La Bibliothèque électronique du Québec





télécharger 425.17 Kb.
titreLa Bibliothèque électronique du Québec
page2/8
date de publication28.10.2016
taille425.17 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > droit > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8

II


Au bord de la mer, sur la délicieuse route qui conduit de Monaco à Nice, un peu plus loin que Eze, avant d’arriver à Villefranche, dans une petite baie formée par une brusque coupure de la falaise, s’élève une villa rose et blanche, qui baigne dans l’eau azurée sa terrasse fleurie d’orangers et de mimosas. Des sapins au tronc rouge, aux larges ramures, des genévriers d’un bleu sombre, de noirs thuyas, croissent sur la pente, entre les quartiers de rochers, au milieu des bruyères, encadrant d’un bois sauvage ce vallon tranquille, isolé et silencieux. Un petit port, garanti naturellement par une jetée de récifs, sur lesquels le flot se brise avec des tourbillons d’écume, contient deux barques de promenade, immobiles dans les eaux calmes et transparentes, auxquelles les herbes du fond donnent, par place, une couleur d’un vert d’émeraude. La terre rouge absorbe le soleil et chauffe l’atmosphère de ce coin abrité, où règne, tout le jour, une température de serre. Le soir, l’air y est vif et chargé des senteurs exquises exhalées par les arbres aux feuillages impérissables, par les plantes aux fleurs sans cesse renaissantes. De petits bateaux de pêche, venant de Beaulieu et allant à Monaco, croisent lentement au large et animent l’horizon de leur marche paresseuse. Le chemin de fer, qui passe à mi-côte derrière la villa, trouble seul de ses roulements le silence riant de ce paisible lieu. C’est là que, depuis deux mois, Mme de Vignes est venue se fixer avec son fils et sa fille, loin des agitations du monde parisien, dans le doux et salubre repos de ce pays enchanté.

Restée veuve à trente ans, après une existence remplie d’orages par un mari viveur, Mme de Vignes s’était consacrée avec une haute raison et une profonde tendresse à l’éducation de ses enfants. Jacques, grand et beau garçon blond, esprit passionné, caractère ardent, en dépit des prudents conseils quotidiennement reçus, avait promptement prouvé qu’il tenait de son père. Sa sœur Juliette, plus jeune de quatre ans, avait, par un contraste heureux, pris à sa mère toute sa grave sagesse. De sorte que si l’un pouvait préparer à la veuve de sérieux soucis, l’autre paraissait destinée à l’en consoler. Entre ces deux natures si diverses, Mme de Vignes, jusqu’à quarante ans, vécut dans une relative quiétude. Jacques, très intelligent et assez laborieux, avait terminé brillamment ses études. Sa santé, délicate pendant son enfance, s’était consolidée, et, lorsqu’il avait atteint sa majorité, c’était, avec sa haute taille, ses longues moustaches pâles et ses yeux bleus, un des plus séduisants jeunes hommes qu’on pût voir. Il n’avait pas tardé à en abuser.

Mis en possession de la fortune de son père, il s’était émancipé et, installé dans une élégante garçonnière, avait commencé à mener la vie joyeuse. Il revenait cependant, de temps en temps demander à dîner à sa mère. Souvent il était accompagné d’un de ses compagnons d’enfance, le peintre Pierre Laurier. Ces soirs-là, c’était fête au logis, et Juliette prodiguait ses plus tendres attentions à son frère, ses plus doux sourires à l’ami, qu’à tort ou à raison elle s’imaginait avoir une influence sur ces retours de l’enfant prodigue. La soirée s’écoulait joyeuse, grâce à l’originale tournure d’esprit du peintre. Et pendant ces heures trop rapidement écoulées, la petite fille, car Mlle de Vignes n’avait alors que quatorze ans, restait comme en extase devant les deux jeunes gens.

Pierre Laurier, avec sa figure intelligente et mobile, ses yeux perçants, sa bouche sarcastique et son front tourmenté, l’avait longtemps effrayée. Mais elle avait acquis la conviction que la bizarrerie de son humeur n’était que la conséquence de ses préoccupations artistiques, et que son accent railleur lui servait à masquer la confiante bonté de son cœur. Au milieu de ses fantaisistes discours, elle démêlait fort bien l’amour de son art, qui le tenait invinciblement, et, dans ses sorties fougueuses, elle voyait percer la passion du vrai et du beau. Elle avait, avec une pénétration singulière, deviné que le peintre faisait tous ses efforts pour modérer Jacques dans sa vie dissipée, et que l’influence qu’il exerçait ne pouvait être que favorable. Elle l’en avait aimé davantage. Du reste, il était fraternel avec cette enfant, adoucissant, pour elle, l’âpreté de son scepticisme et se refaisant innocent et joueur pour se mettre à sa portée.

En cela, il manquait de clairvoyance, car Juliette, avec une précoce raison, était parfaitement en état de le comprendre. Mais Pierre s’obstinait à ne voir en elle qu’une gamine, et c’était toujours avec étonnement qu’il l’entendait, quand elle se laissait entraîner à parler, en quelques phrases timides, formuler des jugements d’une surprenante justesse. Il ne lui en attribuait pas l’honneur, il se disait : Cette petite est étonnante, elle retient ce qu’elle entend dire et le place avec à-propos. Dans toute femme il y a du singe pour imiter, et du perroquet pour répéter !

Cependant, si Juliette avait, en matière d’art, de précieuses facultés d’assimilation, elle était bien personnelle dans la tendre effusion des remerciements qu’elle adressait à Laurier, pour la protection dont il couvrait son frère. Là, elle n’imitait pas, elle ne répétait pas. C’était le cœur même de l’enfant qui parlait, et le peintre, si absorbé qu’il fût par des préoccupations auxquelles Mlle de Vignes était singulièrement étrangère, n’avait pu ne pas être frappé par cette émotion et cette reconnaissance.

Un tout petit incident, dont lui seul saisit la véritable signification, venait pourtant de se produire, et lui avait ouvert complètement les yeux. À cette enfant, qu’il connaissait depuis qu’elle était au monde, il avait l’habitude, à la Sainte-Juliette, d’apporter un cadeau de fête. Tant qu’elle avait été petite fille, c’étaient des poupées extraordinairement habillées de robes magnifiques, faites au goût du peintre et taillées d’après ses indications, comme si elles devaient poser pour un de ses tableaux. Chaque fois qu’il arrivait, pour le dîner de famille, portant dans ses bras sa poupée annuelle, c’étaient des exclamations de surprise et des cris de joie. Laurier prenait l’enfant par les épaules, lui appliquait, sur chaque joue, un baiser sonore, et lui disait de sa voix mordante :

– Elle est belle, celle-là, hein ?... C’est une Vénitienne... Époque du Titien !...

Puis, il se mettait à causer avec Mme de Vignes et Jacques, sans plus s’occuper de la petite fille, restée en extase devant la patricienne d’émail, vêtue de soie et d’or. Cependant, quand Juliette eut quatorze ans, il pensa que les joujoux commençaient à être hors de saison, et il se mit en quête d’un cadeau sérieux. Il jeta son dévolu sur une petite boîte à ouvrage du XVIIIe siècle, garnie de charmants ustensiles en vermeil, d’un dessin exquis, et, suivant son habitude, il arriva à l’heure du dîner. Ce soir-là, Jacques seul se trouvait au salon. Les deux amis se serrèrent la main, et Laurier ayant demandé où était Juliette :

– Ma mère l’habille, répondit Jacques. C’est une importante affaire : sa première robe longue !... On a voulu nous en faire les honneurs. Aussi, tu penses, quel souci ! Il a fallu que la coiffure fut également changée... Nous ne pouvions plus, avec notre costume nouveau, porter les cheveux épars sur le dos... Le chignon s’imposait !

Il riait encore que la porte s’ouvrit et qu’au lieu de l’enfant à laquelle le regard de Laurier était habitué, une jeune fille, un peu timide, un peu gauche, toute changée, mais cependant charmante, entra dans le salon. Elle ne courut pas vers le peintre, comme à l’ordinaire, avec une garçonnière curiosité. Elle lui tendit gentiment la main, et s’arrêta, interdite, comme gênée devant les deux jeunes gens. Pierre, souriant, la regardait. Il dit :

– Vous êtes très à votre avantage ainsi, Juliette... S’il m’était permis de risquer une légère critique, je désapprouverais les petites boucles sur le front... Vous avez une jolie coupe de visage et les cheveux bien plantés... Relevez-les donc franchement... C’est plus jeune, et je suis sûr que cela vous ira très bien !

Puis, tirant de sa poche le cadeau préparé :

– Vous voyez ! C’est un objet utile ! Moi aussi, je vous traite en grande personne, aujourd’hui.

– Oh ! que c’est joli ! s’écria l’enfant, les yeux brillants de joie. Regarde donc, Jacques !

– C’est un objet d’art, ma fille... Ce peintre a fait des folies ! Si tu l’embrassais, au moins ?

C’était l’habitude. Il y avait des années que, ce jour-là, Pierre embrassait Juliette, et pourtant ils restèrent un instant, troublés, en face l’un de l’autre. Était-ce la robe longue et la nouvelle coiffure qui leur causait, à tous deux, cet embarras, ou bien l’évocation inattendue de la jeune fille, soudainement éclose en cette enfant, comme un bouton de rose qui s’ouvre au premier soleil, mais le peintre ne trouva pas le mouvement spontané qui, fraternellement, autrefois le poussait vers Juliette.

Il fallut que Jacques, les regardant un peu étonné, s’écriât :

– Eh bien ! qu’est-ce qui vous prend ? Est-ce que vous ne vous connaissez plus ?

Alors Mlle de Vignes fit un pas, Pierre en fit deux, et ils se trouvèrent dans les bras l’un de l’autre. Le jeune homme pencha son visage vers celui de sa petite amie. Elle se leva un peu sur la pointe des pieds, et, avec une émotion singulière, Laurier la sentit qui tremblait, pâlissante, sous son baiser. Toute la soirée, il resta inquiet, parlant peu, comme obsédé par une secrète préoccupation.

Dès lors, dans ses rapports avec Juliette, il se montra plus circonspect et surveilla beaucoup ses paroles. En même temps, il observa celle que, la semaine précédente, il traitait encore comme une bambine. Et il put constater qu’une rapide transformation s’accomplissait en elle. Sa taille s’était fondue en une flexible rondeur, son teint s’était embelli d’un éclat velouté. Sa démarche, perdant les vivacités du premier âge, devenait plus contenue et plus élégante. La chrysalide indifférente s’était ouverte, et un brillant papillon s’en était envolé, qui attirait l’attention, invinciblement. À la faveur de cette métamorphose, il se produisit, dans l’esprit de Pierre, une agitation contre laquelle il eut de la peine à réagir.

Il rêva tout autre chose que ce qu’il avait souhaité jusqu’alors. Les triomphes artistiques, l’existence libre faite pour les assurer, l’excitation de la pensée par la variété des sensations, tout ce qui constituait le programme de sa vie passée, fut jugé par lui absurde et méprisable. Il pensa que le calme du foyer, la paix du cœur, la régularité des jours bien employés, devaient préparer aussi sûrement les belles œuvres et qu’il y avait plus de chances d’inspiration dans la régularité du travail que dans le dérèglement des efforts. Le mariage lui apparut, comme une source nouvelle, où il pourrait se retremper. Il médita de se ranger, de donner des gages de sagesse, et se laissa aller à regarder Mlle de Vignes avec une tendresse qui n’avait plus aucun rapport avec la camaraderie des anciens jours.

Nul ne s’en aperçut qu’elle. Ni sa mère, trop soucieuse des désordres dans lesquels vivait Jacques, ni Jacques trop occupé de ses plaisirs, ne soupçonnèrent un seul instant ce qui se passait dans l’esprit du peintre. Juliette étonnée d’abord, en présence de cette modification rapide des sentiments de son ami, heureuse ensuite de se croire aimée de celui qu’elle regardait comme un homme supérieur, eut bientôt à subir l’amertume d’une désillusion. La flamme, qui s’était allumée, et qui paraissait devoir brûler si violente, s’éteignit tout d’un coup. Pierre, qui était fort assidu chez Mme de Vignes, n’y vint plus que, comme autrefois, d’une manière intermittente. Et toutes les belles espérances, secrètement caressées par la jeune fille, s’envolèrent, rêves d’un jour.

Elle ne se résigna pas cependant si facilement, et entreprit de savoir ce qui empêchait le peintre de reparaître. Un soir que Jacques était venu seul passer quelques instants auprès de sa mère, Juliette se hasarda à s’étonner qu’on ne vît plus Pierre Laurier.

– Est-ce qu’il n’est pas à Paris ? demanda-t-elle.

– Si, répondit Jacques, mais il ne quitte presque point son atelier. Il est dans une fièvre de travail.

La jeune fille respira. Le travail était une concurrence qu’elle ne craignait pas. Elle continua :

– Et que fait-il ?

– Un portrait.

À ces mots, négligemment dits par son frère, Juliette tressaillit. Il lui sembla y discerner une vibration menaçante. Ce portrait ne pouvait pas être un portrait ordinaire. Et cette œuvre, à laquelle Pierre s’était voué ainsi avec passion, devait avoir une influence sur leur destinée à tous. Elle vit tout obscur autour d’elle, comme si le soleil s’était caché. Et des pressentiments douloureux lui serrèrent le cœur. Elle reprit :

– Et ce portrait est celui de quelqu’un de connu ?

– Oh ! de très connu !

– Qui est-ce donc ?

– Une femme de théâtre.

– Qui se nomme ?

Jacques se mit à rire, et, regardant sa sœur avec surprise :

– Mais tu es vraiment bien curieuse ce soir. Je te demande un peu ce que cela peut te faire de savoir que l’original du portrait de Pierre s’appelle Mlle Chose ou Mlle Machin ?

– Cela m’intéresse.

– Eh bien ! la dame du portrait est Mlle Clémence Villa. Elle est petite, brune, a des yeux noirs, de très belles dents, une exécrable réputation, et fort peu de talent. Malgré cela, ou à cause de cela, elle a beaucoup de succès. Veux-tu connaître son âge ? Vingt-quatre ans, ou environ. Sa patrie ? La belle Italie, pays du vermouth et de la mortadelle. Ses opinions ? Partageuse, sinon pour l’argent, du moins pour le cœur... Mais tu me fais dire des bêtises. Voilà ce que c’est que de causer avec les enfants ! Le portrait est beau, que cela te suffise, et la réputation de Pierre n’y perdra pas.

On parla d’autre chose, mais l’impression pénible subie par Juliette persista. Elle pensait, malgré elle, à cette femme qu’elle ne pouvait se défendre de juger mauvaise, et elle avait le soupçon qu’elle était aimée de celui à qui elle servait de modèle. Elle se dit : C’est elle qui l’a détourné de moi. C’est depuis qu’il la connaît que nous ne le voyons plus. Il a honte de venir.

En ses naïves inductions, Juliette n’était pas très loin de la vérité. Pierre, dans la maison de Mme de Vignes, éprouvait maintenant de la gêne. Il se sentait observé par la sœur de son ami. Sa conscience n’était pas tranquille et lui reprochait de s’être trop promptement dérobé, après s’être trop inconsidérément avancé. Il se jugeait blâmable, et se devinait blâmé. Il en conçut un mécontentement qui l’éloigna de celle qu’il respectait trop pour pouvoir, maintenant, songer à l’aimer. Il pensait : Tu t’es conduit, mon garçon, comme un véritable drôle, tu as risqué de troubler le cœur de cette enfant, pour satisfaire un commencement de caprice, puis tu as changé de sentiments et d’idées, au gré du premier chien coiffé que tu as rencontré. Va avec les coquines, tu n’es digne que d’elles, et vous êtes faits pour vous entendre. Un toqué, avec des dévergondées, c’est bien l’assemblage qu’il faut. Vis dans la fièvre d’une fausse passion, échauffe-toi l’esprit dans de malsaines ivresses, confine-toi dans la grossièreté de tes amoureuses de rencontre. N’aspire plus à la pureté, à la douceur, à la joie de la chaste et sainte tendresse ; ne recherche plus la blancheur, la fraîcheur de la jeune fille. La neige, que nul n’a foulée, n’est point pour toi, tu lui as préféré la boue, piétinée par tout le monde.

Et, pour se conformer à la règle de conduite que son amer pessimisme lui imposait, le peintre se jetait plus ardemment dans le plaisir, se préoccupant d’autant moins de modérer les excès de Jacques, qu’il partageait à présent ses folies. Mais ce qui n’était qu’un sujet de trouble moral, pour l’un, était, pour l’autre, une grave cause d’affaiblissement physique. Si Pierre traversait, sans s’y consumer, l’enfer dévorant de la vie à outrance, Jacques, moins bien trempé, y usait ses forces et y épuisait sa vie. Laurier semblait de fer : il menait tout de front, le plaisir et le travail. Après les nuits les plus folles, on le trouvait à son atelier, la palette à la main, comme s’il sortait de son lit reposé par huit heures de sommeil. Une vibration plus métallique de sa voix, une fébrilité plus active de ses gestes, trahissaient seules la fatigue. Et, le soir, il était prêt à recommencer.

Jacques, lui, le dos plus voûté, la poitrine plus creuse, l’œil plus cave, portait, dans toute sa personne, les traces effrayantes d’un anéantissement chaque jour plus complet. Sa mère essayait de le ramener près d’elle, de l’arracher à son existence meurtrière. Il promettait de venir, de se reposer, de rompre avec ses habitudes, ses amitiés, son train de plaisir. Il ne le pouvait pas, et, avec un désespoir profond, Mme de Vignes voyait le fils suivre, comme le père, la route dont toutes les étapes, bien connues d’elle, étaient marquées par des tristesses, et dont le but était la prompte et implacable mort.

Cependant l’ouverture du Salon avait eu lieu, et, sourdement travaillée par une âpre curiosité, Juliette avait demandé à sa mère de l’y conduire. La peinture moderne ne l’intéressait que médiocrement. Ce qui l’attirait, avec une puissance troublante et invincible, c’était ce portrait de Clémence Villa, dont les études avaient concordé d’une façon fatale avec le changement d’attitude de Pierre Laurier. Accompagnée par sa mère, qui ne se doutait guère des sentiments qui la faisaient agir, Mlle de Vignes parcourut, d’un pas rapide et indifférent, les salles où s’étalaient, dans leur froide médiocrité, des milliers de toiles inutiles. Elle allait, sans s’arrêter, cherchant le seul tableau qui comptât pour elle.

Brusquement, elle resta immobile, saisie : devant elle, au fond de la salle, à vingt pas, dans son cadre noir, un portrait de femme petite, brune et pâle, s’était emparé de son regard. D’un coup d’œil, sans l’avoir jamais vue, elle l’avait reconnue. C’était elle, il ne pouvait y avoir d’erreur ; nulle autre n’aurait eu cette beauté, fatale et presque méchante, qui donnait froid à l’âme. Juliette fit un effort, et, rompant un cercle d’admirateurs arrêtés devant la cimaise, elle s’approcha.

Sa mère, entraînée par elle, regarda le portrait avec tranquillité et d’un ton satisfait :

– Tiens ! c’est le tableau de Pierre Laurier... Oh ! il est vraiment très remarquable !...

Juliette pâlit un peu. Ce que sa mère venait de dire, elle le pensait, au même instant, avec une profonde douleur. Oui, elle était remarquable cette œuvre, et le talent du peintre ne s’était jamais élevé aussi haut. Dans les fines lumières de la tête, coiffée d’un chapeau à grandes plumes, dans le coloris chatoyant des épaules, sortant d’un ravissant costume Louis XVI, dans la pose provocante de la main, appuyée sur une haute canne, dans le rayonnement des yeux et dans le charme du sourire, l’inspiration d’un cœur amoureux se trahissait. Celui qui avait vu cette femme si belle et qui l’avait reproduite avec une si chaude passion, était follement épris. Et sa grâce voluptueuse faisait tout comprendre, si elle ne faisait pas tout excuser.

Des larmes montèrent aux yeux de la jeune fille, et son cœur battit à l’étouffer. Dans la foule qui admirait, prononçant tout haut le nom du peintre et celui du modèle, Mlle de Vignes souffrit affreusement. Deux jeunes gens, campés devant le portrait, tout près d’elle, et qui ne se souciaient point de n’être pas entendus, conclurent leurs éloges par ces mots :

– Du reste, il est son amant...

Juliette rougit, comme si on l’avait insultée, et, tremblante à l’idée qu’elle pourrait écouter d’autres paroles qui éclaireraient plus cruellement le mystère dont elle était, à la fois, curieuse et révoltée, elle entraîna sa mère vers la salle voisine.

À compter de ce jour, elle devint plus grave, avec une nuance de mélancolie, qui ne frappa point Mme de Vignes. Les deux femmes n’avaient que trop de motifs de chagrin, et Juliette aurait plus étonné sa mère par de la gaieté que par de la tristesse. L’été s’était écoulé dans l’isolement de la campagne : Jacques continuant dans les villes d’eaux, à Trouville, à Dieppe, son existence de plaisir, et faisant, à de plus longs intervalles, des apparitions chez sa mère ; Pierre devenu tout à fait invisible, mais livré à une production acharnée, que révélait l’apparition fréquente de nouvelles toiles signées de lui chez les marchands de tableaux. Jamais temps ne parut plus long et plus triste que celui qui se passa, pour les deux femmes, de juin à octobre. Elles eurent le loisir de penser à tout ce que la vie leur préparait de soucis pour l’avenir.

La saison était magnifique, le ciel n’avait pas un nuage, et il faisait une chaleur délicieuse. Le soir, la mère et la fille parcouraient le jardin, en regardant les étoiles s’allumer dans la nuit claire. Et le calme des choses offrait, avec l’agitation de leur esprit, un contraste douloureux. Elles se promenaient, à côté l’une de l’autre, sans parler, car elles voulaient se dissimuler leurs peines, marchant dans l’obscurité qui cachait la contraction de leur visage. Une sensation de vide profond les entourait. Les deux êtres qui, pour elles, comptaient seuls dans le monde étaient loin, et rien ne les intéressait plus. Le charme d’une nature splendide leur échappait. La douceur du vent, chargé des parfums de la terre, la pureté du ciel mystérieux, le murmure des feuilles agitées sur leur tête, tout ce qui les aurait ravies, si, pour partager leurs impressions, elles avaient eu, auprès d’elles, le cher absent, les laissait froides et lassées. Et chaque jour, chaque soir, le même ennui pesait sur elles, invinciblement.

Juliette se développait beaucoup, elle avait encore grandi et son visage était devenu charmant. Elle avait dix-sept ans, et sa gravité faisait d’elle une véritable femme. Sa mère prenait plaisir à la parer. La partialité, qu’elle avait toujours eue pour son fils, ne l’aveuglait pas assez pour l’empêcher de remarquer la grâce épanouie de sa fille. Elle lui dit un jour, après l’avoir regardée longuement :

– Tu deviens vraiment gentille !

Juliette eut un fugitif sourire, et hocha la tête sans parler. À quoi bon sa beauté ! Celui, par qui elle eût voulu être admirée, n’était pas là.

L’automne venait de commencer, lorsqu’une grave nouvelle ramena brusquement Mme de Vignes à Paris. Son fils, après avoir lutté follement contre un affaiblissement sans cesse en progrès, était tombé brusquement. Il avait été pris de vomissements de sang, et, mourant, on l’avait transporté chez sa mère. L’angoisse coupa court aux rêveries de la jeune fille. Elle adorait son frère et, venue sans retard avec sa mère, elle avait été épouvantée de l’état dans lequel elle le trouvait. À peine eut-il la force de se soulever, quand elles entrèrent dans sa chambre. Du beau Jacques, il ne restait qu’un fantôme. Une consultation de médecins, immédiatement provoquée, ordonna le départ immédiat pour le Midi, et, dès la fin de novembre, dans la villa baignée par la mer bleue, abritée par le bois de pins et de genévriers, au milieu des rochers rouges, la famille de Vignes s’était installée.

Là, Jacques s’était remis. La jeunesse a des ressources puissantes. La chaleur, la lumière, la régularité de l’existence, avaient exercé leur salutaire influence, et si le malade ne s’était pas complètement guéri, au moins avait-il repris assez de force pour qu’il fût permis de ne plus désespérer. Il allait pâle, voûté, chancelant, ébranlé par les accès d’une toux cruelle. Mais il vivait. Et s’il voulait beaucoup se surveiller, il pouvait ainsi vivre longtemps. Ce n’était cependant pas assez pour Jacques d’avoir obtenu ce résultat, et le soulagement apporté à sa maladie ne le satisfaisait point. Avec les forces, les désirs étaient revenus, et l’impossibilité de les contenter lui causait une irritation qui s’épanchait en paroles amères, en violentes récriminations. Sans cesse, dans son esprit aigri, un parallèle se faisait entre ce qu’il avait été et ce qu’il était maintenant. Sa débilité actuelle lui paraissait insupportable comparée à son activité passée, et il ne se servait de ses énergies renaissantes que pour se plaindre et maudire. Aucune résignation, aucune douceur ; une lamentation continuelle, une envie irritée.

L’arrivée de Pierre Laurier avait cependant fait une diversion heureuse à ses ennuis. Il s’était senti plus vaillant et moins découragé, en compagnie de son ami. Tout ce qui le laissait indifférent et lassé avait recommencé à avoir de l’attrait pour lui. Il ne restait plus, tout le jour, étendu sur sa chaise longue, ou enfoncé dans sa guérite d’osier sur la terrasse. Il marchait, sortait en voiture, pendant les heures chaudes du jour. Et la distraction influait favorablement sur sa santé. Il se montrait moins sombre, consentait à recevoir des visiteurs et n’avait pas repoussé l’offre que lui avait faite le peintre, d’amener à la villa un médecin russe très bizarre, réputé un empirique par ses confrères, mais célèbre par des cures extraordinaires.

Le docteur Davidoff, installé à Monaco avec son ami le comte Woreseff, était le fils unique d’un marchand de grains d’Odessa, mort dix fois millionnaire. Il avait donc pu suivre sa fantaisie, dédaigner la clientèle, étudier à son aise l’humanité dans ses maux physiques et ses misères morales. Il avait pris sur l’imagination de Jacques une très prompte autorité. Sa prétention était de rendre la confiance à ceux qu’il soignait, assurant qu’il en résultait un bien-être immédiat.

– Ayez la conviction que vous guérirez, disait-il à Jacques, et vous serez déjà à moitié tiré d’affaire. La nature se chargera de faire le reste. Elle ne demande qu’à aider les malades, encore faut-il qu’ils ne s’abandonnent pas eux-mêmes. J’ai vu des miracles opérés par la volonté et la foi. Les effets des eaux de la Salette et de Lourdes, dans votre pays, n’ont pas d’autre cause. La vertu du breuvage est dans l’âme de celui qui le boit. Ayant la certitude que l’eau sainte agira sur lui, il ressent déjà le bien espéré. C’est pourquoi il est inutile d’envoyer les incrédules à ces pèlerinages curatifs, de même qu’il ne faut pas faire assister les sceptiques à des séances de spiritisme. Ils ont, en eux-mêmes, des forces qui réagissent contre les efforts des adeptes, et qui neutralisent les fluides. Jamais les expériences, dans de telles conditions, ne réussissent. De même, jamais le mystérieux travail de la nature, tendant à la guérison, ne se produira favorablement dans un organisme affaibli par la crainte et abattu par le doute. Jésus, qui fut un des grands thaumaturges de l’antiquité, disait à ceux qui lui demandaient de les guérir : « Croyez. » En effet, tout est là.

Ces théories, développées curieusement par le médecin russe, avaient d’abord intéressé Jacques, puis, peu à peu, leur germe subtil s’était glissé dans son esprit et y avait acquis un singulier développement. Il y avait des heures où le malade retrouvait l’espoir et se disait : Pourquoi, en somme, ne guérirais-je pas ? Il découvrait, dans sa mémoire, des exemples de sauvetages prodigieux. Des affections, beaucoup plus avancées que la sienne, arrêtées d’abord et ensuite disparues, sans même laisser de traces. Et ceux qui en avaient été atteints, menant l’existence libre et joyeuse, comme les plus vigoureux et les mieux dispos. Oh ! vivre, aller, venir, sans contrainte, sans inquiétude, se livrer à sa fantaisie, ne plus redouter le plaisir. Échapper aux gardes-malades, aux médecins, mépriser les précautions, s’affranchir des ménagements, pouvoir être imprudent tout à sa guise ! Quel rêve ! Et pourrait-il jamais le réaliser ? En désirant si ardemment la guérison, il n’avait qu’un but : recommencer les folies qui l’avaient réduit à cet état misérable. Lorsqu’il se laissait aller devant Pierre à ses regrets et à ses aspirations, celui-ci secouait mélancoliquement la tête, puis avec une profonde amertume :

– Est-ce donc la peine de souhaiter le plaisir ? Car est-il rien de plus vain et de plus décevant ? Ah ! soupirer après le succès et la gloire... Oui !... Se consumer en efforts pour y atteindre, voilà qui est digne d’un homme. Mais user ses jours et ses nuits à remuer des cartes ou à courtiser des femmes, peut-on rien concevoir de plus absurde et de plus navrant ? Je le fais pourtant, moi qui critique si rudement ce genre de vie... Mais je suis un fou, odieux et stupide !... N’ayant plus l’énergie de demander mon pain au travail, je l’attends du hasard... Je joue, – quelle misère ! – pour essayer de prendre à la banque l’argent que me réclame une drôlesse que je méprise, qui me trompe et que je n’ai pas le courage de quitter... Et c’est là ce que tu regrettes ? Ce sont ces heures, passées autour d’un tapis vert, à la chaleur dévorante du gaz qui vous dessèche le cerveau, dans l’attente d’une série à rouge ou à noire. Puis le moment où l’on dépose la somme, si durement obtenue, dans les mains impatientes de la belle qui sourit, tout en feuilletant les billets : amour et comptabilité mêlés ! Voilà le bonheur que tu rêves ! C’est celui dont je jouis, et je ne sais pas si je ne préférerais pas la mort !

Il riait lugubrement, devant son ami épouvanté par cette sombre colère, puis il reprenait, plus calme :

– Après tout, j’ai tort de juger les autres d’après moi-même. On t’aime, toi, tu es heureux et la vie t’offre des douceurs... Moi, je suis bafoué, méprisé, et je ne connais que des joies si âcres que leur souvenir m’est plus cuisant que celui de mes chagrins. Qu’aurais-je à regretter ? Rien. Par qui serais-je pleuré ? Par personne. Toi, au contraire, ta vie est nécessaire à ceux qui t’aiment, à ta mère, à ta sœur... C’est pour elles qu’il faut te guérir, et c’est à elles seules qu’il faut penser. Ah ! si j’avais auprès de moi un de ces êtres doux et charmants, dont l’affection console et guérit de toutes les souffrances, je trouverais le courage de me relever moralement et de redevenir un autre homme. Dans mes heures d’abattement le plus profond, j’ai souvent songé que si j’avais quelqu’un à qui me dévouer, je pourrais me montrer encore aussi sage que les meilleurs des hommes. Mais je suis seul ! Au diable la raison ! Quand j’aurai assez de ma folie, je me casserai la tête sur un de ces rochers, d’un si beau ton, qui sont au bas de la falaise, et la mer bercera mon corps, comme une dernière amie.

Ces accès de mélancolie, Pierre Laurier ne s’y livrait pas seulement devant son ami. Quelquefois, en présence de Mme de Vignes et de Juliette, il s’était laissé aller à traduire son irritation en paroles désespérées. S’il avait alors regardé la jeune fille, il eût découvert, dans l’expression souffrante de son visage, une de ces raisons de se corriger qu’il implorait de la destinée. Mais il ne s’inquiétait pas de l’effet que produisaient ses paroles. Il était tout à la sincère expression de son découragement. Insensé ! L’espérance, ardemment appelée par lui, rayonnait, étoile lumineuse dans son ciel obscur, et il ne levait pas les yeux vers elle. Il demandait un être doux et charmant à qui il pût sacrifier ses dangereuses passions, et il l’avait tout près de lui, ému de sa douleur et palpitant de ses angoisses.

Cependant, malgré la tristesse que les humeurs noires de l’ami de son frère lui causaient, Juliette ne se plaignait pas de son sort. Elle voyait Pierre bourrelé de soucis, sombre et fantasque, mais elle le voyait. À Paris, elle ne le voyait pas : il y avait donc progrès. Elle savait que la méchante femme était à Monte-Carlo ; mais elle savait aussi que le peintre ne passait plus tout son temps auprès d’elle. Si la chaîne était toujours rivée, les anneaux se relâchaient, et, un jour, elle pourrait sans doute finir par se rompre. C’était tout ce qu’elle espérait. Elle n’avait pas beaucoup d’orgueil. Mais a-t-on de l’orgueil lorsque l’on aime ?

Le lendemain du dîner, qui avait été si bizarrement terminé par le récit du docteur Davidoff, vers dix heures du matin, Juliette, sa blonde tête abritée par une ombrelle, un petit panier au bras, suivait la terrasse de la villa en cueillant des fleurs. Le temps était admirable, le bleu de la mer se confondait avec le bleu du ciel. Une brise délicieuse venait du large, chargée des senteurs salines. Les flots mouraient, frangés d’argent, au pied des rochers qui bordaient la petite baie silencieuse. Accompagné de sa mère, Jacques sortit de la maison et, lentement, commença à se promener au soleil.

Mme de Vignes était une petite femme mince, au visage délicat, aux yeux noirs expressifs, au front intelligent couronné de cheveux déjà blancs. Sa physionomie exprimait le calme d’une résignation devenue habituelle. Elle marchait doucement, sans parler, jetant un coup d’œil, de temps en temps, sur son fils, comme pour mesurer les progrès que le climat du Midi faisait faire à sa convalescence. Jacques, arrivé à la moitié de la terrasse, s’arrêta et, s’asseyant sur le parapet de pierre, tiède des rayons du soleil, il regarda, dans l’eau claire comme du cristal, les colorations étranges des végétations sous-marines. Il était là, dans la chaleur, la tête vide, oubliant son mal, et éprouvant un vivifiant bien-être. Sa sœur vint près de lui, sa récolte faite, et l’embrassant doucement :

– Comment te sens-tu ce matin ? Tu as bien dormi ? Il me semble que tu es revenu tard.

Le malade sourit au souvenir de ses anciennes fredaines qui dévoraient les nuits jusqu’à l’aube, et, prenant un brin de mimosa dans le panier de la jeune fille :

– Oh ! extrêmement tard ! Il était dix heures passées !

– Tu te moques de moi. Ce qui n’empêche pas que, depuis notre installation ici, c’est la première fois que tu sors le soir...

– Mon médecin me l’avait permis. Il était parmi les convives... Et jamais les médecins ne trouvent mauvais les plaisirs qu’ils partagent.

Juliette resta un instant silencieuse, puis, avec un air sérieux :

– Il te plaît, ce docteur Davidoff ?

– Oui, c’est un aimable compagnon et sa science est réelle, malgré les allures sataniques qu’il prend volontiers. Je ne le crois, du reste, pas aussi diable qu’il tient à le paraître. Mais il est incontestable que, depuis qu’il s’occupe de moi, je vais mieux...

– Oh, Dieu ! cher enfant, s’écria Mme de Vignes, rien que pour cela il me paraîtrait divin. Qu’il soit ce qu’il voudra, pourvu qu’il te guérisse. C’est, en tous cas, un homme parfaitement élevé et du meilleur ton... Mais il pourrait être rustre que je l’adorerais. Je ne lui demande que de te rendre la santé...

– Il doit venir, ce matin, constater si ma petite débauche d’hier soir ne m’a pas été funeste... Ce sera, malheureusement, une des dernières visites qu’il nous fera : il part, ces jours ci, pour l’Orient, avec son ami et client le comte Woreseff...

– Ce Russe à qui appartient le yacht, ancré dans la rade de Villefranche ?

– Ce Russe même.

– Était-il des vôtres hier soir ?

– Non ! Il ne quitte presque jamais son bord... On dit qu’il y garde, avec un soin jaloux, une Circassienne qu’il a enlevée et qui passe pour la beauté la plus accomplie qui se puisse rêver. Son appartement est aménagé avec un luxe oriental fabuleux. Le service y est fait par des femmes vêtues de somptueux costumes. Le soir, en passant en barque le long du navire, on entend des harmonies exquises. Ce sont des musiciens engagés à bord pour distraire le comte et sa belle. Voilà avec qui Davidoff s’embarque pour le pays des Mille et une Nuits.

– Je ne le plains pas, dit gaiement Mme de Vignes.

– Il a renouvelé hier soir auprès de Pierre les instances les plus vives pour le décider à l’accompagner. Woreseff, qui adore les artistes, avait rêvé d’emmener un peintre qui lui retracerait, en quelques études, les principaux épisodes du voyage...

– Et ton ami n’a pas accepté ?... demanda Juliette avec un sourire contraint.

– Non ! il médite, a-t-il dit, un autre voyage. Mais il veut le faire seul.

Après ces mots, qui offraient un double sens si menaçant, il y eut un silence. Jacques, frappé soudain de la signification sinistre, qui pouvait être donnée à ces paroles, prononcées par lui sans arrière-pensée, restait absorbé, se rappelant les amères déclarations, si souvent répétées par Pierre. Juliette, le cœur serré, observait son frère, devinant la pénible sensation éprouvée par lui et ne pouvant vaincre le saisissement qui venait de s’emparer d’elle. Il semblait qu’ils fussent, l’un et l’autre, sous le coup d’un malheur, dont cette phrase avait été l’effrayant présage. Et ils se taisaient, assaillis par de lugubres impressions. Le roulement d’une voiture sur la route de Beaulieu les arracha à cette douloureuse torpeur. Ils se regardèrent une dernière fois, effrayés de leur parole et de leur tristesse. Puis ils tournèrent les yeux vers la grille de la villa, devant laquelle une voiture venait de s’arrêter.

Le médecin russe, vêtu de noir, le visage grave, en était descendu, et s’avançait vers eux. Jacques se leva, et rassérénant son front, il fit quelques pas du côté de son matinal visiteur :

– Fidèle à votre promesse, mon cher Davidoff, dit-il en serrant la main de son ami. Combien je vous remercie de vous occuper de moi !

Le docteur saluait Mme de Vignes et sa fille. Son visage demeura immobile et glacé. Jacques le regarda avec étonnement et Juliette avec terreur. Pourquoi cette attitude contrainte, cet abord silencieux ? Que redoutait-il d’être obligé de dire ? Quel événement lui imposait cette morne contenance et cet air sombre ? Le Russe leva les yeux sur Jacques et, avec lenteur, comme pour prolonger une situation qui retardait des explications pénibles :

– Vous vous sentez bien, ce matin ? demanda-t-il. Le sommeil a été bon ? Vous n’avez pas de fièvre ?

Il lui prit le poignet, le garda quelques secondes entre ses doigts :

– Non ! Les forces reviennent. Et on peut vous traiter comme un homme, à présent.

Jacques regarda le docteur, et, d’une voix sourde, il demanda :

– Est-ce qu’il se passe quelque événement assez grave pour pouvoir m’impressionner si vivement ?

Sans parler, Davidoff baissa affirmativement la tête.

– Et vous hésitiez à me le confier ? reprit Jacques.

– Certes ! répondit le Russe.

– Et maintenant ?

– Maintenant, je suis prêt à parler.

Il baissa un peu la voix, de façon à n’être pas entendu par la mère et la fille :

– Mais il vaut mieux que j’attende que nous soyons seuls...

Ils marchèrent, tous les quatre, à petits pas, dans la direction de la maison. Quand ils furent arrivés sous la véranda qui s’étendait devant les fenêtres du salon, à demi-closes de leurs persiennes à cause du soleil, Mme de Vignes et Juliette s’arrêtèrent. La jeune fille examinait le docteur avec anxiété. Il lui semblait que les paroles obscures qu’il venait de prononcer, avaient un rapport secret avec les idées qui la troublaient au moment où il était arrivé. L’image de Pierre Laurier s’évoqua dans son esprit, et elle était vague et pâle, comme près de s’effacer dans le néant. La grave communication que Davidoff avait à faire était, elle n’en pouvait douter, relative au peintre. De quelle nature était-elle ? Un frisson passa dans ses veines, elle eut froid, par cette admirable matinée ensoleillée. Elle vit le ciel bleu se voiler d’obscurité, la mer s’assombrir, et la verdure éternelle des pins se décolorer. Un glas sonna à ses oreilles. Et, en proie à sa funèbre hallucination, elle demeura immobile, avec la sensation que tout tournait autour d’elle.

La voix de sa mère, l’appelant, la rendit à elle-même. Ses paupières battirent, sa vue redevint nette, elle retrouva le ciel clair, la mer bleue, et les verdures luxuriantes. Rien n’était changé que son cœur, cruellement serré, et son esprit, mortellement triste.

– Viens-tu, Juliette ? répéta Mme de Vignes. Je crois que ton frère a besoin d’être seul avec le docteur.

La jeune fille adressa au Russe un regard suppliant, comme s’il dépendait de lui que le malheur redouté fût ou ne fût pas, et, avec un grand soupir, elle entra dans la maison.

Les deux hommes s’étaient assis, sous le vitrage, auprès d’une colonne de fonte, le long de laquelle grimpaient des touffes d’héliotropes embaumés. Ils demeurèrent une seconde hésitants devant la révélation à demander et à faire. Puis Jacques, d’une voix calme, avec son indifférence de malade qui ne pense qu’à lui-même :

– De quoi s’agit-il donc, mon cher ami ? demanda-t-il.

– D’une bien triste nouvelle, oh ! très triste ! que j’ai à vous communiquer. On est venu, ce matin même, me l’apprendre, et j’avoue que j’en suis encore tout bouleversé... S’il n’était pas nécessaire que vous en soyez informé, j’aurais retardé ma pénible mission, mais vous êtes directement mêlé à l’événement.

Jacques l’interrompit, et subitement devenu nerveux :

– Quel préambule ! Et que de précautions ! Comment suis-je mêlé ?...

– Vous allez le comprendre, reprit Davidoff en dirigeant sur son malade un regard presque dur à force de fixité. Cette nuit, vers une heure du matin, un tragique suicide a eu lieu, tout près de Monte-Carlo... Un homme s’est jeté de la falaise dans la mer... Des douaniers, en faisant leur inspection, ont trouvé son paletot, son chapeau et un billet, qui vous est adressé.

– À moi ? s’écria Jacques en pâlissant.

– À vous... Le tout a été porté au gouverneur qui, sachant quels rapports affectueux nous avons ensemble, m’a fait avertir, afin que je puisse juger de l’opportunité qu’il y aurait à vous informer...

Les yeux de Jacques s’étaient enfoncés sous ses sourcils, subitement, comme tirés par une violente angoisse ; sa bouche se contractait, il haleta :

– C’est donc quelqu’un... qui me touche de très près ?

– De très près.

Davidoff lentement tira de son portefeuille la carte, sur laquelle le peintre avait écrit son dernier adieu, et la tendit au malade. Celui-ci, avec une sorte d’effroi, prit le mince carré de bristol, il lut le nom qui y était gravé, une rougeur ardente monta à ses joues, il s’écria :

– Pierre !... Pierre !... Est-ce possible ?

Et il demeura anéanti, les regards fixés sur le médecin russe, qui l’observait muet, immobile et tout noir. Ils ne parlèrent pas, comme s’ils avaient peur d’entendre le son de leur voix. Ils échangèrent un coup d’œil plein d’horreur et de doute, tant la disparition de cet être rempli de santé et de vigueur, en quelques instants, les laissait dans une stupeur mêlée d’incrédulité. Et cependant cela était. Entre eux, Pierre ne reparaîtrait plus. À leurs côtés, sa place était vide pour toujours.

Jacques, sans une parole, reporta ses regards sur la carte dont il n’avait lu que le nom, et, essuyant d’un revers de main ses yeux remplis de larmes, il commença à lire le dernier adieu que lui adressait son ami. Il déchiffrait tout haut cette écriture tremblée, tracée au crayon dans la nuit. Un attendrissement irrésistible étranglait sa voix. Il sentait bien que Pierre était las de sa souffrance et de sa dégradation, et qu’il voulait mourir pour y échapper. Mais il voyait aussi que son ami songeait, en disparaissant, à conclure avec la destinée ce pacte étrange qui lui permettrait peut-être de revivre en Jacques. Il répéta lentement :

« Je vais renouveler l’expérience que nous a racontée Davidoff... Je te fais cadeau de mon âme... Vis heureux par moi, et pour moi... »

Un affreux rayon d’espoir illumina le regard du malade ; en même temps qu’un sanglot montait à ses lèvres. Il était bouleversé par la douleur, mais, au fond de lui-même, une vivifiante croyance déjà naissait.

– C’est moi qui l’ai vu le dernier, dit alors le médecin russe. Il m’a quitté pour aller chez Clémence Villa... Une scène violente, comme ils en avaient quotidiennement, a dû éclater entre eux... Il est ressorti, et, depuis, on ne sait ce qu’il est devenu... Des fraudeurs ont occupé, toute la nuit, les gardes-côtes sur la route de Vintimille. Il y a eu des coups de feu échangés... Et c’est près de l’endroit où l’échauffourée a eu lieu que le vêtement, le chapeau et la carte ont été trouvés...

– Et son corps ? demanda Jacques.

– Le flot le rapportera sans doute à la grève... On pourra ainsi le déposer en terre sainte, et ses amis sauront où aller le pleurer.

Un sourd gémissement, puis le bruit d’une chute, se firent entendre au même moment, dans le salon. Jacques et le médecin s’étaient dressés, effrayés. Davidoff s’avança vivement, tira les persiennes et poussa une exclamation. À deux pas de la fenêtre, Juliette était étendue sans connaissance. Elle avait vainement essayé de s’accrocher à une chaise qui avait roulé sur le plancher avec elle. Pâle, les yeux fermés, elle semblait morte.

Les deux hommes s’élancèrent dans la maison. Au bruit, Mme de Vignes avait paru. Elle n’eut pas à faire de questions : par la porte ouverte, elle venait d’apercevoir sa fille. La soulever dans ses bras fut, pour cette femme d’apparence chétive, l’affaire d’une seconde. Elle l’allongea sur un canapé, examina son visage, tâta son cœur, constata qu’elle vivait, et, un peu rassurée, elle demanda à son fils :

– Qu’est-il arrivé ?

Davidoff s’était approché de la jeune fille, et, avec de l’eau fraîche, lui mouillait les tempes. Jacques ne tendit pas à sa mère le billet qui lui léguait, comme par un testament surhumain, l’âme de son ami, il prononça ces seuls mots :

– Pierre est mort !

On eût dit que, du fond de son douloureux sommeil, Juliette avait entendu. Elle fit un mouvement, ouvrit les yeux, reconnut ceux qui l’entouraient, et, avec la vie, retrouvant la souffrance, elle fondit en larmes.

Mme de Vignes et son fils échangèrent un regard. Jacques baissa la tête ; la mère alors, devinant le chaste secret du virginal amour de Juliette, poussa un douloureux soupir et se mit à pleurer avec elle.

Davidoff prit Jacques par le bras et l’entraîna au dehors.

Sur la terrasse, l’air était doux, le soleil chauffait les plantes qui embaumaient, le vent léger réjouissait le cœur, la mer s’étalait, d’un bleu de turquoise, les grandes hirondelles rasaient les flots avec des cris joyeux. Il sembla au docteur que son malade n’était plus le même. Il marchait d’un pas délibéré et non traînant, son corps se redressait, ses yeux, l’instant d’avant, caves et éteints, brillaient vifs. Il ne parlait pas, mais, au gonflement de ses traits, on discernait qu’une soudaine exaltation bouillonnait en lui. Davidoff, avec une âpre ironie, le contempla métamorphosé déjà par l’espérance.

Alors, songeant à Pierre Laurier disparu, à Juliette qui pleurait, le Russe eut un silencieux et sardonique sourire. Il pensa que, pour rendre la vie à cet égoïste jeune homme, c’était beaucoup que le sacrifice de deux êtres. Et mentalement, sur cette belle terrasse, sous ce ciel délicieux, il évoqua un couple amoureux, rayonnant, heureux, passant enlacé dans l’enivrant parfum des orangers en fleurs. Mais les amants rebelles s’enfuirent soudain effarouchés, et Davidoff ne vit plus que Jacques, déjà ranimé par le sang de Pierre et les larmes de Juliette, qui, près de lui, marchait triomphant.
1   2   3   4   5   6   7   8

similaire:

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com