La Bibliothèque électronique du Québec





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Et idem resurrexit Petrus... Et au-dessous il signa : « Davidoff », puis ce tournant vers le curé :

– Quand il reviendra, montrez-lui cette inscription, il saura ce qu’elle veut dire.

Il salua le prêtre, rentra à l’auberge, et dit à son compagnon :

– Mon cher comte, vous avez eu tort de ne pas sortir avec moi, vous avez manqué quelque chose de très curieux.

– Et quoi donc ?

– Je vous conterai cela, quand nous serons à bord. Ici, c’est un secret.

Les deux voyageurs allumèrent leurs cigares, montèrent en voiture et partirent.

Le surlendemain, Pierre revint de son excursion avec le beau-frère d’Agostino ; il rapportait de jolies boucles d’oreilles en argent pour Marietta, et une agrafe de ceinture pour la mère. Il déjeuna gaiement, et se disposait à travailler, quand le curé entra, en poussant la porte à claire-voie de la salle.

– Eh ! c’est monsieur le curé ! s’écria Pierre. Qui nous vaut le plaisir de vous voir ?

– Une communication dont on m’a chargé pour vous.

– Ah ! qui donc ça ?

– Un étranger.

Le front de Pierre se rembrunit et, d’une voix un peu tremblante, il dit :

– Voyons un peu de quoi il s’agit !

– Si vous vouliez me suivre jusqu’à l’église, vous le sauriez plus vite et plus complètement.

– Je suis à vous.

Il prit son chapeau et sortit avec le prêtre. Pendant la moitié du trajet, il ne prononça pas une parole. Comme ils approchaient de la grande place, le curé lui dit :

– Cet étranger a vu vos peintures, et m’a assuré que vous aviez enrichi notre église d’un tableau dont la valeur est inestimable.

Pierre ne répondit pas, mais il secoua la tête avec insouciance. Il hâta sa marche, comme pressé d’apprendre à qui il avait affaire. Il traversa la nef, arriva à sa Résurrection, et, avec une émotion qu’il ne pouvait contenir, sur le mur il lut l’inscription latine : Et idem resurrexit Petrus... Davidoff... Il poussa un soupir, répéta d’une voix étouffée : Davidoff... et resta pensif.

Le curé, traduisant la phrase latine, dit derrière lui :

– Et, de même, Pierre est ressuscité... Il y a donc eu intervention divine ? Mon cher enfant, il faut en louer Dieu...

Pierre passa la main sur son front, sourit au prêtre qui, interdit, le regardait, et avec un accent profond :

– Oui, il y a eu intervention divine... Et Dieu en soit loué !...

Il s’absorba de nouveau, semblant faire un retour sur le passé, puis doucement :

– Monsieur le curé, je vous remercie d’avoir pris la peine de vous déranger. Ce que vous m’avez communiqué était très intéressant pour moi... Au revoir, monsieur le curé.

Et d’un pas lent, la tête baissée, il retourna chez la mère d’Agostino.

Le lendemain, un des enfants qui servaient la messe lui apporta une lettre mise à la poste à Ajaccio, avec cette adresse : « M. Pierre, aux bons soins de M. le curé de Torrevecchio. » Il l’ouvrit avec un serrement de cœur. Elle contenait ces lignes :

« Mon cher ami, vous êtes encore de ce monde ; aucune surprise ne pouvait m’étre plus agréable. C’est moi qui ai rempli la pénible mission de porter à Beaulieu le mot dans lequel vous annonciez votre résolution fatale, heureusement inexécutée. Celui à qui vous donniez votre âme s’est, par un miracle de suggestion, ou par un effet de soudaine confiance, senti revivre, et va beaucoup mieux. Mais une personne, qui est tout près de lui, a failli mourir de votre mort. Au fond de votre retraite, sachez que vous avez passé à côté du bonheur sans le voir, mais qu’il vous est possible encore de le retrouver. Amitiés sincères. – Davidoff. »

Ayant terminé la lettre, Pierre la plia, la mit dans sa poche et sortit de la maison. Il gagna, pensif, la route de Bastia, et déboucha en face de la mer. Très calme, elle bleuissait, à perte de vue, sous le soleil. Des bateaux, au loin, dans la lumière, voguaient si doucement qu’ils semblaient immobiles. Le jeune homme s’assit sur un quartier de rocher, et, comme le soir où il avait voulu se tuer, il songea.

Peu à peu, devant son souvenir, s’évoqua la figure de Jacques, et elle n’était plus pâle et sombre. L’éclat de la jeunesse et la joie de la santé rayonnaient dans tous ses traits. Il allait dispos, jouissant passionnément de la vie. Il marchait, d’un air de force exubérante, sur la terrasse de la maison de Beaulieu, parmi les verdures renaissantes. Tout s’éveillait dans la nature aux premières tiédeurs, et Jacques, plus ranimé que les plantes, plus épanoui que les fleurs, resplendissait d’une beauté nouvelle. Soudain, à ses côtés, Juliette parut, et c’était elle maintenant qui était maigre et triste. Ses yeux charmants étaient entourés d’un cercle noir, ses joues se creusaient, et son sourire avait la navrante douceur d’un dernier adieu.

Pierre frémit jusqu’au fond de lui-même. Il lui sembla que le regard désolé de la jeune fille, sans cesse tourné vers la mer, cherchait sous les flots bleus sa trace indécouvrable. Il la vit minée par le chagrin de sa perte, cette enfant dont il avait dédaigné la tendresse, un instant devinée. Une voix se fit entendre à son oreille, qui murmurait : C’est toi qui es la cause de ses larmes, de sa souffrance et de sa langueur. On te l’a dit : elle meurt de ta mort. Tu n’avais qu’un mot à prononcer, et ce chaste cœur, plein de toi, s’ouvrait pour toi. C’était la paix obtenue, le bonheur assuré, tu les a perdus par ta faute. Qu’attends-tu pour les reconquérir ? Vas-tu laisser descendre celle qui te pleure dans la froide terre ? Tu n’as qu’à te montrer : elle renaît. Allons ! recommence ta vie. L’avenir est à toi, puisque tu es aimé !

Un sanglot gonfla sa poitrine, et des larmes coulèrent de ses yeux, les premières depuis celles, si honteuses, que Clémence Villa lui avait fait verser. Mais il ne se laissa pas aller longtemps à l’attendrissement. Avec une fermeté sévère, il voulut s’interroger. Était-il purifié et régénéré par son austère retraite ? Se sentait-il capable de mener une existence nouvelle ? Aux prises avec les tentations, saurait-il y résister ? Il frémit. Une tête brune et pâle, aux yeux luisants, aux lèvres rouges, venait de lui apparaître. Elle riait, avec un éclat sardonique, comme le soir où il s’était décidé à mourir. De quoi riait-elle ainsi, avec ses dents blanches et ses petites fossettes dans les coins de la bouche ? Était-ce de lui ? Se croyait-elle donc sûre de le ramener à ses pieds le jour où elle en aurait la fantaisie ? Était-il donc encore son esclave ?

Il eut peur. Sa faiblesse avait été si grande, ses folies si désastreuses, sa lâcheté si complète, sa chute si profonde. À la pensée de retomber sous la domination de cette fille féroce et froide, une sueur monta à son front, son cœur battit d’angoisse. Il envisagea, une seconde fois, la mort, et la jugea préférable à tant d’abjection. Il laissa aller, avec accablement, sa tête entre ses mains, et, dans la splendeur de cette fin de journée, au milieu de cette nature grandiose, sereine et calme, il resta à songer en face de la mer.

Sa pensée peu à peu s’épura, et lui, qui depuis son enfance n’avait pas prié, se voyant si seul, si triste et si abandonné, il leva ses regards vers le ciel. Il ne demanda rien pour lui-même. Quel que fût son sort, si dur et si misérable qu’il pût être, il l’acceptait. Mais cette enfant douce et chaste n’était-elle pas innocente et ne méritait-elle pas d’être épargnée ? Il implora, pour elle, l’apaisement et sollicita l’espérance. Puisqu’il avait ce bonheur d’être aimé d’elle, au moins qu’elle eût la force d’attendre que son cœur, à lui, fût lavé de ses souillures. La justice céleste pouvait-elle lui refuser cette grâce ? Dans la solitude il se laissa entraîner à prononcer tout haut de suppliantes paroles.

Tout à coup son attention fut ardemment sollicitée par un fait qui, en un instant, symbolisa ses craintes et ses désirs.

D’un promontoire de rochers, qui s’avançait dans la mer, à ses pieds, une tourterelle venait de s’envoler, effrayée, et, la poursuivant, un aigle fauve planait dans le ciel. Elle fuyait de toute sa vitesse, mais le pillard gagnait sur elle, lançant, à chaque battement de ses ailes puissantes, un cri aigu. Pierre frappé se dit : C’est un présage. Si l’oiseau de proie l’emporte, c’est que tout est perdu pour Juliette et pour moi. Si la tourterelle s’échappe, c’est que je dois espérer, me fortifier, pour reparaître enfin digne du bonheur.

À partir de l’instant où il eut formulé aussi nettement le problème de sa destinée, il ne respira plus, suivant la lutte d’un œil ardent. L’aigle s’était abaissé, il volait, maintenant, presque au-dessus de la tourterelle, la dominant de son bec tranchant et de ses serres livides. Épouvanté, le pauvre oiseau se dirigeait vers un petit bois de chênes verts, espérant s’y cacher. Mais son féroce ennemi devinant sa tactique, activait la poursuite. Pierre, le cœur serré, les mains frémissantes, eût voulu donner de sa force à la fugitive, il voyait approcher l’instant où elle allait succomber. Déjà le rapace touchait sa victime, lorsque, du petit bois de chênes verts, une légère fumée blanche monta, en même temps qu’une faible explosion retentissait. L’aigle tournoya, frappé à mort, tombant vers la terre, et la tourterelle sauvée disparut dans les branches.

Pierre poussa un cri de joie. Ainsi la réponse à sa demande avait été immédiate et foudroyante. Le destin avait manifesté son intervention d’une façon indéniable. Et l’invisible chasseur, dont la balle avait tranché la question, n’avait-il pas été amené là à point nommé pour mettre fin à ses angoisses ? Mais, par un soudain retour de sa nature gouailleuse d’autrefois, il se mit à rire, à la pensée qu’un coup de fusil, tiré sur un oiseau, pourrait arranger tant de choses. Il secoua la tête et dit :

– Le travail, voilà le vrai remède. Du jour où je l’ai abandonné, j’ai été perdu. Je me suis redonné à lui, il me sauvera.

Le soleil descendait dans la mer, rouge comme une énorme braise. Pierre se leva, et, le cœur apaisé, regagna le village.
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