Les origines. – La vie historique





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II

La conception religieuse des Quakers. - Leurs lois.
- La liberté des cultes établie en Pennsylvanie. - Progrès rapides de la province.

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L'organisation de la secte des Quakers fut, comme le puritanisme, l'une des nombreuses manifestations auxquelles donna lieu l'exaltation religieuse à l'époque qui suivit la Réforme ; chacun s'ingéniant à trouver des préceptes, des rites et des lois disciplinaires pouvant le mener plus sûrement dans la voie de la perfection, il n'est pas étonnant que beaucoup de combinaisons originales aient vu le jour.
Tandis que les Puritains réglaient leur conduite sur la Bible et se confor­maient aux enseignements hébraïques, les Quakers s'étaient pénétrés de l'esprit évangélique et voulaient faire régner sur la terre la simplicité, la charité et la fraternité des premiers temps du christianisme. Leurs maximes favorites étaient celles qui enseignent l'amour du prochain et le mépris des vanités et des frivolités humaines. Les Quakers étaient opposés à la guerre, réprouvaient le luxe dans les habits et s'abstenaient des vaines formules de politesse, des saluts et des appellations honorifiques.
Certaines de leurs coutumes prêtaient à la plaisanterie, mais leur austérité n'avait rien de rude ou d'intolérant.
William Penn, fils d'un amiral anglais et l'un des premiers disciples du fondateur de la secte, Georges Fox, se trouvant créancier de la Couronne d'Angleterre pour une somme d'argent considérable, reçut du roi Charles un vaste territoire s'étendant entre la Nouvelle-Angleterre, le Delaware et les établissements du sud et formant le centre des treize colonies.
Ce territoire fut appelé Pennsylvanie, du nom de son propriétaire, qui y amena les premiers colons en 1682. Pendant les années 1678 et 1679, William Penn avait visité plusieurs parties de l'Allemagne et gagné à ses projets de colonisation, un si grand nombre d'adhérents que plus de 30.000 Allemands se rendirent en Angleterre avec l'intention de partir pour la Pennsylvanie, ainsi que nous le verrons plus loin.
Penn établit dans son domaine, la liberté absolue des cultes. « Nous tenons à accomplir notre devoir envers le roi, écrivait-il, à garantir les droits de tous, à supprimer le vice et à encourager la vertu, en accordant à chacun la liberté d'adorer Dieu suivant sa foi et sa croyance ».
Les Quakers n'avaient pas de pasteurs, ils étaient d'avis qu'un prêtre payé ne peut pas parler au nom de Dieu, mais ils laissaient à chacun le privilège de faire entendre à ses frères la bonne parole, si son inspiration l'y portait.
La première assemblée législative de la Pennsylvanie fut réunie en 1682 et vota des lois qui à cette époque devaient paraître plutôt bénignes : Était puni d'une amende quiconque se permettait de jouer aux cartes, de fumer, de faire usage de liqueurs alcooliques ou de meubler sa maison avec luxe. La personne qui se rendait coupable d'adultère était, la première fois, fouettée en place publique et condamnée à un an de prison ; si elle récidivait, elle était passible de l'emprisonnement à vie. Chaque juron était puni de cinq schellings d'amen­de et de cinq jours de prison. Celui qui se rendait coupable d'abus de langage ou de médisance était exposé une heure sur la place publique, avec un bâillon dans la bouche, et payait cinq schellings. Relativement à l'observance du dimanche, on était beaucoup moins sévère que dans la Nouvelle-Angleterre et la Virginie. Le Quaker qui manquait d'assister au service divin, n'était puni que d'une amende.
William Penn, lorsqu'il fut devenu Quaker, refusa de se découvrir devant qui que ce fut, même devant son père. Il appelait le roi « Ami Charles » et le roi l'appelait, avec un sourire légèrement ironique « Ami William ». Les Quakers ne disaient jamais ni bonjour, ni bonsoir ; ils parlaient peu et évitaient les paroles inutiles ; la musique chez eux était anathématisée comme un art de corruption et la danse comme une invention diabolique.
« Nous ne saluons pas, nous n'ôtons pas nos chapeaux, nous ne faisons pas de compliments, écrivait un ami de Penn 1, parce que nous croyons qu'il n'y a là dedans que flatterie et péché, mais nous traitons tous les hommes avec sérieux et gentillesse ».
Dans leurs rapports avec les Indiens, les Quakers sont les seuls parmi les colons américains qui n'eurent jamais à souffrir ; ils les traitèrent avec justice et conclurent avec eux un traité de paix qu'ils observèrent constamment  ; jamais on ne put les amener à se porter à des hostilités contre aucune peuplade sauvage.
Ils étaient opposés à la guerre ; cependant pour concilier leur foi avec leur allégeance à la Couronne, ils payaient l'impôt destiné à l'entretien des milices, prétendant ignorer l'usage que l'on ferait des sommes qu'ils versaient ainsi. « Pour le service du roi » disaient-ils, en remettant leur argent au percepteur de l'impôt.
Les Nègres achetés par les Quakers furent traités avec beaucoup d'huma­nité, et en 1711 l'importation en fut prohibée. Toutefois, la métropole ne voulant pas renoncer aux profits que lui procurait son commerce de chair humaine et insistant pour le maintenir en Pennsylvanie, ce n'est que l'année de la déclaration de l'indépendance, en 1776, qu'une loi rigoureuse mit fin à l'esclavage dans cette province, en frappant d'excommunication quiconque garderait un seul esclave.
D'une grande aménité de mœurs, les Quakers avaient rarement de diffé­rends entre eux, et les procès étaient réglés généralement au moyen d'un arbitrage. Ils avaient des écoles, dans lesquelles les enfants pauvres étaient admis gratuitement et les autres en payant une contribution modique 1.
«  En Pennsylvanie, écrivait Franklin, l'industrie rapporte des bénéfices sûrs, le savoir est estimé et la vertu est vénérée ».
La population y augmenta plus rapidement qu'en aucune autre partie de l'Amérique ; elle n'était que de 30.000 âmes en 1710, paraît-il, et en 1763 elle s'élevait déjà à 280.000. La tolérance y avait attiré des opprimés de tous les pays huguenots, frères moraves, piétistes, mennonites, en outre, d'une fort nombreuse émigration d'Allemagne et d'Irlande.
La Pennsylvanie jouissait au moment de la guerre, et longtemps aupara­vant, d'une très grande prospérité. Philadelphie, sa capitale, se développait d'une manière remarquable et faisait un grand commerce ; chaque année de deux à trois cents navires mouillaient dans ses ports. « Les gens, dit Kalm 2, y vivent comme des rois, la liberté y est absolue. La population se compose de toutes sortes de nationalités. Philadelphie peut rivaliser avec plusieurs des plus belles villes de l'Europe ».
Les différents éléments étrangers s'étaient d'abord conformés à la manière de vivre des compagnons de Penn, mais étant devenus fort supérieurs en nombre aux premiers occupants du sol, ils finirent par faire prévaloir leur influence, grâce surtout au mauvais vouloir du gouvernement anglais envers les Quakers toujours réfractaires au paiement des impôts. En 1754, ces derniers se trouvaient en minorité à la législature de la Pennsylvanie.
Un point dans l'histoire des Quakers peut sembler obscur au premier abord. Ils possédaient un territoire régi d'après leurs propres lois et coutumes, où ils pouvaient jouir de toutes les immunités, se conduire à leur guise, et où, ce qui plus est, régnait une grande prospérité. Pourquoi, dans ces conditions, émigrèrent-ils dans les colonies voisines, le Delaware, le New-York, la Caro­line du Nord 3 où ils constituaient vers 1720 la secte la plus nombreuse et même dans le Massachusetts, où six d'entre eux furent pendus et un grand nombre mutilés et emprisonnés ? Il semble bien qu'au moment où la persécution se déchaîna contre eux en Angleterre, ils aient été enflammés de même que les premiers chrétiens, de la soif du martyre et de la fièvre de l'apostolat, car ils envoyèrent des prédicateurs en France, en Allemagne, en Hongrie, en Autriche et jusqu'à Jérusalem dans le but de recruter dus prosé­lytes et de répandre partout la parole de paix. Leurs efforts ne furent guère couronnés de succès, en dehors de l'Allemagne. Quoiqu'il en soit d'ailleurs, comme toutes les combinaisons religieuses qui s'insurgent contre les coutumes générales et rompent en visière aux habitudes reçues, aux mœurs ambiantes, la secte des Quakers ne pouvait se maintenir au-delà d'une ou deux générations dans l'intégrité de sa conception primitive. L'intérêt et l'hypocrisie finirent sans doute par se substituer à l'enthousiasme de Penn et de ses premiers adeptes « Couvrant du manteau de la religion leur indifférence au bien public, dit Chastellux, à propos d'un vieux Quaker français rencontré à Philadelphie en 1785, ils épargnent le sang, il est vrai : surtout le leur, mais ils escroquent l'argent des deux partis, et cela sans aucune pudeur et sans aucun ménage­ment. C'est une opinion reçue dans le commerce qu'il faut se défier d'eux, et cette opinion est fondée ».
Le grand économiste Adam Smith lui-même, ne croyait pas à leur désin­téressement « Les résolutions prises dernièrement par les Quakers de la Pennsylvanie d'émanciper leurs esclaves noirs doit, dit-il 1, nous convaincre que le nombre n'en est pas considérable ; si les Nègres formaient une partie importante de leurs biens, jamais ils n'auraient pris cette résolution ».
La prédominance, dans leur code pénal, des amendes comme châtiment de la plupart des délits et infractions aux lois, tendrait également à nous prouver qu'ils attachaient une grande importance aux biens de ce monde.
Il convient, dans tous les cas, de leur rendre ce témoignage qu'eux seuls ont su, en Amérique, non seulement établir, mais maintenir la véritable tolé­rance et la liberté absolue des cultes.
La secte se fondit peu à peu dans le reste de la nation, et il est rarement question des Quakers après la guerre de l'Indépendance. Il en existe encore quelques-uns cependant ; les enfants se les montrent du doigt comme des phénomènes curieux et amusants.

III

Statistiques de l'immigration huguenote.- Fusion des Huguenots en Amérique.
- La déportation des Acadiens.

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Les premiers Huguenots qui s'établirent dans les colonies anglaises furent amenés par les soins de la Compagnie de la Virginie 1 dès 1621, et reçurent une allocation de terrain, à Elisabeth City ; c'étaient des Français et des Wallons ; les archives coloniales nous ont conservé leurs noms. Ils étaient plus de deux cents, fort habiles dans la culture de la vigne et des vers à soie, ce qui fit qu'on les appela « les vignerons » ; malheureusement, l'année qui suivit leur arrivée, la plupart furent massacrés par les Indiens 2.
Quelques années après le siège de la Rochelle, en 1630, le baron de Rancé, qui avait fui en Angleterre avec un grand nombre de ses coreligionnaires, proposa au gouvernement anglais de s'établir dans la Virginie et d'y trans­porter quelques centaines de réfugiés. Le gouvernement le lui permit, à la condition que ceux qu'il emmènerait avec lui seraient des artisans et des marins experts, et que leur nombre ne dépasserait pas annuellement cent ou cent cinquante, pendant trois ou quatre ans 3.
En 1661, une allocation de terrain fut faite au docteur Touton et à un cer­tain nombre de réfugiés français, dans la province de New-York. Nous savons que la Nouvelle-Hollande, avant la conquête par l'Angleterre, avait reçu un nombre considérable de colons huguenots 4.
En 1679, faisant droit à une pétition présentée par Jacob Guérard et René Petit, le roi Charles II envoya à ses frais deux navires, avec quatre-vingts familles huguenotes, dans la Caroline du Sud et leur accorda une allocation de 4.000 acres de terre « Le roi encourage cette émigration, est-il dit dans l'Ordre du Conseil d'État qui statue sur l'allocation, parce que les Huguenots sont experts dans la culture de la soie, la fabrication du vin, et qu'ils attireront d'autres protestants français aux colonies » 1.
Le 29 janvier 1682, cinquante-cinq Huguenots arrivèrent en Virginie et s'y établirent.
En 1687, plusieurs familles de réfugiés français se fixèrent dans le canton d'Oxford (Massachusetts), où on leur accorda 11.000 acres de terre, mais à la suite d'incursions des Indiens, ils durent émigrer quelques années après à Boston à New-York et dans la Virginie 2.
Cent cinquante familles huguenotes s'établirent dans le Massachusetts, après la révocation de l'Édit de Nantes 3. Ils eurent une église à Boston dès 1686.
Quarante-huit familles émigrèrent dans le Rhode-Island cette même année ; on leur y concéda frauduleusement des terrains sur lesquels existaient des droits antérieurs, et lorsque les difficultés qui s'étaient nécessairement élevées de ce chef eurent été aplanies, ils se trouvèrent en butte à la défiance de leurs voisins anglais, qui saccagèrent leurs récoltes, détruisirent leurs clôtures et démolirent leur église ; car c'était au temps des guerres avec les Canadiens. Finalement ils durent se réfugier ailleurs (1691) 4. Trois familles seulement restèrent dans le Rhode-Island. Cette province, de même que le Connecticut et le New-Hampshire, avait reçu précédemment, à partir de 1636, plusieurs réfugiés huguenots venus isolément, ou par petits groupes 5.
En 1690, Guillaume II en envoya une nombreuse colonie dans la Virginie. Dans les deux seules années 1699 et 1700, six cents familles huguenotes se fixèrent dans les provinces du sud.
La province de New-York, où ils fondèrent la ville de la Nouvelle-Rochelle, fut, avec la Caroline du Sud, leur Principal refuge. Un peu avant la guerre de l'Indépendance ils constituaient à New-York la classe la plus riche de la population.
« Les protestants français y devinrent si nombreux, dit Bancroft 1, que les documents publics étaient quelquefois rédigés en français, de même qu'en hollandais et en anglais ».
En 1733, deux cent soixante-dix familles protestantes de la Suisse fran­çaise, sous la conduite de Pierre Bury, s'établirent dans la Caroline du Sud.
En 1752, seize cents Huguenots français traversèrent l’Atlantique et se fixèrent dans la même province, deux cents autres les rejoignirent en 1764.
« Dieu a béni leur émigration en Amérique, dit R. Baird 2, en eux et en leurs descendants. Plusieurs des premières familles de l'État de New-York, du Maryland, de la Virginie et des Carolines sont de descendance huguenote, de même que quelques-uns des hommes les plus éminents qui ont honoré les États-Unis. Des sept présidents du Congrès, pendant la guerre de l'Indépen­dance, trois étaient de sang français, John Hay, Henri Laurens et Charles Boudinot. Jamais aucun peuple n'a mieux reconnu la bonté hospitalière de la terre qui lui avait offert un refuge... Parmi les plus brillants ornements de s conseils d'État, des législatures, de la magistrature et de la chaire, on trouve des noms de réfugiés français. »
Quelles que soient les opinions que l'on professe sur les dogmes pour lesquels les Huguenots souffrirent et furent persécutés, il faut reconnaître qu'ils appartenaient en France aux classes les plus industrieuses et les plus progressives de la population. Alors que, dans les pays voisins, les masses abandonnaient la foi ancienne et s'attachaient à la réforme, sous une poussée aveugle, pour obéir aux injonctions ou aux caprices d'un monarque, ceux-là qui, constituant une minorité et, se trouvant en butte à l'hostilité du roi et du peuple, acceptaient l'oppression et l'exil pour rester fidèles à la croyance qu'ils avaient librement embrassée, avaient des âmes fortement trempées. On peut dire des protestants français, comme des catholiques anglais du temps de Henri VIII, d'Elizabeth et de Cromwell, qu'ils faisaient partie de l'élite de la nation.
Au moment de la guerre, les Huguenots devaient être aux États-Unis au nombre de quarante ou cinquante mille. Ils avaient en majorité conservé leur langue, parce qu'ils se trouvaient groupés dans le Maryland, les Carolines, la Virginie, le New-York et qu'ils avaient leurs églises particulières. Nous voyons dans la biographie de John Jay que, quelques années avant la Révo­lution, on parlait généralement le français à la Nouvelle-Rochelle, sa ville natale ; il y avait des localités dans la Caroline du Sud où on le parlait exclusivement.
Vers 1715, le gouverneur de la Virginie, Spottswood, écrit à l'évêque de Londres (1) qu'à Manacan Town, où sont établies une quarantaine de familles françaises, on demande un pasteur, attendu que celui qui desservait la paroisse, M. Cairon, est mort il y a deux ans. « Mais que ce soit un pasteur français, ajoute le gouverneur, car c'est à peine s'il s'en trouve quelques-uns parmi ces colons qui comprennent suffisamment l'anglais pour pouvoir prendre part au service divin et profiter d'un sermon fait dans cette langue. On donnera à ce pasteur, quarante livres par année, payées en céréales, car les colons ne sont pas riches ».
Plus tard la fusion des Huguenots dans les groupes anglo-saxons s'est faite, sans efforts, sans contrainte, comme sans regrets. La patrie que l'on avait quittée avait été une marâtre, la langue des ancêtres avait servi à rédiger des édits de proscription, on abandonnait l'une et l'autre sans arrière-pensée et d'un cœur léger. À cette époque d'ailleurs, sauf pour les Anglo-saxons, les mots race, langue et nationalité n'avaient pas la signification qu'ils ont aujourd'hui, la religion dominait, toutes les autres préoccupations. Et la religion sans doute modifie les âmes, car les réfugiés huguenots semblent avoir gardé fort peu du tempérament français, ils n'ont pas apporté à la nation américaine, les qualités gauloises d'ardeur, d'enthousiasme, de sociabilité, de hardiesse, mais bien les vertus anglo-saxonnes d'ordre, d'activité et de prévoyance calculatrice. On les trouve après la guerre, lancés dans le mouvement industriel et commercial et mettant en pratique ce conseil que leur coreligionnaire Guizot donnait plus tard à ses jeunes contemporains ? Enrichissez-vous ! 1 Ils sont absolument disparus comme groupe distinct.
Les noms seuls, qui tous désignent des familles aisées ou riches et jouis­sant de la considération générale, rappellent chez un certain nombre, leur origine française 1.
Peut-être devons-nous mentionner ici, les 7.000 Acadiens, catholiques, mais de race française 2 qui furent arrachés à leurs foyers en 1755, au mépris de toutes les lois de l'humanité et de la justice, jetés pêle-mêle dans des bateaux où un grand nombre périrent de misère, sans qu'on leur permît de rien emporter de ce qui leur appartenait, et dispersés dans les colonies anglaises, 1,020 dans la Caroline du Sud, les autres en Virginie, en Pennsylvanie et ailleurs.
À Philadelphie, une pétition ayant été adressée à Lord Loudoun, alors commandant en chef des forces anglaises en Amérique, celui-ci furieux de ce que cette pétition était rédigée en français, fit saisir cinq des principaux Acadiens, qui en étaient les auteurs et les expédia en Angleterre, en deman­dant qu'ils fussent placés comme matelots à bord de navires de guerre 3.
Cette dispersion des Acadiens, l'une des infamies les plus criantes de l'histoire de l'Angleterre, a inspiré plusieurs écrivains, entre autres le poète américain, Longfellow dont le poème, Évangeline est très populaire aux États-Unis. La petite colonie dispersée resta fidèlement attachée à sa langue et à sa religion. Les uns se rendirent en Louisiane où leurs descendants forment aujourd'hui la majorité de la population de langue française ; d'autres retournè­rent dans leur ancienne patrie où ils sont maintenant plus de 100.000 et dans la province française de Québec.

L’âme américaine : tome I
Première partie : Les origines

Les Allemands



Ils n’ont joué aucun rôle politique. Causes de leur émigration. - Statistiques. - État social des émigrés allemands en Amérique. - Leur sentiment de la nationalité. - Leurs églises. - Leurs écoles. - Leur nombre à l'époque de la Révolution.



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Les Allemands n'ont joué aucun rôle politique dans les colonies anglaises d’Amérique ; ils n'ont reçu ni chartes, ni allocations ; ils ne se sont jamais querellés avec les gouverneurs des provinces ; ils n'ont jamais persécuté là où ils se trouvaient en majorité, ceux qui ne partageaient pas leurs croyances ; ils n'ont apporté à leur nouvelle patrie que leurs qualités de sobriété, d'endurance, d'économie, ils ne lui ont donné que le travail de leurs bras.
Pour un grand nombre d'entre eux, ainsi que le disait un de leurs premiers historiens, l'Amérique n'a pas été la terre de la liberté, mais la terre de l'escla­vage.
Aussi bien que de tous les groupes divers qui ont constitué originairement la nation américaine, ils aient peut-être été le plus nombreux, c'est à peine si les historiens leur accordent une brève mention et notent, en passant, leurs établissements dans la Pennsylvanie.
Un certain nombre des émigrés allemands, anabaptistes, piétistes, menno­nites, frères moraves, furent comme les puritains, les quakers et les huguenots, des victimes de la persécution religieuse ; la plupart vinrent en Amérique pour échapper à la disette et à l'anarchie qui avaient accompagné, au pays natal, les guerres de religion. Au dix-septième siècle et pendant la première moitié du dix-huitième, l'Allemagne était décimée par les armées permanentes compo­sées de soldats de toutes nationalités, qui traînaient derrière elles, une foule de gens dépravés vivant de rapines et de brigandage. Sur le passage de ces hordes malfaisantes, les habitants des petites villes et des villages devaient se cacher ou s'enfuir, la vie n'avait aucune sécurité 1. On s'explique donc. facilement que William Penn, lors du voyage d'Outre-Rhin, qu'il entreprit, en 1678-1679, afin de recruter des colons pour son domaine de la Pennsylvanie, ait été accueilli avec enthousiasme.
Un bon nombre partirent immédiatement sous la conduite de Pastorius et fondèrent Germantown qui est aujourd'hui l'un des quartiers de Philadelphie. Quelques années plus tard, 32,468 Allemands se rendirent à Londres, dans l'intention de s'embarquer pour l’Amérique. La reine Anne avait promis de les faire transporter à destination, mais gênée par des difficultés matérielles et craignant en outre, qu'un nombre d'étrangers aussi considérable ne trouvât moyen d'échapper à sa domination, elle refusa d'accomplir ses promesses.
Les pauvres émigrants souffrant de la faim et décimés par la maladie, furent, les uns rapatriés en Allemagne, d'autres envoyés en Irlande ou ailleurs ; onze mille environ furent transportés en Amérique, et cherchèrent d'abord à s'établir dans t'état de New-York. On les y exploita de toutes manières ; là où ils se faisaient donner des terres par les Indiens et commençaient le défriche­ment, se croyant chez eux, on venait les déposséder en leur disant que ces terres avaient déjà été vendues à d'autres colons 2. Traqués partout et sans moyens de subsistance, la plupart quittèrent le New-York pour se rendre en Pennsylvanie et dans les colonies du Sud, où ils furent traités de façon beau­coup plus humaine et formèrent bientôt des groupes nombreux et prospères. Les principales localités établies par eux à cette époque sont Newburg, Esopus, Luneburg, Johnstown, Germantown, Livingstone, Winden, Athènes, Cobleskill, Guilderland, Bern, Brunswick, etc.
La grande immigration germanique commença avec le dix-huitième siècle et l'on estime que de 1700 à 1725 plus de 50.000 Allemands arrivèrent dans la seule province de la Pennsylvanie 1, la plupart venant du Palatinat. Jonathan Dickinson écrit en 1719 2 : « Nous attendons, de jour en jour, plusieurs navires de Londres qui doivent nous amener des habitants du Palatinat, au nombre de six à sept mille. Nous avons déjà reçu beaucoup d'émigrants d'Irlande et nous en attendons encore... Nos amis font des progrès rapides et il y a une popu­lation nombreuse dans le désert qui bientôt, sera un champ fertile »
Dans les années 1714, 1715 et 1716, un nombre considérable de réfugiés du Palatinat et d'autres parties de l'Allemagne, venus avec le baron de Graffenried, s'établirent sur les frontières limitrophes de la Virginie et des Carolines 3.
Le nombre des Allemands qui se fixèrent dans ces trois provinces, sous le règne de la reine Anne et avec la protection de cette souveraine est évalué par plusieurs chroniqueurs, à six ou sept mille 4. Les propriétaires des Carolines eux-mêmes en firent venir 1,800 qui s'établirent près de New-Bern 5, et la Caroline du Nord seule en reçut plus de 17.000, pendant la première moitié du dix-huitième siècle.
En Virginie, les Allemands fondèrent Germana, Friedrichsburg, Stephenstown, Shepherdstown, et acquirent d'excellentes terres.
Le Maryland reçut un nombre important de catholiques de la Bavière et des provinces rhénanes, ils y fondèrent les villes de Frederickstown, Hagerstown, Middletown, etc., mais lorsque les épiscopaliens inaugurèrent l'intolérance dans cette colonie qui, la première, avait établi la liberté de conscience, ceux d'entre eux qui ne voulurent pas subir le joug protestant, passèrent dans la Pennsylvanie et quelques-uns en Louisiane.
Les promesses trompeuses du banquier Law amenèrent, vers 1720, deux mille Allemands sur les bords du Mississipi. La plupart périrent de misère, les autres se réfugièrent dans les colonies anglaises.
Ce furent principalement des Allemands, frères moraves, Salzbourgeois et autres qui fondèrent les premiers établissements de la Géorgie, sous la con­duite du philanthrope Oglethorpe, au cours des années 1735-1741.
En 1765, six cents habitants du Palatinat et de la Souabe, avec un nombre considérable de Westphaliens et de Bas-Saxons furent amenés par des navires anglais et établis à Savannnah, Charleston et dans les environs 1.
Enfin dans le New-Jersey et le Delaware plusieurs districts furent exclu­sivement peuplés par les Allemands, entre autres les districts de Sussex, de Passaic, de Sommerset et de Bergen dans cette dernière province. Une partie importante du New-Jersey était connue sous le nom de German Valley (Vallée allemande).
Nous avons vu qu'en 1750, il y avait à New-York, deux églises alle­mandes.
C'est en Pennsylvanie qu'afflua surtout l'immigration d'Outre-Rhin ; en 1742, on y comptait déjà 100.000 représentants de la race germanique 2 et jusqu'à la guerre de l'Indépendance, le mouvement ne fit que s'accentuer. Le port de Philadelphie en recevait chaque année, plusieurs milliers.
Dans l'été de 1749 dit Kalm 3 près de 22.000 Allemands sont arrivés à Philadelphie, dont plusieurs se sont fixés dans cette ville ».
Chacune des trois années suivantes en a amené plus de 6000. En 1759, il serait débarqué à Philadelphie environ 22.000 émigrants venant des seuls États du Palatinat, du Grand-Duché de Bade et du Wurtemberg 4. Ce nombre a été dépassé en 1770 et 1771.
De 1772 à 1776, de vingt à vingt-quatre navires chargés de passagers alle­mands, sont arrivés chaque année, dans le port de Philadelphie, en outre d'un grand nombre d'autres dans les ports des colonies du Sud qui cherchaient à attirer cette émigration 5.
Enfin, pendant la guerre de l'Indépendance, un nombre considérable de soldats mercenaires hessois qui faisaient partie de l'armée anglaise, désertèrent pour s'établir dans le pays ; on eut même l'idée de former un régiment améri­cain, de ces déserteurs, Washington s'y opposa.

*

* *

La plupart des émigrés allemands disent les chroniqueurs du temps, étaient des gens de bonnes mœurs, travailleurs, économes, n'aspirant qu'à la sécurité et à une liberté relative, cependant il ne manquait pas parmi eux de mauvais sujets, de vagabonds et de criminels. Plusieurs étaient d'anciens soldats mercenaires qui n'avaient jamais connu d'autres lois que l'autorité de leurs chefs et qui se pliaient difficilement à la vie d'industrieux colons. En général, ils ne se préoccupaient pas d'obtenir des titres de propriétés ; lorsqu'ils trou­vaient un terrain inoccupé, ils s'en emparaient et de suite se mettaient à l'œuvre, considérant qu'il leur appartenait.
Le gouverneur de la Pennsylvanie, J. Logan écrivait à William Penn en 1729, pour exposer cet état de choses 1. « Il est clair, ajoutait-il, que les groupes d'émigrants qui arrivent d'Allemagne auront bientôt créé, ici, un état allemand. Il est temps que le parlement intervienne ».
En revanche, un grand nombre étaient exploités par des agents d'immigra­tion qui faisaient luire à leurs yeux, un tableau séduisant des richesses du Nouveau-Monde, les embarquaient sur des navires dans les ports de Hollande et vendaient à leur arrivée en Amérique, ceux qui n'étaient pas morts de misère pendant la traversée. Ce commerce a fleuri surtout pendant les années 1728,1729, 1737, 1741, 1750 et 1751 2.
Kalm arrivant à Philadelphie en 1748, à bord d'un navire anglais, s'applau­dit de la beauté de la traversée qui n'a duré que six semaines et rend hommage à la courtoisie du capitaine, « mais avant de quitter le navire, dit-il 3, celui-ci commanda à ses hommes de ne pas laisser débarquer les Allemands qui étaient à bord, à moins qu'ils ne payassent leur passage, ou que quelqu'un ne le payât pour eux et ne les achetât ».
On les achetait toujours, car dans ces territoires nouveaux où tout était à créer, la main-d'œuvre seule manquait. La richesse était à celui qui possédait le plus grand nombre de serviteurs, aussi cherchait-on par tous les moyens, à attirer les travailleurs quels qu'ils fussent. « Arrivés la plupart sans ressources, les Allemands s'ils échappaient à l'esclavage, devaient passer de longues années au service d'autres colons et finissaient par parler une langue qui était un mélange d'allemand et d'anglais. Il est probable que plus d'un tiers de ceux qui ont émigré pendant l'époque coloniale et dont les descendants jouissent, aujourd'hui, de beaucoup de bien-être ont eu des commencements aussi difficiles » 1.

Voici quelques spécimens des annonces que l'on trouvait alors, dans les journaux de la Pennsylvanie et du Maryland :
«  À vendre une servante allemande, ayant encore trois ans et demi à servir. C'est une bonne fileuse  ».
(Pennsylvania Gazette, Juin 1742).

« Immigrants Allemands. Aujourd'hui le navire le Boston, capitaine Matthew Carr, est arrivé de Rotterdam, avec une centaine d'Allemands, ouvriers et journaliers, hommes et femmes, garçons et filles. Ceux qui voudraient les examiner sont priés de donner leurs noms à David Rundle, Front Street ».
(Philadelphie 4 novembre 1764 : Moniteur Officiel).

« À vendre, une servante allemande. Elle est fraîche, forte, saine et de bonne valeur marchande ; seulement, elle est impropre au travail qu'on lui fait faire actuellement. Elle connaît tous les travaux de ferme et peut aider aux travaux de ménage. Elle a encore cinq ans à servir ».
(Philadelphie 4 août 1766, Moniteur Officiel).
« À vendre, un apprenti allemand qui a encore cinq ans et trois mois à servir. Il a travaillé chez un tailleur et travaille bien ».
(Pennsylvania Gazette, 14 décembre 1773).

« Allemands. Il y a 50 ou 60 Allemands récemment arrivés d'Allemagne et qui logent chez la veuve Kreiderin, au « Cygne d'or ». Il y a parmi eux, deux maîtres d'école, des ouvriers, des paysans et des enfants, garçons et filles. Ils serviront pour le prix de leur passage ».
(Pennsylvania Gazette, 18 janvier 1774).

« À vendre. Une jeune fille allemande qui a encore cinq ans à servir ».
(Pennsylvania Gazette, 25 avril 1775).

« Beaucoup de parents dit Mittelberger 1 sont obligés de vendre eux-mêmes leurs enfants comme du bétail, afin de pouvoir quitter le navire sur lequel ils sont venus ; les enfants se chargeant d'acquitter ainsi le prix du passage. Comme très souvent les parents ne savent pas où vont leurs enfants, il arrive qu'après être débarqués des bateaux, les membres d'une famille passent des années et quelquefois toute leur vie, sans se revoir. Plus souvent encore, ils sont vendus dans des maisons différentes et père, mère et enfants se trouvent séparés ».
Des sociétés furent fondées à partir de 1740, à Philadelphie, Baltimore, Charleston et New-York pour protéger les Allemands contre les manœuvres des agents d'immigration, mais elles ne purent qu'atténuer le mal. On décou­vrit, grâce à leur intervention, que plusieurs de ces esclaves blancs étaient maltraités et battus de même que les Noirs et on eut l'occasion de saisir de ces faits les autorités judiciaires.
Un peu avant la guerre, des lois furent votées dans le Maryland et la Pennsylvanie, exigeant l'inscription des noms de tous les immigrants à leur arrivée. Mais les fonctionnaires chargés de tenir les registres ne comprenaient pas l'allemand et orthographiaient les noms à leur guise ; c'est ainsi que de Frantz, on fit France : de Fuchs, Fox ; de Gulch, Gillis ; de Hecht, Pike ; de Heiss, Hayes ; de König, King ; de Uhl, Ewell ; de Voltz, Folts ; de Schulcraft, Schoolcraft ; de Michle, Megley etc. Souvent on s'amusait à affu­bler les émigrés de noms bizarres « C'est assez bon pour un Allemand » disait-on 2.
L'esclavage des Blancs sévit encore de longues années, après la fondation de la République et ne cessa qu'à l'avènement du Président Monroe.
Les Allemands avaient aussi tenté d'établir une colonie dans la Nouvelle-Angleterre. En 1736, ils s'étaient fixés au nombre de 2000, dans le Maine où ils avaient acheté des terres du général Waldo 3. À la mort de celui-ci, on prétendit que le général n'avait pas de titres valables et les Allemands durent payer une seconde fois ; puis il survint encore de nouvelles réclamations en vertu d'une possession prétendue antérieure aux deux autres, et les malheureux émigrés furent forcés d'aller chercher un refuge dans le Maryland et les Carolines ; quatre-vingt dix familles seulement demeurèrent dans le Maine 4.
En 1749, un autre groupe entreprit de se fonder un home dans le Massachusetts, sur la foi de la législature de cette province qui s'était mise en rapport avec un agent d'affaires en Allemagne, et avait promis de donner aux émigrants les moyens de s'établir. Trompés là encore, il leur fallut aller demander un asile à d'autres régions 1. Ils donnèrent au seul village qu'ils fon­dèrent dans le Massachusetts le nom de « Village de misère (Leidensdorf). »

*

**

Les conditions de dépendance et de dénuement, dans lesquelles se sont trouvés les Allemands, à leur arrivée en Amérique, expliquent comment, malgré l'importance de leur nombre, ils ont pu être lentement absorbés par l'élément de langue anglaise.
William Penn lui-même avait exigé qu'un certain nombre de ceux qui étaient venus à son instigation, modifiassent leurs noms et leur donnassent une consonnance anglaise. Ainsi d'après ses ordres Tschantz devint Jones ; Steineman, Stoneman ; Burghaiter, Burgholder ; Bauman, Bowmon ; Meyer, Mire ; Beer, Bare ; Gut, Good ; Sauer, Sowers ; Herr, Hare ; Weber Weaver ; Muller, Miller ; Köaig, King ; Riese, Reese ; Gewinner, Gwyer ; Krebs, Krape ; Licht, Light. etc.
Il est certain, en outre, que la fierté nationale et l'exclusivisme de race devaient occuper peu de place dans l'âme de soldats mercenaires et d'anciens sujets des roitelets et des principicules qui, alors, se partageaient l'empire allemand. Dans la Virginie, le Maryland, le New-York, la Georgie et les Carolines ils conservèrent leur langue, généralement jusqu'à la guerre de l'Indépendance, c'est-à-dire aussi longtemps qu'ils eurent des pasteurs ayant fait leurs études dans la mère-patrie. La seconde génération née dans les colonies fréquentait de préférence les églises desservies par des pasteurs de langue anglaise 2.
Le fils de l'Allemand Schneider vendu comme esclave, lorsqu'il devenait propriétaire, préférait s'appeler Taylor et se prétendait sans doute d'origine britannique. Dans le New-Jersey, le Delaware et surtout la Pennsylvanie, leur résistance fut beaucoup plus longue. Dans cette dernière province, les Irlandais presbytériens très nombreux leur reprochaient de ne parler que l'allemand et demandaient au Parlement anglais d'enrayer leur immigration. Les Allemands s'unirent alors aux Quakers et formèrent le « Freemen's party » le parti des hommes libres, en opposition au parti anglo-irlandais qui s'intitulait le parti des gentlemen. En 1729, ils fondèrent un journal pour soutenir leurs droits. Les Irlandais proposèrent d'exiger que tous les docu­ments publics les concernant fussent rédigés en anglais et qu'on leur imposât des pasteurs et des maîtres d'école de langue anglaise ; les Allemands résistèrent et les lois qu'on édicta contre eux ne subsistèrent pas longtemps.
La population de Germantown la partie allemande de Philadelphie, se composait, semble-t-il, d'excellents sujets. « La plupart, dit Kalm 1, sont des fabricants, ils font toutes choses en telle qualité et perfection que bientôt cette province aura peu besoin d'importer d'Angleterre ». Dans le Delaware et en gagnant les Alleghanys, les Allemands étaient en majorité et méprisaient ceux qui ne parlaient pas leur langue, se considérant eux-mêmes comme beaucoup plus fiers et plus intelligents que leurs voisins de langue anglaise. Ils traitaient de « Bougre Irlandais » quiconque se permettait de leur parler anglais 2.
Les Allemands qui sont devenus aujourd'hui, en général, assez indifférents à l'idée religieuse, ne le cédaient guère alors, en piété et en austérité de mœurs à leurs compatriotes d'autres races. Toute la littérature germano-américaine de cette époque roule sur des questions théologiques, tant dans les livres que dans les journaux. Le fondateur de Germantown, Daniel Pastorius, était un lettré ; il n'a pas écrit moins de quarante ouvrages dont quelques-uns ont été conservés, en manuscrits). Dans l'un d'eux intitulé : « Livre de fondation de Germantown » il s'adresse à la postérité : « Salut à nos descendants, à notre postérité dans Germanopolis : Apprenez dans les pages qui vont suivre comment vos ancêtres ont quitté, par un exil volontaire, l'Allemagne, la terre sacrée qui les a vus naître et les a nourris pour finir leurs jours dans les vastes solitudes de cette terre de Pennsylvanie riche en forêts, avec moins de soucis et à la manière allemande, c'est-à-dire comme des frères. Apprenez aussi combien il a été difficile, après la traversée de l'Atlantique de fonder dans l'Amérique du Nord un foyer allemand. Et toi, chère lignée de nos descen­dants, suis notre exemple là où nous avons fait le bien, et là où nous nous sommes éloignés du droit chemin, pardonne-nous, et que les dangers qui nous ont menacés t'inspirent la prudence ! Adieu postérité! Adieu frères alle­mands ! »
À l'époque coloniale, les pasteurs allemands, de même que les pasteurs hollandais, suédois et huguenots ont, par la religion, conservé pendant de longues années aux divers groupes d'émigrés, leur langue maternelle. Aujour­d'hui que le sentiment de la nationalité est devenu plus intense que l'esprit religieux, les langues conservent leur religion aux émigrés de fraîche date.
Les Allemands avaient à l'époque de la Révolution plusieurs églises dans la Virginie, les Carolines, la Géorgie, le New-York, le Delaware, le New-Jersey, le Maryland et surtout la Pennsylvanie, mais, ainsi que je l'ai dit plus haut, un bon nombre de fils d'émigrés fréquentaient de préférence dans les premières provinces nommées, les églises épiscopaliennes.
À Philadelphie, en 1750, ils avaient deux églises. « Le pasteur de l'une d’elles, raconte Kalm 1, était depuis plusieurs années, un certain M. Slaughter, lequel avait généralement donné satisfaction aux fidèles ; mais cette année-là, un autre prédicant de l'église réformée arriva de Hollande et par sa conduite avisée sut si bien capter les bonnes grâces des membres de la congrégation du révérend Slaughter que ce dernier se vit abandonné de la moitié de ses auditeurs. Plusieurs dimanches les deux pasteurs se disputèrent la possession de la chaire. Enfin, le nouvel arrivé, pour faire pièce à son confrère, y monta un samedi soir et y passa toute la nuit. L'autre arrivant le dimanche matin et se trouvant ainsi exclu, protesta avec véhémence, les deux partis en vinrent aux mains. Ce qui les exposa, conclut le naturaliste suédois, au mépris et à la risée de toute la ville ». Cette anecdote montre assez quelle place l'église occupait à cette époque dans les préoccu­pations des groupes de race eutonne.
Les Allemands de Pennsylvanie avaient établi quelques écoles ; leurs instituteurs ne le cédaient en rien aux Puritains dans la rigueur du traitement qu'ils infligeaient aux élèves. Le fouet régnait souverainement. Un allemand, maître d'école à Suabia, dans cette province, avait eu la conscience de tenir un registre des corrections qu'il avait administrées. En 53 ans de service il avait obtenu un total de 1.282.360 punitions ainsi décomposées : Coups de canne, 91.500 ; coups de corde 121.000 ; mise au cachot, 209.000 ; coups sur les oreilles 10.200 ; pensums 22.700 ; à genoux sur un bois aigu, 6000 ; bonnet d'âne, 5000 etc. 2.
Le premier livre imprimé en langue allemande, le fut par Benjamin Franklin, vers 1730.
D'après Löher qui a fait une étude très élaborée sur l'émigration de ses compatriotes en Amérique et qui s'est renseigné aux sources authentiques, les Allemands et descendants d'Allemands formaient, avec les Hollandais, dans l'état de New-York, au moment de la Révolution les quatre cinquièmes de la population blanche totale ; dans la Pennsylvanie, ils en formaient les deux tiers ; dans le Delaware, le New-Jersey et le Maryland, la moitié ; dans la Virginie le quart ; dans les trois autres états du sud (Carolines et Georgie) le cinquième ; ils constituaient en bloc le tiers de la population totale du pays 1.

L’âme américaine : tome I
Première partie : Les origines

Les Celtes



Difficultés de se renseigner exactement touchant l'émigration irlandaise en Amérique. - statistiques. - Au temps de Cromwell. - Les Presbytériens de la Pennsylvanie.


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« Tyranny and injustice peopled America with men nurtured in suffering and « adversity. The history of our colonisation is the history of the crimes of Europe 1.

(Bancroft. History of the United States, Vo I. Il, p. 251).

De même que dans l'histoire des pays à castes aristocratiques, les éléments inférieurs de la population tiennent peu de place dans les annales de la Démocratie américaine. Les historiens et chroniqueurs ne se sont pas occupés de raconter leurs faits et gestes et d'établir leur état-civil ; tels les clercs de l'ancien régime qui n'avaient cure des bourgeois et des manants, lesquels songeaient rarement, eux-mêmes, à conserver leur généalogie.
Les Irlandais et les Écossais, les Irlandais surtout, ont fourni une grande partie de leurs habitants aux Carolines, au Maryland, à la Virginie, à la Pennsylvanie, ils ont même contribué mais dans une mesure qu'il est difficile d'apprécier, au peuplement de la Nouvelle-Angleterre. Les documents détaillés les concernant sont rares ; il faut chercher en dehors des œuvres populaires et en vogue, dans la poussière des vieux registres ; cependant, les données puisées à ces sources sont amplement concluantes.
Plus encore peut-être, que les autres groupes de la population, ceux-là ont été des opprimés, des persécutés, des victimes des crimes du Vieux-Monde. Indigents, prisonniers pour dettes, vaincus des guerres de rébellion, parias enlevés par des marchands d'esclaves, ils n’ont pas cherché dans la patrie nouvelle à affirmer leur identité, à revendiquer leur origine ; au contraire, ils ont dû autant que possible dissimuler l'une et l’autre, heureux de trouver un peu de repos et encore que pauvres, ignorants et méprisés, d'être libres au moins.

*

* *

La première émigration irlandaise dans les colonies anglaises date de 1629. « Cette année-là se rendirent en Amérique 267 Anglais et Gallois, 43 Écossais et 1.155 Irlandais » 1.
Pendant le « règne » de Cromwell, plus de 100.000 Irlandais, hommes, femmes et enfants furent exilés. Un grand nombre d'entre eux durent être transportés en Amérique.
C'était l'époque où l'on tuait à coups de fusil les fils de la malheureuse Irlande, où l'on confisquait leurs biens, où l'on reléguait dans la seule province de Connaught tous ceux qui refusaient d'embrasser la religion réformée ; c'était l'époque où les commissaires nommés par le Protecteur pour adminis­trer l'Irlande décrétaient, entre autres mesures, que « les femmes irlandaises, étant devenues trop nombreuses seraient vendues à des marchands et transpor­tées en Virginie, dans la Nouvelle-Angleterre, la Jamaïque et d'autres pays ».
Après la révolte de 1641, les meilleures terres de 1'Île opprimée avaient été mesurées et distribuées, soit aux aventuriers qui avaient prêté de l'argent pour aider à la répression de la révolte, soit aux troupes, qui avaient reçu des terres au lieu de leurs arrérages.
« Les commissaires, dit Prendergast 2, donnèrent aux gouverneurs des garnisons l'ordre de remettre les prisonniers de guerre, et aux surveillants des Work-Houses celui de remettre les gens en état de travailler, à des marchands d'esclaves de Bristol et d'autres villes. Toutes les personnes qui étaient revê­tues de quelque autorité reçurent, en outre, pour instructions de saisir les Irlandais qui n'avaient pas de moyens d'existence apparents et de les livrer aux agents des marchands anglais. MM. Leader, Yeoman, Lawrence et autres, tous de Bristol étaient des agents très actifs.
Nous trouvons dans les archives coloniales des traces de ce trafic :
« Le 1er avril 1653, il est émané un ordre du Conseil d'État, pour autoriser Sir John Clotworthy à transporter en Amérique 500 Irlandais natifs ».
« 6 septembre 1653. Sur pétition de David Sellock de Boston, marchand, le conseil d'État autorise Georges Dalle et Thomas Swanley à passer dans la Nouvelle-Angleterre et la Virginie où ils ont l'intention de transporter 400 enfants irlandais et ordonne qu'un mandat leur soit accordé, à condition par eux de donner des garanties, leur permettant de se rendre en Irlande, d'y pren­dre, dans le délai de deux mois, 400 enfants et de les transporter aux colonies ».
« Le 14 septembre 1653, le capitaine John Vernon, au nom des Commis­saires de l’Irlande, passe avec MM. Leader et compagnie, de Bristol, un contrat par lequel il s'engage à leur remettre 250 femmes de race irlandaise, âgées de plus de douze ans et de moins de quarante-cinq et 300 hommes de plus de douze ans et de moins de cinquante, pour être transportés dans la Nouvelle-Angleterre ».
« Le 24 septembre 1653. Ordre du Conseil d'État, relativement à la transportation par A. Tichborne d'enfants pauvres irlandais en Angleterre et aux colonies ».
« 19 octobre 1654. Ordre par le Conseil d'État d'envoyer immédiatement aux Barbades, aux Bermudes, ou dans quelques-unes des colonies anglaises d'Amérique les pirates anglais, écossais et irlandais détenus dans la prison de Dorchester ».
« Le 29 juin 1655. Ordre du Conseil d'État relativement à une pétition d'Armiger Warner, demandant une indemnité. Celui-ci a passé un contrat avec John Jeffreys pour la transportation en Virginie de 109 Irlandais, mais le contrat n'a pu être exécuté, le bateau qui devait effectuer le transport ayant été réquisitionné pour le service de l'État.
Août 1657. Propositions pour transporter des Irlandais dans le Maryland (ajournées par le Conseil d'État).
« On calcule qu'en l'espace de quatre ans, dit le révérend August Thebaud 1, les marchands d'esclaves anglais ont envoyé 6.400 Irlandais, hom­mes, femmes et enfants, dans les colonies de l'Amérique du Nord ».
La révolte de Penruddock en 1655, la rébellion de 1666 en Écosse, l'insur­rection jacobite de 1715 furent l'occasion de la transportation en Amérique d'un grand nombre d'esclaves blancs.
Après la bataille de Worcester, le Conseil d'État rend un ordre « à l'effet que les prisonniers destinés à la Virginie, au nombre de 1.610, seront attribués à certaines personnes, à la condition que ces personnes s'engagent à les bien traiter ».
Beaucoup d'Irlandais ont émigré en Amérique, libres, mais forcés par l'oppression et par les lois agraires. En 1634, les premiers colons du Maryland qui accompagnèrent lord Baltimore, étaient, pour la plupart, des Irlandais catholiques.
« La première émigration irlandaise aux États-Unis dit M. Willis 2 se rendit dans les colonies du centre et du sud... En 1684, un établissement fut fondé par eux dans le New-Jersey... on en trouvait de petits groupes dans le Maryland, les Carolines et la Pennsylvanie, mais ce n'est que sous les règnes d'Anne et de Georges Ier qu'ils vinrent en grand nombre, chassés par les mesures oppressives du gouvernement ».
En 1700, la Caroline du Nord comptait une colonie importante d'Irlandais catholiques 3.
De 1729 à 1739 4 les Irlandais fournirent aux Carolines et à la Georgie la majorité de leurs immigrants.
En 1715. des Irlandais presbytériens de Londonderry furent transportés dans le New-Hampshire, à bord de cinq navires.
En 1726, John Caldwell amena un groupe considérable d'Irlandais protes­tants de l'Ulster dans le comté de Charlotte, en Virginie.
En juin 1736, Henry Mac Culloch, de la province d'Ulster, Irlande, obtint du roi Georges II une allocation de 64.000 acres de terre dans le comté actuel de Duplin et y amena de trois à quatre mille émigrants de sa province natale 1.
En 1737, dit le Rev. T. A. Spencer 2, des multitudes d'Irlandais, journaliers et cultivateurs incapables de nourrir leurs familles, au pays natal s'embar­quèrent pour l'Amérique.
En 1738, un groupe de protestants de la province d'Ulster se fixa dans le New-Hampshire où on les employa dans une manufacture de tissus.
Il est certain que d'autres Irlandais se trouvaient disséminés dans beaucoup d'endroits de la Nouvelle-Angleterre, et principalement dans le Rhode-Island, bien qu'il n'en soit jamais fait mention, puisque les archives coloniales nous apprennent qu'un bon nombre y furent transportés par des marchands d'escla­ves.
Dans la narration de ses voyages en Amérique pendant la guerre de l'Indépendance, le marquis de Chastellux indique au nombre des endroits où il reçut l'hospitalité, une famille irlandaise du nom de Pearce, dans le Rhode-Island, une autre du nom de Beard, dans le Connecticut, enfin une troisième du nom de Philips, à Lichfied, dans le même État. « L'hôte, M. Philips, dit-il, à propos de cette dernière 3 est un Irlandais transplanté en Amérique où il a déjà fait fortune ; il paraît homme fin et adroit, il parle aux étrangers avec précaution et craint de se compromettre. Du reste, il est d'un caractère plus gai que les Américains, même un peu persifleur, genre peu connu dans cet hémisphère... Sa femme est de famille américaine, vraie Yankee comme dit son mari. »
Les trois familles irlandaises chez lesquelles le hasard fit s'arrêter le voya­geur, n'étaient évidemment pas les seules dans cette partie des colonies anglaises.
L'immigration des Irlandais presbytériens en Pennsylvanie a été notée avec assez de précision par les chroniqueurs, car la plupart de ceux qui la composèrent étaient des hommes libres qui jouèrent dans la suite un rôle important et qui réussirent à faire de Philadelphie, la première capitale fédé­rale de l'Union.
« Cette année (1727), dit la Pennsylvania Gazette, il est arrivé dans le gouvernement de Newcastle 4.500 personnes, presque toutes d'Irlande, et l'année dernière, nous avons reçu à Philadelphie 1.155 Irlandais dont pas un seul n'était serviteur. »
« À partir de 1728, l'émigration en Amérique a enlevé 3.000 personnes par année à la seule province d'Ulster 1.
Dans la lettre qu'il écrivait à William Penn, en 1729 et que j'ai citée plus haut, le gouverneur James Login disait :
« Nous sommes surpris de voir les vastes multitudes qui nous arrivent du Nord de l'Irlande.
Ces deux espèces d'individus (Allemands et Irlandais) s'établissent sou­vent sur un morceau de terre vacant, prétendant que le propriétaire a invité les gens à venir coloniser son domaine. Ils affirment tous qu'ils paieront, mais il n'y en a pas un sur vingt qui ait de quoi payer ».
« En 1729, près de 6.000 Irlandais sont arrivés en Pennsylvanie, et jusqu'à 1750 il en est venu souvent 12.000 par année 2 ».
Un autre gouverneur de la Pennsylvanie, Keith, avait un moment, paraît-il, conçu le projet de faire de cette colonie un État indépendant de l'Angleterre et qui serait composé principalement d'Irlandais et d'Allemands 3.
L'immigration des Irlandais presbytériens en Pennsylvanie se continua jusqu'à la guerre, au taux de plusieurs milliers par année.
Un statisticien anglais, Thomas Newenham, évalue à 260.000 le nombre des Irlandais qui ont été transportés ou ont émigré en Amérique, de 1691 à 1745 4. Ces chiffres sont exagérés.
À la fin de la guerre de l’Indépendance, d'après M. John Hull 5, les Irlan­dais formaient le tiers de la population totale de l’Union ; et l'on assure qu'à cette époque, la moitié de l'armée américaine était composée d'hommes de cette race.
Les généraux Sullivan, Conway, O'Brien, Montgomery, Wayne, Irvine, Knox, Reed, Moylan, Stewart, Thompson, Hand, le major général Stark, le colonel Butler et John Barry, surnommé « le père de la marine américaine », étaient Irlandais.
En 1785, une enquête fut faite à Londres, devant un comité de la Chambre des communes, relativement aux détails de la guerre américaine et, à la manière dont elle avait été conduite. Un des membres du comité, Edmond Burke, demanda au major-général Robertson comment était composée l'armée américaine, celui-ci répondit : « Quelques corps sont composés de gens nés dans le pays, le plus grand nombre a été ramassé un peu partout.... Le général américain Lee m'a appris que la moitié de l'armée rebelle était composée d'Irlandais » 1.
Les Irlandais protestants ne craignaient pas, à cette époque, d'affirmer leur nationalité et ceux-là même dont les ancêtres avaient émigré d'Écosse dans la province d'Ulster et qui se trouvaient de race celtique un peu plus mélangée, revendiquaient hautement leur titre d'irlandais. Les documents de ce temps, du reste, ne se servent pas de cette appellation « Écossais-Irlandais » (Scotch-Irish), qui est d'invention plus récente et n'a été mise en circulation que depuis qu'un mépris immérité s'attache au nom de l'Irlandais aux États-Unis. L'auteur de l'histoire des « Fils de Saint-Patrice » société irlandaise fondée en Pennsyl­vanie avant la guerre, M. John Campbell, rappelle dans cet ouvrage 2 qu'il peut se réclamer autant que n'importe quel Écossais vivant, de nom écossais et de descendance écossaise,« mais en s'établissant en Irlande, dit-il, les Écossais ont élargi leur horizon, ils se sont pénétrés de l'esprit irlandais et sont devenus aussi Irlandais que les descendants des plus anciens habitants de la terre de Saint-Patrice.... La société fondée par eux se réunissait le jour de la fête de Saint-Patrice et bien qu'elle fut, à l'origine, composée de presbytériens et d'épiscopaliens et qu'elle ne comptât que trois membres catholiques, elle choi­sit pour son premier président l'un de ces derniers, le général catholique Stephen Moylan 3 qui certainement n'était pas Écossais-Irlandais. Les anciens colons irlandais protestants de la Pennsylvanie se considéraient comme des Irlandais ».
Les pauvres parias transportés en Amérique par les marchands d'esclaves, après la révolte de 1641, recrutés dans les prisons et les workhouses ; les fem­mes et les enfants enlevés dans les villages de la province de Connaught où ils étaient séquestrés et mouraient de faim, entassés dans des bateaux et vendus dans le Maryland, la Virginie, la Nouvelle-Angleterre ; tous ces malheureux, on le comprend, n'eurent pas le courage de s'offrir au martyre dans des provinces où la doctrine catholique était proscrite comme une monstrueuse impiété. Abrutis par les années d'esclavage, ignorants, méprisés et n'étant plus soutenus par les encouragements de leurs chefs et de leur clergé, ils devaient fatalement abandonner leur religion et abdiquer tous les souvenirs de leur passé. Leurs descendants, sans doute, se réclament de vieille souche anglo-saxonne et le temps ainsi a donné raison à leurs persécuteurs. « Car, dit Prendergast 1, alors que les agents du gouvernement anglais s'employaient activement dans toute l'Irlande à saisir les femmes, les orphelins et les indigents pour les transporter aux Barbades et dans les plantations anglaises d'Amérique, ils prétendaient exécuter une mesure bienfaisante. Bienfaisante pour l'Irlande qui se trouvait ainsi délivrée d'une population pouvant causer des embarras aux colons anglais, bienfaisante pour les exilés eux-mêmes dont on pourrait faire ainsi des Anglais et des chrétiens ».
Les qualités d'ardeur et d'enthousiasme, l'esprit aventureux et entreprenant qui caractérisent leur race ne les abandonnèrent pas tous et il est certain que parmi les pionniers qui colonisèrent, après la guerre, les États nouveaux, et inaugurèrent la grande poussée vers l'Ouest qui marqua la première phase d'expansion de l'Union, il se trouvait un bon nombre de Celtes, Écossais et Irlandais. Citoyens de date déjà ancienne ils ont avec les Yankees, servi de cadres à l'immigration de fraîche date et pris leur part des richesses du Tennessee, du Kentucky, de l'Ohio, de l'Illinois, du Missouri.
Les Écossais émigrés volontairement, ou déportés et vendus par les marchands d'esclaves, mais protestants et ne se croyant pas tenus de rien renier de leur passé, ne furent pas longtemps à prendre la première place dans toutes les carrières ouvertes à leur activité et à leur industrie ; car de tous les groupes de population qui se sont donnés rendez-vous en Amérique ils ont été, de tout temps, ceux dont les progrès ont été le plus marqués et le plus rapides. À l'époque de la guerre de l’Indépendance, ils ne devaient pas dépasser le nombre de cinquante ou soixante mille, mais ils avaient déjà dans les pro­vinces du sud et du centre, accaparé une partie des meilleures situations, ainsi qu'on peut s'en rendre compte en parcourant la liste des noms inscrits dans les registres des législatures et des conseils communaux 2.
C'est principalement, sans doute, dans l'élément irlandais que s'est perpé­tuée la classe des Petits Blancs qui, jusqu'à 1860, s'est trouvée vis-à-vis des planteurs dans la proportion de neuf contre un ; mais il est impossible de rien affirmer de précis à ce sujet.
« Dans les Carolines, écrivait Löher, en 1846, on trouve des gens d'origine irlandaise qui sont des espèces de Tziganes, vivant dans des huttes, de chasse et d'un peu de culture de maïs ».
Nous retrouverons plus tard des Irlando-Américains affirmant courageuse­ment ce titre, mais ceux-là seront d'immigration récente. Il serait probable­ment impossible aujourd'hui de rattacher, d'une manière certaine, aucune famille dont les ancêtres habitaient l'Amérique avant la guerre de l'Indépen­dance, au rameau celto-hibernien catholique. Les noms mêmes pour la plupart, ont été modifiés et ont maintenant une allure anglo-saxonne. Il faut tenir compte, cependant, de leur présence dans la formation primitive de la population, pour bien comprendre l'évolution de la nation américaine.

L’âme américaine : tome I (1900)
Deuxième partie

La vie historique

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L’âme américaine : tome I
Deuxième partie : La vie historique

La naissance de
la République



I. - Manque d'union entre les treize provinces pendant l'époque coloniale. -La fondation de la République a été l'œuvre d'un petit nombre de citoyens d'élite. - Saine hérédité des colons américains. - II. Premières velléités d'union. - Sentiments des colons envers l'Angleterre. - Principaux foyers de l'opinion publique. - III. Il n'est pas question de l'indépendance avant les premières hostilités. - Rigueurs de l'Angleterre. Boston tea party. - Le congrès de Philadelphie. - IV. Bunker Hill.- La déclaration de l'indépendance. V. La guerre. - Héroïsme chez les chefs. - Manque de discipline et instinct particulariste chez les miliciens. - La part de Washington. -Extraits de sa correspondance. - L'armée française. - Yorktown.



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