La fondation de l’abbaye de Tamié I introduction





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III L’enquête

A Les hommes

1 Pierre I et la fondation de Cîteaux


Pierre I, archevêque de Tarentaise avait été fondateur puis abbé du monastère de La Ferté, première maison fille d’un autre monastère, devenu célèbre depuis, Cîteaux.
a) Naissance de Cîteaux

Dans beaucoup d’ouvrages, cette fondation a été présentée comme un projet clair d’emblée, cohérent, directement accessible à travers les dernières éditions des documents de référence. La réalité pourrait être plus complexe (8, p 29 ss), et même si la littérature abonde sur ce sujet, comprendre les origines de Cîteaux à travers ses textes primitifs n’est pas simple. Pour la clarté, avant de parler des sources, on présentera ici une synthèse de ce qui, aujourd’hui, est généralement admis.
L
e premier abbé de Cîteaux, Robert, est né vers 1028, d’abord moine de Montier-la-Celle (diocèse de Troyes) puis abbé de Saint-Michel de Tonnerre, lié à saint Bénigne de Dijon. Revenu à Montier-la-Celle, Robert devient, en 1074, abbé des ermites de la forêt de Collan près de Tonnerre. Avec eux il fonde le monastère réformé de Molesme, au diocèse de Langres. L’évolution, classique, du monastère, investi par la cour des ducs de Bourgogne ne convient pas à tous et à l’abbé en particulier.
E
n 1097, un groupe se détache donc : Molesme donne le statut d’abbaye à la cella d’Aulps en Chablais qui adopte une vie semi-érémitique (a). En 1098, un autre groupe se sépare et fonde Cîteaux au diocèse de Chalons. Robert, membre fondateur, est installé comme abbé par l’évêque Gauthier. La fondation n’était pourtant pas admise par tous. On l’a parfois supposée illégale (9, p XX). De fait, le statut de Robert, et son droit de quitter Molesme sont problématiques. Pour Van Damme, l’archevêque de Langres, opposé à la réforme de Molesme autant qu’au départ de Robert s’y est opposé (10 , p 319). Des recours diplomatiques au légat pontifical Hugues de Die auraient permis la poursuite de la fondation qui, en retour, serait une pièce maîtresse de la réforme grégorienne. Pourtant en avril 1099, Robert retourne à Molesme, un retour qui satisfaisait l’évêque de Langres et sans doute le pape Urbain II, mis au courant par les moines de Molesme. Au vrai, on n’est pas sûr de son désir de rester à Cîteaux : plusieurs des manuscrits les plus anciens du "Grand Exorde de Cîteaux" (Error: Reference source not found, p XXI) le fustigent d’être parti. Auberger, pense qu’il était désireux de réformer son monastère de l’intérieur plutôt que de fonder (11, p 78). Mais canonisé en 1221, Robert revient dans les bonnes grâces de l’ordre et les éditions ultérieures du Grand Exorde ont été expurgées de tous les commentaires défavorables (Error: Reference source not found, p XXI). A Cîteaux, Robert est remplacé comme abbé par un membre de la communauté, Albéric, qui obtient une protection papale pour la fondation grâce, entre autres, à l’appui d’Hugues, ancien légat devenu Archevêque métropolitain de Lyon. Les principaux traits du nouveau monastère à l’appui de la demande de protection papale étaient :
une vie plus austère à l’intérieur de la clôture du monastère, selon la Règle de saint Benoît,
une autonomie assurée grâce au travail des moines eux même,
l’acceptation de Conversi, ou frères convers, qui auraient une vie communautaire à part pour prendre en charge les activités agricoles trop lourdes pour les moines.
L
e 19 octobre 1100, Pascal II publiait la bulle d’approbation Desiderium quod. En 1113 une première fondation a lieu, La Ferté, à 50 km au Sud de Cîteaux, dans le même diocèse de Chalon, Pierre I qui en sera abbé sera aussi le premier cistercien appelé à l’épiscopat, à Moutiers en Tarentaise. C’est à cette date qu’arrive un groupe conduit par saint Bernard, âgé de 20 ans (b). Puis très vite trois autres fondations, assez proches également (120 km environ) : Pontigny en 1114 au diocèse d’Auxerre, Morimond et Clairvaux en 1115, au diocèse de Langres. Ces monastères restèrent étroitement unis par diverses dispositions décrites dans une "Charte de Charité". En 1119, la fédération comptait douze monastères et ne pouvait pas dépendre plus longtemps d’un Privilège Romain, donné seulement à Cîteaux. On demanda au Pape Calixte II, ami des cisterciens, une autre confirmation en présentant un premier corpus de textes juridiques. La notion d’ordre a donc commencé à apparaître entre 1113 et 1119 (12, p 187) avec d’abord une législation minimale. De nouvelles difficultés amenèrent les Cisterciens à demander un nouvel arbitrage pontifical, que leur soutien actif pendant le schisme de 1130 a aidé à obtenir, et le 10 février 1132, Innocent II confirme les droits sur toutes terres et possessions légalement acquises, garantit l’indépendance des abbés et des monastères, face aux évêques en particulier, et exempte les Cisterciens de payer les dîmes, ce qui aura un impact économique considérable. L’articulation totale de l’ordre pourrait avoir été assurée en 1134 (Error: Reference source not found, p 187). Enfin, en 1152 une nouvelle approbation est obtenue du Pape Cistercien Eugène III (c). L’expansion de l’ordre sera fulgurante par la suite : 350 abbayes en 1153 (Error: Reference source not found, p 101) mais on a remarqué qu’une grande diversité régnait entre les maisons, considérée comme normale (Error: Reference source not found, p 188). Il était notamment difficile de ne pas se plier aux exigences des donateurs (Error: Reference source not found, p 191). On voit pourtant que les Cisterciens, issus de l’aristocratie médiévale, maîtrisaient l’art de la négociation, la leçon de Molesme avait été intégrée : une réforme ne peut tenir sans tenir compte des pressions de la société et des jeux de pouvoir. Ce point sera aussi à envisager à Tamié, fondé à l’époque où l’ordre acquiert son autonomie et prend de l’ampleur.

A Moutiers dont il était devenu évêque, Pierre I s’était fait connaître comme un évêque zélé, ardent agent de la réforme grégorienne. Pour soutenir l’élan de cette réforme si fortement marqué par l’origine monastique de ses promoteurs, il était parfaitement naturel d’installer dans le diocèse une communauté de son ordre, ce qu’il fit à Tamié.
b) Le problème des sources

Cette synthèse repose sur une analyse de documents du XIIe siècle dont l’analyse s’est affiné dans les 50 dernières années. Un examen succinct des documents de Cîteaux sera utile pour comprendre les conditions de formation du cartulaire de Tamié.
) Les premiers documents sur Cîteaux

On dispose de plusieurs documents présentant les commencements du monastère : l’Exordium Parvum, la Charte de Charité, l’Exordium Cistercii et ses suppléments, mais de ces documents plusieurs versions existent et leur datation est difficile, on a donc plusieurs présentations des même faits. En 1114, Cîteaux fonde sa deuxième maison fille, Pontigny. Dans les documents de fondation, la première version d’un texte constitutionnel portait le nom de "Charte de Charité et d’Unanimité". Appelée aujourd’hui Charte de Charité primitive, elle précisait les relations avec la maison mère. A l’origine, l’observance des maisons filles était décrite par les caractéristiques spécifiques du "Nouveau Monastère", pour le reste les fondateurs conservaient les coutumes, communes, venues de Molesme. Plus tard, il devint nécessaire de codifier les observances. La législation cistercienne comportait en particulier deux dispositions originales qui feront école, le chapitre général annuel et la visite annuelle de chaque monastère par l’abbé de sa maison mère (qui garde un lien étroit avec ses maisons filles malgré leur indépendance).
L
a plupart des auteurs estiment que la collection juridique fondamentale de l’Ordre s’est stabilisée entre 1165 et 1178. Pourtant de nombreuses questions demeurent quant à la date de composition des différentes versions de chacun des textes parvenus jusqu’à nous, ils ont fait l’objet de nombreux travaux (voir Lefèvre [13], Michael Casey[14], Auberger [15.p 320 ss] ou Van Damme [Error: Reference source not found]) mais le consensus n’est pas encore établi.
M
ichael Casey a relevé quelques caractères de ces documents, que nous retiendrons :
1. L
e style : les difficultés sont gommées, l’information est donnée avec économie tout semble avancer d’une manière lisse, comme un signe du déroulement du plan divin, avec des termes qui éveillent une attitude positive chez le lecteur,
2. I
l y a un permanent "appel à l’autorité" : des témoins favorables interviennent pour étayer la plaidoirie,
3. L
a polémique est menée délicatement. Il y a deux façons de présenter le même changement : soit une conversion du mal au bien (Exordium Parvum) soit, un peu plus charitablement, la transition du bien au mieux (Exordium Cistercii).
P
ar rapport au but spécifique de ces documents, (obtenir l’approbation papale), trois autres thèmes sont visibles :
4. L
a nouvelle organisation est présentée comme une aventure viable et vigoureuse, vouée à un brillant avenir, en dépit des difficultés passées,
5. E
lle n’est pas semblable aux autres entreprises, et ne peut donc pas s’adjoindre à un corps déjà existant,
6. L
’approbation demandée, ne conduira pas, si elle est obtenue, à une violation des droits des autres.
) Le Grand Exorde

Il s’agit d’un ouvrage polémique plus tardif qui décrit les même faits, son auteur, Conrad abbé d’Eberbach en 1221, est connu. Il vise à prouver, contre les bénédictins allemands surtout, que la fondation de Cîteaux n’a pas été un acte de désobéissance (Error: Reference source not found, p XII). En effet à la fin du XIIe siècle, après leur grande expansion, les Cisterciens sont sur la défensive. L’ouvrage est clairement orienté dans la direction d’une apologie claravallienne. Il a le grand intérêt de témoigner de ce que le corps des convers se révolte contre son statut séparé dans les monastères (Error: Reference source not found, p XIV). Ces deux points montrent que des tensions importantes se révélaient au sein de l’ordre.

On avait vu que la fondation de Tamié comporte aussi deux récits différents, les caractères relevés par M. Casey s’y retrouvent et cela indique que ces deux textes, n’ont pas la même fonction. Indirectement on voit que la fondation d’un monastère, même très petit comme Tamié n’est pas un fait neutre ou sans portée, la façon de présenter les faits est donc de la première importance. Ainsi le premier document de fondation de Tamié indique l’origine du don et signifie clairement que le monastère est reconnu par les seigneurs et les clercs du voisinage. Le deuxième document précise que les deux Comtes mitoyens du col n’avaient pas de vœu plus cher que la réussite de l’implantation. A vrai dire, on ne sait donc rien de leur date de composition mais que ces textes se soient trouvés dans les collections du sénat de Savoie signifie que le but avait bien, été atteint : ils faisaient foi.
c) La famille cistercienne et son époque

Né dans des conditions difficiles à reconstituer, Cîteaux sera un témoin important des transformations sociales et religieuses de l’époque. En effet, le XIIe siècle est une période riche et complexe où se produit une expansion économique : la population s’accroît, les cultures s’étendent, l’argent rare depuis la fin de l’empire romain recommence à circuler. Même si l’économie reste quasi exclusivement agricole, il s’ensuit une dépréciation des rentes, c’est le faire valoir direct pratiqué par les cisterciens qui assure des revenus (16, p 71). Et, G. Duby a montré à quel point les transformations du milieu naturel ont contribué à modeler les mentalités en amenant l’idée de progrès (Error: Reference source not found, p 184) qui ouvre à ce que l’on a appelé « la Renaissance du XIIe siècle » où s’interpénètrent culture, spiritualité et pouvoir :
L’histoire humaine cesse d’être regardée comme un processus de corruption inévitable, sa marche paraît désormais parallèle à celle de l’histoire du salut (17, p 185). Le rapport au temps n’est plus le même. Philippe Nouzille a montré à quel point dans la littérature cistercienne ce tournant est sensible (18, p 287).
C’est aussi l’époque où commence à apparaître autre vision de la femme dans le christianisme, le développement de la dévotion mariale en est un signe (Error: Reference source not found, p 124). Parallèlement, et ce n’est pas sans lien, les relations conjugales se transforment et on voit apparaître aussi les jeux de la « fine amour » avec la première édition du « Roman de la rose ». De même qu’elles étayaient la morale du mariage, les règles de la fine amour venaient renforcer la morale vassalique (Error: Reference source not found, p 82) fondamentale à cette apogée de la féodalité. Dans le domaine de la vie religieuse, parallèlement à l’émergence de la fine amour, on peut relever de profondes modifications des représentations de l’amour de Dieu.

L’époque carolingienne avait été terne en matière de littérature spirituelle (19, p 29) beaucoup de clercs restaient peu cultivés. Le culte des saints avait pris une grande importance (ibid, p 27), les lectures préférentielles étaient l’Ancien Testament ou l’Apocalypse. Le XIIe siècle est aussi une période charnière de la spiritualité : avec une littérature riche et une spiritualité christocentrique, les Cisterciens seront même parmi les artisans d’un profond renouvellement. La perspective apocalyptique s’atténue, pour les Cisterciens le temps eschatologique est survenu (Error: Reference source not found, p 287), c’est aujourd’hui que se vit la rencontre. Leur spiritualité présente quelques caractères originaux :
) L’expérience

C’est bien évidemment saint Bernard qui est cité en premier, en tant que grande figure du nouvel ordre. Si à cette brève description on ne peut guère associer d’autres auteurs, Guerric d’Igny, Aelred de Rievault, Isaac de l’Etoile, Adam de Perseigne ou Amédée de Lausanne, leurs noms doivent être cités comme témoignage de la diversité et de la vitalité spirituelle de l’école cistercienne du XIIe siècle.
B
ernard est un homme d’action et un théologien qui a agi sur son temps et eu encore une grande influence jusqu’à nos jours. L’acception du terme mystique par lequel on le désigne souvent doit être précisée car ses écrits expriment avant tout une pensée. Il se réfère beaucoup à ce qu'il nomme « l’expérience » et on connaît la description de grâces qu’il a éprouvé, données au sermon 74 sur le Cantique : « Je l'avoue : le Verbe est venu en moi, et bien des fois (…) D'où est-il venu en mon âme ? Où est-il allé en la laissant ? Par où est-il entré et sorti ? Même maintenant, je l'ignore, je le confesse ». Pourtant, dom Jean Leclercq (20 , p 84) a montré qu’ici Bernard reprend, presque mots pour mots, une homélie d'Origène : « Souvent, Dieu en est témoin, j'ai vu l'Époux venir en moi et y rester, puis s'en aller subitement : et je ne pouvais plus trouver celui que je cherchais… ». On aurait donc tort de prendre ces textes pour un récit historique, au sens que la science moderne donne à ce mot. Comme le montre encore Jean Leclercq sa pensée, contient, deux sortes d'éléments : une réflexion de l'intelligence qui cherche à comprendre sa foi et un recours à la vie personnelle, à laquelle est confronté ce qui est exprimé. Sa théologie n’est jamais pure spéculation. Le savoir n’est pas avant tout lié à une logique qui abstrait et progresse pas à pas. Il s’agit, selon l’expression de Duby « … d’une progression par sauts, de mot en mot, d’image en image, par métaphores, analogies, par reflets relancés de miroirs en miroirs, en un chatoiement comparable à celui du vitrail… » (Error: Reference source not found, p 109). Et, comme l’indique encore Jean Leclecq, « Elle garde quelque chose de l'obscurité de la foi, dont elle respecte le mystère » (Error: Reference source not found, p 85) car elle a la pudeur d’un grand amour. La théologie de Bernard est monastique : vécue et réalisée dans un quotidien qui n’est pas toujours brillant loin s’en faut, mais dont l’enjeu est d’intégrer trois termes fondamentaux de sa théologie (Error: Reference source not found, p 86) : l’expérience de l’homme pécheur, le Christ, aimé dans son humanité, en qui la miséricorde est venue au devant de la misère et sans qui le péché serait désespérant et enfin l'Église le lieu de la rencontre.
) Ascèse et travail

Le maître mot des Cisterciens est « simplicité », Wadell a montré que c’est un fil directeur de l’hagiographie cistercienne. Le moine admirable est celui qui, choisit résolument le dépouillement (21, p 7). Duby a montré que le propos des Cisterciens de travailler eux-mêmes leurs terres a contribué au profond renversement des valeurs du XIIe siècle. Ce n’était pourtant pas un propos délibéré car il s’agissait avant tout d’ascèse. Fidèles à l’esprit du contemptus mundi, ils s’astreignent au travail manuel mais en adoptant les innovations techniques de l’époque et en étendant sans cesse leurs domaines. Ils sont ainsi à l’avant garde du mouvement général de progrès et, plaçant le mystère de l’Incarnation au centre de leur méditation, ils contribuent, sans l’avoir cherché, à la réhabilitation du charnel (Error: Reference source not found, p 185).
) Art ?

Le sens d’un renouvellement de la dimension charnelle qu’ont montré les Cisterciens s’est manifesté de façon particulièrement nette dans l’architecture, mais aussi dans l’enluminure (22), domaine dans lequel le scriptorium de la maison mère a excellé et s’est montré novateur (23) et dans une liturgie renouvelée, dépouillée, où le chant devait « venir féconder le mot » (24, p 305). Là encore, l’uniformité n’a pas régné entre les maisons mais surtout, il est important de relever qu’il ne s’agissait pas « d’art pour l’art ». Le propos directeur de ces recherches était lié à l’orientation générale de la recherche cistercienne : refus des polychromies, harmonie des formes, jeux subtils avec la lumière, tout devait participer à un mouvement général de simplification et d’intériorisation qui fait une grande place à l’affectivité (Error: Reference source not found, p 139).
) La bible cistercienne

La lectio divina fait partie des valeurs bénédictines que les Cisterciens chercheront à retrouver. Leur spiritualité sera donc liée étroitement à cette pratique, on a pu dire que saint Bernard « parlait Bible », plutôt que latin. L’expérience des Cisterciens va modeler profondément les choix de leurs lectures. C’est au XIIe siècle que la méditation sur le Cantique des Cantiques prend une place prépondérante par rapport à celle sur l’apocalypse. Ici, saint Bernard est évidemment à citer en premier (25) mais sur ce point ce qui est dit de lui peut l’être de tous les autres auteurs de Cîteaux.
) L’amour et les lettres,

Le choix du Cantique des Cantiques participera d’un courant très fort ; pour Duby, c’est dans les écrits religieux que se manifeste tout d’abord la profonde transformation du sentiment d’amour. La relecture de Cicéron par les Cisterciens contribue à un processus d’épuration et de progrès de la relation d’amour. L’autre, le partenaire de la relation trouve une place centrale (Error: Reference source not found, p 34) ; l’amour de Dieu et l’amour du frère trouvent une consonance nouvelle. De plus, un phénomène capital réapparaîtra avec la « réhabilitation du charnel » : les sens participent aussi à l’expérience spirituelle, comme en témoigne Guerric d’Igny : « …Si la foi naît de l’audition, elle naît bien plus facilement de la vision… Dieu dans sa volonté de s’accommoder de toute manière à notre faiblesse, après avoir rendu audible son Verbe nous l’a rendu visible aussi et même palpable… Mais encore perceptible au goût et à l’odorat. C’est ainsi, par toutes les portes des sens, qu’il s’est frayé un accès jusqu’à notre âme… Si, donc, il y a quelque frère parmi nous qui se trouve dans la tiédeur… qu’il aille à Bethléem et qu’il contemple Celui que les anges désirent contempler, le Verbe de Dieu que le Seigneur nous a montré, qu’il se représente en esprit en quel état la Parole divine vive et efficace gît là dans une crèche… » (5e sermon pour la Nativité § 2 26, p 225).

Ce bref panorama nous a permis de situer le contexte culturel, économique et spirituel de la naissance de Cîteaux qui a marqué la société de son temps d’un poids considérable. C’est dans cette spiritualité de l’intériorité qu’ont été formés Pierre I et Pierre II, fondateurs de Tamié, leurs choix en seront marqués. Nous nous intéresserons maintenant à ce deuxième Pierre.

2 Pierre II


Qui est cet homme cité dans la charte de fondation et qui restera comme abbé ?
Né à saint Maurice-l’Exil en Dauphiné, moine de Bellevaux, de lui, nous n’avons qu’un seul écrit : la lettre où, devenu évêque il partage ses biens en prévision de sa mort, et qui montre un engagement réformateur souvent cité (27, p 20)  : "Dès que, malgré mon indignité, je fus mis en possession du siège de Tarentaise, j'ai longuement, intensément, réfléchi en moi-même, cherchant comment instituer dans cette Eglise de Tarentaise un clergé selon l'idéal de la primitive Eglise" (Gallia christiania, t. XII, col 379, 383, cité par (Error: Reference source not found p 15). De lui, on connaît encore un fait important : lorsque Frédéric Barberousse fait élire un antipape en face d’Alexandre III, même entouré d’archevêques dévoués à l’empereur, il est du petit nombre qui refuse de le suivre, sa position est connue dès 1160 (28, p 212). Or, la situation géographique du diocèse (sur un des principaux passages alpins, avec deux suffragants dans une situation similaire à Aoste et Sion) lui donnait un poids particulier, il saura se maintenir en face de Frédéric et sera même un des grands négociateurs de la chrétienté (Error: Reference source not found, p 52). Pierre II meurt au monastère de Bellevaux (diocèse de Besançon) en mission pour Alexandre III, en 1174, l’année où Barberousse intervient contre le Comte de Savoie pour l’obliger à rejoindre son parti. Ces quelques faits témoignent d’une ferme détermination, à une époque où ce sont les évêques qui reprennent le propos de réforme grégorienne. A sa mort, Pierre II sera canonisé par Alexandre III qui s’appuyait sur une biographie rédigée par le biographe de saint Bernard, Geoffroy d’Auxerre (29), Abbé d’Hautecombe, qui l’avait bien connu. Ayant choisi une vie de retrait du monde il aura eu des contacts étroits et répétés avec des rois et des empereurs mais d’abord avec les représentants de l’aristocratie locale, Amédée III Comte de Savoie en particulier.

3 Le Comte de Savoie


On a parlé de la légende d’une bataille, de fait le site de Tamié, situé à la limite des comtés de Savoie et de Genève, des diocèses de Genève, Moutiers et Grenoble a constitué une zone tampon. Terryl Kinder a montré que cette situation était fréquente (Error: Reference source not found, p 80). Cette position géographique pouvait même être très importante dans le contexte politique complexe du début du XIIe siècle où naissait la maison de Savoie et où s’affirmait la réforme grégorienne.
a) Une unité politique régionale à la fois persistante et fragile (30, 31)

En 443 de la fusion des chefs de guerre burgondes et des latifundiaires romains une nouvelle aristocratie émerge en Sapaudia, c’est la fin de l’ordre public antique et la naissance d’une aristocratie fondée sur le sang et d’une identité régionale qui survivra jusqu’aux royaumes des IXe et Xe siècles.
L
a conquête franque fut à l’origine d’un nouveau royaume de « Bourgogne » mais en 739, Charles Martel était maître de la Bourgogne et de la Provence. Cependant, l’empire carolingien fut vite déstabilisé et dès avril 879, le Comte Boson se fit couronner roi de Bourgogne à Mantaille. Isolé par les derniers carolingiens, il n’aura guère d’autorité au delà du Viennois et du Lyonnais. En janvier 888, dans l’abbaye de Saint-Maurice, Rodolphe, de la famille des Welfs, se proclama roi de Bourgogne transjurane, au Nord. En 912, son fils Rodolphe II lui succéda mais dut accepter la tutelle ottonienne. En 937, Otton Ier envahit la Bourgogne, et ramena en Germanie, le jeune Conrad, fils et successeur de Rodolphe II. Puis au terme du conflit qui l’opposa de 939 à 942 à Otton Ier, Louis IV de France céda le royaume de Bourgogne bosonide à Conrad. Le domaine royal réunissait le Viennois et la Bourgogne transjurane. Ce royaume avait une organisation politico-ecclésiastique très proche de la structure de Reichskirchensystem de l’Allemagne ottonienne du Xe siècle. Le roi contrôlait des abbayes en se réservant l’abbatiat laïc, comme à Saint-Maurice d’Agaune et au-delà de ses possessions propres (vallée d’Aoste, Valentinois), il contrôlait les nominations épiscopales. Pour l’essentiel, les honneurs fondamentaux demeuraient les cathédrales et les abbayes. Les honneurs comtaux du royaume rodolphien étaient viagers et ne se définissaient pas comme des pouvoirs territorialisés. A l’exception des comtés de Provence et de Bourgogne transjurane, la royauté avait contraint les grandes familles à se structurer en parentèles, autour des détenteurs des sièges épiscopaux et des parents immédiats du roi. Au Xe siècle, le pouvoir des clercs s’accrut, lorsque la monarchie concéda la perception de taxes aux évêques et abbés, l’évêque de Tarentaise devient Comte en 996 (Error: Reference source not found, p 358).

Puis, dans la seconde moitié du Xe siècle, par une série d’alliances croisées, les Ottoniens se lièrent étroitement aux Rodolphiens. Sous Rodolphe III (993-1032), fils et successeur de Conrad, ils commencèrent à intervenir directement dans le royaume. Après l’an mil, le roi perdit l’habitude de réunir en conciles les évêques bourguignons qui se placèrent directement sous l’autorité ottonienne, comme le firent les archevêques de Lyon et de Tarentaise et les évêques de Genève et de Lausanne en 1007, en participant au concile de Francfort.
b) La montée des Comtes de Savoie

La principauté savoyarde se construit au début du XIe siècle. Humbert, fondateur de la lignée comtale, apparaît pour la première fois dans une charte de l’an mil. Selon un modèle très carolingien, il doit sa réussite à son roi. Dans les années 1020-1040, sa puissance manque encore de cohérence territoriale et reste fondée sur le contrôle de terres, de droits et d’hommes situés dans les régions les plus diverses de l’ancien Royaume. Mais il appartient à une famille épiscopale : son frère est évêque de Belley et ses cousins Burchard et Anselme respectivement archevêque de Vienne et évêque d’Aoste. Avec ces appuis Humbert commence son ascension sociale en recevant peu avant 1003 le titre de Comte (mais jusqu’aux XIe et XIIe siècles, le Comte n’est qu’un seigneur parmi d’autres). En 1011, sa sœur Ermengarde épouse Rodolphe III, qui lui donne un douaire, en particulier autour d’Aix-les-Bains et de la combe de Savoie. Ces terres royales passèrent vite à Humbert. Au début des années 1020, il s’implantait dans la vallée d’Aoste et en Valais en faisant élire deux de ses fils sur les sièges épiscopaux. Il put surtout entrer en contact avec la cour impériale, dont il devint dès 1016 l’un des principaux soutiens en Bourgogne. La royauté bourguignonne ne résista pas à l’essor conjugué de l’empire et des familles épiscopales, après 1020, elle ne contrôlait plus que le pays de Vaud et le Chablais.
E
n 1032, Rodolphe III mourut en laissant sa couronne à l’empereur Conrad le Salique. Refusant de se soumettre, une partie de l’aristocratie bourguignonne, menée par le Comte Gérold de Genève fit appel au Comte Eudes II de Blois, fils d’une sœur de Rodolphe III. Principal partisan de l’empereur, Humbert dut fuir en Germanie puis en Italie, où il prit la tête de troupes impériales. En 1034, tandis que Conrad s’avançait par le Nord, Humbert entrait par la vallée d’Aoste et le col du Grand-Saint-Bernard. Leurs armées se rejoignirent à Genève. Conrad triomphait mais Humbert mettait aussi la main sur la Maurienne et peut-être la Tarentaise (Error: Reference source not found, p 19). Intégrée dans l’Empire, la Bourgogne perd son caractère d’Etat centralisé : dans le Pays de Vaud, l’autorité politique se morcelle, dans le Genevois, le Bugey et la Combe de Savoie, les Comtes deviennent les référents politiques et récupèrent la majorité des pouvoirs, des abbayes et des terres du roi. Leurs dynasties coordonnent les autres seigneurs locaux qui leur prêtent hommage et reçoivent d’eux terres, hommes et droits en fief. Sans jamais devenir rois, Humbert et ses successeurs sont les nouveaux puissants. Progressivement, du XIe au XIIe siècle, ils renforcent leurs pouvoirs : maîtres de la région de Belley, puissants en Viennois, en Maurienne, en Chablais et protecteurs du Bas-Valais en tant qu’abbés de Saint-Maurice. En outre, ils développent des liens transalpins après le mariage d’Odon, fils d’Humbert, avec l’héritière des marquis Arduinides de Turin, en 1046. En quelques décennies la Vallée de Suse tombe sous leur coupe. Au XIIe siècle, ils sont très actifs en val d’Aoste.
E
n 1132, année de la fondation de Tamié, Amédée III n’est plus simple Comte, mais "Comte de Maurienne et marquis en Italie". Du XIIe au XIIIe siècle, les Comtes de Maurienne-Savoie ne cesseront de mieux contrôler les vallées et les cols, d’accroître leurs domaines et de s’étendre vers le Piémont, la Bresse et le pays de Vaud.
c) Les conséquences de la réforme grégorienne

On l’a vu, aux environs de l’an Mil, les évêchés sont des relais royaux et le monastère de Saint-Maurice d’Agaune a une place centrale. Mais avec le morcellement du pouvoir Evêchés et monastères sont liés aux seigneurs et d’abord aux Comtes (Humbertiens, Comtes de Genève) : Saint-Maurice échoit aux Humbertiens qui recherchent toujours l’appui de l’Eglise : ils fondent des chapelles, protègent des monastères (32, p 20), et cherchent à s’entendre avec les évêques. En contrepartie, prêtres, moines et évêques, prient pour leurs donateurs et intercèdent en leur faveur dans ce monde et dans l’Au-delà. Cependant, en même temps qu’avait lieu cette montée en puissance des Comtes de Savoie, l’Eglise se réformait :

  • La stabilisation du réseau paroissial est presque contemporaine de l’essor seigneurial, le processus commence au XIe siècle (Error: Reference source not found, p 78).

  • Entre le XIe et le XIIe siècle les ordres monastiques nouveaux apparaissent : Cisterciens, Chartreux (la Grande Chartreuse est fondée en 1084), chanoines Prémontrés. De plus, en Savoie, les seigneurs régionaux soutiennent eux aussi la fondation de monastères : les Allinges à Aulps, les Féternes à Abondance, les Faucigny à Chamonix, et donc les Chevron à Tamié. Pour une part, ils reproduisent au niveau religieux la tendance générale à la localisation des centres du pouvoir (Error: Reference source not found, p 192) dont les Cisterciens ont abondamment profité. Ces ordres nouveaux ont obtenu des statuts qui les rendent plus indépendants et auront une évolution différente : les liens préférentiels, carolingiens, sont mis en question, la distance qui sépare les pouvoirs laïques des clercs s’accroît. Les lignages de seigneurs ne peuvent plus placer leurs membres à la tête des fondations ni le Comte ou le prince considérer évêques et Chapitres comme des relais de leurs stratégies. La protection seigneuriale sur les monastères ne disparaît pas (pour les Comtes de Genève en particulier), mais elle est plus complexe.

  • Enfin, l’Eglise pontificale assume un rôle politique autonome, qui peut très bien être en porte-à-faux par rapport à l’Empire, aux royaumes ou aux principautés. Ainsi, Guy (d), futur Calixte II, ami des Cisterciens, s’était montré un grégorien intransigeant lorsqu’il était évêque de Vienne et n’avait pas hésité à excommunier Henri V. Au XIIe siècle le Pape pèse toujours plus sur l’élection des évêques qui n’ont pas que des intérêts communs avec les seigneurs (Error: Reference source not found, p 34, Error: Reference source not found, p 42). La Savoie médiévale est surtout un monde rural voisinant avec de grandes cités frontalières : Lyon et Grenoble, Genève, Lausanne et Sion, mal contrôlées par les Comtes qui devront passer des accords écrits avec les évêques (en Maurienne, Tarentaise et à Genève et Lausanne). En Savoie, le pouvoir des Comtes et des autres seigneurs est surtout rural, sur leurs terres et autour des châteaux, leur grande préoccupation est le contrôle des passages alpins.
    En 1132, au cœur de cette période de transition, deux acteurs de la région pouvaient donc avoir envie de consolider leur position face à Amédée III : l’archevêque de Tarentaise et le Comte de Genève. Le premier voyait son autorité progressivement rognée et manquait aussi d’appuis en milieu rural. Le deuxième voyait un rival soutenu par l’empereur étendre ses domaines. L’établissement d’une zone tampon pouvait donc se révéler intéressante, en particulier pour Amédée de Genève qui voyait le moyen de retirer à son voisin la domination sur un col (on verra qu’il s’agissait d’un possible point de passage), en surplomb par rapport à ses possessions (e). On peut donc relire le deuxième document de fondation de Tamié  : le Comte de Savoie est supposé être à l’origine de l’idée de la fondation mais en dehors de ce grand désir il ne se montre pas généreux à l’excès (voir la description du domaine). Pourtant, Amédée III avait soutenu la fondation d’Hautecombe et de plusieurs autres monastères (Error: Reference source not found, p 20). Le Comte de Genève, lui, est dit accepter joyeusement la fondation. L’inventaire publié par Bernard (Error: Reference source not found, p 221-6) le montre plus empressé à offrir des exemptions de taxes et des terres. On sait qu’il a souvent cherché à compenser ses difficultés avec les évêques en s’appuyant sur les monastères qu’il dotait (Error: Reference source not found, p 34). Mais cette fois, il se peut que la Providence qui « veillait à l’extension de l’Ordre Cistercien » ait aussi veillé à lui assurer une séparation avec des voisins entreprenants et à faire tenir ce terrain par une institution de non combattants. Le Comte de Savoie perdait, lui, une occasion d’exercer un contrôle du trafic sur la route d’un col.
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