Les origines. – La vie historique





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III

Il n'est pas question de l'indépendance avant les premières hostilités.
- Rigueurs de l'Angleterre. Boston tea party. - Le congrès de Philadelphie.

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En dehors de la publication dans la Nouvelle-Angleterre de quelques pam­phlets anonymes et de certains articles de journaux d'avant-garde, il ne fut presque jamais question publiquement de l'indépendance des colonies, avant les premières hostilités. Les pétitions envoyées à Londres, de 1760 à 1775, tout en revendiquant énergiquement les droits garantis aux provinces par leurs chartes, restaient remplies de protestations de fidélité et les hommes publics ne faisaient à l'éventualité d'une révolte que des allusions lointaines.
En Europe, au contraire, depuis assez longtemps déjà tous les esprits pré­voyants avaient prédit ce qui devait arriver. Kalm, en 1744, fait cette observation 1 : « Les habitants des colonies anglaises se querellent avec leurs gouverneurs et ne s'entendent pas entre eux, de sorte qu'ils ne sont pas forts contre un ennemi commun. C'est grâce à cela, que les Français du Canada qui sont en nombres insignifiants, comparés aux Anglais, obtiennent des avanta­ges dans la guerre ». Et il ajoute : « Probablement aussi que l'Angleterre n'a pas songé sérieusement à soumettre les Français, car les colonies seront bientôt assez puissantes pour lui résister ».
Turgot disait en 1750 : « Les colonies sont comme des fruits qui ne tien­nent à l'arbre que jusqu'à leur maturité. Devenues suffisantes, à elles-mêmes, elles font ce que fit Carthage, ce que fera l'Amérique ».
La conquête du Canada en 1760 hâta le conflit.
« Avec la victoire de Wolfe sur les Plaines d'Abraham, dit Greene 1, commence l'histoire des États-Unis. En faisant disparaître un ennemi dont la crainte avait lié les colonies à la mère-patrie et en annulant la ligne par la­quelle la France les avait exclues de la vallée du Mississipi, Pitt a fondé la grande république de l'Ouest ».
L'Angleterre dont la politique aurait dû être, à cette époque, d'user de beaucoup de mansuétude à l'égard des colons, exagéra an contraire ses exigen­ces, comme si elle avait voulu précipiter la crise.
À partir de la conquête du Canada, les officiers des douanes se montrèrent plus sévères que par le passé, exercèrent une surveillance plus étroite sur tous les points de la frontière et dans tous les ports du littoral ; ils allèrent même jusqu'à vouloir se faire donner par là Cour du Massachusetts des mandats généraux de perquisition ; les habitants de Boston s'insurgèrent et un jeune avocat, James Otis, dans un discours resté célèbre se fit l'éloquent interprète de leurs protestations.
« C'est alors, écrivait John Adams 2, que l'enfant « Indépendance est né. En 15 ans, il a grandi est devenu homme et s'est déclaré libre ».
En 1765, fut voté l'acte du timbre contre lequel toutes les provinces, sans entente préalable, protestèrent unanimement. La Chambre des Bourgeois de la Virginie le repoussa par 20 voix contre 19, sur une proposition déposée et défendue avec véhémence par Patrick Henry et qui se terminait ainsi. « Seule l'assemblée générale de cette colonie a le droit et le pouvoir d'imposer des taxes aux habitants de cette colonie ; toute tentative pour investir de ce pou­voir une personne ou un corps quelconque, autre que ladite assemblée générale, tend manifestement à détruire à la fois, les libertés britanniques et les libertés américaines ». L'acte du timbre fut révoqué peu après.
Des droits furent ensuite établis sur d'autres objets puis successivement abolis, n'ayant rapporté que de minces profits à la métropole, car on y échap­pait par la contrebande et la non importation, et ayant contribué dans une grande mesure, à accroître l'irritation de l'opinion publique. Finalement, il ne resta plus que les droits sur le thé. Lord North, très maladroitement, encou­ragea la Compagnie des Indes à en expédier de grandes cargaisons en Amérique. Les premiers navires qui entrèrent à Boston furent enlevés par les révolutionnaires organisés sous le nom de Fils de la Liberté et le thé jeté à la mer.
Ce fut ce qu'on a appelé le « Boston tea party » (16 avril 1773). Le port de cette ville fut fermé et dès ce moment, la crise entra dans sa période aiguë, restant cependant limitée au Massachusetts.
Un Congrès fut convoqué à Philadelphie, l'année suivante, qui réunit des représentants de toutes les colonies, la Géorgie exceptée.
Devant le spectacle que nous donnent encore de nos jours, après les conquêtes humanitaires de tout un siècle, des nations privant d'autres nations de leurs droits les plus sacrés, allant jusqu'à interdire aux vaincus l'usage de leur langue nationale dans les tribunaux et les écoles, les causes qui ont amené la révolution américaine peuvent nous sembler assez anodines. Il est certain que le désir de l'indépendance absolue, l'instinct libertaire, les aspirations vers un développement autonome eurent une bien plus grande part dans l'esprit des initiateurs du mouvement insurrectionnel, que le ressentiment des griefs que l'on entretenait contre l'Angleterre.
Dans la plupart des provinces, les masses restaient plutôt froides et indiffé­rentes. « Le fermier de la Nouvelle-Angleterre lui-même, dit Mac-Master 1, était zélé dans la cause des États, non pas parce qu'il considérait l'impôt sans la représentation comme injuste ou la loi du timbre comme tyrannique, mais parce que les hommes qu'il regardait comme ses supérieurs, étaient patriotes et parce qu'il croyait que le roi d'Angleterre avait sérieusement l'intention de faire de l'Église établie dans le royaume, la religion de l'Amérique. »
Les chefs de la rébellion ne voulaient rien brusquer et cherchaient à gagner lentement les esprits. Jefferson avait pensé que même dans la Virginie, on ne pourrait révolutionner le peuple sans mêler à ses griefs, la pensée religieuse et il raconte dans son autobiographie, comment il eut l'idée d'organiser, de « monter » un jeûne public, idée qui fut approuvée par ses amis. « Mais nous n’étions guère dévots, dit-il, et nous ne savions comment nous y prendre, pour trouver le langage convenant à la situation ; nous cherchâmes dans un ancien auteur, les formules bibliques des vieux Puritains et à l'aide de quelques bouquins, en rajeunissant quelques phrases, nous parvînmes à « cuisiner » tant bien que mal des résolutions fixant un jour de jeûne, d'humiliation et de prières pour supplier Dieu de détourner de nous, la terrible calamité qui mena­çait nos droits de destruction, de nous épargner les malheurs d'une guerre civile et de donner au peuple américain, un cœur et un esprit prêts à com­battre, par tous les moyens justes et raisonnables, toute infraction aux droits américains ».

*

* *

La réunion d'un Congrès des colonies, à Philadelphie, constitua un pas important vers l'union, mais fut loin de produire les résultats auxquels on aurait pu s'attendre. L'idée de l'indépendance était probablement dans l'esprit de la plupart des délégués, cependant il ne semble pas que le mot en ait même été prononcé et les discussions s'éternisèrent sur les moyens de concilier les intérêts divers, de faire taire les jalousies et les défiances particularistes, de trouver une base solide d'entente, d'obtenir des concessions de la métropole. Les aristocrates du Sud redoutaient l'influence des niveleurs de l'Est ; les anciennes victimes de l'ostracisme religieux tremblaient devant l'influence prédominante des Puritains ; les petits États craignaient que leurs droits ne fussent foulés aux pieds parles grands États ; tous hésitaient devant l'inconnu. On finit par s'entendre sur la manière dont le vote serait distribué au Congrès et sur le nombre de Délégués auquel aurait droit chaque province ; ce fut à peu près le seul résultat appréciable de cette première assemblée fédérale. Très sagement on avait décidé que les débats auraient lieu à huis-clos, de sorte que l'écho des querelles auxquelles ils donnèrent lieu ne pénétra pas jusqu'au peuple.
Il est évident que ceux des délégués qui étaient favorables à l'indépen­dance, durent se concerter en secret et se raffermir dans leur foi patriotique, en constatant qu'ils comptaient parmi eux, les hommes les plus instruits, les plus intelligents et les plus éloquents de la nation.
Dans l'intervalle, les milices de la Nouvelle-Angleterre étaient sous les armes et se préparaient par des exercices et des manœuvres, à une guerre pos­sible bien qu'elle ne parût pas encore probable ; de son côté, le gouvernement anglais dressait des listes de proscription dans lesquelles figuraient les noms des deux Adams, de Hancock, de Patrick Henry, de Randolph et de Jefferson.
Franklin qui se trouvait alors à Londres n'avait songé d'abord qu'à une union des colonies, mais humilié et bafoué par des membres du gouvernement de la métropole, il devint irréconciliable et se rallia avec ardeur à la cause de l'indépendance.
« Le Dr Franklin est un Américain de cœur et d'âme, écrivait à cette épo­que un ferme républicain, Josiah Quincy,... ses idées ne sont pas resserrées dans les étroites limites d'une exemption de taxes, elles reposent sur les larges bases d'une émancipation totale ; son espoir dans le triomphe de la liberté en Amérique, est aussi ardent que le mien ».


IV

Bunker Hill.- La déclaration de l'indépendance.

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Les premiers coups de feu qui furent tirés, le furent un peu à l'improviste. Les Fils de la Liberté avaient créé dans le New-Hampshire un dépôt de munitions ; on en informa immédiatement le gouverneur du Massachusetts qui envoya un détachement de la garnison de Boston pour le détruire et pour arrêter en même temps, s'il était possible, les chefs révolutionnaires John Adams et Hancock ; mais des compagnies de milice se portèrent à la rencontre des soldats anglais, les attaquèrent, les forcèrent à la retraite et les poursuivi­rent jusque sous le canon de la capitale. Ce fut le signal des hostilités ; toute la Nouvelle-Angleterre courut aux armes ; des bandes de miliciens allèrent assiéger Boston et livrèrent aux troupes royales, avec un véritable héroïsme, le combat de Bunker Hill (16 juin 1775).
Quelques jours après, un peu en raison de l'estime qu'ils portaient au colonel virginien Washington, et beaucoup par diplomatie, afin d'attirer dans la rébellion la Virginie, la plus puissante et la plus populeuse des colonies, les milices de la Nouvelle-Angleterre, de concert avec celles des autres provinces, nommèrent cet officier, généralissime des troupes américaines.
La parole définitive de rupture ne fut pas encore prononcée cependant ; le Congrès voulut limiter les hostilités au Massachusetts, le pays insurgé ; de nouvelles pétitions furent envoyées à Londres et plusieurs provinces, le New-York, les Carolines, la Pennsylvanie, la Virginie proposèrent d'attendre la réponse du roi.
Une lettre violente de John Adams interceptée par les autorités anglaises et publiée à Boston, posa carrément, devant la nation, la question de l'indépen­dance. Cette publication fut accueillie avec stupeur, surtout dans le New-York et les Carolines. Puis, vint la réponse du roi qui traitait les colons de rebelles ; on apprit en même temps que le gouvernement de Londres s'occupait d'enga­ger des mercenaires pour les envoyer combattre les Américains ; le Congrès se décida enfin à agir.
Les troupes royales ayant évacué Boston, les douanes furent supprimées, les ports ouverts aux navires étrangers, la course contre les Anglais autorisée et le commerce déclaré libre.
On ouvrit des négociations secrètes avec des envoyés de la France afin de se procurer de l'argent, des armes et des munitions, car on manquait de tout. Dans le même temps parut le livre de Thomas Plaine « Le sens commun », plaidoyer éloquent contre la royauté et en faveur de l'indépendance et de l'égalité, livre qui lut répandu à un grand nombre d'exemplaires dans toutes les colonies et qui exerça une influence profonde.

*

* *

Le 4 juillet 1776, fut signée à Philadelphie la Déclaration de l'indépen­dance.
Procédant toujours de la même pensée qui était d'assurer à la rébellion le concours dévoué de la Virginie, les délégués de Massachusetts au Congrès proposèrent qu'un Virginien, Thomas Jefferson fût choisi pour en rédiger le projet.
Cette Déclaration de l'indépendance est la première affirmation par un acte législatif, des grands principes auxquels les nations du vieux monde se rallie­ront peu à peu, mais qu'après plus d'un siècle, elles n'ont pu encore mettre en pratique.
Il y est dit :
Nous regardons comme évidentes par elles-mêmes, les vérités suivantes :
Que tous les hommes ont été créés égaux ;
Qu'ils ont tous reçu de leur créateur, certains droits inaliénables ;
Que parmi ceux-ci il faut placer la vie, la liberté et la poursuite du bon­heur ;
Que les gouvernements ont été institués parmi les hommes, pour assurer l'exercice de ces droits ;
Qu'ils tiennent leurs justes pouvoirs du consentement des gouvernés ;
Que chaque fois qu'une forme quelconque de gouvernement tend à la des­truction de ces fins, c'est le devoir du peuple de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le basant sur les principes ci-dessus énoncés et en organisant les pouvoirs de la manière qui leur semblera garantir au mieux leur sécurité et leur bonheur 1.

V

La guerre. - Héroïsme chez les chefs. - Manque de discipline et instinct particulariste chez les miliciens. - La part de Washington. -Extraits de sa correspondance. - L'armée française. - Yorktown
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J'ai eu plusieurs fois l'occasion, lors de la fête nationale du 4 juillet, d'en­tendre des orateurs américains emboucher la trompette épique pour célébrer les faits glorieux de la guerre de l'Indépendance ; évoquer, avec des accents émus, la mémoire des humbles miliciens qui ont versé leur sang pour la liberté ; énumérer en des phrases inspirées, les combats qu'ils ont livrés, les souffrances qu'ils ont endurées, les obstacles qu'ils ont vaincus. C'est le propre de l'éloquence de donner de la couleur et de l'éclat à tout ce qu'elle touche. En réalité, si nous étudions le détail de cette guerre dans les mémoires du temps, dans la correspondance de Washington, de Franklin, de La Fayette, de Laurens, par exemple, nous y trouvons fort peu d'actions d'éclats ou de faits héroïques qui puissent prêter à l'enthousiasme des esprits même les mieux disposés.
Ce sont du côté des Anglais des manœuvres insidieuses tendant à diviser les colonies entre elles et à empêcher leur union, des déprédations inutiles sur les côtes maritimes, des atermoiements, des mouvements mal combinés, des succès momentanés dont on ne sait pas tirer parti.
Chez les Américains, en même temps que s'exerce le dévouement admi­rable de Washington, et d'un certain nombre d'hommes appartenant à l'élite de la nation ; l'indiscipline, l'amour du gain aussi profond chez les officiers que chez les soldats, les rivalités intestines, les jalousies, les désertions constantes jettent dans l'ombre les quelques beaux mouvements, les initiatives généreuses qui signalèrent l'ouverture des hostilités.
La poursuite des troupes anglaises par des milices à peine armées qui surgissent de tous côtés, dans les campagnes du Massachusetts ; le combat acharné de Bunker-Hill où ces mêmes milices tiennent en échec, pendant toute une journée, des soldats aguerris et supérieurs en nombre ; les enrôlements rapides de volontaires dans presque toutes les provinces à l'appel de Washing­ton et du Congrès ; ces faits constituent un premier élan magnifique. Malheu­reusement il ne devait pas se répéter ; l'enthousiasme se calma, l'intérêt parti­culier et l'égoïsme reprirent le dessus, et bientôt pour les miliciens la question importante devint uniquement celle de la solde, tandis que les contribuables cherchaient à échapper, par tous les moyens, aux impositions votées par les législatures, en vue de l'équipement de l'armée, et à se soustraire aux fatigues et aux charges 1.
Le Congrès, seul lien fédéral entre les États, n'avait en réalité aucune autorité, aucun pouvoir de coercition ; pour faire exécuter ses décisions il avait besoin du libre consentement de treize colonies souveraines et rivales. Les taxes nécessaires au paiement des milices et à leur équipement n'étaient prélevées qu'au prix de mille difficultés et après de longues négociations entre le Congrès et les législatures.
Washington avait reçu du Congrès, l'autorisation de placer des troupes là où il le croirait nécessaire ; les provinces persistaient à retenir certains contin­gents pour leur défense, de là des conflits d'autorité.
Comme on manquait d'armes et de munitions, il fallait temporiser, lasser l'armée anglaise par la longueur des opérations, lui rendre l'occupation du pays de plus en plus difficile, attendre des secours efficaces de la France. Or, beaucoup de patriotes qui dans le premier moment d'enthousiasme avaient fait quelques sacrifices, voyant les résultats si lents à venir, se décourageaient et retombaient dans l'indifférence et l’inertie. Les esprits, en outre, étaient éveil­lés au danger que pourrait faire courir au pays, le militarisme; on se rappelait l'exemple des Romains, si défiants qu'ils ne laissaient pas les troupes s'approcher de Rome en deçà du Rubicon ; ainsi une partie de la population instruite et éclairée était balancée entre le désir de l'indépendance et la crainte d'un régime militaire.
Les milices ne voulaient obéir qu'aux chefs qu'elles s'étaient choisies elles-mêmes ; lorsque Washington voulut faire des bandes de soldats enrôlés sous ses ordres une armée organisée, et la diviser en régiments et brigades avec des officiers de son choix, un grand nombre des recrues quittèrent le camp.
La guerre ne se faisait pas seulement entre Anglais et Américains, c'était une guerre civile. Dès les premières hostilités, trois compagnies de milices avaient été formées à Boston pour venir en aide à l'armée anglaise et, lorsque celle-ci évacua la capitale du Massachusetts, plus de mille personnes quittè­rent cette ville avec elle. Dans le New-York, le New-Jersey et le Delaware, il y avait autant de soldats loyalistes que de républicains. Dans les Carolines, en 1776 et 1779, deux régiments loyalistes purent être levés en quelques jours.
Aux premiers engagements, à Long-Island et à Kips'-Bay, les milices s'enfuirent devant les soldats anglais et les mercenaires allemands, ce qui eut un effet déplorable sur l'opinion publique.
En présence de l'admirable spectacle que donne actuellement au monde le petit peuple boër, « luttant pour ses libertés, une comparaison nécessairement s'impose, car les Boërs ont été, comme les Américains, des réfugiés religieux, et cette comparaison ne sera pas à l'avantage de ces derniers. Mais en 1776, je dois le rappeler encore, il ne s'agissait pas pour des asservis de conquérir le droit à la vie libre ; la lutte, au moins telle qu'elle devait se présenter à l'esprit des masses, en dehors de la Nouvelle-Angleterre, n'avait pour objet que d'assurer à des populations jouissant déjà d'une plus grande liberté que tous les peuples des deux mondes, l'exemption de quelques impôts, la levée de quelques restrictions. Et les Américains d'alors n'étaient pas un peuple belliqueux. Un agent français, de Bonvouloir, écrivant au ministre de Louis XVI, le comte de Vergennes, lui exposait le peu d'enthousiasme de la popu­lation pour la rébellion et lui disait que les chefs comptaient sur les déprédations des Anglais, s'attendaient à voir les maisons des Américains brûlées et leurs villes dévastées « ce qui achèverait de leur faire abhorrer les léopards ».

*

* *

Telles étaient les difficultés dont avaient à triompher Washington et les initiateurs de la Révolution, tels étaient les éléments avec lesquels il leur fallait mener à bonne fin contre un puissant empire une guerre qui n'avait pas été préparée.
À partir de 1776, jusqu'à la fin de la guerre, tout le poids des destinées de la nation américaine repose sur le général Washington, bien qu'il n'ait été investi officiellement de la dictature militaire qu'en 1779.
De la déclaration de l'indépendance jusqu'à l'établissement définitif de la République, l'histoire des États-Unis ressemble, par certains côtés, à celle des anciennes monarchies ; elle est l'œuvre d'un homme, d'un souverain sans couronne, qui au lieu de ministres a des collaborateurs dévoués et qui impose ses volontés par la persuasion, par le respect qu'il commande, non par la force ou le prestige d'une investiture de droit divin.
« La publication de la correspondance de Washington, a dit un des biogra­phes du fondateur de la République, est le plus bel éloge que l'on ait pu rendre à sa mémoire.
La partie de cette correspondance qui a trait à la guerre comprend neuf forts volumes et couvre un espace de neuf années (1785-1783). La plupart des lettres sont adressées au président du Congrès et aux gouverneurs des États. Presque toutes nous apportent la preuve de l'esprit d'indiscipline, d'insubordi­nation et d'égoïsme qui prévaut dans l'armée et surtout de l'instinct particu­lariste invincible qui y domine. Quelques courts extraits nous édifieront suffisamment à ce sujet. Dans une lettre datée de septembre 1775 et adressée au gouverneur du Connecticut, Washington se plaint que des miliciens absents de l'armée et travaillant sur leurs fermes, sur les fermes de leurs officiers ou ailleurs, veuillent, cependant toucher leur solde « Tous mes efforts, dit-il, ne peuvent empêcher cette conduite basse et pernicieuse ».
Quelques jours plus tard, il dénonce un navire américain chargé de vivres qui est entré dans le port de Boston et a vendu sa cargaison pour ravitailler l'armée anglaise, regrettant « que des circonstances aussi graves ne puissent refréner l'esprit de gain et de commerce ».
On a cherché à gagner le concours des Canadiens ; des émissaires ont été envoyés à Montréal et à Québec et Washington, d’après les rapports qui lui ont été adressés, croit, un moment, avoir réussi ; le 25 novembre 1778, il rend l'ordre du jour suivant qui est tout à fait typique :
« Le général en chef ayant été informé de l'intention manifestée dans le pays d'observer cette coutume ridicule et puérile qui consiste à brûler le pape en effigie, ne peut s'empêcher d'exprimer sa surprise qu'il puisse se trouver dans l'armée, des officiers et des soldats si dénués de sens commun, qu'ils ne voient pas l'impropriété d'un tel acte, dans les circonstances actuelles. Nous sollicitons et nous avons réellement obtenu l'amitié et l'alliance des habitants du Canada et nous devons les regarder comme des frères collaborant avec nous à la liberté générale de l'Amérique ».
Les Canadiens qui se rappelaient la déportation des Acadiens et redou­taient avec raison le fanatisme des puritains, préférèrent reprendre la lutte avec leurs vainqueurs, sur le terrain constitutionnel.
En décembre 1775, Washington écrit au gouverneur du Connecticut qu'un grand nombre de miliciens de cette province dont l'engagement n'est pas expiré, quittent l'armée, quelques-uns avec leurs armes.
Au commencement de janvier 1776, il apprend à M. Joseph Reed que le désir de retourner dans leurs foyers a saisi les troupes du Massachusetts, du New-Hampshire et du Rhode-Island, de même que celles du Connecticut. « Depuis deux mois, dit-il, je ne sors d'une difficulté que pour retomber dans une autre. Comment cela finira-t-il ? Dieu, dans sa grande bonté, y pour­voira ».
Le 6 février 1778, un traité a été signé à Paris entre la France et la Répu­blique américaine et une flotte française, sous les ordres du comte d'Estaing, s'en vient prêter main-forte à l'armée confédérée. L'arrivée des Français a, entre autres résultats, celui de faire, mieux saisir par tous les esprits la réalité de la situation, de stimuler les courages et de faire comprendre à tous, qu'il n'y a pas à revenir sur le passé, qu'il faut vaincre à tout prix 1. Mais d'un autre côté beaucoup de miliciens, surtout dans les provinces qui ne sont pas immé­diatement menacées, croient qu'ils peuvent se décharger sur leurs alliés du soin de la défense. Un terrible ouragan ayant empêché d'Estaing de livrer bataille à la flotte anglaise et l'ayant forcé d'entrer dans le port de Boston, pour réparer plusieurs de ses navires qui se trouvaient avariés, le peuple s'emporte contre les Français et les accuse de trahison en même temps que les officiers américains rédigent une lettre de blâme contre dEstaing. Là, encore, Washington doit intervenir pour rétablir l'harmonie et chercher des excuses à ses compatriotes. Il écrit à La Fayette : « Je comprends tout ce qui peut blesser la susceptibilité d'un gentilhomme et en conséquence dans la circonstance présente, je souffre pour vous, mon cher marquis, pour nos bons et grands alliés, les Français. Je regrette amèrement toute parole irréfléchie prononcée au sujet du comte d'Estaing et de la flotte qu'il a sous ses ordres, enfin, je souffre pour mon pays. Ne faites pas attention à des paroles arrachées aux premiers transports d'espérances désappointées.
Mais sous un gouvernement libre et républicain comment réprimer la voix de la multitude ? Chacun veut parler comme il pense ou plutôt sans penser. Chacun veut juger les effets sans considérer les causes... Les reproches qu'on a adressés aux officiers de la flotte française seraient tombés, sans doute, avec bien plus de force, sur une flotte américaine, si nous en avions une dans la même situation... Je vous supplie de travailler à guérir la blessure qui a été faite sans intention »...
À certains moments, Washington ne peut réprimer un mouvement d'ai­greur et il juge sévèrement ses compatriotes. Le 30 décembre 1778, il écrit à Benjamin Harrison... « Si l'on me demandait de peindre le temps et les hommes d'après ce que j'ai entendu, ce que j'ai vu, et ce que je sais, je résume­rais mon opinion en ces quelques mots : La plupart des hommes semblent avoir été envahis par la paresse, la dissipation et l'extravagance ; la spécu­lation, le péculat et une soif insatiable de richesses remplissent toutes les âmes, dans toutes les classes de la société ; les disputes des partis et les querelles particulières sont la grande affaire du jour. Quant aux intérêts en péril de tout un pays, à notre dette publique qui s’accumule, à nos finances ruinées, à notre manque de crédit, à notre monnaie dépréciée... ce ne sont là que des questions d'ordre secondaire ».
D'autres lettres ont trait à des rivalités à des jalousies entre les officiers dont les uns, ayant d'anciens états de service, ne veulent pas être subordonnés à des colonels de milice nouvellement gradés, dont les autres prétendent à un avancement rapide (les officiers étrangers surtout) ; à la discipline qu'il faut établir dans l'armée 1 ; aux conditions qu'il faut faire aux officiers, etc., etc.
Un vieux soldat, le major général Schuyler, offre sa démission, parce que les milices du Connecticut ne veulent pas servir sous un général appartenant à une autre province que la leur ; Washington le supplie au nom du patriotisme, de rester à son poste et il adjure les officiers du Connecticut de chercher à apaiser l'esprit particulariste qui anime leurs hommes.
Il dit à ses officiers : « N'engagez personne qui soit hostile aux libertés de l'Amérique, non plus que des gens pour qui tous les pays et toutes les causes sont indifférents ». Aux législateurs, il écrit : « Ne prenez pour officiers que des Gentlemen ». Il entre en correspondance avec les présidents des législatures, les comités locaux, les citoyens influents ; pas un concours qu'il sent pouvoir être utile à la cause américaine qu'il ne cherche à gagner ; pas une rivalité ou une querelle qu'il sait devoir lui être préjudiciable qu'il ne s'applique à apaiser.
Il fait briller aux yeux de ses compatriotes les perspectives heureuses de l'avenir ; il s'adresse à leurs meilleurs sentiments ; il cherche à faire vibrer en eux toutes les fibres, mais il sait que l'intérêt est le plus sûr moyen d'agir sur les hommes. « Lorsque les hommes sont irrités et que leurs passions sont enflammées, écrit-il, le 24 septembre 1776, au président du Congrès, ils courent vaillamment et avec enthousiasme aux armes, mais après que les premières émotions sont calmées, attendre des individus qui composent le gros d'une armée qu'ils soient mûs par d'autres principes que celui de l'intérêt c'est attendre ce qui n'est jamais arrivé et ce qui, je le crains, n'arrivera jamais 1.
Cependant l'Acte de Confédération et d'Union perpétuelle est voté au Congrès le 9 juillet 1778. L'article XII l'un des plus importants de ce docu­ment, dans les circonstances, se lit comme suit :
« Tous les billets mis en circulation, tout l'argent emprunté et toutes les dettes contractées par et sous l'autorité du Congrès, avant l'assemblée des États-Unis, en conséquence de la présente confédération, seront réputés et considérés comme une charge des dits État si pour le paiement et l'acquitte­ment de laquelle, les dits États-Unis engagent solennellement la foi publique, par le présent. etc. »
Cet engagement de l’Union à payer les dettes contractées pour la cause commune, augmente le zèle des législatures et rend plus facile les enga­gements de miliciens ; mais d'un autre côté, les provinces accordant un traitement différent à leurs milices, il en résulte de graves difficultés. Ainsi, en mai 1779, la Virginie offre à chaque soldat qui s'enrôlera, pour tout le temps de la guerre, une somme de 750 dollars et 100 acres de terre lors de son licenciement. Ces primes ont un très mauvais effet. « Les soldats qui se sont engagés avant ces primes, écrit Washington au président du Congrès, regrettent leur sort en le comparant avec celui de leurs camarades et cela les porte à déserter, pour se rengager dans de meilleures conditions. « Sur sa proposition, le Congrès vote 100 dollars de gratification à tout soldat qui se sera engagé avant janvier 1779.
Les officiers eux-mêmes demandent qu'une demi-solde à vie leur soit garantie et menacent de donner leur démission, si le Congrès n'accède pas à leur demande. Washington appuie leur réclamation et l'on en arrive finalement à une entente.

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* *

La dictature dont fut investi Washington mit fin aux velléités d'insubor­dination et permit au général en chef d'établir dans l'armée une cohésion et une discipline relatives. Elle n'empêcha pas malheureusement les rivalités, les jalousies et les rancunes de se donner libre cours. Washington lui-même fut victime de l'envie et de la calomnie ; des journaux furent soudoyés contre lui ; une intrigue ourdie par un général irlandais du nom de Conway, contribua, surtout, à abreuver de dégoût cette âme magnanime 1.
On a dit du fondateur de la république américaine, qu'il n'avait pas montré de qualités extraordinaires comme général, qu'il n'avait livré aucune grande bataille, qu'il n'avait remporté aucune de ces victoires qui font époque dans la vie d'un peuple. Mais l'armée qu'il commandait n'était ni aguerrie, ni dévouée, ni soumise ; il en a tiré tout le parti qu'il était humainement possible d'en tirer. Il a su temporiser, lasser l'ennemi et attendre son heure. C'est vis-à-vis de ses compatriotes surtout que sa stratégie s'est exercée et pendant tout le cours d'une longue guerre, sa correspondance en fait foi, les armées anglaises n'ont occupé qu'une place secondaire dans ses préoccupations. C'est contre l'égoïs­me, l'apathie, l'esprit d'indiscipline et l'instinct particulariste des Américains qu'il a eu principalement à lutter.
La guerre de l'Indépendance a été avant tout, une leçon de collaboration et d'union donnée aux masses par les éléments supérieurs d'une nation naissante. Contrairement à ce qui s'est produit généralement, au cours des révolutions, en d'autres parties du globe, ce n'est pas chez le peuple, mais chez l'élite que la force de résistance, la persistance obstinée, l'ardeur patriotique ont été le plus marquées en Amérique et une grande part des succès obtenus par Washington a été due, sans doute, à ce qu'il n'a pas cru au désintéressement des masses.
J'ajouterai, bien qu'il m'en coûte, que Washington a peut-être également assuré la durée de son œuvre et les destinées de sa patrie, en ne croyant pas à l'abnégation des peuples ou des gouvernements. Ainsi, au moment où les secours obtenus de la France permettaient aux colons révoltés, d'espérer le triomphe final de leurs armes, on avait proposé d'envoyer au Canada récem­ment conquis par l'Angleterre, une armée commandée par Lafayette et dont feraient partie des officiers et des soldats français. Le dictateur s'y opposa ; le sentiment de reconnaissance qui alors devait pénétrer son âme, ne put lui dérober la claire vision des intérêts de sa patrie. Il regarda vers l'avenir. La tentation sera trop forte pour la France, écrivit-il au président du Congrès, et la France maîtresse du Canada et de la Louisiane sera une voisine trop puissante pour les États-Unis 1.
Washington montra dans toutes les circonstances, un dévouement, une abnégation admirables, cependant, et c'est là l'un des faits les plus propres à étonner un homme de mentalité latine, après la guerre lorsqu'on lui offrit une somme d'argent considérable pour rémunérer les inappréciables services qu'il avait rendus à l'Union il ne refusa pas absolument. Il refusa le cadeau, mais il fit le calcul des dépenses qu'il avait supportées au cours de l'exercice de ses fonctions et en accepta le remboursement. Qu'il ait ainsi résisté au désir de faire un beau geste, selon l'expression qui a cours depuis quelques années, en songeant qu'il n'avait pas le droit de priver sa famille de ce qui lui revenait légitimement, c'est ce que beaucoup d'entre nous ne comprendront guère. Et je me demande s'il ne faut pas voir là, encore, une manifestation de cette santé morale parfaite, de cet équilibre mental supérieur que rien ne pouvait ébranler dont Washington donna des preuves toute sa vie.
Le marquis de Chastellux, élevé dans l'atmosphère de scepticisme qui était celle de la haute société française, au dix-huitième siècle, ne dissimule pas l'infini respect que lui inspira le héros américain lorsqu'il le rencontra pour la première fois. « Bientôt, dit-il, je me trouvai à mon aise près du plus grand et du meilleur de tous les hommes » 2.
En 1779, les Anglais obtinrent des avantages marqués dans les provinces du sud, ce qui eut pour effet d'augmenter le nombre des loyalistes, mais l'année suivante, l'armée de secours envoyée par la France étant arrivée, la face des choses fut bientôt changée.
En 1781, les troupes alliées composées de 7000 Français, 5.500 réguliers américains et 3.500 miliciens assiégèrent à Yorktown, le général anglais Lord Cornwallis, qui capitula le 17 octobre.
Le 5 septembre précédent la flotte du comte de Grasse avait livré aux amiraux anglais Grave et Hood se portant au secours de la ville assiégée un combat qui les avait forcés de se retirer à New-York.

L’âme américaine : tome I
Deuxième partie : La vie historique

L’Union



I. - Difficultés contre lesquelles avaient à lutter les hommes d’État de la République. - Tâche qui leur incombait. - Ils se sont montrés à la hauteur de leur mission. - II. On offre la couronne à Washington. - L'ordre des Cincinnati. - III. La Constitution. -Les enseignements des fondateurs de l'Union. - IV. Le relèvement économique. - V. Quelques facteurs secondaires d'union. - Hostilités contre les tories et contre les avocats. - Haine des Anglais. - La Révolution française aux États-Unis. - Sympathies françaises.

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