindre les premières ondes du réveil « grégorien », avaient à leur tête des Italiens ou des Lorrains ; l’archevêque de Rouen, Maurille, était un Rémois qui, avant d’occuper son siège neustrien, avait étudié à Liège, enseigné en Saxe et pratiqué en Toscane la vie érémitique.

Mais les humbles gens non plus n’étaient point rares sur les chemins de l’Occident : fugitifs, chassés par la guerre ou la disette ; chercheurs d’aventures, mi-soldats, mi-bandits ; paysans qui, avides d’une existence meilleure, espéraient trouver, loin de leur première patrie, quelques champs à défricher ; pèlerins enfin. Car la mentalité religieuse elle-même poussait aux déplacements et plus d’un bon chrétien, riche ou pauvre, clerc ou lai, pensait ne pouvoir acheter le salut du corps ou de l’âme qu’au prix d’un voyage lointain.

On l’a souvent observé, le propre des bonnes routes est de faire le vide autour d’elles, à leur profit. A l’époque féodale, où toutes étaient mauvaises, il n’en était guère qui fût capable d’accaparer ainsi le trafic. Assurément les contraintes du relief, la tradition, la présence ici d’un marché, là d’un sanctuaire jouaient à l’avantage de certains tracés. Avec beaucoup moins de fixité, cependant, que ne l’ont cru parfois les historiens des influences littéraires ou esthétiques. Un événement fortuit — accident matériel, exactions d’un p.104 seigneur en mal d’argent — suffisait à détourner le courant, parfois durablement. La construction, sur l’ancienne voie romaine, d’un château, aux mains d’une race de chevaliers pillards — les sires de Méréville —, l’établissement, à quelques lieues de là, du prieuré dionysien de Toury, où marchands et pèlerins trouvaient au contraire bon accueil : en voilà assez pour détourner définitivement vers l’Ouest le tronçon beauceron de la route de Paris à Orléans, dorénavant infidèle aux dalles antiques. Surtout, du départ à l’arrivée, le voyageur avait presque toujours le choix entre plusieurs itinéraires, dont aucun ne s’imposait absolument. La circulation, en un mot, ne se canalisait pas selon quelques grandes artères ; elle se répandait, capricieusement, en une multitude de petits vaisseaux. Point de château, de bourg ou de monastère, si écartés fussent ils, qui ne pussent espérer recevoir quelquefois la visite d’errants, liens vivants avec le vaste monde. Rares, en revanche, étaient les sites où ces passages se produisaient avec régularité.

Ainsi les obstacles et les dangers de la route n’empêchaient nullement les déplacements. Mais de chacun d’eux, ils faisaient une expédition, presque une aventure. Si donc les hommes, sous la pression du besoin, ne craignaient pas d’entreprendre d’assez longs voyages — le craignaient moins, peut être, qu’ils ne devaient le faire en des siècles plus proches de nous —, ils hésitaient devant ces allées et venues répétées, à court rayon, qui dans d’autres civilisations sont comme la trame de la vie quotidienne : surtout, lorsqu’il s’agissait de modestes gens, par métier sédentaires. D’où une structure, à nos yeux étonnante, du système des liaisons. Il n’était guère de coin de terre qui n’eût quelques contacts, par intermittence, avec cette sorte de mouvement brownien, à la fois perpétuel et inconstant, dont la société tout entière était traversée. Par contre, entre deux agglomérations toutes proches, les relations étaient bien plus rares, l’éloignement humain, oserait on dire, infiniment plus considérable que de nos jours. Si, selon l’angle où on la considère, la civilisation de l’Europe féodale paraît tantôt merveilleusement universaliste, tantôt particulariste à l’extrême, cette antinomie avait avant tout sa source dans un régime de communications p.105 aussi favorable à la lointaine propagation de courants d’influence très généraux que rebelle, dans le détail, à l’action uniformisatrice des rapports de voisinage.

Le seul service de transport de lettres à peu près régulier qui ait fonctionné durant l’ère féodale tout entière unissait Venise à Constantinople. Il était pratiquement étranger à l’Occident. Les derniers essais pour maintenir au service du prince un système de relais, sur le modèle légué par le gouvernement romain, s’étaient évanouis avec l’empire carolingien. Il est significatif de la désorganisation générale que les souverains allemands eux mêmes, héritiers authentiques de cet empire et de ses ambitions, aient manqué soit de l’autorité, soit de l’intelligence nécessaires pour faire revivre une institution pourtant si indispensable au commandement de vastes territoires. Souverains, barons, prélats devaient confier leurs correspondances à des courriers expédiés tout exprès. Ou bien — principalement parmi les personnes moins élevées en dignité — on s’en remettait à l’obligeance de passants : tels, les pèlerins qui cheminaient vers Saint Jacques de Galice (63). La lenteur relative des messagers, les mésaventures qui à chaque pas menaçaient de les arrêter faisaient que seul le pouvoir sur place était un pouvoir efficace. Amené à prendre constamment les plus graves initiatives — l’histoire des légats pontificaux est, à cet égard, riche d’enseignements —, tout représentant local d’un grand chef tendait, par un penchant trop naturel, à les prendre à son propre profit et à se muer, finalement, en dynaste indépendant.

Quant à savoir ce qui se passait au loin, force était à chacun, quel que fût son rang, de se reposer pour cela sur le hasard des rencontres. L’image du monde contemporain que portaient en eux les hommes le mieux informés présentait bien des lacunes ; on peut s’en faire une idée par les omissions auxquelles n’échappent pas même les meilleures parmi ces annales monastiques qui sont comme les procès-verbaux de pêcheurs de nouvelles. Et elle marquait rarement l’heure juste. N’est il pas frappant, par exemple, de voir un personnage aussi bien placé, pour se renseigner, que l’évêque Foubert de Chartres s’étonner, lorsqu’il reçoit pour son p.106 église des cadeaux de Knut le Grand : car, avoue t il, il croyait encore païen ce prince, baptisé, en fait, depuis l’enfance (64). Fort convenablement informé des affaires allemandes, le moine Lambert de Hersfeld, s’il passe au récit des graves événements qui se déroulèrent, de son temps, dans la Flandre, limitrophe de l’Empire cependant et, pour partie, fief impérial, voici qu’il accumule aussitôt les bourdes les plus étranges. Médiocre base que des représentations aussi rudimentaires, pour toute politique à vastes desseins !

IV. Le premier âge féodal : les échanges

L’Europe du premier âge féodal ne vivait pas absolument repliée sur elle même. D’elle aux civilisations avoisinantes, il existait plus d’un courant d’échanges. Le plus actif probablement était celui qui l’unissait à l’Espagne musulmane : témoins les nombreuses monnaies d’or arabes qui, par cette voie, pénétraient au nord des Pyrénées et y furent assez recherchées pour devenir l’objet de fréquentes imitations. La Méditerranée Occidentale, par contre, ne connaissait plus guère de navigation au long cours. Les principales lignes de communication avec l’Orient étaient ailleurs. L’une, maritime, passait par l’Adriatique, au fond duquel Venise faisait figure d’un fragment byzantin, enchâssé dans un monde étranger. Par terre, la route du Danube, longtemps coupée par les Hongrois, était presque déserte. Mais, plus au nord, sur les pistes qui joignaient la Bavière au gros marché de Prague et de là, par les terrasses sur le flanc septentrional des Carpathes, se poursuivaient jusqu’au Dniepr, des caravanes circulaient, chargées, au retour, de quelques produits de Constantinople ou de l’Asie. A Kiev elles rencontraient la grande transversale qui, à travers les plaines et de cours d’eau en cours d’eau, mettait les pays riverains de la Baltique en contact avec la mer Noire, la Caspienne ou les oasis du Turkestan. Car le métier de courtier entre le Nord ou le Nord Est du continent et la Méditerranée orientale échappait alors à l’Occident ; et sans doute celui-ci n’avait il rien d’analogue à offrir, sur son propre sol, au puissant p.107 va et-vient de marchandises qui fit la prospérité de la Russie kiévienne.

Ainsi concentré en un très petit nombre de filets, ce commerce était, en outre, fort anémié. Qui pis est : la balance paraît en avoir été nettement déficitaire. Au moins avec l’Orient. Des pays du Levant, l’Occident recevait à peu près exclusivement quelques marchandises de luxe, dont la valeur, très élevée par rapport à leur poids, permettait de passer outre aux frais et aux risques du transport. En échange il n’avait guère à offrir que des esclaves. Encore semble t il bien que, parmi le bétail humain razzié dans les terres slaves et lettones au delà de l’Elbe ou acquis des trafiquants de la Grande Bretagne, la plus grande partie prît le chemin de l’Espagne islamique ; la Méditerranée Orientale était, par elle même, trop abondamment pourvue de cette denrée pour avoir besoin d’en importer des quantités fort considérables. Les gains de la traite, au total assez faibles, ne suffisaient donc pas à compenser, sur les marchés du monde byzantin, de l’Égypte ou de la proche Asie, les achats d’objets précieux et d’épices. D’où, une lente saignée d’argent et surtout d’or. Si quelques marchands, sans doute, devaient leur fortune à ce lointain négoce, la société, dans son ensemble, n’en tirait guère qu’une raison de plus de manquer de numéraire.

Assurément, la monnaie, dans l’Occident « féodal », ne fut jamais tout à fait absente des transactions, même chez les classes paysannes. Surtout elle ne cessa jamais d’y jouer le rôle d’étalon des échanges. Le débiteur payait souvent en denrées ; mais en denrées, ordinairement « appréciées » une à une, de façon que le total de ces évaluations coïncidât avec un prix stipulé en livres, sous et deniers. Évitons donc le mot, trop sommaire et trop vague, d’ »  économie nature ». Mieux vaut parler simplement de famine monétaire. La pénurie d’espèces était encore aggravée par l’anarchie des frappes, résultat, elle même, à la fois du morcellement politique et de la difficulté des communications : car, à chaque marché important, il fallait, sous peine de disette, son atelier local. Réserve faite de l’imitation des monnayages exotiques et quelques infimes piécettes mises à part, on ne fabriquait plus que des deniers, qui étaient des pièces p.108 d’argent, de teneur assez faible. L’or ne circulait que sous forme de monnaies arabes et byzantines ou de leurs copies. La livre et le sou n’étaient que des multiples arithmétiques du denier, sans support matériel qui leur fût propre. Mais les divers deniers, sous un même nom, avaient, selon leur provenance, une valeur métallique différente. Pis encore, en un même lieu, chaque émission, ou peu s’en faut, entraînait des variations dans le poids ou l’alliage. A la fois rare, au total, et, en raison de ses caprices, incommode, la monnaie circulait en outre trop lentement et trop irrégulièrement pour qu’on pût jamais se sentir assuré de s’en procurer, en cas de besoin. Cela, faute d’échanges suffisamment fréquents.

Là encore, gardons nous d’une formule trop rapide : celle d’économie fermée. Elle ne s’appliquerait même pas exacte­ment aux petites exploitations paysannes. Nous connaissons l’existence de marchés où les rustres certainement vendaient quelques produits de leurs champs ou leurs basses cours : aux gens des villes, aux clercs, aux hommes d’armes. C’était ainsi qu’ils se procuraient les deniers des redevances. Et bien pauvre était celui qui jamais n’achetait quelques onces de sel ou de fer. Quant à l’ »  autarcie » des grandes seigneuries, elle eût supposé que leurs maîtres se fussent passés d’armes ou de bijoux, n’eussent jamais bu de vin, si d’aventure leurs terres n’en produisaient point, et se fussent contentés, pour leurs vêtements, des grossières étoffes tissées par les femmes de leurs tenanciers. Ainsi donc, il n’était pas jusqu’aux insuffisances de la technique agricole, aux troubles sociaux, aux intempéries enfin qui ne contribuassent à entretenir un certain commerce intérieur : car, lorsque la récolte venait à manquer, si beaucoup, littéralement, mouraient de faim, la population entière n’en était pas réduite à cette extrémité et nous savons que, des pays plus favorisés vers ceux que frappait la disette, un trafic de blé s’établissait qui prêtait à beaucoup de spéculations. Les échanges n’étaient donc point absents ; ils étaient par contre, au suprême degré, irré­guliers. La société de ce temps n’ignorait certes ni l’achat ni la vente. Mais elle ne vivait pas, comme la nôtre, d’achat et de vente.

Aussi bien le commerce, fût ce sous la forme du troc, p.109 n’était pas le seul, ni peut être même le plus important des chenaux par où s’opérât alors, à travers les couches sociales, la circulation des biens. C’était à titre de redevances, remises à un chef comme rémunération de sa protection ou simplement comme reconnaissance de son pouvoir, qu’un grand nombre de produits passaient de main en main. De même, pour cette autre marchandise qu’est le travail humain : la corvée fournissait plus de bras que le louage d’ouvrage. En un mot, l’échange, au sens strict, tenait dans la vie économique moins de place, sans doute, que la prestation ; et parce que l’échange ainsi était rare et que pourtant seuls les miséreux pouvaient se résigner à ne subsister que de leur propre production, la richesse et le bien être semblaient inséparables du commandement.

Cependant, à la disposition des puissants eux mêmes une économie ainsi constituée ne mettait, en fin de compte, que des moyens d’acquisition singulièrement restreints. Qui dit monnaie dit possibilité de réserves, capacité d’attente, « anticipation des valeurs futures » : toutes choses que, réciproquement, la pénurie de monnaie rendait singulièrement difficiles. Sans doute s’efforçait on de thésauriser sous d’autres formes. Les barons et les rois accumulaient dans leurs coffres la vaisselle d’or ou d’argent et les joyaux ; les églises amassaient les orfèvreries liturgiques. Le besoin d’un déboursement imprévu se faisait il jour ? on vendait ou engageait la couronne, le hanap ou le crucifix ; ou bien on les envoyait fondre à l’atelier monétaire voisin. Mais cette liquidation, en raison précisément du ralentissement des échanges, n’était jamais aisée ni d’un profit sûr ; et les trésors eux mêmes n’atteignaient pas au total une somme bien considérable. Grands comme petits vivaient au jour le jour, obligés de s’en remettre aux ressources du moment et presque contraints de dépenser celles ci sur le champ.

L’atonie des échanges et de la circulation monétaire avait une autre conséquence encore et des plus graves. Elle réduisait à l’extrême le rôle social du salaire. Celui-ci, en effet, suppose du côté du donneur d’ouvrage un numéraire suffisamment abondant et dont la source ne risque pas de se tarir à chaque minute ; du côté du salarié, la certitude de p.110 pouvoir employer la monnaie ainsi reçue à se procurer les denrées nécessaires à la vie. Autant de conditions qui manquaient au premier âge féodal. A tous les degrés de la hiérarchie, qu’il s’agît pour le roi de s’assurer les services d’un grand officier, pour le hobereau de retenir ceux d’un suivant d’armes ou d’un valet de ferme, force était de recourir à un mode de rémunération qui ne fût point fondé sur le versement périodique d’une somme d’argent. Deux solutions s’offraient : prendre l’homme chez soi, l’y nourrir et l’y vêtir, lui fournir, comme on disait, la « provende » ; ou bien lui céder, en compensation de son travail, une terre qui, par exploitation directe ou sous forme de redevances prélevées sur les cultivateurs du sol, lui permît de pourvoir lui-même à son propre entretien.

Or, l’une et l’autre méthode conspiraient, bien qu’en des sens opposés, à nouer des liens humains très différents de ceux du salariat. Du provendier au maître à l’ombre duquel il vivait, comment l’attache n’eût elle pas été beaucoup plus intime qu’entre un patron et un salarié, libre, une fois sa tâche terminée, de s’en aller avec ses sous dans sa poche ? On la voyait, au contraire, presque nécessairement se relâcher, aussitôt le subordonné établi sur une terre que, peu à peu, par un mouvement naturel, il tendait à considérer comme sienne, tout en s’efforçant de diminuer le poids des services. Ajoutez qu’en un temps où l’incommodité des communications et l’anémie des échanges rendaient malaisé de maintenir dans une relative abondance de vastes maisonnées, la provende était, au total, susceptible d’une extension bien moindre que le système des rémunérations foncières. Si la société féodale a perpétuellement oscillé entre ces deux pôles : l’étroite relation d’homme à homme et le nœud détendu de la tenure terrienne, la responsabilité en revient, pour une large part, au régime économique qui, à l’origine du moins, lui interdit le salariat.

V. La révolution économique du second âge féodal

Nous nous efforcerons, dans la seconde partie de ce livre, de décrire le mouvement de peuplement qui, de 1050 p.111 à 1250, transforma la face de l’Europe : sur les confins du monde occidental, colonisation des plateaux ibériques et de la grande plaine au delà de l’Elbe ; au cœur même du vieux pays, les forêts et les friches incessamment grignotées par la charrue ; dans les clairières ouvertes parmi les arbres ou la brousse, des villages tout neufs s’agrippant au sol vierge ; ailleurs, autour des sites d’habitat séculaires, l’élargissement des terroirs, sous l’irrésistible pression des essarteurs. Il conviendra alors de distinguer les étapes, de caractériser les variétés régionales. Seuls, pour l’instant, nous importent, avec le phénomène en lui-même, ses principaux effets.

Le plus immédiatement sensible fut sans doute de rapprocher les uns des autres les groupes humains. Entre les divers établissements, sauf dans quelques contrées particulièrement déshéritées, fini, désormais, des vastes espaces vides. Ce qui subsiste de distances est, par ailleurs, devenu plus aisé à franchir. Car, favorisés, précisément, dans leur ascension par le progrès démographique, des pouvoirs ont surgi ou se sont consolidés auxquels leur horizon agrandi impose de nouveaux soins : bourgeoisies urbaines, qui sans le trafic ne seraient rien ; royautés et principautés, intéressées elles aussi à la prospérité d’un commerce dont elles tirent, par les impôts et les péages, de grosses sommes d’argent, conscientes en outre, bien plus que par le passé, de l’importance vitale qui s’attache pour elles à la libre circulation des ordres et des armées. L’activité des Capétiens, vers ce tournant décisif que marque le règne de Louis VI, leur effort guerrier, leur politique domaniale, leur rôle dans l’organisation du peuplement répondirent, pour une large part, à des soucis de cette nature : conserver la maîtrise des communications entre les deux capitales, Paris et Orléans ; par delà la Loire ou la Seine, assurer la jonction soit avec le Berry, soit avec les vallées de l’Oise et de l’Aisne. A vrai dire, il ne semble pas que les routes, si la police y était devenue meilleure, aient été, en elles mêmes, notablement améliorées. Mais l’équipement en travaux d’art fut porté beaucoup plus loin. Que de ponts jetés, au cours du XIIe siècle, sur toutes les rivières de l’Europe ! Enfin un heureux perfectionnement dans les pratiques de l’attelage vint augmenter, vers le même moment, p.112 dans des proportions très fortes, le rendement des charrois.

Dans les liaisons avec les civilisations limitrophes : même métamorphose. La Méditerranée sillonnée par des vaisseaux de plus en plus nombreux ; ses ports, du rocher d’Amalfi à la Catalogne, élevés au rang de grandes places de commerce ; le rayonnement du négoce vénitien sans cesse accru ; la route des plaines danubiennes elle même parcourue par les lourds chariots des caravaniers : ces faits sont déjà considérables. Mais les relations avec l’Orient n’étaient pas seulement devenues plus faciles et plus intenses. Le trait capital est qu’elles avaient changé de nature. Hier presque uniquement importateur, l’Occident s’est fait puissant fournisseur de produits ouvrés. Les marchandises qu’il expédie ainsi par masses vers le monde byzantin, vers le Levant islamique ou latin, voire, quoique dans une moindre mesure, vers le Maghreb, appartiennent à des catégories très diverses. L’une d’elles, cependant, domine de loin toutes les autres. Dans l’expansion de l’économie européenne, au moyen âge, les draps jouèrent le même rôle directeur qu’au XIIe siècle, dans celle de l’Angleterre, la métallurgie et les cotonnades. Si en Flandre, en Picardie, à Bourges, dans le Languedoc, en Lombardie, ailleurs encore — car les centres drapiers sont presque partout répandus —, on entend bruire les métiers et battre les moulins à foulon, c’est au service des marchés exotiques autant, ou peu s’en faut, que de la consommation intérieure. Et sans doute cette révolution, qui vit nos pays commencer par l’Orient la conquête économique du monde, il conviendrait, pour l’expliquer, d’évoquer des causes multiples, de regarder, — si faire se peut — vers l’Est aussi bien que vers l’Ouest. Il n’en est pas moins vrai que seuls les phénomènes démographiques, qui viennent d’être rappelés, l’avaient rendue possible. Si la population n’avait été plus qu’auparavant abondante et la surface cultivée plus étendue ; si, mieux mis en valeur par des bras plus nombreux, soumis notamment à des labours plus souvent répétés, les champs n’étaient devenus capables de plus épaisses et plus fréquentes moissons, comment eût on pu rassembler, dans les villes, tant de tisserands, de teinturiers ou de tondeurs d’étoffe et les nourrir ?

p.113 Le Nord est conquis, comme l’Orient. Dès la fin du XIe siècle, on vendait à Novgorod des draps de Flandre. Peu à peu, la route des plaines russes périclite et se ferme. C’est vers l’Ouest que désormais se tournent la Scandinavie et les pays baltes. Le changement qui s’amorce ainsi s’achèvera lorsqu’au cours du XIIe siècle, le commerce allemand s’annexera la Baltique. Dès lors les ports des Pays Bas, Bruges surtout, vont être le lieu où s’échangent avec les produits septentrionaux, non seulement ceux de l’Occident lui-même, mais aussi les marchandises qu’il fait venir de l’Orient. Un puissant courant de relations mondiales joint, par l’Allemagne et surtout par les foires de Champagne, les deux fronts de l’Europe féodale.

Un commerce extérieur aussi favorablement équilibré ne pouvait manquer de drainer vers l’Europe monnaies et métaux précieux, d’y accroître par suite, dans des proportions considérables, le volume des moyens de paiement. A cette aisance monétaire, au moins relative, s’ajoutait, pour en multiplier les effets, le rythme accéléré de la circulation. Car, à l’intérieur même du pays, les progrès du peuplement, la facilité plus grande des liaisons, l’arrêt des invasions qui avaient fait peser sur le monde occidental une telle atmosphère de trouble et de panique, d’autres causes encore, qu’il serait trop long de scruter ici, avaient ravivé les échanges.

Gardons nous cependant d’exagérer. Le tableau demanderait à être soigneusement nuancé, par régions et par classes. Vivre du sien devait rester, pour de longs siècles, l’idéal — rarement atteint, d’ailleurs — de beaucoup de paysans et de la plupart des villages. D’autre part, les transformations profondes de l’économie obéirent à une cadence assez lente. Chose significative : des deux symptômes essentiels dans l’ordre monétaire, l’un, la frappe de grosses pièces d’argent, beaucoup plus lourdes que le denier, n’apparut qu’au début du XIIIe siècle — et encore à cette date en Italie seulement —, l’autre, la reprise de la frappe de l’or, sur type indigène, se fit attendre jusqu’à la seconde moitié de ce même siècle. A beaucoup d’égards, le second âge féodal vit moins l’effacement des conditions antérieures que leur atténuation. L’observation vaut pour le rôle de la distance comme pour le p.114 régime des échanges. Mais qu’alors les rois, les hauts barons, les seigneurs aient pu recommencer de se constituer, à coup d’impôts, d’importants trésors, que, parfois sous des formes juridiques gauchement inspirées des pratiques anciennes, le salariat ait repris, parmi les modes de rémunération des services, une place peu à peu prépondérante, ces signes d’une économie en voie de renouvellement agirent à leur tour, dès le XIIe siècle, sur toute la contexture des relations humaines.

Ce n’était pas tout. L’évolution de l’économie entraînait une véritable révision des valeurs sociales. Il y avait toujours eu des artisans et des marchands. Individuellement, ces derniers du moins avaient même pu, çà et là, jouer un rôle important. Comme groupes, ni les uns ni les autres ne comptaient guère. A partir de la fin du XIe siècle, classe artisane et classe marchande, devenues beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus indispensables à la vie de tous, s’affirmèrent de plus en plus vigoureusement, dans le cadre urbain. Avant tout, la classe marchande. Car l’économie médiévale, depuis le grand renouveau de ces années décisives, fut toujours dominée, non par le producteur, mais par le commerçant. Ce n’était pas pour ces gens là que, fondée sur un régime économique où ils ne tenaient qu’une place médiocre, s’était constituée l’armature juridique de l’âge précédent. Leurs exigences pratiques et leur mentalité devaient naturellement y introduire un ferment nouveau. Née dans une société d’un tissu très lâche, où les échanges étaient peu de chose et l’argent rare, la féodalité européenne s’altéra profondément aussitôt que les mailles du réseau humain se furent resserrées, que la circulation des biens et du numéraire se fut faite plus intense.


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CHAPITRE II

Façons de sentir et de penser

I. L’homme devant la nature et la durée

p.115 L’homme des deux âges féodaux était, beaucoup plus que nous, proche d’une nature, de son côté, beaucoup moins aménagée et édulcorée. Le paysage rural, où les friches occupaient de si larges espaces, portait d’une façon moins sensible la marque humaine. Les bêtes féroces, qui ne hantent plus que nos contes de nourrices, les ours, les loups surtout, vaguaient dans toutes les solitudes, voire parmi les campagnes cultivées elles mêmes. Autant qu’un sport, la chasse était un moyen de défense indispensable et fournissait à l’alimentation un appoint presque également nécessaire. La cueillette des fruits sauvages et celle du miel continuaient de se pratiquer comme aux premiers temps de l’humanité. Dans l’outillage, le bois tenait un rôle prépondérant. Les nuits, que l’on savait mal éclairer, étaient plus obscures, les froids, jusque dans les salles des châteaux, plus rigoureux. Il y avait, en un mot, derrière toute vie sociale, un fond de primitivité, de soumission à des puissances indisciplinables, de contrastes physiques sans atténuation. Nul instrument n’existe qui permette de peser l’influence qu’un pareil entourage pouvait exercer sur les âmes. Comment ne pas supposer, cependant, qu’il contribuât à leur rudesse ?

Une histoire plus digne de ce nom que les timides essais auxquels nous réduisent aujourd’hui nos moyens ferait leur place aux aventures du corps. C’est une grande naïveté de p.116 prétendre comprendre des hommes sans savoir comment ils se portaient. Mais l’état des textes, plus encore l’insuffisante acuité de nos méthodes de recherches bornent nos ambitions. Incontestablement très forte dans l’Europe féodale, la mortalité infantile n’était pas sans y endurcir quelque peu les sentiments vis à vis de deuils presque normaux. Quant à la vie des adultes, elle était, indépendamment même des accidents de guerre, en moyenne relativement courte : du moins, autant que l’on en peut juger par les personnages princiers, auxquels se rapportent les seules données tant soit peu précises dont nous disposons. Robert le Pieux mourut vers la soixantaine ; Henri Ier, à 52 ans ; Philippe Ier et Louis VI, à 56. En Allemagne, les quatre premiers empereurs de la dynastie saxonne atteignirent respectivement 60 ans — ou environ, — 28, 22 et 52 ans. La vieillesse semblait commencer très tôt, dès notre âge mûr. Ce monde qui, nous le verrons, se croyait très vieux, était en fait dirigé par des hommes jeunes.

Parmi tant de morts prématurées, beaucoup étaient dues aux grandes épidémies, qui s’abattaient fréquemment sur une humanité mal outillée pour les combattre ; chez les humbles, en outre, aux famines jointes aux violences journalières, ces catastrophes donnaient à l’existence comme un goût de perpétuelle précarité. Là fut probablement une des raisons majeures de l’instabilité de sentiments, si caractéristique de la mentalité de l’ère féodale, surtout durant son premier âge. Une hygiène certainement médiocre contribuait aussi à cette nervosité. On s’est donné, de nos jours, beaucoup de peine pour démontrer que la société seigneuriale n’ignorait pas les bains. Il y a quelque chose de puéril à oublier, en faveur de cette observation, tant de fâcheuses conditions de vie : notamment, la sous alimentation chez les pauvres ; chez les riches, les excès de table. Enfin, comment négliger les effets d’une étonnante sensibilité aux manifestations prétendument surnaturelles ? Elle rendait les esprits constamment et presque maladivement attentifs à toute espèce de signes, de rêves ou d’hallucinations. Le trait, à vrai dire, était surtout marqué dans les milieux monastiques, où les macérations et le refoulement ajoutaient leur influence à p.117 celle d’une réflexion professionnellement centrée sur les problèmes de l’invisible. Nul psychanalyste n’a jamais scruté ses songes avec plus d’ardeur que les moines du Xe ou du XIe siècle. Cependant les laïques aussi participaient à l’émotivité d’une civilisation où le code moral ou mondain n’imposait pas encore aux gens bien élevés de réprimer leurs larmes et leurs « pâmoisons ». Les désespoirs, les fureurs, les coups de tête, les brusques revirements proposent de grandes difficultés aux historiens portés, par instinct, à reconstruire le passé selon les lignes de l’intelligence ; éléments considérables de toute histoire sans doute, ils ont exercé sur le déroulement des événements politiques, dans l’Europe féodale, une action qui ne saurait être passée sous silence que par une sorte de vaine pudeur.

Ces hommes, soumis autour d’eux et en eux mêmes à tant de forces spontanées, vivaient dans un monde dont l’écoulement échappait d’autant plus à leurs prises qu’ils le savaient mal mesurer. Coûteuses et encombrantes, les horloges à eau n’existaient qu’à un très petit nombre d’exemplaires. Les sabliers semblent avoir été d’usage médiocrement courant. L’imperfection des cadrans solaires, surtout sous des ciels facilement brouillés, était flagrante. D’où l’emploi de curieux artifices. Préoccupé de régler le cours d’une vie fort nomade, le roi Alfred avait imaginé de transporter partout avec lui des cierges d’égale longueur, qu’il faisait allumer tour à tour (65). Ce souci d’uniformité, dans le sectionnement de la journée, était alors exceptionnel. Comptant ordinairement, à l’exemple de l’Antiquité, douze heures de jour et douze de nuit, quelle que fût la saison, les personnes les plus instruites s’accommodaient de voir chacune de ces fractions, prise une à une, croître et décroître sans trêve, selon la révolution annuelle du soleil. Il devait en être ainsi jusqu’au moment où, vers le XIVe siècle, les horloges à contrepoids entraînèrent, enfin, avec la mécanisation de l’instrument, celle de la durée.

Une anecdote, rapportée par une chronique du Hainaut, met admirablement en lumière cette sorte de perpétuel flottement du temps. A Mons, un duel judiciaire doit avoir lieu. Un seul champion se présente, dès l’aube ; une fois arrivée p.118 la neuvième heure, qui marque le terme de l’attente prescrite par la coutume, il demande que soit constatée la défaillance de son adversaire. Sur le point de droit, pas de doute. Mais est il vraiment l’heure voulue ? Les juges du comté délibèrent, regardent le soleil, interrogent les clercs que la pratique de la liturgie a pliés à une plus sûre connaissance du rythme horaire et dont les cloches le scandent, plus ou moins approximativement, au profit du commun des hommes. Décidément, prononce la cour, l’heure de « none » est passée (66). De notre civilisation, habituée à ne vivre que les yeux constamment fixés sur la montre, combien elle nous paraît loin, cette société où un tribunal devait discuter et enquêter pour savoir le moment du jour !

Or l’imperfection de la mesure horaire n’était qu’un des symptômes, entre beaucoup d’autres, d’une vaste indifférence au temps. Rien n’eût été plus aisé ni plus utile que de noter, avec précision, des dates aussi importantes, en droit, que celles des naissances princières ; en 1284 pourtant, il fallut toute une enquête pour déterminer, tant bien que mal, l’âge d’une des plus grandes héritières du royaume capétien, la jeune comtesse de Champagne (67). Aux Xe et XIe siècles, d’innombrables chartes ou notices, dont la seule raison d’être cependant était de préserver un souvenir, ne portent aucune mention chronologique. D’autres sont elles, par exception, mieux pourvues ? Le notaire, qui emploie simultanément plusieurs systèmes de références, souvent n’a pas réussi à faire concorder ses divers calculs. Il y a plus : ce n’était pas la notion de la durée seulement, c’était le domaine du nombre, en son entier, sur qui pesaient ces brumes. Les chiffres insensés des chroniqueurs ne sont pas qu’amplification littéraire ; ils attestent l’absence de toute sensibilité à la vraisemblance statistique. Alors que Guillaume le Conquérant n’avait certainement pas établi en Angleterre plus de cinq mille fiefs de chevaliers, les historiens des siècles suivants, voire même certains administrateurs, auxquels il n’eût pourtant pas été bien difficile de se renseigner, lui attribuaient volontiers la création de trente deux à soixante mille de ces tenures militaires. L’époque eut, surtout à partir de la fin du XIe siècle, ses mathématiciens, qui tâtonnaient p.119 vaillamment à la suite des Grecs et des Arabes ; les architectes et les sculpteurs savaient pratiquer une assez simple géométrie. Mais, parmi les comptes qui nous sont parvenus — et cela jusqu’à la fin du moyen âge —, il n’en est guère où on ne relève des fautes étonnantes. Les incommodités de la numérotation romaine, ingénieusement corrigées d’ailleurs par l’emploi de l’abaque, ne suffisent pas à expliquer ces erreurs. La vérité est que le goût de l’exactitude, avec son plus sûr étai, le respect du chiffre, demeurait profondément étranger aux esprits, même des chefs.

II. L’expression

D’une part, la langue de culture, qui était, presque uniformément, le latin ; de l’autre, dans leur diversité, les parlers d’usage quotidien : tel est le singulier dualisme sous le signe duquel vécut l’ère féodale presque tout entière. Il était particulier à la civilisation occidentale proprement dite et contribuait à l’opposer vigoureusement à ses voisines : mondes celte et scandinave, pourvus de riches littératures, poétiques et didactiques, en langues nationales ; Orient grec ; Islam, au moins dans les zones réellement arabisées.

Dans l’Occident même, à vrai dire, une société pendant longtemps fit exception : celle de la Grande Bretagne anglo-saxonne. Non qu’on n’y écrivît le latin et fort bien. Mais on n’écrivait pas que lui, à beaucoup près. Le vieil anglais s’était élevé de bonne heure à la dignité de langue littéraire et juridique. Le roi Alfred voulait que les jeunes gens l’apprissent dans les écoles, avant, pour les mieux doués, de passer au latin (68). Les poètes l’employaient en des chants que, non contents de les réciter, ils faisaient transcrire. De même, les rois, dans leurs lois ; les chancelleries, dans les actes établis pour les rois ou les grands ; et jusqu’aux moines, dans leurs chroniques : cas véritablement unique, en ce temps, d’une civilisation qui sut maintenir le contact avec les moyens d’expression de la masse. La conquête normande brisa net ce développement. De la lettre adressée par Guillaume aux gens de Londres, aussitôt après la bataille de Hastings, jusqu’à quelques rares mandements vers la fin p.120 du XIIe siècle, plus un acte royal qui ne soit rédigé en latin. A une seule réserve près, les chroniques anglo saxonnes se taisent à partir du milieu du XIe siècle. Quant aux œuvres que l’on peut, avec quelque bonne volonté, dire littéraires, elles ne devaient réapparaître que peu avant l’an 1200 et seulement, au début, sous la forme de quelques opuscules d’édification.

Sur le continent, le bel effort culturel de la renaissance carolingienne n’avait pas totalement négligé les langues nationales. A la vérité, il ne venait alors à personne l’idée de considérer comme dignes de l’écriture les parlers romans qui faisaient l’effet, simplement, d’un latin affreusement corrompu. Les dialectes de la Germanie, par contre, sollicitèrent l’attention d’hommes dont beaucoup, à la cour et dans le haut clergé, les avaient pour langue maternelle. On copia de vieux poèmes, jusque là purement oraux ; on en composa de nouveaux, principalement sur des thèmes religieux ; des manuscrits en langage « thiois » figuraient dans les bibliothèques des magnats. Mais ici encore les événements politiques — cette fois l’écroulement de l’Empire carolingien, avec les troubles qui suivirent — marquèrent une cassure. De la fin du Xe siècle à la fin du XIe, quelques poésies pieuses et quelques traductions : voilà le maigre butin que doivent se borner à enregistrer les historiens de la littérature allemande. En comparaison des écrits latins rédigés sur le même sol et durant la même période, pour le nombre comme pour la valeur intellectuelle, autant dire rien.

Gardons nous, d’ailleurs, de l’imaginer, ce latin de l’ère féodale, sous les couleurs d’une langue morte, avec ce que l’épithète suggère à la fois de stéréotypé et d’uniforme. Malgré le goût de correction et de purisme réinstauré par la renaissance carolingienne, tout conspirait à imposer, dans des proportions très variables selon les milieux ou les individus, tantôt des mots, tantôt des tours nouveaux : la nécessité d’exprimer des réalités inconnues aux Anciens ou des pensées qui, dans l’ordre religieux notamment, leur avaient été étrangères ; la contamination du mécanisme logique, très différent de celui de la traditionnelle grammaire auquel la pratique des langages populaires habituait les p.121 esprits ; l’ignorance enfin ou la demi-science. Aussi bien, si le livre favorise l’immobilité, la parole n’est elle pas toujours facteur de mouvement ? Or on ne se bornait pas à écrire le latin. On le chantait — témoin, la poésie, au moins sous ses formes les plus chargées de sentiment vrai, délaissant la classique prosodie des longues et des brèves pour se rallier au rythme accentué, seule musique désormais perceptible aux oreilles. — On le parlait aussi. Ce fut pour un solécisme commis dans la conversation qu’un lettré italien, appelé à la cour d’Otton Ier, se fit cruellement moquer par un moinillon de Saint Gall (69). Lorsque l’évêque Notker de Liège prêchait, s’il s’adressait à des laïques, il usait du wallon ; du latin, au contraire, s’il avait devant lui ses clercs. Assurément beaucoup d’ecclésiastiques, surtout parmi les curés des paroisses, auraient été incapables de l’imiter, voire de le comprendre. Mais pour les prêtres et les moines instruits, la vieille κοινή
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