La Bibliothèque électronique du Québec





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VII


Il y avait, ce matin-là, grand déjeuner chez Clémence. La semaine des courses commençait. Un arrivage de Parisiens avait eu lieu la veille. Et, rencontrés, le soir même, au casino, ils avaient été invités par la belle fille et par Jacques. C’était la fleur du monde joyeux. Gentlemen triés sur le volet parmi les plus élégants et les plus gais, femmes choisies parmi les plus séduisantes et les plus aimées. Les hommes portaient des noms célèbres dans les arts, la finance et la politique. Les femmes étaient les gradées les plus illustres du bataillon de Cythère.

Il y avait là le prince Patrizzi ; Duverney, le peintre des nudités modernes, spirituel convive gardant de sa jeunesse une bonne humeur de rapin ; le petit baron Trésorier, l’agent de change, une des plus fines lames des salles d’armes de Paris ; Berneville, sportsman qui monte comme un jockey de profession et s’est cassé sept fois la clavicule dans des steeples ; le duc de Faucigny, le plus jeune député de la Chambre, légitimiste intransigeant, qui a fait une profession de foi retentissante en faveur de don Carlos ; Burat, l’avocat attitré des théâtres, la langue la plus acérée du palais, grand coureur de premières et passionné collectionneur de tableaux ; Sélim Nuño, venu pour voir courir sa jument Mandragore dans la poule des produits, et cachant, sous une gaieté affectée, les angoisses de son amour-propre d’éleveur.

Les femmes étaient Andrée de Taillebourg, Mariette de Fontenoy, Laure d’Évreux, la blonde Sophie Viroflay, toutes portant des noms empruntés aux plus glorieuses batailles de l’histoire de France ou aux stations les plus connues de l’indicateur des chemins de fer. D’ailleurs, les uns et les autres, aimables et généreux, jolies et parées à souhait.

La partie était liée pour la journée entière. On déjeunait chez Clémence. Le mail de Nuño emportait tout le monde au champ de courses. On rentrait faire un peu de toilette, et, à sept heures et demie, on se retrouvait aux Roches-Noires, où Trésorier offrait à dîner à la galante compagnie. Après, on allait en bande au casino, pour faire un tour de valse. Le reste était l’imprévu, qui devait tenir une large place dans le programme, avec ces hommes prompts à la fantaisie et ces femmes faciles au caprice.

– Mes enfants, dit gaiement Duverney, nous commençons la journée ensemble, nous la finirons de même. Seulement, il n’est pas sûr que les femmes, comme dans la chaîne anglaise, n’auront pas changé de cavaliers !

– Dis donc, malhonnête, s’écria Laure d’Évreux, pourquoi donnes-tu le privilège de l’infidélité aux femmes ?

– Parce que c’est pour elles une nécessité professionnelle !

– Grand Dieu ! les croiriez-vous vénales ? interjeta Faucigny, avec des mines effarouchées.

– Il y a des hommes qui le prétendent ! répondit Trésorier.

– Ils ont l’esprit aigri par des fins de mois difficiles ! dit en riant Clémence.

Tous les yeux se tournèrent vers Jacques, qui se promenait dans le jardin, en causant avec Patrizzi. Le mouvement fut si significatif que Clémence fit un geste de protestation :

– Oh ! ce n’est pas pour Jacques que je parle, reprit-elle. Depuis deux jours, au cercle, il a une spécialité de banques-rasoir. Il a encore emporté hier trois mille louis... Il est en veine, il prétend que tout doit lui réussir.

Elle se tourna du côté de Nuño, qui gisait au fond d’un fauteuil, et avec une malice féroce :

– Ainsi il a offert Mandragore, la jument de Sélim, à dix, à tous ceux qui en ont voulu...

Nuño rougit de colère et, se mettant sur pied avec effort :

– Je vais lui en prendre, moi, pour plus qu’il n’en pourra donner... Je suis sûr de ma jument...

– Mais êtes-vous sûr de votre jockey ? demanda Berneville. Vous savez qu’à Caen, l’autre jour, Chadwal a tiré le cheval de La Bonnerie ?...

– Je suis tranquille, Petersen ne peut pas se faire payer, pour perdre, aussi cher que je le paierai, si je gagne !...

– Mais, mon pauvre Nuño, dit Andrée de Taillebourg, ce que vous avez promis à Petersen ne donnera pas des jambes à Mandragore.

– La bête est de premier ordre ! riposta le banquier.

– Ouich ! Elle ne vaut pas une allumette !

– Je la prends à égalité contre le champ ! cria le gros homme furieux.

– Nuño, tu vas te faire du mal, dit Sophie Viroflay. Rien d’imprudent comme de se mettre en colère, avant de déjeuner !...

– C’est comme d’être aimable après, fit Mariette de Fontenoy.

– Croyez-en l’expérience de ces dames ! dit Burat, et méfiez-vous de l’apoplexie du dessert !

– Toi, si tu meurs prématurément, riposta la belle blonde, ce sera, bien sûr, empoisonné, pour t’être mordu ta méchante langue !

– Oh ! Fontenoy, tu es moins généreuse que nos pères à la bataille de ton nom ; tu ne dis pas : Messieurs, tirez les premiers !

– Je ne dis ça que passé minuit !

– Mais alors, hein ? Comme tu le dis bien !

– Tu n’en sais rien, en tous cas !

– On me l’a raconté.

– Qui ça ?

– Pardi ! tout le monde !

– Insolent !

Mariette, au milieu d’un hourra général, s’était élancée sur l’avocat, et rouge, riant et rageant à la fois, le battait à grands coups d’éventail, faisant à chaque mouvement violent tinter l’or de ses bracelets. Lui se garantissait la tête avec les mains, tournant autour du salon, poursuivi par la charmante fille, dont la robe de batiste rose ornée de valenciennes ondulait au hasard de la course, découvrant deux petits pieds chaussés de cuir mordoré et deux jambes fines moulées dans des bas à jour. Elle s’arrêta essoufflée, devant Burat tombé à genoux sur le tapis, et montrant son éventail en pièces :

– Pour la peine tu m’en paieras un autre.

– Oui, ma biche, et je ferai peindre dessus des fleurs d’oranger !

– Ça recommence, alors ?

– Allons ! la paix ! réclama Clémence. On va déjeuner.

Jacques et Patrizzi rentraient. L’air était d’une tiédeur délicieuse et les roses du parterre sentaient bon. Les portes de la salle à manger s’ouvrirent. Le maître d’hôtel, cravaté de blanc, solennel comme s’il eût officié devant des duchesses, annonça :

– Madame est servie.

Clémence prit le bras de Faucigny, Jacques offrit le sien à Sophie Viroflay et, en cortège, hommes et femmes sortirent du salon.

La salle à manger, superbe, tendue de soie de Chine, meublée de bois de fer sculpté, s’ouvrait sur la serre d’un côté, et, de l’autre, sur le jardin. Trois larges baies, décorées de vitraux peints de fleurs étranges et d’oiseaux fantastiques, donnaient sur une terrasse, au centre de laquelle un monumental perron descendait vers la pelouse bordée de plates-bandes. Ces trois baies, ce matin-là ouvertes, laissaient entrer à flot l’air et la lumière. Le gazon du jardin était d’un vert d’émeraude, le sable des allées, blanc sous le soleil, réverbérait la chaleur. Le ciel bleu, au lointain, se glaçait de violet. Tout était silence, ardeur et joie. Les hôtes de Clémence, inconsciemment pénétrés par ce bien-être délicieux, cédèrent à l’allégresse qui émanait des choses. Les têtes s’échauffèrent, les nerfs se tendirent et la gaieté commença à tourner au bruit.

Au milieu du tumulte des plaisanteries, Jacques seul restait grave, comme si un remords secret le tourmentait. Il pensait, délivré pour un temps de ses besoins d’argent, à ceux qu’il avait si durement tourmentés, pour se procurer les ressources suprêmes. Parmi ses convives animés et moqueurs, entouré de femmes belles et séduisantes, les idées les plus tristes s’emparaient de lui. Il jeta un regard sur la table éclatante, chargée de fleurs, d’argenterie et de cristaux, il examina ceux qui y avaient pris place. Il les vit insouciants et heureux. Lui seul était dévoré par la secrète amertume de la vie mal menée. Tous les autres étaient libres d’esprit et de cœur, il entendait leurs propos et leurs rires. Chaque jour, c’était ainsi pour eux : même fête, même contentement. Chaque jour, c’était ainsi pour lui, également : même torture, même angoisse qu’il ne pouvait calmer.

Ses yeux s’attachèrent sur Clémence et Faucigny qui causaient à voix basse, en face de lui. Il ne distinguait pas leurs paroles, mais il en devinait le sens. Le duc, câlin et insinuant, faisait la cour à la belle fille, et elle l’écoutait avec un sourire. Ce sourire, il le connaissait bien. Il en serait de Faucigny comme de tant d’autres. Et le front de Jacques se crispa douloureusement. Il vida, coup sur coup, ses verres pleins de vins différents et une rougeur monta à ses pommettes. Il eut un mouvement de colère, il pensa : Je suis morose, voilà pourquoi Clémence se détourne de moi... Et n’est-il pas juste que je souffre par elle, pour qui je commets tant d’infamies ?

Il s’entendit interpeller. C’était Patrizzi, qui, de l’autre bout de la table, lui criait :

– Dites donc, Jacques, est-ce que ce déjeuner ne vous rappelle pas notre dîner de Monte-Carlo ? Quelques-uns de ces messieurs et presque toutes ces dames en étaient... Ce fut moins gai, ce soir-là, qu’aujourd’hui... Et quelles diables d’histoires ! Vous en souvenez-vous ?

– Au fait, comment le médecin russe, qui voyage avec Woreseff, n’est-il pas ici ? demanda Andrée de Taillebourg.

– Il est à Paris, depuis cinq jours, dit Patrizzi.

À ces mots, Jacques vit se dresser devant lui l’image triste et pâle de Juliette. Elle était assise, dans le salon où il avait passé tant de soirées, lorsqu’il était encore un fils soumis et un frère tendre. Mme de Vignes, inquiète, se penchait vers sa fille, et Davidoff, debout, la regardait avec compassion. Il sembla au jeune homme que sa mère avait prononcé son nom, et que le docteur avait répondu en hochant douloureusement la tête. N’était-ce pas lui, qui aurait dû être auprès des deux femmes ? Pourquoi cet étranger consolait-il sa mère et sa sœur ? Une voix murmura à son oreille : C’est parce que tu as refusé de faire ton devoir, parce que tu as sacrifié ta mère au jeu, ta sœur à ta maîtresse, parce que tu es un lâche et un ingrat !

Il éclata d’un rire inattendu, inexplicable, effayant, qui attira sur lui les regards de tous les convives. Il s’offrit à leurs regards, pâle, les lèvres crispées et les yeux étincelants.

– Oui ! oui ! s’écria-t-il, sans s’inquiéter de leur étonnement, le dîner de Monte-Carlo fut moins gai que le déjeuner de ce matin... J’étais mourant d’abord, et, aujourd’hui, je me porte bien. Oh ! très bien ! Grâce à Davidoff, qui nous a fait une admirable théorie sur la transmission des âmes... Vous n’en avez pas perdu le souvenir, Patrizzi ?... Ni vous, Trésorier ?... Il nous conta l’aventure d’une jeune fille russe... Oh ! la bonne aventure, et le joyeux mystificateur, que ce Davidoff !... Personne de nous ne prit son récit au sérieux... Pas même vous, Patrizzi, qui cependant êtes Napolitain et, par conséquent, superstitieux !... Car vous croyez au mauvais œil, n’est-ce pas, prince ?

– Ne plaisantez pas avec ces choses-là ! répondit Patrizzi, qui, soudain très grave, fit, avec deux doigts de sa main gauche, un signe rapide derrière son dos.

– Ah ! ah ! ah ! ricana Jacques, avez-vous vu le geste du prince ? Il a conjuré le mauvais sort... Il croit à la jettatura !... Et, pourtant, il n’a pas ajouté foi aux démonstrations de Davidoff... Personne n’y a cru... Personne ! Excepté cependant Pierre Laurier... Mais tout le monde sait que le pauvre garçon était devenu fou !

Un silence de mort accueillit ces étranges paroles. Tous les assistants demeurèrent glacés. On eût dit que le spectre de celui que tous avaient connu, estimé et aimé, allait apparaître. Les hommes se regardèrent entre eux, gênés par cette exaltation subite, qui faisait tourner au noir cette fête commencée si joyeusement. Les femmes se mirent à rire, inconscientes de ce qui se passait. Clémence, furieuse, mordant ses lèvres blêmissantes, donna un coup sec de son couteau sur la table, et son verre de fin cristal, décapité, tomba sur la nappe avec un bruit argentin.

– Un verre cassé ! s’écria Laure d’Évreux, ça porte malheur !

– Tout cela est vraiment absurde, Jacques ! s’écria Clémence d’une voix tremblante de colère. Nos amis sont-ils venus ici pour entendre de pareilles extravagances ?...

– Il est gris, ce bon Jacques ! s’écria Sophie Viroflay... Il n’est encore que midi et demi... C’est un peu tôt !...

– Non, je ne suis pas gris, s’écria le jeune homme, dont le visage prit une expression terrible. Jamais je n’ai été plus maître de ma raison... Je vous ai dit que Laurier était devenu fou... Est-ce que quelqu’un de vous en doute ? Parmi vous tous, qui lui avez vu vivre ses derniers mois d’existence, qui avez assisté à ses tortures, à son agonie morale, en est-il un qui veuille me démentir ? Ah ! vous restez muets... Clémence elle-même ne dit rien... C’est qu’elle sait bien que Laurier était fou, et pourquoi il était fou !

Le visage de la comédienne, à cette apostrophe, se marbra de tons jaunes, comme si le fiel remplaçait le sang dans ses veines. Son joli cou se gonfla de fureur, et, d’une voix sifflante, elle s’écria :

– Tu nous le fais regretter ! Que n’est-il à ta place, et que n’es-tu à la sienne !

– Patience ! J’irai bientôt, dit Jacques, avec un effrayant sourire, car la vie infernale qui l’a conduit au suicide, je la mène à mon tour. Je puis juger de ses souffrances puisque je les endure... Et je comprends qu’il ne les ait pas supportées plus longtemps ! Nous parlions, tout à l’heure, du docteur Davidoff et nous rappelions les histoires fantastiques qu’il nous conta, une belle nuit... Patrizzi, vous rappelez-vous que Laurier, après les avoir écoutées silencieusement, s’écria tout à coup : « Jacques, si jamais j’ai assez de la vie, je te léguerai mon âme... » Oui, vous ne l’avez pas oublié... Eh bien ! avant que cette même nuit se fût écoulée, il était mort, et moi, qui n’avais plus qu’un souffle d’existence, je revenais à la vie... Quelques jours plus tard, mon prince, me rencontrant au bal masqué, à Nice, vous m’avez dit en plaisantant : « Il paraît que vous avez maintenant une âme toute neuve... celle de votre ami Laurier ?... » Vous ne croyiez pas dire si vrai... Elle était en moi, cette âme... Je la sentais puissante et enflammée, avec toutes ses passions, ces mêmes passions qui avaient conduit Pierre à sa perte... La folie du plaisir à outrance, la soif d’un amour éperdu, l’ivresse du jeu sans limite, me brûlaient de leurs fièvres... Une femme passa sur ma route... Elle m’attira invinciblement, fatalement. Elle ne pouvait pas ne pas m’attirer, car j’avais en moi l’âme de Pierre, pleine encore de désirs pour celle qui était près de moi, provocante et corruptrice... Oh ! j’ai eu une lueur de raison... En cet instant, j’ai entrevu ma destinée, j’ai voulu résister ; mais la sorcière d’amour me tenait là, et je n’étais plus moi-même... Tout mon être soulevé m’emportait vers elle, je lui obéissais, comme un chien à son maître... Elle levait le doigt et j’accourais, après m’être juré de ne plus revenir... Ainsi, de degrés en degrés, j’ai suivi la pente qui avait conduit Pierre Laurier à l’abîme... Comme lui, j’ai joué parce qu’il me fallait de l’argent, beaucoup d’argent !... Comme lui, j’ai oublié tout ce qui n’était pas la femme perverse et pourtant adorée... Il avait sacrifié son talent, sa gloire... moi, j’ai trahi mes affections les plus chères, dépouillé ma mère et abandonné ma sœur... Il avait été lâche, je l’ai été ! Il avait supporté les infidélités de sa maîtresse, et serré la main de ses rivaux... En ce moment, autour de la table, vous tous qui m’écoutez, vous avez été ou vous êtes les amants de la femme qui est à moi... Oui, vous, Nuño, qui avez été trompé et qui avez pris votre revanche en trompant vos successeurs ; vous, Burat, qui avez plaidé les procès difficiles contre les fournisseurs récalcitrants ; vous, Trésorier, qui avez fait fructifier, par des placements avantageux, les sommes que Berneville et Patrizzi donnaient... Et toi, Duverney, loustic qui déridais la belle aux heures noires ; vous enfin, Faucigny, le dernier favorisé. Eh bien ! mes amis, croyez-vous que je sois dans mon bon sens et que j’aie de la clairvoyance ?

Il s’était levé tout droit. Une mousse légère frangeait ses lèvres, ses mains tremblaient, et il s’efforçait de rire. Il balança sa coupe pleine de vin de Champagne et dit :

– Je suis votre hôte... Je bois à vous, amants de ma maîtresse !... Et je bois à celui qui manque, à l’absent... à Pierre Laurier !

Il leva son verre à la hauteur de sa bouche, mais il ne but pas. Son regard, tourné du côté de la terrasse, était devenu fixe et épouvanté. Il poussa un cri rauque et recula d’un pas. Il avait aperçu celui qu’il évoquait, Pierre Laurier montant avec Davidoff les marches du perron. Pendant qu’il s’avançait, il le dévorait des yeux, plein de stupeur, haletant, la sueur au front.

Quand les deux hommes s’arrêtèrent sur le seuil, il fit un geste fou, ainsi que pour écarter une vision terrifiante ; il porta la main à son cou, comme s’il étouffait, puis d’une voix creuse :

– Pierre, dit-il, que viens-tu chercher ici ? Tu sais bien qu’il n’y a pas place pour nous deux, sur la terre !... Si tu vis, je dois mourir !

– Jacques ! cria Laurier, en s’approchant les mains tendues.

Celui-ci tenta de le repousser, mais il pâlit, et, avec un râle effrayant, il tomba dans les bras de son ami.

– Il est mort ! balbutia Berneville. Il faut appeler.

– Ne bougez pas, dit Davidoff... Il est vivant, et nous n’avons besoin de personne.

Il prit un peu d’eau, dans un verre, et mouilla les tempes du malheureux qui poussa un long soupir.

De tous ses amis, levés en tumulte, et groupés autour d’elle, Clémence la première retrouva son sang-froid :

– Que prétendez-vous faire ? demanda-t-elle à Davidoff.

– Emmener M. de Vignes, dit le Russe.

Pierre avança d’un pas, et se plaçant en face de Clémence :

– Est-ce que vous songez à vous y opposer ? demanda-t-il froidement.

La belle fille essaya de payer d’audace, elle leva les yeux sur celui qui l’interrogeait. Elle le vit calme, la bouche dédaigneuse et le regard attristé. Il était redevenu le Pierre Laurier des premiers temps de leurs amours, avec son front fier et inspiré, sa mâle tournure, et une mélancolique douceur dans la voix, qui remua Clémence jusqu’au fond de son être. Elle aurait voulu être insolente, mais une humilité soudaine lui amollissait le cœur. Elle adressa au jeune homme un sourire craintif, et s’approchant de lui :

– Partir ainsi, est-ce prudent ? dit-elle. Suivez-moi, je vais vous conduire où vous pourrez le soigner en toute tranquillité.

– C’est inutile ! répondit Pierre. Ni lui, ni nous, ne resterons ici un seul instant de plus.

– Pourquoi ? dit Clémence, sommes-nous donc ennemis ?

D’un geste, Laurier montra Jacques, haletant péniblement dans les bras de Davidoff, et sans colère, mais avec une invincible fermeté :

– Je vous ai pardonné le mal que vous m’avez fait à moi. Je ne vous pardonnerai jamais le mal que vous lui avez fait à lui. Adieu.

Davidoff et Pierre enlevèrent Jacques toujours évanoui, et, comme un enfant, l’emportèrent à travers le jardin, jusqu’à la voiture qui les attendait.

À peine furent-ils hors de vue que la contrainte, qui pesait sur l’assistance, se dissipa :

– Ah ! mes enfants, s’écria Burat, en voilà une fin de déjeuner !

– Ils ont bien fait de l’emmener, dit Fontenoy, il devenait assommant !... J’ai horreur des gens qui font des scènes à table !

– C’est égal, tu sais, Clémence, fit Duverney, les hommes qui se tuent par amour pour toi, se portent assez bien !

Clémence silencieuse, la tête inclinée, songeait. Elle rompit brusquement le silence et regardant ses convives avec des yeux diaboliques :

– Eh bien ! vous direz ce que vous voudrez de Pierre Laurier, s’écria-t-elle, mais de vous tous, il n’y en a pas un seul qui vaille ce garçon-là !... Maintenant, il est près de deux heures. Allons aux courses voir le cheval de Sélim arriver bon dernier !

..........................................................

..........................................................

Depuis trois mois, Pierre et Juliette étaient mariés. La jeune femme avait retrouvé l’éclat de sa santé. Son mari, accablé de commandes, travaillait tant que le jour durait et passait toutes ses soirées avec sa belle-mère et son beau-frère. Lentement, mais sûrement, Jacques s’inclinait vers la tombe. Guéri de sa dangereuse folie, il était redevenu doux et tendre. Il paraissait avoir à cœur de faire oublier, à ceux qui l’entouraient, les tourments qu’il leur avait causés ; et, pas une fois depuis que ses amis l’avaient ramené chez sa mère, on ne l’avait entendu se plaindre. On eût dit qu’il acceptait la souffrance et la mort, comme une expiation de ses fautes.

Maigre, les yeux creux, les cheveux presque blancs, il ne restait plus trace, en lui, du beau garçon qui avait tourné tant de têtes. Ce jeune homme avait l’aspect d’un vieillard. Il ne se levait presque plus maintenant de son fauteuil. Les jambes couvertes d’un plaid, ses mains longues et diaphanes allongées auprès de lui, il restait à rêver devant la fenêtre, regardant, d’un air indifférent, les passants qui se hâtaient dans la rue. Il ne voulait même plus sortir en voiture, accompagné par sa mère, pour aller respirer au Bois. Avec un sourire il répondait :

– Il faut avoir un peu de coquetterie, et ne point se montrer si faible et si misérable à ceux qui vous ont connu jeune et vigoureux. Sors, chère mère, va sans moi ; tu me raconteras ce que tu auras vu, j’aurai ainsi le plaisir sans la fatigue.

Sa mélancolique figure ne s’éclairait d’un rayon de joie que quand arrivait sa sœur. Il ne pouvait se passer d’elle et s’excusait de la prendre si égoïstement à son mari :

– Qu’il me pardonne : il me reste bien peu de temps à te voir, et lui, il a toute sa vie.

Un jour il lui dit :

– Te rappelles-tu, Juliette, la terrasse de Beaulieu et la conversation que nous y avons eue ?

La jeune femme frissonna, à l’horreur de ce souvenir. Elle voulut interrompre son frère, l’empêcher d’évoquer ces tristes jours. Mais il insista avec une force inusitée :

– Oh ! c’est un remords si cuisant pour moi, qu’il faut, vois-tu, que je m’en délivre. La nuit, pendant mes insomnies, j’y pense toujours... C’est un poison que j’ai dans le cœur et qui me dévore... J’ai été bien coupable envers toi, si innocente et si douce. Oh ! tant que tu ne m’auras pas pardonné, je ne serai pas tranquille !

– Mais qu’as-tu fait, pauvre frère, dont il faille t’accuser ?... Nous partagions les mêmes regrets et nous pleurions ensemble.

– Non ! nos regrets n’étaient point partagés, dit Jacques à voix basse, car ma douleur à moi était hypocrite... Je croyais vivre de la vie de Pierre, et je ne regrettais pas sa mort... Oh ! c’est affreux, ce que je te révèle là, mais la vérité doit être dite. J’avais la certitude que tu mourrais de ta douleur, et je n’éprouvais qu’un sourd mécontentement de cette douleur, qui semblait un blâme de ma joie. Oui, j’ai été un pareil monstre, j’ai accepté la pensée que Pierre était mort et que tu mourrais aussi... Mais qu’était-ce que toutes ces pertes, que tous ces deuils, au prix de mon existence assurée ? J’ai osé m’avouer cela à moi-même... L’homme est vraiment une brute bien misérable et bien lâche !

Ses joues s’étaient colorées d’une flamme ardente. Il reprit d’une voix haletante :

– Ainsi, entre ta vie et la mienne, je n’hésitais pas, je sacrifiais la tienne. Et, au lieu de pleurer l’ami disparu, je me réjouissais de rester à sa place... J’ai eu là, vois-tu, petite sœur, une période de démence... Davidoff tenta, pour me guérir, une redoutable expérience. Il voulut prouver le pouvoir du moral sur le physique, de l’esprit sur la bête. Il chercha à savoir si la confiance pouvait produire des résultats matériels. Sa démonstration, hélas ! s’appliquait à une créature faible, à une imagination impressionnable... Elle n’eut que trop d’effet ! Comme les faiseurs de miracles, qui fanatisaient autrefois les foules, il me dit : « Tu es guéri, tu as en toi une existence nouvelle, vis donc. » Et j’avais tant besoin de croire que je crus. Mais, au prix de quelles aberrations mentales, de quelles déformations de mon caractère ! J’étais doux et bon, je devins égoïste et féroce... Et, pour oublier, pour imposer silence à la protestation de ma pensée, je me jetai dans la débauche, je me livrai au vice... Je devins si différent de moi-même qu’il me sembla être dédoublé. Il y avait, en moi, un être physique, qui agissait emporté par un tourbillon de furieuse folie, et un être intellectuel, qui protestait, en gémissant, contre tous ces excès. J’ai, pendant près d’une année, vécu comme un criminel qui se serait rendu compte de ses crimes, et qui, à mesure qu’il les aurait commis, s’en serait accusé et condamné. Voilà quelle a été ma vie... C’est pour prolonger mon séjour dans cet enfer que j’ai trouvé bon que Laurier fut descendu dans l’éternité et naturel que tu allasses l’y rejoindre... Mais un Dieu juste est intervenu, c’est Pierre et toi qui vivez, et c’est moi qui vais disparaître.

– Jacques ! interrompit la jeune femme, en se courbant sur la main de son frère, qu’elle mouilla de ses larmes.

Le mourant reprit sa respiration avec effort, et, plein d’une gravité suprême :

– Dis-moi que tu me pardonnes mes fautes, et que, quand je ne serai plus au milieu de vous, tu conserveras pour ma mémoire un peu de pitié et de tendresse.

– Oh ! oui, je te pardonne, puisque tu exiges que je prononce ces inutiles paroles ; et je n’y ai pas de mérite, car je t’aime.

Jacques eut un doux sourire :

– Les femmes, décidément, dit-il, sont meilleures que nous.

– Mais, mon Jacques, tu vivras.

Il hocha la tête, et, avec un dernier retour sur sa jeunesse flétrie et sa santé perdue :

– À quoi bon ?

Puis il changea d’expression et, avec une gaieté attendrie :

– D’ailleurs, ce n’est plus possible, car, maintenant, c’est toi qui possèdes l’âme de Pierre.

Six semaines plus tard, comme l’automne finissait, emportant les dernières feuilles des arbres, la famille tout entière partit pour le Midi. Ils revirent, avec une souriante tristesse, la villa de Beaulieu, le bois de pins, de thuyas et de térébinthes, la baie aux rouges récifs, où le flot se brisait en murmurant. Jacques parut se ranimer, un instant, au soleil, puis il retomba plus faible et plus morne, et un soir, sans secousse, entouré de tous ceux qui l’aimaient, il rendit doucement le dernier soupir.

Il dort sur la colline, abrité par les orangers, bercé par la brise odorante, et, sur la pierre de sa tombe, on lit ces mots :

Jacques de Vignes

Dieu a reçu sa pauvre âme souffrante.

Cet ouvrage est le 464e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

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