Les origines. – La vie historique





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I

La Virginie. - Premiers voyages d'exploration. - La Compagnie de la Virginie. - Comment elle recrutait les colons. - Les premiers colons. - Manière dont les terres étaient distribuées. -Les indented servants - Discipline établie par la Compagnie. - La Virginie province royale. - Développement de la population. - L'importation des Noirs.- Une aristocratie se constitue. -Les mean whites. -Les petits propriétaires. - La, vie politique en Virginie. - On en exagère généralement l'importance. - Concussions administratives. -Incursions des Indiens.- Toute la propriété était rurale. - Aspect de la province. - Les demeures. - Les amusements. - Les vices prédominants. - Situation des Noirs. - La religion.- Les lois.
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L'établissement des colonies anglaises d'Amérique, de même que celui des colonies françaises, fut précédé de quelques voyages d'exploration et de découverte qui restèrent sans résultats pratiques. Frobisher en 1576, Gilbert en 1583, et Raleigh en 1588, visitèrent les côtes occidentales de l'Atlantique. L'expédition de Raleigh périt tout entière, de même que périt en 1599 celle du marquis de la Roche au Canada ; car il semble décrété par une loi fatale qu'aucun peuple ne pourra prendre possession d'une terre nouvelle sans y semer d'abord quelques cadavres, sans y payer le tribut du sang.
Les premiers sujets d'Albion qui s'installèrent d'une manière permanente sur le sol américain furent amenés par les soins de la Compagnie de Londres qui avait obtenu, en 1606, du roi Jacques, une charte l'autorisant à prendre possession de tout le pays qui s'étend du 34e au 38e degré de latitude nord. Des 105 colons qui traversèrent l'Atlantique sous les ordres du capitaine John Smith, cinquante périrent la première année, et la Compagnie de Londres céda ses droits à la Compagnie de la Virginie, laquelle fut incorporée en 1608.
Cette dernière ne fut pas d'abord plus heureuse que sa devancière ; elle perdit en quelques mois, 440 hommes sur les 500 qu'elle avait expédiés en Amérique ; mais lord Delaware qui remplaça le capitaine Smith, réussit à réconforter les survivants, à stimuler leur énergie, et la colonie se maintint, bien qu'en Angleterre on considérât cette entreprise comme téméraire, ridi­cule, vouée à l'insuccès, et qu'on s'en moquât.
Les membres de la Compagnie de la Virginie, en majorité des marchands de Londres et des spéculateurs, avec quelques hauts fonctionnaires, tenaient surtout à ce que l'affaire fût d'un bon rapport. Quelques-uns d'entre eux cepen­dant payèrent de leur personne et se rendirent dans la colonie en qualité de membres du Conseil d'administration.
La Virginie ne fut, selon l'expression des écrivains du temps, « ni une plantation religieuse, ni une plantation politique, mais une plantation com­merciale ». La plupart des ouvriers qui y furent amenés appartenaient à la classe des vagabonds et des indigents de Londres, des prisonniers pour dettes et des repris de Justice. Je trouve dans les Archives coloniales l'un des avis que la Compagnie faisait répandre et afficher afin de recruter des colons. Après l'énumération des avantages qu'offre la Virginie, il y est dit que « l'An­gleterre regorge de vagabonds, lesquels, n'ayant pas de moyens de travail pour sortir de leur misère, s'abandonnent à des pratiques basses et vilaines, de telle sorte que si on ne s'occupe pas de leur trouver de l'emploi à l'étranger, il faudra bientôt bâtir de nouvelles prisons et inventer de nouveaux châtiments ».
En 1610, Thomas Dale débarqua sur les bords de la James river, avec 300 de ces particuliers.
« Ce sont des profanes, écrivait-il lui-même à Londres 1, et si remplis d'es­prit de mutinerie que la plupart d'entre eux ne sont chrétiens que de nom ; leurs corps sont tellement couverts de maladies et pourris que c'est à peine s'il s'en trouve soixante qui soient capables de travailler ».
En 1611, trois cents autres colons arrivèrent avec John Gates. Dans la seule année 1614, la colonie reçut plus de douze cents personnes, la moitié en qualité de colons indépendants et de serviteurs de ces derniers, les autres envoyés aux dépens de la Compagnie.
Les terres étaient distribuées aux membres de la Compagnie, proportion­nellement à leur mise de fonds, et aux colons libres. Ceux-ci recevaient cinquante acres gratuitement, plus cinquante acres additionnelles pour chaque serviteur, ou esclave blanc qu'ils amenaient à leurs frais ; ils étaient, en outre, exemptés d'impôts pendant sept années, à la seule condition qu'ils fissent défricher trois acres par année sur chacun de ces lots de cinquante acres. Ainsi un colon qui amenait dix serviteurs, recevait cinq cent cinquante acres de terre. Enfin, chacun avait le droit d'acheter autant de terrain qu'il le voulait, moyennant une somme de douze livres et dix shelings (fr. 312. 50) versée à. la Compagnie, par lot de cent acres.
La plupart des serviteurs amenés par les colons étaient engagés, en vertu d'un contrat qui les liait à leur patron pour un temps limité, généralement de trois à sept années ; on les appelait indented servants. Les gens envoyés aux dépens de la compagnie recevaient par année, en échange de onze mois de travail, trois acres de terre et deux boisseaux de grain.
La Compagnie de la Virginie avait établi un gouvernement presque mili­taire et les colons étaient régis par un code de lois d'une sévérité draconienne. Était puni de mort quiconque blasphémait le nom de Dieu, parlait contre les dogmes de la foi chrétienne, tournait en dérision, par ses paroles ou ses actes, la parole du Très-Haut ou manquait d'assister au service divin, le dimanche. C'était encore un crime entraînant la peine capitale que de parler contre le roi, de calomnier la compagnie, de tuer du bétail ou de la volaille sans la per­mission du gouverneur. Quant à ceux qui manquaient de respect au clergé, ils étaient fouettés publiquement et tenus de faire amende honorable 1. Le travail était réglementé et obligatoire pour tous, six heures par jour, car beaucoup des colons n'en avaient ni le goût ni l'habitude ; les membres de la compagnie eux-mêmes y étaient astreints. « Les Gentlemen, dit Bancroft 2, apprirent le manie­ment de la hache et devinrent d'excellents bûcherons ».Les anciens vagabonds se pliaient difficilement aux besognes manuelles. « On les avait mis à bûcher, raconte Stith, le plus ancien historien de la Virginie 3, afin de les rendre pacifiques ; mais la hache blessait leurs mains délicates et, à tous les deux ou trois coups, une bordée de jurons faisait retentir les échos. Pour prévenir cette grave infraction aux lois divines, le gouverneur ordonna que chaque juron fût compté et puni le soir par un seau d'eau versé dans la manche du pécheur, ce qui avait en même temps pour effet de le laver et de l'assainir. Au bout d'une semaine on n'entendit plus un seul juron ».
L'administration de la Compagnie ne fut guère qu'une succession de querelles, de rivalités et d'émeutes suivies de répression violente. Cependant à côté des « indented servants » qui n'étaient guère mieux traités que des esclaves, il y avait un assez bon nombre de colons libres, venus avec la ferme volonté de faire fortune et de profiter des avantages qu'offrait la Virginie, au point de vue du sol et du climat. En 1624, ils avaient déjà défriché une grande étendue de terrain, bâti une ville, Jamestown, et établi quelques fabriques. La culture du tabac avait pris une grande extension et commençait à devenir un élément de richesse.
Aux querelles intestines s'ajoutèrent, à partir de 1619, des difficultés entre la Compagnie et la Couronne relativement à l'impôt sur le tabac. La Com­pagnie avait à la Cour des ennemis qui intriguèrent contre elle, si bien qu'en 1624 sa charte lui fut enlevée, et que la Virginie devint et resta jusqu'à la guerre de l'Indépendance, une province relevant directement du roi d'Angle­terre.

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Pendant les années qui suivirent l'annulation de la charte, une ombre plane sur l'histoire de la Virginie, car les habitants de cette colonie n'eurent pas soin, comme les Puritains, de conserver leurs annales. On ne sait même pas très bien comment les petits propriétaires libres, dont font mention les lettres qui nous sont restées de cette époque, disparurent pour la plupart.
Sans doute il se fit une sélection ; les uns énergiques, entreprenants et possédant quelque capital, agrandirent leur domaine ; les autres, moins indus­trieux, isolés au milieu des grands propriétaires, préférèrent vendre leurs terres et se mettre au service des plus riches planteurs.
La population continua à se recruter de la même manière que sous l'admi­nistration de la Compagnie et se développa assez rapidement.
Elle n'était que d'environ 3,000 âmes, lors de l'abolition de la charte ; quatorze ans plus tard, en 1638, elle s'élevait à plus de 7000. « Des centaines d'émigrants qui arrivent chaque année, écrit à cette époque Richard Kempt 1, à peine s'en trouve-t-il quelques-uns qui ne sont pas amenés comme une mar­chandise, pour être vendus ».
En 1643, il fut statué par une loi votée à la législature de la province que les indigents importés sans aucun contrat préalable serviraient pendant une période de quatre à sept années, suivant leur âge, et seraient libres ensuite.
L'importation des Noirs, qui devait donner à la Virginie, de même qu'aux autres colonies du Sud, son caractère particulier, commença dès 1620, mais n'atteignit pas de suite une grande extension. Ainsi, en 1650, il n'y avait dans la province qu'un Noir pour cinquante Blancs. En 1665, alors que la popu­lation totale de la Virginie était d'environ 35,000 âmes, on n’y comptait que 9,000 Africains contre 8,500 esclaves blancs ; en 1683, 3,000 Noirs avaient pour compagnons de travail 15,000 indented servants  2.
C'est en 1662, que fut incorporée la Société Royale Africaine dont l'objet principal était d'enlever des Nègres en Afrique et de les vendre aux colonies ; le duc d'York en était le président et le roi lui-même l'un des plus forts actionnaires 1.
À partir de cette époque, la vie coloniale en Virginie cessa d'être ce qu'elle avait été à l'origine et se façonna peu à peu telle qu'elle devait se maintenir jusqu'en 1861.
En 1660, les Gentlemen n'ont plus besoin de se faire bûcherons, et tout le luxe compatible avec l'état encore primitif de la colonie, les difficultés de l'importation d'Europe, le manque d'artisans et de fabriques locales, même pour les objets de première nécessité, commence à s'introduire et à se développer chez les grands planteurs.
Peu à peu, un abîme profond se creusa entre ceux-ci et les autres classes de la population. Les Gentlemen regardaient de haut les petits propriétaires qui, eux, affichaient un souverain mépris pour les esclaves blancs, lesquels, à leur tour, avaient le Noir en horreur. Ajoutons que le Nègre lui-même mépri­sait le Blanc qui n'était pas propriétaire de quelques esclaves.
La transmission des héritages par droit de primogéniture avait été établie comme en Angleterre, de sorte qu'il se constitua de ce fait une véritable aristocratie. La propriété foncière et les esclaves étaient protégés contre les créanciers. Enfin, comme il y avait d'immenses étendues de terres inoccupées, tant dans la Virginie que dans les provinces voisines, il était facile aux chefs de famille de créer à leurs cadets de superbes domaines que ceux-ci exploite­raient avec leurs esclaves. À partir de 1690, le nombre de ces derniers aug­menta rapidement, l'Angleterre faisant tout ce qui était en son pouvoir pour en développer l'importation, qui lui rapportait d'énormes profits. Le commerce des esclaves blancs diminua dans les mêmes proportions ; en effet, il eût été imprudent de mêler ceux-ci aux Noirs, qu'ils auraient pu facilement exciter à la révolte. En 1715, la Virginie comptait déjà une population de couleur de 23,000 âmes. Aussi les grands planteurs qui possédaient parfois huit ou neuf mille acres de terre, dont seulement quelques centaines étaient en culture, se gardaient-ils d'en vendre aucune partie, car ils pouvaient espérer, en augmen­tant le nombre de leurs esclaves, de réussir un jour à exploiter leur domaine tout entier 2.
« Les serviteurs blancs, écrit Hugli Jones en 1724 1, ne sont plus qu'une proportion insignifiante vis-à-vis des Noirs ».
Le travail étant absolument méprisé, les serviteurs blancs, une fois libérés de leur service, s'en abstenaient eux-mêmes généralement ; d'ailleurs il n'y avait dans la province aucune espèce d'industrie. Et c'est ainsi que se forma cette classe, de beaucoup la plus considérable de la population, qu'on appela plus tard Mean Whites « Petits Blancs ». Ceux des anciens serviteurs qui étaient courageux et désiraient améliorer leur situation, pouvaient toujours se créer un patrimoine, en s'éloignant vers les territoires non encore colonisés ; car l'acquisition du terrain était facile, et rarement un individu qui s'était emparé d'un lot inoccupé et l'avait défriché, s'en voyait contester la posses­sion ; mais ces anciens repris de justice, vagabonds, indigents séquestrés et vendus comme esclaves, étaient peu préparés par leur hérédité et leurs habitudes à devenir d'industrieux colons. Ils vivaient le plus souvent dans l'indolence, la paresse et le vice, en cultivant un peu de maïs et en se livrant à la chasse et à la pêche 2.
Jusqu'en 1654, le mouvement de la population a été irrégulier et sujet à beaucoup de fluctuations ; à partir de cette date jusqu'à la guerre de l'indépen­dance, la Virginie a doublé le nombre de ses habitants tous les vingt-sept ans. Une nombreuse immigration lui est venue d'Allemagne, d'Irlande, d'Écosse et même des colonies voisines, le Maryland et la Pennsylvanie.
Mais, d’un autre côté, la Virginie a été une colonie mère et elle a essaimé dans le Maryland, les Carolines et, plus tard, dans la Géorgie et le Kentucky.
L'immigration postérieure à 1654 n'a guère affecté que les classes inféri­eures de la population ; les familles des riches planteurs s'étaient à cette date assuré la possession de la plus grande partie du sol, et leur influence est restée absolue jusqu'à la guerre de l'Indépendance.
À la fin de la guerre, en 1782, la population totale de la Virginie était, d'après Jefferson 3 de 513,438 habitants, dont 284,208 blancs et 259,230 esclaves.
Les plantations d'une grandeur moyenne avaient une trentaine d'esclaves, mais quelques-unes en comptaient jusqu'à neuf cents. En outre, un bon nombre de colons libres, qui s'étaient recrutés surtout parmi les plus énergi­ques des anciens indented servants, en possédaient quelques-uns. Ces colons libres avaient droit de vote, mais ne briguaient aucune charge honorifique et vivaient comme le reste de la population blanche, en dehors des grands planteurs, dans l'oisiveté, l'ignorance et la malpropreté 1.
Un bon nombre d'agriculteurs établis dans le nord et dans l'ouest de la province, en majorité des Allemands et des Écossais, cultivaient de leurs propres mains des légumes, des céréales et avaient fondé plusieurs villages prospères. Une « Description de la Virginie  » publiée à Londres en 1724, fait mention « d'une colonie d'émigrés du Palatinat qui s'occupe avec succès d'agriculture, vit heureuse, se montre d'esprit libéral et vient d'entreprendre la plantation de la vigne, qui promet de donner de magnifiques résultats.

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En 1619, le gouverneur Yeardley avait réuni, à Jamestown, une assemblée de bourgeois, pour délibérer sur les affaires de la Virginie. Ce fut la première législature du Nouveau-Monde.
Et il en a été ainsi, plus tard, dans tous les autres établissements fondés par les Anglo-saxons ; c'est ce qui les a distingués surtout des colonies françaises et espagnoles.
Dès qu'un certain nombre de sujets d'Albion sont groupés, leur premier soin est de s'organiser politiquement, de se constituer un gouvernement local, d'adopter un code de lois civiles et criminelles. Cette vie politique dont on exagère généralement l'importance est intéressante comme manifestation d'un état d'esprit particulier et unique à cette époque. Mais si nous l'envisageons à un point de vue strictement pratique, il nous faut bien reconnaître qu'à l’enfance de colonies peu peuplées et sans cesse exposées aux incursions et aux attaques de tribus sauvages belliqueuses, une administration absolue eût produit d'aussi bons, sinon de meilleurs résultats. Souvent aux réunions des législatures, des discussions sur des motifs futiles s'envenimaient et faisaient des ennemis de gens qui, s'ils n'avaient pas pris part au gouvernement, seraient restés tout au moins indifférents les uns aux autres. Les guerres contre les Indiens étaient menées sans vigueur, sans esprit de suite, sans prévoyance, car la main ferme d'un chef manquait, et ce n'était qu'au prix de très grandes difficultés qu'on parvenait à réunir les fonds nécessaires à l'organisation d'une expédition. D'un autre côté, la prépondérance dans les législatures des provin­ces, de l’élément conservateur de la population, des propriétaires intéressés au maintien de la paix et de la stabilité, a probablement constitué une sauvegarde contre le goût des aventures qui, sous des gouverneurs militaires, se serait facilement donné libre cours, et a empêché l'œuvre de la colonisation de dévier de son but véritable. Enfin, en cultivant leurs traditions de self-government, les colons, à travers bien des discussions oiseuses et des querelles inutiles, ont développé l'esprit de logique, le sens critique, l'amour du vrai et du bien qui devaient plus tard créer ce chef-d'œuvre immortel, la Constitution des États-Unis.
Le gouvernement de la Virginie était exercé par le roi et un conseil sié­geant en Angleterre et par un gouverneur, un conseil, et une législature siégeant à Jamestown. Les franchises électorales étaient distribuées d'une manière assez libérale, mais bien contre le gré du gouvernement, qui s'efforça constamment de les limiter aux propriétaires fonciers. Cinq ou six lois furent votées dans ce sens, à différentes époques, puis abrogées successivement, sous la pression de l'esprit public, peu de temps après leur adoption.
La vie politique de la Virginie, de même que celle de la plupart des autres colonies, pourrait tenir tout entière dans une table chronologique indiquant la répétition régulière des mêmes faits, sans beaucoup de variantes et se lisant à peu près comme suit : Difficultés avec le gouverneur. Pétition en Angleterre. Envoi de commissaires royaux. Rapport des commissaires. Attaque des Indiens. Expédition contre les Indiens. Difficultés au sujet de la délimitation des frontières.
L’atmosphère administrative était remplie de vénalité et de corruption, ainsi qu'en témoignent tous les documents qui nous sont restés. La collation des emplois publics donnait lieu à de continuels pots-de-vin. Les gouverneurs Berkeley, Lord Culpepper et Lord Howard entre autres furent, paraît-il, des concussionnaires sans vergogne.
Les incursions des Indiens coûtèrent à la colonie, dans l'espace de soixante ans, plus d'un millier de victimes. Les massacres de 1620, de 1644 1 et de 1677 surtout, laissèrent longtemps une impression de terreur. La répression de ces attaques ne fut jamais aussi prompte qu'on aurait pu le désirer, la question des subsides à payer pour une expédition, donnant lieu, comme je l'ai dit, à de longues discussions et étant fort difficile à régler. Les Virginiens, en outre, de même que les Puritains, ne surent jamais gagner ni l'affection, ni la confiance des tribus sauvages, car il leur arriva plusieurs fois de manquer vis-à-vis des Peaux-Rouqes, à la parole donnée et de mettre à mort des otages et des parlementaires envoyés pas ces derniers. La foi des colons britanniques était pour les Indiens la fides punica.

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Toute la propriété était rurale, les villes, même à l'époque de la Révo­lution, ne comptaient que quelques milliers d'habitants. Les plantations étaient disséminées, de loin en loin, sur de vastes étendues, de sorte que l'aspect de la province, au premier abord, était celui d'une solitude immense. La seule culture était celle du tabac et du maïs ; tout était importé d'Angleterre. Lors­que l'arrivée d'un navire de la métropole était signalée, on voyait se diriger vers le port, sur les rivières navigables fort nombreuses, des flottilles d'embar­cations et à travers les chemins impraticables, de lourds chariots mal attelés, tous chargés de ces deux produits. Au retour, on rapportait les épice­ries, les instruments d'agriculture, les étoffes de prix, les meubles de luxe, les usten­siles de tous genres qui se distribuaient chez les grands planteurs. La province n'avait qu'un très petit nombre de négociants et quelques artisans. Des colporteurs allaient offrir aux plantations, les menus objets qui pouvaient tenir dans leur balle ; des artisans, menuisiers, charpentiers, forgerons voyageaient également, pour faire certaines réparations que les Nègres étaient incapables de faire.
Le luxe et l’opulence dans lesquels vivaient les grands planteurs, ne s'éten­daient pas aux habitations, car les maçons, charpentiers, menuisiers, décora­teurs d'une certaine habileté, ne s'établissaient pas dans cette colonie où le travail même artistique était déconsidéré ; les difficultés et la longueur des traversées sur l'Atlantique empêchaient ces mêmes artisans d'y venir, momen­tanément, pour exécuter des commandes. Les maisons étaient de, vastes bâtisses à un étage, sans aucun style et d'apparence plutôt rustique. Les étran­gers qui, au moment de la guerre de l'Indépendance, visitèrent les États du sud, s'émerveillèrent de la demeure de Jefferson, la seule, paraît-il, qui fût construite avec le respect des lois de l'architecture et le souci de l'élégance. Les maisons des propriétaires pauvres, c'est-à-dire de ceux qui ne possédaient que quelques esclaves, étaient misérables, composées de deux ou trois pièces à cloisons en bois brut, et sans vitres aux fenêtres, dont les carreaux étaient faits de papier huilé. Les habitations des petits Blancs étaient des tanières différant peu des cases de Nègres. Les chemins publics, en dehors de ceux qui reliaient parfois certaines grandes plantations, étaient à peine entretenus et dans un état pitoyable, les ponts y étaient à peu près inconnus. C'est à cheval que les gentlemen se rendaient aux séances de la Cour de comté, aux courses, à la chasse et aux batailles de coqs qui composaient leur passe-temps favori. Les comtés étaient très nombreux et n'avaient généralement guère plus de six à sept lieues de diamètre, la Cour était au centre.
Les batailles de coqs étaient un amusement dont raffolaient toutes les classes de la population.
« Lorsque les principaux amateurs se proposent de faire battre leurs cham­pions, raconte le marquis de Chastellux 1 qui prit part à la guerre de l'Indé­pendance et visita la Virginie, ils ont soin d'en donner avis au public et quoiqu'il n'y ait ni poste, ni messageries établies, cette nouvelle importante se répand si facilement, qu'on voit des planteurs venir de trente ou quarante milles, quelques-uns avec des coqs, mais tous avec de l'argent pour les paris, qui ne laissent pas d'être considérables. Il est nécessaire d'apporter avec soi quelques provisions, car l'auberge ne pourrait pas en fournir pour tant de personnes de bon appétit. Quant au logement, une grande chambre pour toute l'assemblée et une couverture pour chacun, suffisent à ces campagnards qui ne sont pas plus délicats pour les commodités de la vie que dans le choix de leurs amusements ».
Les Virginiens semblent avoir possédé la plupart des qualités qui sont l'apanage des populations rurales ; ils étaient fort hospitaliers et leurs mœurs étaient pures. La terre étant très fertile les « Petits Blancs » qui n'en possé­daient que quelques arpents, trouvaient moyen de vivre cependant, en s'aidant de la chasse et de la pêche. La misère sordide et la faim qui sont de grands excitants au crime n'existaient pas, bien qu'il y eût beaucoup d'indigents.
« Parmi ces riches plantations où le Nègre seul est malheureux, dit encore Chastellux 2, on trouve souvent de misérables cabanes habitées par des Blancs dont la figure hâve et l'habillement annoncent la pauvreté ».
La paresse, que les préjugés en honneur et le climat contribuaient à déve­lopper, et l'ivrognerie étaient dans les masses, les vices dominants. Afin de ne pas être mis au rang des Noirs, les anciens indented servants s'abste­naient autant que possible de tout travail et passaient leurs journées dans les tavernes, à jouer, à boire et à se quereller. Les riches planteurs, en dehors du temps qu'ils consacraient aux exercices violents, à la chasse, aux courses et aux séances de la Cour du comté, restaient, en général, nonchalamment éten­dus dans un hamac, à côté d'une table chargée de liqueurs fines, entre deux escla­ves armés d'éventails et chassant les mouches. Leur conversation roulait invariablement sur le tabac, le maïs, les courses, les dernières difficultés sur­venues à la législature, le dernier scandale religieux.
La période d'excitation par excellence, pour les gentlemen comme pour les Petits Blancs, était celle des élections. Chaque candidat amenait à sa suite, une bande de fier-à-bras qu'il abreuvait copieusement, et la victoire restait à celui qui possédait la plus forte armée.
Quant aux Noirs, tout a été dit sur les cruautés qu'on leur faisait subir. Ils étaient importés et vendus par la Compagnie africaine de Londres et parfois aussi par des gens de la Nouvelle-Angleterre qui allaient, en contrebande, acheter du rhum à la Jamaïque et continuaient leur voyage jusqu'en Afrique 1. On enlevait sans scrupules les malheureux que la curiosité attirait sur les navires des Blancs, on les enchaînait et on les transportait en Amérique. Un grand nombre mouraient pendant la traversée. Dans les plantations, ils étaient traités comme du bétail. Le fouet leur était appliqué par un employé préposé à cette besogne et payé à forfait ou tant par coup. Souvent ils s'échappaient et s'enfuyaient dans la forêt ; tout homme libre qui rencontrait un Nègre fugitif, pouvait le tuer impunément. John Davis qui, à la fin du siècle dernier, fut précepteur dans une famille de planteurs de la Caroline et qui a publié les souvenirs de son séjour en Amérique 2, reproduit l'avis suivant, affiché sur une place publique :

« Arrêter le fugitif ! 50 dollars de récompense! »

Attendu que mon domestique Will s'est échappé samedi dernier sans provocation (car je suis un maître très humain), la récompense sus-indiquée sera payée à quiconque fera loger le dit Will dans quelque prison, ou me le remettra à moi-même, dans ma plantation de Liberty Hall.
On peut reconnaître Will, aux cicatrices faites par les coups de fouet dont son dos est marqué : je suppose qu'il doit avoir pris le chemin de Coosabatchie, où il a une femme et cinq enfants que j'ai vendus, la semaine dernière, à M. Gillespie.

A. Levi  ».

Des lois sévères étaient édictées pour empêcher les rapports des Petits Blancs avec les femmes noires ; ceux qui se rendaient coupables de ce crime étaient eux-mêmes, vendus comme esclaves.

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La religion n'a pas joué un rôle fort important dans l'histoire de la Virgi­nie. La religion des Virginiens était celle des Cours, elle se prêtait facilement aux compromissions et aux subterfuges ; elle ne laissait pas cependant, du moins en principe, d'être fort intolérante. Les quakers, les dissidents et les catholiques n'avaient pas le droit de s'établir dans la province, l'assistance au service divin était requise, sous peine de châtiments très sévères. Seulement, il semble que dans la pratique on se soit montré plutôt libéral. Il eût été difficile de faire régner dans le Sud la discipline sévère qui régissait la Nouvelle-Angleterre, alors que certaines paroisses s'étendaient sur des dizaines de lieues et qu'il fallait souvent chevaucher cinquante milles pour se rendre à l'église. De plus, la facilité de la vie, la douceur du climat, l'élégance relative des mœurs adoucissaient, surtout chez les classes dirigeantes, l'austérité de la religion réformée. Enfin, le clergé, était loin de posséder l'influence énorme qu'il possédait dans l'Est ; longtemps il dut dépendre pour sa subsistance du bon vouloir de la population ; sa situation était précaire, le paiement de ses émoluments se faisait en nature, (en tabac) et donnait lieu à de fréquentes difficultés. Ce n'est qu'en 1696 que son revenu fut fixé d'une manière défini­tive, par une loi. Il paraît encore que plusieurs de ses membres n'étaient guère recommandables et se recrutaient trop souvent, parmi ceux dont on voulait se débarrasser en Angleterre.
On eut bien, de temps à autre, certains faits de persécution à déplorer, mais l'histoire de la province n'en fut guère affectée ; c'étaient des faits isolés dont quelques-uns même eurent pour auteurs, des gens venus d'ailleurs et qui n'obtenaient pas l'assentiment de la masse de la population 1. Deux ans avant la déclaration de l'indépendance, James Madison, un futur président de la République, écrivait au sujet de l'état social de la Virginie les lignes suivantes, qui nous paraissent quelque peu pessimistes : « La pauvreté et le luxe règnent dans toutes les classes, l'orgueil, l'ignorance, et la bassesse au sein du clergé, le vice et la méchanceté chez les laïques. Cela est déjà déplorable, mais ce n'est pas le pire de ce que j'ai à vous dire : le principe infernal et diabolique de la persécution fait rage au milieu d'un certain nombre, et à leur honte éternelle, les prêtres fournissent leur quote-part de démons dans les affaires de ce genre ; c'est là ce qui me chagrine le plus. Dans le comté voisin de celui-ci, il n'y a pas moins, à l'heure qu'il est, de cinq ou six personnes respectables qui sont enfermées dans un cachot, pour avoir énoncé publiquement leurs opinions religieuses, qui, en somme, sont parfaitement orthodoxes. »
Chastellux constate que les Virginiens se passent fort bien de religion. « Avant la guerre, dit-il 1, les pasteurs allaient étudier en Angleterre et s'y faire ordonner. Aujourd'hui les églises sont fermées ; cet interrègne ne produit pas grand mal ».
Les lois civiles et criminelles qui régissaient la Virginie, étaient celles de l'Angleterre : un grand nombre d'offenses étaient punies de la peine de mort, mais il ne paraît pas que cette peine ait été souvent appliquée ; les crimes étaient rares) si les méfaits étaient nombreux. Un délit, d'ailleurs, était consi­déré jusqu'à un certain point comme une bonne fortune, car il ajoutait au menu des séances de la Cour de comté et servait à défrayer les conversations des oisifs, dans un pays où il n'y avait pas de théâtres et fort peu de livres.
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