Surtout ses romans et ses œuvres autobiographiques





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Memories of happy days’’

(1942)
Autobiographie de 320 pages
L'auteur, qui au moment de la rédaction était dans sa jeune quarantaine, raconte les années de son enfance et de son adolescence.
Commentaire
Ce livre, qui est une sorte d'addition au ‘’Journal’’, est passionnant. L'intérêt de cette relation est immense. Il voulut recréer des jours heureux, il n'empêche que, s'ils l'ont été, ils furent très rapidement obscurcis par la conscience qu'existaient bien des nuages noirs. «La plupart des vies sont des tragédies. Ce qui fait qu'on ne s'en aperçoit pas, c'est le divertissement qui va de pair avec ce drame, les plaisanteries, le bavardage quotidien, l'intérêt que suscitent de minuscules événements, en un mot tout ce que fait le destin pour détourner notre attention

Il raconta, d'une certaine façon, la France aux Américains. D'où la nostalgie qui fleure à chaque page. On y voit que le plus américain des écrivains français fut aussi le plus français des écrivains américains. Il y affirma avec ferveur « l’amour d’un Américain pour la France ». Mais il rapporta aussi la lutte qui l’obsédait entre deux langues et contre deux pays, lutte qu’il allait poursuivre toute sa vie. Il avait beau être foncièrement américain, son exil lui pesait. Paris surtout lui manquait. «Quelle profession merveilleuse ! Écrire des livres qu'on a envie d'écrire et trouver le moyen, en plus, d'errer à travers les rues d'une ville comme Paris ! J’ai perdu beaucoup de temps à déambuler et j'en suis heureux [...] Dans chaque rue il me semblait découvrir quelque chose de nouveau et de passionnant et, s'il ny avait rien de neuf ou de fascinant, ça n'avait pas d'importance, il suffisait de respirer l'atmosphère

Le lecteur ne peut manquer d'être retenu par les pages qu’il consacre à son métier d'écrivain. «C'est à regret que j'allais me coucher, persuadé que dormir était une perte de temps quand on veut écrire des livres, car j'en revenais toujours là : je voulais devenir écrivain.» Il révèle des secrets de fabrication du romancier : «L'auteur crée des personnages et les personnages créent l'intrigue». On remarque aussi d'autres pages qui portent sur la nécessité de tenir un journal : «Peu importe que les notes prises par un écrivain dans son journal lui semblent fades le jour où il les prend, le temps se chargera de leur donner de l'intérêt. » Il fit quelques portraits inoubliables de Gide ou de ceux qu'on appelle si affreusement les «petites gens».

L'ambivalence est l'un des thèmes de ce livre où l'on retrouve, en plus de la foi, omniprésente, les obsessions, les bonheurs et les révoltes de Julien Green. Il y a Julien enfant qui a découvert le Diable dans le placard, et le peuple de France qui s'enfonce dans la guerre de 14-18 avec cette «cécité providentielle» qui «permet à l'humanité de poursuivre son chemin sans sombrer dans le désespoir». On découvre avec une certaine émotion comment c'était à Paris lorsque la guerre se déclencha : on dirait d'un film noir et blanc, nostalgique et violent.
Le livre connut un franc succès outre-Atlantique où il obtint le prix Harper, mais Julien Green préféra ne pas le publier tout de suite en France. Il ne le fit qu’en 2007, l’ayant lui-même traduit, sous le titre ‘’Souvenirs des jours heureux’’.

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‘’Quand nous habitions tous ensemble’’

(1942)
Autobiographie
Commentaire
Le titre reprenait celui d’un poème de Victor Hugo.

Pour Julien Green, «ce n’est que le début d’un livre que j’aurais voulu écrire et où j’aurais raconté ma vie». S'affranchissant d'une conception stéréotypée de l'autobiographie, il favorisa peu à peu la libre expression de l'éveil d'une conscience. Le «pacte autobiographique» fut ici entièrement corrigé, car, pour lui, il ne s'agit pas tant de «fixer certains événements du passé» que de «parler de la France à mes amis français en exil». Il invoqua de grands mythes qui instauraient une forme de patrimoine commun, en un récit qui laisse croire que, même dans la situation spécifique de l'exil, il attendait de l'écriture autobiographique un renouvellement de l'approfondissement de la connaissance.

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En janvier 1943, Julien Green fut attaché à l’’’Office of War Information’’, à New York : «Tous les jours, un peu avant trois heures, je passe à l’O.W.I., pour y lire un court papier sur la guerre.» (‘’Journal’’, 20 janvier). Participant ainsi au combat contre le nazisme, il devint «la voix de l'Amérique» pour la France. Il demeura à ce poste toute l’année.

En janvier 1944, il revint à Baltimore.

Il essaya d’écrire un roman, mais en abandonna très vite la rédaction : «Quelque bonne volonté que j’y mette, le coeur n’y est pas [...] Comment créer des personnages alors que l’invasion se prépare? Et puis Paris me manque trop et de trop de façons.» (‘’Journal’’, 8 mars).

Il écrivit de nombreux articles. Il donna aussi des cours d’écriture créative dans différentes universités, dont Mills College en Californie.

Il entretint des relations avec des Français émigrés comme lui : Jacques Maritain, qui passa la guerre aux États-Unis comme professeur à Princeton ; André Breton qui, ardent surréaliste, se sentait «compromis» en étant employé par le gouvernement américain !

Ainsi, les cinq années qu’il passa dans son «pays natal» furent gratifiantes et productives.

En septembre 1945, il revint en France où il était une éminente figure littéraire, comparable à celles de Mauriac ou Gide.

De janvier à août 1946, il donna assez régulièrement des «chroniques» au ‘’Figaro’’.

En juillet, il publia :

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‘’Journal, tome III : Devant la porte sombre’’

(1946)
Commentaire
C’étaient les années 1940-1943.

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Julien Green revint à son oeuvre de fiction. Elle allait désormais porter la marque de sa foi retrouvée, sans que cependant les préoccupations religieuses du chrétien aient restreint la liberté du romancier. Dans les romans qui suivirent, il chercha moins à traduire la certitude de la foi que l’inquiétude du croyant face au mystère de la grâce, inquiétude dont il ne s’est jamais départi. Loin de toute intention édifiante, ces romans peuvent donc être considérés comme une tentative de conciliation entre la vérité de la foi et la vérité romanesque : le pessimisme des oeuvres de jeunesse s’y retrouva encore mais, à la lumière de la foi, le pathos de la souffrance semblait devenir la condition même du salut de l’être humain.

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‘’Si j'étais vous’’

(1947)
Roman
Fabien Especel, qui a dix-huit ans mais pas d’imagination, à la suite de sa rencontre avec un personnage fantastique, Brittomart, dispose d’un étrange pouvoir : celui d'échapper à un «moi» trop connu, de fuir une existence et une personnalité qui ne le satisfont pas, pour entrer dans la peau d'un autre, qu'on s'imagine forcément plus fort et plus heureux. Il prend, ou paraît prendre, la personnalité et l'identité de quatre êtres différents.

Mais il s'aperçoit bien vite que :

- le sort de son patron sexagénaire n'est guère enviable ;

- le jeune homme roux à la «laideur énergique et dominatrice » est en réalité victime de cette Berthe qu'il aime et qui se moque de lui ;

- le studieux, subtil et intelligent Emmanuel Fruges aimerait rejoindre l'enfance ;

- la famille de Camille n'a rien d'un nid douillet.

Si, nouveau Protée, il peut devenir qui lui plaît, corps et âme, avoir à sa disposition tous les êtres, il constate que le seul domaine que son aventure lui interdit par définition, c'est l'innocence, car même si, en passant de corps en corps il ne peut accumuler l'expérience, il en reste assez de trace dans chaque avatar pour que le paradis soit à jamais perdu. Les portes qu’il ouvre ne donnent pas sur la liberté. Et le souvenir de ce qu'il est vraiment demeure au fond de sa mémoire. Pour redevenir lui-même, il lui faut faire des efforts considérables. Et, une fois sa peau retrouvée, son coeur ne peut supporter le poids des sentiments de tous ceux qu'il a été. Il s'en brise ; il meurt, redevenu lui-même, sous le poids de tant de sentiments et de destinées traversés.
Commentaire
Julien Green avait eu dès 1922 la première idée de ce roman qui fut un autre de ses romans dont il connut, sinon le plan, du moins l’idée générale, lorsqu’il en écrivit les premières lignes.

Cette histoire d’un long voyage inutile où le héros, après la rencontre d’un inconnu perturbateur (en qui on peut voir le diable) puis tant de transformations, ne souhaite que redevenir soi-même est à la fois un grand mythe romanesque à placer dans la descendance de ‘’Le cas étrange du Dr Jekill et Mr Hyde’’, et une réflexion tendue, douloureuse, sur l'éternelle insatisfaction de l'individu prisonnier d'un destin, sur sa hantise de s’évader de soi et prendre la place d’un autre. Il joue de l'opposition (fantastique) du rêve et de la réalité (et plus précisément de la réalité de la folie, de la maladie qui conduit le héros à la mort).

Le fantastique s’y manifeste encore plus fortement que dans les livres précédents, et cela dès l’incipit : «La porte cochère se referma derrière Fabien avec un fracas sourd qui emplit le silence nocturne d'un coup de tonnerre».

À la fin, Fabien connaît-il la mort ou le réveil? Son aventure n'était-elle qu'un rêve ou bien à tout jamais le cycle infernal de l'être voué à recommencer éternellement sa recherche de lui-même? Et est-on jamais sûr de ne pas être quelqu'un d'autre?
Le roman a nourri la réflexion de la psychanalyste Mélanie Klein sur les aspects normaux et pathologiques du concept d’identification, dans ‘’De l’identification’’ (1955), où elle a exploré le monde interne de Fabien presque « comme s’il s’agissait d’un patient ».

En 1970, Julien Green reprit le roman, et ajouta au dénouement primitif une scène où le personnage se réveille : toute l’aventure n’était qu’un rêve ! le long voyage était donc imaginaire ! Il l’avait repris en vue de l’adaptation au cinéma par Ange Casta, dans un film où Patrick Dewaere interpréta son premier rôle.

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Pendant dix-huit mois, de février 1947 à août 1948, Julien Green se demanda s’il devait continuer à écrire des romans, si ce ne serait pas faire échec à un sérieux effort spirituel.

En 1947, il travailla, pour un film qu’aurait tourné Robert Bresson, à un scénario basé sur la vie d’Ignace de Loyola.

En août et septembre 1947, il séjourna en Suisse.

Le 3 janvier 1948, il écrivit dans son ‘’Journal’’ : «Je voudrais [...] depuis quelques semaines avoir envie d’écrire un roman, sentir en moi cet irrépressible élan vers le livre à faire, mais je ne l’ai pas encore et souffre de ne pas l’avoir.» Puis, le 29 mars, il constata : «Beaucoup réfléchi au roman, ces temps-ci. Il y a un fait capital. C’est que je n’ai plus envie d’en écrire

Il reprit sa traduction de Péguy : ’’The mystery of the charity of Joan of Arc’’ qui allait être republiée en 1950.

Le 20 avril, il connut «une nuit singulière» où il vit «la splendeur de Dieu».

La violente crise spirituelle par laquelle il était passé détermina un brusque retour à la littérature dans un troisième cycle romanesque où, commenta-t-il, «l’élément autobiographique prit une place plus importante, et cela au point que la transposition était souvent presque nulle», où s'exprima encore le drame que constituait pour lui l'incompatibilité entre vie charnelle et foi chrétienne.

Le 28 mai, il traça la première ébauche, aussitôt abandonnée, d’un roman qui allait être ‘’Moïra’’.

Alors que le 30 juin commença une «crise religieuse», elle ne l’empêcha pas, en juillet, de voyager en Suisse et en Italie.

De retour à Paris le 30 juillet, il commença un roman qui devait s’appeler ‘’Célina’’, «l’histoire d’une mulâtresse», mais l’abandonna.

Le 17 août, il commença la rédaction de ‘’Moïra’’, à la première personne, point de vue qu’il abandonna le 7 septembre.

En 1949, il travailla sur ‘’Moïra’’, poursuivit et acheva sa traduction de Péguy.

En août, il fit un séjour au Danemark, qui allait donner naissance à ‘’L’autre’’.

Il publia :

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‘’Journal, tome IV : L’œil de l’ouragan’’

(1949)
Commentaire
C’étaient les années 1943-1945.

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En février 1950, Julien Green séjourna à Copenhague où il acheva :

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Moïra”

(1950)
Roman
I
Joseph Day, un beau jeune homme de dix-huit ans, à la chevelure rousse, à l’allure austère, au tempérament rebelle et à la pudeur maladive, arrive du Sud profond dans une université de Virginie, pour y étudier les lettres classiques, sa seule ambition étant de pouvoir lire dans le texte les Saintes Écritures. Une raison secrète semble écarter du reste des êtres humains ce puritain qui attire autant qu'il rebute, qui suscite autour de lui des remous de convoitise et de violence, que la générosité de ses condisciples irrite et écœure. Son aura ne vient-elle pas d'un combat intérieur qui se manifeste chez lui par des élans religieux dignes d'un fanatique? Tiraillé par son désir de châtier et de sauver les âmes, choqué par le relâchement des moeurs des autres étudiants qu’il considère comme des adeptes de la luxure, il feint d’ignorer les sarcasmes ambigus de ceux qui le sunomment « l'ange exterminateur». Quand ils se livrent à la débauche, il cherche à se préserver à tout prix du péché. Un seul, le mystérieux Bruce Praileau, trouve grâce à ses yeux. Cependant, à la suite d'une blessure d'amour propre, il se bat avec lui, découvrant, dans l'ivresse de terrasser son adversaire, le fond de rage et de désir qui dormait en lui, le monde souterrain de passions qui s'agite en lui. Mais cette première lueur sur sa véritable personnalité ne dure qu'un moment, et la religion reprend le dessus. Son puritanisme strict qui lui fait vouer à la sexualité une rage destructrice (« Je hais l'instinct sexuel [...] Nous sommes conçus dans une crise de démence.») l'empêche de prendre conscience de l'amour que lui porte Simon, son voisin de chambre, qui, de dépit, se suicide. Chevauché par le démon de la pureté, Joseph a provoqué ce malheur par son fanatisme, son mépris et son aveuglement à l'égard de sentiments que son extrême pudeur lui interdit de concevoir.
II
Quelques jours plus tard, il rencontre un être à l'âme transparente et charitable, David Laird, qui se destine au sacerdoce et compte entreprendre des études de théologie, son christianisme étant plus conciliant que celui de Joseph qui aime «la religion à l’état sauvage». Lisant ‘’Roméo et Juliette’’ pour ses études, il est choqué par l’inconvenance de certaines phrases, déchire le livre en deux et décide de changer de cours. Ayant noué avec David une amitié profonde, celui-ci l’aide à se montrer un peu moins intransigeant et lui conseille de quitter la chambre qu'il loue. La révélation par sa logeuse de l'existence de sa fille adoptive, la jeune et belle Moïra, dont il occupe le lit en son absence, réveille en lui des obsessions qui le poursuivent. Il n'éprouve d'abord que de la répulsion pour cette jeune femme délurée, arrogante et provocante, à qui aucun garçon ne résiste ; il voit en elle la grande prostituée de l'Apocalypse. Peu à peu, cependant, la pensée de Moïra ne le quitte plus. Moins piégé par les circonstances que par les dédales de sa propre psyché, il comprend que la tentation s'est emparée de lui et qu'elle va ébranler sa foi, mais son aveuglement spirituel est le plus fort. À l'instigation de ses camarades qui sont décidés à lui faire perdre sa virginité, Moïra s'introduit un jour dans sa chambre pour le séduire : il résiste puis cède aux charmes délétères de la jeune fille, comme à son désir ravageur pour le regretter aussitôt. Honteux et torturé par la culpabilité qui l'étreint, le matin venu, il étrangle celle qui a détruit ses illusions, puis l'enterre dans le jardin. Bruce Praileau lui offre le moyen de fuir, mais il refuse de se dérober à la sentence qui l'attend, laissant entendre qu'il sacrifie sa liberté et renonce à jamais au péché de chair.

Analyse
Genèse
En composant ‘’Moïra’’, Julien Green éprouva encore le même étonnement : «Étrange métier. Je travaille bien avec la rage d’oublier, de me plonger dans un monde imaginaire, et qu'est-ce que j'y retrouve, dans ce monde imaginaire? Mes problèmes démesurément grandis jusqu'à atteindre des proportions terrifiantes» (‘’Journal’’, 2 février). Ce roman est en effet marqué par l’importance des éléments autobiographiques, dus à ses voyages aux États-Unis, pays évoqué dans ‘’Christine’’, ‘’Le voyageur sur la terre, ‘’La traversée inutile’’ et ‘’Mont-Cinère’’, et sur lequel il revenait donc après une longue interruption. Il restitua la vie estudiantine qu’il avait connue à l’université de Virginie. Il mit beaucoup de lui-même dans le jeune puritain qu’est Joseph Day : «Le drame intérieur de Joseph est aussi le mien, avec les transpositions nécessaires » (‘’Journal’’, 26 juin 1948). Et il nota avec humour : «J'ai mis en scène un protestant comme on prend un pseudonyme...» (‘’Journal’’, 1er mai 1948), indiquant dans un préambule : «Il va sans dire que les protestants que j’ai mis en scène n’expriment en aucune façon mon opinion du protestantisme. J’ai eu à coeur, surtout, de les montrer tels que je les ai connus jadis, avec leurs faiblesses que rachetaient souvent d’admirables qualités.» Il exprima les vertiges de la tentation de la chair et du péché qu’il connaissait lui-même, s’inspirant du lancinant secret qui gouverna sa jeunesse passionnée et du drame de son impossibilité à dire à Mark son amour pour lui, tentant d'exorciser son propre puritanisme. Le 2 février 1945, en cours de rédaction, il put se plaindre : «Étrange métier. Je travaille bien avec la rage d'oublier, de me plonger dans un monde imaginaire. Et qu'est-ce que j’y retrouve dans ce monde imaginaire? Mes problèmes démesurément grandis jusqu'à atteindre des proportions terrifiantes».
Intérêt de l’action
Si Julien Green reprit les thèmes de la perturbation apportée par la survenue d’un inconnu (l’intrusion de Joseph Day dans l'univers de Moïra et de Moïra dans l'univers de Joseph Day), du drame né de l'impossible aveu de l'amour (ici d'un jeune homme pour un autre jeune homme), s’il rejoua la scène clé du tragique de ses romans précédents, ‘’Mont-Cinère’’ (1926), ‘’Adrienne Mesurat’’ (1927), ‘’L'autre sommeil’’ (1931), il reprit aussi le thème de l'étranger dont l'irruption rompt l'équilibre précaire d'un être fragile. Moïra vient faire éclater au jour les pulsions contradictoires que l'amour du jeune Simon pour Joseph Day n'avait pas éveillées en lui.

Tout en ayant une structure qui souvent le rapproche du théâtre (Julien Green aurait bénéficié des suggestions de Louis Jouvet et de Jean-Louis Barrault), le roman, qui est écrit à la troisième personne, emprunte au roman balzacien ses situations, la précision psychologique de l'observation des comportements.

Mais ce récit réaliste est fantastique aussi, le surnaturel et le démoniaque passant dans l’âme du personnage pour qui la religion était «la grande affaire», qui, même «plongé dans le péché jusqu’aux yeux», savait que Dieu est «un brasier» où l’on brûle de joie, tandis que l’enfer n’est rien d’autre qu’un brasier «allumé par l’absence de Dieu». Cette histoire d’un meurtre n’en est pas moins une histoire religieuse, celle d’une âme qui s’est donnée à Dieu et à qui rien n’arrive qu’elle ne le mette en rapport, malgré tout, avec ce qu’elle croit exigé d’elle par Dieu. L'extraordinaire talent de conteur de Julien Green donna à ce roman, qui obéit à la logique somnambulique du cauchemar, une grande puissance d'envoûtement.

Dans le passage où Joseph Day ne parvient pas à trouver le sommeil, obsédé qu’il est par l’image de Moïra qu’il tente en vain de repousser, le récit est à la fois réaliste et fantastique par le passage du surnaturel (et du démoniaque) dans une âme fascinée par l’ombre ; la narration est patiente et précise, tandis que se confondent les points de vue du héros, du romancier et peut-être de Dieu.

Le déroulement, qui montre l'éveil d'une passion secrète, conduit inéluctablement à la tragédie ce drame de la chair.

Intérêt documentaire
Dans le préambule, Julien Green indiqua : «Le nom de Moïra est celtique et le tréma que j’ai ajouté, un peu à regret, donne la prononciation exacte, ou presque, de cette forme irlandaise qu’a prise le nom de Marie. [...] Que Moïra soit également un des noms donnés par les Grecs au destin, c’est là une rencontre que je n’ai pas cherchée mais dont je ne saurais me plaindre
Intérêt psychologique
Le jeune puritain qu’est Joseph Day, dont David est le double spirituel, est traversé de bout en bout par le désir : on se bat avec lui, on le frappe parce qu’on le convoite, on se tue parce qu’il semble au-delà du désir qu’il provoque, et lui-même tue ce qu’il désire, par fanatisme religieux, parce que, pour lui, l'acte sexuel est criminel, parce qu’il confond dans une même fascination l'amour et la mort. Il tue Moïra pour « expier» sa faute, qui est un reniement de son être profond entaché par son égarement charnel avec elle. Mais cet assassinat ne clôt pas le destin de celui qui le commet

Son débat intérieur révèle une ambiguïté de ses sentiments, un partage entre la tentation de fuite dans le rêve et le lâche repli dans la réalité quotidienne, dualité qui atteint la dimension d'un mal métaphysique. Son refus de fuir, à la fin, est le geste par lequel sa vie prend sens.
Intérêt philosophique
Le roman montre le tragique de l'existence avec la révélation de la vérité profonde que les êtres souffrants poursuivent inlassablement, au-delà de la réalité tangible, dans une tension vers le déchiffrement de l'invisible, au risque d'un vertige tournant à la folie.

Il montre aussi le sentiment de culpabilité issu de la conscience du Bien et du Mal. Mais il dénonce le puritanisme qui lie à la sensualité la brutalité et la mort. Les coups que donne ce jeune fanatique, le sang qu’il verse, disent assez que le monde de la chair est une réalité et qui peut dominer une vie.

On retrouve dans le roman la fascination de l'absolu qui traverse toute l'œuvre de Julien Green. Il s'inscrivait dans une quête spirituelle de vérité (ici, on lit : «Le monde surnaturel est le monde de la vérité»). Cependant, ce roman d'un chrétien est loin de se vouloir édifiant. Il est conduit par une logique du salut, mais presque imperceptible. Si toute l'intrigue repose sur le crime de Joseph, ce crime, loin de le perdre, est une étape de son salut : en tuant Moïra, il quitte le monde de l'ignorance angélique et entre dans la voie de la rédemption. C'est du moins ce que semble suggérer la fin où, chargé de son crime, il se remet aux mains de la justice (humaine ou divine?). En dépit de ce changement de perspective, le romancier s'est gardé de toute intention apologétique : Joseph ignore tout de la destinée qui l'attend et, comme dans la plus classique des tragédies, il se comporte d'une manière qui semble l'en écarter. La conclusion du roman laisse donc entière l'incertitude de la grâce, le salut de Joseph est à peine une promesse et cette promesse ne pourra s'accomplir que dans un ailleurs que le roman désigne mais qu'il ne peut nommer.

Ainsi, les préoccupations religieuses, absentes de ses précédents romans ou dissimulées sous l'allégorie mystique (dans ‘’Le visionnaire’’ et ‘’Minuit’’) occupèrent cette fois le centre de l'histoire, le roman ayant été un tournant dans l’oeuvre de Julien Green, l'aspect philosophique et spirituel de ses romans de jeunesse y prenant une dimension nouvelle. L’annonçait d’ailleurs l’épigraphe de saint François de Sales : «La pureté ne se trouve qu’en paradis et en enfer». Mais, si sont évoquées les notions de péché et de pureté, si les tentations sexuelles sont intégrées dans un drame religieux (trouble, effroi, inquiétude sur le salut, certitude de la damnation), en fait la présence des références religieuses est discrète, quoique décisive.
Destinée de l’oeuvre
Publié dans la revue ‘’La Table ronde’’ de mars à juin 1950, et chez Plon, la même année, le roman fut d'emblée salué comme un chef-d'œuvre et tenu pour le roman le plus représentatif des hantises de Julien Green. Paul Léautaud le jugea «merveilleusement fait » (‘’Lettres à Marie Dormoy’’, 11 août 1950).

En 1956, Julien Green imagina une transposition théâtrale du roman, qu'il ne termina qu'au début des années 90 et qui demeure inédite.

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Fin mai-début juin 1950, Julien Green fit un voyage à Salzbourg.

Lui qui, à maintes reprises, avait fait part de ses réticences à être porté sur la scène, y fut poussé par le comédien et metteur en scène Louis Jouvet : « Je n’avais pas encore trouvé, confia-t-il, le chemin qui mène du roman à un lieu redoutable et fascinant : le plateau, et je ne m’y serais jamais hasardé si Jouvet ne m’y avait fortement engagé ». Le rôle de catalyseur que celui-ci avait joué pour Giraudoux avant la guerre, il le joua donc pour Julien Green après la guerre, ayant décelé dans son œuvre romanesque des accents dramatiques, des dialogues vivants qui auguraient de leurs vertus théâtrales. L’écrivain finit par lui confier qu’il avait l’idée d’une grande pièce, qu’il allait se mettre au travail. Jouvet revint fréquemment à la charge : «Jouvet, très amicalement me harcelait ; les pneumatiques succédaient aux coups de téléphone... » En octobre, venant donc au théâtre vers la maturité de son âge, comme Mauriac et Montherlant, il commença un drame qui devait se situer à Messine, peu avant le tremblement de terre de 1908, ‘’Demain n’existe pas’’.

En février 1951, André Gide mourut et il publia quelques pages sur lui dans ‘’La table ronde’’ et ‘’Le Figaro littéraire’’.

En mars-avril, il séjourna au Danemark.

En avril, il reçut le grand prix littéraire de Monaco.

Le 29 mai, il abandonna ‘’Demain n’existe pas’’ et commença une autre pièce : ‘’Sud’’.

En juin, il fut élu à l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique.

Le 5 juilet, il abandonna son drame et tenta d’écrire un roman sur le même thème. Il revint à la forme dramatique quelques semaines plus tard.

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