Littérature québécoise





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La Lanterne no 13


Le Nouveau-Monde publiait l’autre jour le fait suivant et en tirait gloire :

« Nous devons à l’obligeance d’un excellent prêtre français la communication de la lettre qu’on va lire. Admis à l’audience, il a déposé dans les mains du Pape l’offrande modeste d’une ouvrière d’A..... mais il n’a pas osé lire la lettre et encore moins faire la demande naïve qui la termine. Nous, nous osons, parce que nous savons l’ineffable bonté de Pie IX.

L’offrande était de cinq francs pris sur le pain de chaque jour. La lettre exprime des sentiments d’une pureté sainte et d’un élan sublime. Nous n’y ajoutons ni n’en retranchons rien :

« Vive Jésus dans tous les cœurs ! »

Ô Rome, Rome, que ne puis-je, moi aussi, aller vers toi !

................

Catholiques sans esprit comme sans foi vive, que faites-vous donc ?

...............

Et moi, enchaînée par la faiblesse de mon sexe, obligée de soutenir par mon travail une mère chérie, je suis là. Mais fallait-il vendre son dernier vêtement ou me priver de la moitié de mon pain, toujours j’enverrai à Rome mon très faible tribut de dévouement et d’amour........... »

D’un autre côté, je lis dans une correspondance adressée de Rome à l’Univers :

« On rapporte que Pie IX, recevant avant hier une somme d’argent qui provenait d’un diocèse de l’Italie où la population a souffert les ravages de l’inondation, s’est montré très ému. Il a dit que son cœur était navré à la période que ses chers enfants étaient eux-mêmes dans l’affliction.

Hélas ! a-t-il ajouté, pourquoi faut-il que je ne puisse rien leur donner ? »

Et, ce disant, il empochait leur argent.

* * *

Un homme ordinaire, un homme qui ne serait ni un prêtre ni un pape, un homme enfin qui ne se serait pas durci le cœur à vivre de la charité des gens, aurait refusé l’offrande de la pauvre ouvrière, prise sur le pain de chaque jour.

De même, il n’aurait pas eu le courage d’accepter de l’argent d’une population obligée déjà, à la suite du fléau dont elle a été victime, d’avoir recours à des souscriptions publiques.

Mais ces prêtres et ces évêques et ces papes n’ont pas d’entrailles. Ils croient que le monde entier n’a d’autre mission que de les nourrir.

Fûssiez-vous sur la paille, n’eûssiez-vous pour vous arracher à la faim que quelques sous, dernières épargnes de l’indigence, eh bien ! ils vous les prendraient et vous donneraient en échange des bénédictions pour vous rendre dans l’autre monde.

Allons, viens ici, peuple canadien ; vide tes poches. Tu ne sais comment passer l’hiver ; le bois coûte dix piastres la corde ; les marchés sont devant toi, mais tu n’as pas un sou pour y aller ; c’est égal, appelle-nous saint évêque, bon curé, prends le scapulaire, mets-toi à genoux et meurs de faim.

Vous autres, habitants des campagnes, vous n’avez pas cent piastres pour payer une dette et empêcher vos terres d’être vendues ; c’est égal, cotisez-vous pour nous bâtir de belles églises, pour nous faire des presbytères splendides ; venez avec la dîme, fruit de vos sueurs, pour que rien ne nous manque à nous, pour que nous soyons gros et gras : en revanche on vous chantera des messes, on confessera vos femmes et vos filles, et l’on vous huilera par dessus le marché.

* * *

Écoutez l’évêque de Montréal.

Il vient de lancer un nouveau mandement ; celui-ci a trait au Concile Oecuménique ; eh bien ! il a trouvé le moyen de demander encore de l’argent pour cela. Lisez :

« Mais vous ne bornerez pas à la prière, N. T. C. F., votre zèle à coopérer à la grande œuvre du Concile ; car vous joindrez à la prière l’aumône, qui est toujours si puissante sur le cœur du Père des miséricordes. À cette fin, vous ajouterez à vos aumônes courantes et ordinaires, celle que vous faites en contribuant au denier de saint Pierre. Or, s’il est un temps où il faut déployer tout l’intérêt que vous portez déjà à cette grande et belle œuvre, c’est assurément celui-ci. Car vous n’ignorez pas à quelles énormes dépenses va être exposé le Père commun, pour subvenir aux frais que va lui causer cette grande réunion ; et votre bon cœur vous inspirera ce que vous aurez à faire pour l’aider suivant vos moyens. Car ne l’oubliez pas, c’est pour notre avantage et celui de toute l’Église qu’il se charge de tant de dépenses. »

Pour notre avantage ! comment ça ! Mais, des décisions et des canons, et des dogmes nouveaux, et des interprétations, et des canonisations, on en a jusque par-dessus les oreilles.

* * *

Quel besoin a-t-il de ce concile, l’habitant des campagnes qui va à la messe tous les dimanches, vote comme son curé le lui dit, paie sa dîme régulièrement, achète des saints cirés et se cotise avec ses coparoissiens pour offrir des présents à la sainte Vierge ?

Quel besoin en a l’habitant des villes qui passe son temps dans les retraites, dans les unions, dans les confréries, les archiconfréries, les neuvaines, les quarante heures, les adorations perpétuelles, les sacristies et les confessionnaux ?

Assurément, il y en assez dans tout cela pour faire son salut !

Continuons.

« En vous mettant ainsi à contribution aussi généreusement que possible, vous aurez l’honneur incomparable de vous associer aux nobles et généreux sacrifices que vont s’imposer les bons chrétiens du monde entier. On va en effet voir des yeux l’accomplissement de cette belle prophétie d’Isaïe, annonçant d’avance les secours que vont porter les peuples à l’Église, qui est la véritable Jérusalem sur la terre ; dont l’ancienne Jérusalem, capitale de la Judée, n’était que l’ombre et la figure.

« Alors vous verrez, ô Jérusalem, » dit le prophète, dans son ravissement, « vous verrez avec joie cette multitude d’enfants, vous verrez dans une abondance qui vous surprendra ; votre cœur s’étonnera et se répandra hors de lui-même, lorsque vous serez comblée des richesses de la mer, et que tout ce qu’il y a de grand dans les nations viendra à vous. Tous viendront de Saba vous apporter l’or et l’encens, et publier les ouvrages du Seigneur. » Isaïe 60, 5, 6.

* * *

Libre à Monseigneur de trouver que Rome est Jérusalem, et que Saba est le Canada. Mais je veux bien que le diable m’emporte si les prophètes, qui vivaient il y a trois mille ans, ont pensé au concile œcuménique qui aura lieu en 1869.

Mais pour avoir de l’argent, l’évêque de Montréal nous apprendrait que Noé, en sortant de l’arche, débarqua dans son diocèse, à Varennes, par exemple, où est saint Vital, et que, sur les conseils de son chapelain, il y laissa ses bottes et son casque, dans l’espoir que les futurs habitants du Canada se cotiseraient pour faire présent à leur évêque de cette relique sacrée.

* * *

Je poursuis.

« Ces considérations vous feront plus que jamais comprendre le bonheur que vous avez de pouvoir contribuer si facilement au denier de saint Pierre : et vous vous ranimerez d’une nouvelle ardeur pour cette œuvre si catholique et si propre d’ailleurs à attirer sur vous et vos enfants les plus abondantes bénédictions. N’oubliez pas que si chacun, dans ce diocèse, donnait, l’un portant l’autre, seulement vingt sous par année, nous aurions une riche offrande à faire à notre Père commun et nous ne nous en apercevrions que par des grâces toujours nouvelles et surabondantes. »

C’est précisément là le hic. On est toujours pour s’en apercevoir, mais on ne s’en aperçoit jamais.

« Faites-en l’essai, (oui, encore un petit coup, là envoyez ;) N. T. C. F., et vous comprendrez, par une heureuse expérience, que Dieu ne se laisse jamais vaincre en générosité. »

Ceci, par exemple, c’est de la blague.

L’heureuse expérience pour les Canadiens a consisté à être tondus depuis cinquante ans, à payer tout ce que leur demandaient les prêtres, et loin que Dieu ait voulu les vaincre en générosité, il les a laissés se plonger de plus en plus dans la misère.

Il faut en conclure que Dieu en veut aux papes presque autant que moi, et qu’il s’en venge sur ceux qui les soutiennent.

J’admire tout de même cette habitude que les prêtres ont, depuis un temps immémorial, de ne faire faire de bonnes actions à Dieu que lorsque les hommes lui en ont donné l’exemple.

* * *

Ensuite, c’est pour les zouaves que monseigneur Ignace veut de l’argent.

« Si cet appel a le succès que Nous en attendons, Nous nous regarderons comme très heureux de pouvoir porter votre offrande à Rome et de la remettre entre les mains de vos chers enfants, pour qu’eux-mêmes la déposent aux pieds du Saint-Père, qui les a déjà honorés de ses caresses vraiment paternelles. Comme ils se trouveront heureux de pouvoir se réunir en corps auprès de cet immortel Pontife et de lui dire, dans les transports de leur affection filiale :

« Très Saint-Père, daignez nous bénir tous, nos pères et nos mères, nos frères et nos sœurs, nos parents et nos amis, nos pasteurs et nos concitoyens, en un mot tout notre cher Canada, et accepter en même temps ce tribut, qui n’est qu’une bien faible expression de leur amour et de leur vénération pour votre personne sacrée. Ils se considèrent comme si honorée et si heureux de nous voir engagés au service du Saint-Siège, pour la défense du patrimoine de saint Pierre, qu’ils ont voulu se charger de faire, autant qu’il était en eux, les frais de notre entretien, pendant les deux années de notre enrôlement dans votre noble et généreuse armée. Ce qu’ils désirent uniquement, ces chers parents, ces bons concitoyens, c’est que, par notre bonne conduite, nous puissions faire honneur au nom canadien et mériter toujours les bénédictions de Votre Sainteté.

« Nous croyons devoir ajouter qu’une partie du tribut que nous offrons à Votre Sainteté est le produit des épargnes de nos mères chéries, de nos bonnes sœurs et de nos jeunes concitoyennes, qui, pour se conformer à Votre vénérable décret, concernant le costume des personnes du sexe dans les églises, ont renoncé au luxe dans leur ajustement, afin de ne paraître dans les églises que la tête voilée et de ne se montrer dans les sociétés qu’en habits décents et modestes. Car, Très-Saint-Père, toutes vos paroles, proférées dans l’enceinte de cette grande ville, retentissent bientôt dans notre religieux Canada, et y sont toujours reçues avec une profonde vénération. Il ne faut pas s’en étonner ; car, par une heureuse expérience, on y a compris qu’elles portent bonheur à ceux qui les reçoivent avec foi et avec la conviction intérieure qu’elles sortent de la bouche même de Notre Seigneur Jésus-Christ, dont vous êtes le Vicaire et l’image vivante. »

Est-il possible de beurrer un peuple à ce point-là ?

Moi je prétends une chose, c’est que Robert Macaire n’était qu’un saute-ruisseau, comparé à l’évêque de Montréal.

* * *

Le Nouveau-Monde se plaint de ce que le Pays n’ait eu que deux colonnes de matière samedi dernier.

Quoique le Pays ne soit pas approuvé par Monseigneur, je vais néanmoins prendre son parti (en canadien, je dirais prendre sa part, mais je ne suis pas vorace).

Il y a emplir et emplir.

Quand on consacre douze colonnes d’un journal à publier un mandement de l’évêque Bourget, on n’emplit pas, on bourre, absolument comme on le fait de la farce dans les dindes.

Mais quand on met en une seule fois deux colonnes d’éditorial bien pensé et bien exprimé, c’est plus que n’en peuvent mettre en une année tous les journaux conservateurs et cagots réunis.

Le Nouveau-Monde, qui s’emplit de lettres apostoliques, de prières, de neuvaines, de contes de vieilles femmes et de miracles à donner le fou rire à des condamnés à mort, peut se vanter d’être plein.

Mais le Pays, qui a pour lecteurs des hommes et non des carapaces, est obligé d’avoir du bon sens, et je trouve énorme d’en avoir tous les jours, quand on est tout seul pour cela.

J’oubliais de dire que le Nouveau-Monde a essayé dernièrement de faire de la science. L’imprudent !

Il s’est vite aperçu qu’il se fourvoierait sur un terrain où il n’y a pas de blagues à faire. Aussi s’est-il rejeté de suite sur le mandement de l’évêque où il y en a beaucoup.

* * *

Le Nouveau-Monde, à bout d’épithètes contre la Lanterne, en a trouvé tout de même une nouvelle ; c’est l’épithète expirante ; mais il y joint celle d’ignoble.

Ce n’est pas généreux ; on insulte pas un adversaire expirant.

Cette feuille a toujours quelque chose qui va mal. À part le bon sens qui lui manque toujours, elle manque encore de cœur. Quand elle ne manque pas de cœur, elle manque de bienséance. Quand elle ne manque pas de bienséance, elle manque de tout le reste.

* * *

« Je suis allé à la messe de minuit, » me disait l’autre jour une charmante dame ; « quel monde il y avait ! je n’ai pu me placer nulle part.

– C’est dommage qu’il n’y ait pas de théâtre en ce temps-ci, lui répliquai-je, il y aurait eu bien moins de monde à l’église. »

En effet, s’il est une chose grossièrement évidente, une chose qui saute aux yeux brutalement, c’est que les deux tiers et demi des jeunes femmes ne vont à l’église que pour voir et être vues. C’est la seule distraction qu’elles aient dans notre ennuyeuse ville.

Aussi, n’est-ce pas étonnant qu’on ait multiplié pour elles les exercices pieux, les retraites, les confréries... &...

Pour se rendre au lieu saint, là où l’on voit Jésus crucifié, agonisant, et recevant une éponge imbibée de fiel pour apaiser sa soif, le beau sexe, beau surtout à l’église, fait des toilettes ébouriffantes, entasse sur sa tête les plus gigantesques chignons et fait frissonner les longues nefs du frôlement des étincelantes robes de soie.

À la Havane, les jolies dames donnent leurs rendez-vous à l’église ; c’est là qu’elles jouent de l’éventail, cet intelligent messager des pensées du cœur.

Je n’en dirai pas autant des Canadiennes qui ne donnent pas de rendez-vous particuliers à l’église, mais qui semblent en donner à tout le monde.

C’est là en effet qu’on se rencontre, qu’on se regarde et qu’on dit invariablement à la sortie : « Quel beau sermon ! » Exclamation immédiatement suivie de : « Avez-vous remarqué une telle ? comment trouvez-vous sa robe mauve ? quel élégant manteau ! il faudra que je m’en achète un semblable. »

Et voilà comment la religion, que les conservateurs mettent dans la politique, est mise par nos jolies dames dans les crinolines.

À Dieu ne plaise que je veuille changer cet état de choses ! Les temples catholiques n’étant plus des lieux saints, il convient qu’ils soient du moins des théâtres.

* * *

Le père Ronay, de New-York, est venu prêcher une retraite ces jours-ci à la cathédrale. Il a parlé de Dieu !

Cela a surpris tellement un des auditeurs qu’il est venu me dire : « Savez-vous que je n’en reviens pas ? Voilà un prédicateur qui a parlé de Dieu ; jusqu’à présent, je n’avais entendu les prêtres parler dans la chaire que d’eux-mêmes et de l’obéissance qui leur est due. »

Le père Ronay peut être certain qu’on ne le redemandera pas une seconde fois.

* * *

Whelan est décidé à souhaiter la bonne année à ses juges. Il vient d’obtenir un nouveau sursis jusqu’au 1er février, et si le tribunal ratifie la première et la deuxième condamnation, son avocat demandera un appel au conseil privé d’Angleterre.

Whelan veut donner le temps à l’excitation de se calmer, et s’il doit être pendu, que ce soit avec sang-froid, avec calme, take it easy.

En attendant, il mange du poulet rôti et se faire faire toute espèce de politesses par le geôlier qui croit ne pouvoir trop couronner de fleurs la victime dévouée aux mânes de McGee.

On veut lui faciliter la voie du repentir. Peut-être, et c’est là qu’éclaterait dans toute sa majesté la profondeur de nos ministres fédéraux, peut-être veut-on le faire mourir d’indigestion afin d’épargner à l’État les frais d’un gibet.

* * *

Je veux bien discuter avec l’Ordre, mais je m’oppose à ce qu’il prenne tous mes arguments pour me combattre.

Je sais bien qu’il n’en a aucun à son service, mais alors qu’il se taise ou qu’il se contente de me reproduire.

Ne voilà-t-il pas que c’est moi qu’il accuse d’être dans l’ornière, et de n’en vouloir sortir !

En vous refusant l’esprit, cher confrère, Dieu ne vous a pas autorisé à prendre celui des autres, ni surtout le mien, quelque intarissable qu’il soit.

Si vous continuez, je vous enverrai le compte de mon imprimeur.

* * *

« Les exercices de la retraite annuelle des hommes, dit le Nouveau-Monde, viennent de se terminer à Notre-Dame par le magnifique ensemble de chants, d’illuminations et de cérémonies saintes qui ont marqué, plus que jamais cette année, la belle fête de Noël. Plus que jamais aussi cette fête sera un doux et cher souvenir, parce qu’elle a été préparée de la bonne manière par un plus grand nombre, et qu’avec les échos de ses cantiques et les reflets de ses lumières, elle laissera dans bien des âmes la paix du retour à Dieu et la joie de la bonne conscience. »

Voulez-vous avoir une bonne conscience ? redoublez les becs de gaz.

Que les échos vous étourdissent, et vous aurez la paix de l’âme. Un tintamarre de tous les diables dans l’oreille est l’indice d’un cœur contrit et repentant.

Si l’on me demande à quoi servent tous ces exercices périodiques qui prennent aux gens un temps utile et les empêchent de vaquer à leurs affaires, je répondrai : « C’est pour apprendre à jouer du tambour. »

* * *

« Aimez-vous les uns les autres, et surtout le parti pour lequel vous combattez si vaillamment. »

Le Christ, qui n’a jamais voulu voter pour M. Cartier, avait dit tout simplement : Aimez-vous les uns les autres.

« Aimez-vous les uns, mais n’aimez pas les autres, interprète le Courrier de Saint-Hyacinthe. »

On n’aura jamais fini de paraphraser l’Écriture Sainte, surtout si l’on y ajoute.

Cette façon d’introduire l’Évangile dans la politique m’édifie surabondamment.

Voyez-vous un candidat se présentant aux libres et indépendants électeurs : « Messieurs, le Christ n’a-t-il pas dit : Aimez-vous les uns les autres, et surtout le parti que je représente ? »

C’est tout simple ; il n’y a plus ensuite qu’à voter pour moi, c’est le Christ qui l’ordonne.

De là à étendre cette parole divine à l’Union Législative, il n’y a qu’un pas. Aimez-vous les uns les autres ne veut-il pas dire Soyez-unis ? ce qui prouve que le Christ n’était pas en faveur des gouvernements locaux.

On découvrira avant peu que le premier qui a dit : Embrassons-nous, Folleville, est saint Paul, dans la troisième aux Corinthiens.

* * *

Avec la fin de l’année 1868, juste le 31 décembre, paraît le numéro 16 de la Lanterne.

Pendant quatre mois, une fois par semaine, on a pu dire la vérité en Canada !

Oui, il s’est trouvé un homme qui a dit ce qu’il pense seize fois de suite, pendant quatre mois, sans broncher, un homme qui s’est moqué des cagots et des cafards, gens dont tout le monde avait peur.

Aujourd’hui, les rôles sont changés ; ceux qui ont peur sont les cafards et les cagots.

L’année 1869 me fournira le moyen de dire la vérité encore cinquante-deux fois, dans 16 pages par semaine ; c’est la meilleure étrenne que je puisse offrir à mes abonnés, et le meilleur souhait que je puisse faire à ceux qui ne le sont pas est de le devenir.

* * *

J’annonce à mes lecteurs qu’ils trouveront la série complète de la Lanterne chez M. Grafton, 80 Grande rue Saint-Jacques, au no 68 de la même rue, à l’Institut canadien et à la Librairie Évangélique, 493 rue Craig.

Dès que le vingtième numéro aura paru, je ferai tirer une nouvelle édition qui contiendra en un volume broché les vingt premiers numéros.

Si je reçois pour ce volume l’encouragement que j’ai reçu pour chaque numéro séparément, je serai à même d’entretenir à Rome deux zouaves pontificaux et d’envoyer des étrennes à monseigneur Ignace.

* * *

J’extrais la page suivante de l’Histoire de la peinture flamande de Michiels ; c’est l’époque où l’archiduc Albert prend au nom de Philippe II d’Espagne le gouvernement des Flandres :

« La persécution religieuse continua pendant tout le règne des archiducs, sous une nouvelle forme. Les malheureux qu’on voulait détruire n’étaient plus appréhendés, torturés, jugés pour cause d’opinion, mais pour crime de sorcellerie. Chez un peuple accablé par la terreur, la prudence gouvernait tous les discours et toutes les actions. Ou bien on restait silencieux et immobile, ou bien on parlait, on se conduisait avec l’inquiétude et l’effroi des esclaves. L’Inquisition dès lors se trouvait exposée à manquer de victimes, et Dieu d’holocaustes. Il fallait prévenir un si grand malheur : les bourreaux de saint Dominique et de saint Ignace y parvinrent en substituant l’accusation de fausses doctrines et d’erreurs schismatiques.

Les bûchers continuèrent à dévorer des centaines de victimes, les échafauds à se rougir de sang, l’Église à remercier Dieu de ses triomphes. Et comme la superstition croyait les femmes disposées particulièrement aux pratiques mystérieuses, aux rapports secrets avec le diable, c’était contre les femmes surtout que se déchaînait la rage des bigots. On en martyrisait, on en brûlait de 70, 80 et 90 ans. Parmi les pauvres créatures rôties à Gand comme on ne rôtirait pas les plus vils animaux, qu’on égorge au moins avant de les mettre au feu, l’une avait 70 ans, l’autre 75, la troisième 77.

« Le 11 août 1595, en la ville d’Enghien, on brûla quatre sorcières, au nombre desquelles une veuve de cent ans. »

Mais on n’épargnait point les femmes d’un âge mûr, les jeunes filles, qu’on suppliciait d’abord toutes nues ; on n’épargnait même pas les enfants. Une ordonnance d’Albert avait déclaré qu’on pouvait punir de mort les femelles à partir de douze ans, les masles à partir de quatorze ans. On est partagé entre l’horreur et l’indignation, quand on lit les sentences prononcées contre de malheureuses petites filles qui ne comprenaient assurément pas les questions de leurs juges. Ces brutes ne les condamnaient pas moins à être étranglées, brûlées et réduites en cendres. Et avant d’exécuter les victimes, on leur faisait subir d’atroces douleurs. Un grand nombre furent liées à un poteau, devant un feu ardent qu’on entretenait jour et nuit, et quand elles paraissaient vouloir s’endormir, on les flagellait. Béatrice van Overbech, de Waereghem, endura ce tourment infernal quatre jours et trois nuits. Et ce n’était pas seulement quelques individus qu’on exécutait de loin en loin : la persécution religieuse avait les proportions d’un massacre. À Douai, on brûla le même jour cinquante misérables ; à Ruremonde, en 1613, soixante-quatre furent exterminés deux par deux, pour prolonger la cérémonie. En quelques années, une abbesse souveraine livra aux flammes trente malheureux soupçonnés d’un crime impossible. Le bourreau d’Ypres se glorifiait d’avoir examiné sur tout leur corps des magiciens et des sorcières par milliers, d’en avoir détruit par centaines ; le père Remigius d’avoir voué au feu, dans un espace de cinq mois, cinq cents complices du démon. Un rapport, libellé en 1661 par le conseiller fiscal de Flandre, assure qu’une multitude prodigieuse de sorcières furent consumées en Flandre, en Brabant, et dans le pays de Liège, que la ferveur catholique dépeupla des localités entières.

Cette pieuse terreur dut troubler sans le moindre doute et ralentir la convalescence d’un peuple infortuné, auquel pendant cinquante ans on n’avait pas laissé une pierre pour reposer sa tête. Mais le flot de mort, qui roulait tant de cadavres, ne fixa point les regards de la haute société, ne comprima point dans la nation le retour à la vie. Les innocents qu’on faisait mourir appartenaient presque tous aux basses classes ; ou l’on crut à leurs enchantements et on approuva leur supplice, ou l’on détourna les yeux. Une sève longtemps accumulée jaillissait dans les rameaux supérieurs de la nationalité flamande : rien n’en pouvait suspendre l’élan.

Le pays offrait un navrant spectacle. « La discorde avait dépeuplé les villes et laissé les campagnes sans culture. Des bandes de loups affamés se montraient aux portes des cités désertes, les bandits exploitaient les routes, des légions de mendiants assiégeaient le seuil des églises et des monastères. » – « En Flandre, en Brabant, écrivait le duc de Parme, dès 1583, on n’a pas ensemencé les champs ; Bruges et Gand ne sont guère moins que dépeuplées. La disette des grains est excessive, et la cherté des subsistances augmente chaque jour. C’est la chose du monde la plus triste que de voir combien ce peuple souffre. » Albert et Isabelle firent ce qu’ils purent dans les limites de leur intelligence, pour ressusciter l’agriculture, l’industrie, le commerce et la navigation.

La dévotion outrée d’Albert et Isabelle, pernicieuse pour la nation, ne le fut point pour les beaux-arts. Leur prodigalité envers les religieux dépasse toute idée. Dans un laps de trente ans, ils fondèrent, suivant un de leurs panégyristes, plus d’établissements pieux qu’il ne s’en était formé durant trois siècles. Bruxelles renfermait vingt couvents lorsqu’ils montèrent sur le trône ; à ces antres de paresse, d’astuce et de cupidité, ils en ajoutèrent douze, et restaurèrent les précédents. Toutes les espèces connues de moines et de nonnes s’abattirent sur la Belgique pour la dévorer.

Les archiducs firent construire plus de trois cents églises ; une seule, Notre-Dame-de-Montaigu, coûta 300 000 écus d’or.

Les prêtres étaient comblés de dons, de bienfaits, de privilèges. Les domaines, les hôtels vacants par l’extermination des propriétaires devenaient leur butin ; on vidait le trésor pour satisfaire leur avidité. Les jésuites mettaient la Flandre au pillage ; quand finit le règne des princes espagnols, les révérends pères avaient en Belgique trente maisons professes et trois cents collèges. Ils se faisaient même adjuger les biens des hospices.

Une si haute fortune n’empêchait point la légion cléricale de lésiner, de songer âprement à l’économie. Les prélats, évêques et autres religieux obtinrent qu’ils seraient logés gratuitement par les villes et les bourgs, quand ils se mettraient en voyage. La population fut donc soumise à l’impôt des logements ecclésiastiques, outre celui des logements militaires ; pour s’affranchir de cette double exaction, Bruxelles prit l’engagement de payer aux archiducs 25 000 florins du Rhin par année.

* * *

Variétés


Comme je ne veux pas prendre la responsabilité des lignes qui vont suivre, j’avertis qu’elles seront textuellement copiées sur un exemplaire dont voici le titre :

Vie de sainte Thérèse

Écrite par elle-même, traduite d’après le manuscrit original, avec commentaires historiques complétant son récit par le père Marcel Bouix, de la compagnie de Jésus. 4ème édition, Paris, Julien Lanier, Cosnaud et Cie, éditeurs, 1857.

Le père Bouix dit dans un avertissement : « Le catholique peut avec confiance ouvrir les écrits de sainte Thérèse ; il sait qu’il y trouvera en pâture une doctrine céleste, ainsi qu’il est dit dans l’oraison pour la fête de sainte Thérèse. Ita cœlestis ejus doctrinae pabulo nutriamur.

Le pape infaillible Grégoire XV a écrit : « Dieu a voulu que sainte Thérèse arrosât l’Église par autant de sources fécondes de la divine sagesse qu’elle nous a laissé d’écrits, cœlestis sapientae imbribus. » (Pourquoi Bouix traduit-il par sources, imbribus qui veut dire pluies ?)

Mais laissons parler la sainte :

« Il plût un jour à Jésus-Christ de me montrer ses mains ; la beauté en était si ravissante que je n’ai point de terme pour la peindre...

« Le jour de la fête de saint Paul, pendant la messe, Jésus-Christ daigna m’apparaître dans toute sa très sainte humanité... la grande beauté des corps glorieux... Sa vue me jeta dans des transports ! !... Un jour que je prenais mes délices avec mon divin maître...

« D’autres fois le démon voulu me tromper par une fausse apparition, mais je reconnus le piège dans ces fausses apparitions de Jésus-Christ. On commence par goûter certain plaisir, mais on sent un amour qui n’a pas les caractères d’un amour chaste et pur.

« Le divin maître, pendant deux ans et demi, me favorisa de cette vision ; maintenant il m’en accorde une bien plus élevée dont je parlerai peut-être dans la suite.

« Je contemplais cette beauté souveraine, cette bouche si belle et si divine, fortunés moments !

« Souvent il me regarde avec tendresse ; mais mon âme ne peut soutenir la force de ce regard, elle entre dans un ravissement sublime.

« Je me sentais embrasée d’un très ardent amour de Dieu ; je me sentais mourir du désir de le voir. Les transports de cet amour étaient tels que je ne savais que devenir ; mon cœur était près d’éclater, on m’arrachait l’âme.

« Ô mon adorable maître ! vous me donnez les plus tendres témoignages de votre amour par une espèce de mort délicieuse.

« Le ravissement l’emporte de beaucoup sur les grâces qui n’affectent que l’âme.

« Dans le ravissement, Dieu veut que le corps lui-même vienne à se détacher absolument... l’intimité de ce divin commerce...

« Quel spectacle qu’une âme blessée par cette flèche céleste et consumée d’amour !

« Cette ardeur qui la brûle vient de l’amour que Notre Seigneur lui porte, c’est de ce brasier qu’est tombée l’étincelle qui l’embrase tout entière.

« Oh ! combien de fois, livrée à ce suave tourment, me suis-je souvenue de ces paroles de David :

« Comme le serf soupire après une source d’eau pure, je soupire après vous, ô mon Dieu !

« Le corps perd tout mouvement ; on ne peut remuer ni les pieds ni les mains ; si on est debout, les genoux fléchissent.

« Les yeux demeurent fermés, quoiqu’on ne voulût pas les fermer.

« L’âme semble quitter les organes, la chaleur va lentement, s’affaiblissant avec une suavité et un plaisir inexprimables.

« Il est impossible de résister à cet attrait ; il fond sur vous avec une impétuosité si soudaine...

« Ce ravissement de toutes les puissances est très court ! ! !...

....................

« Ensuite se fait sentir le tourment de rentrer dans la vie.

« La faible nature éprouve à ce moment si délicieux je ne sais quel effroi dans les commencements.

« Il faut que l’âme accepte à l’avance tout ce qui peut arriver, qu’elle s’abandonne sans réserve entre les mains de Dieu et se laisse conduire où il veut.

« Une grande crainte, mêlée d’un très ardent amour qui s’augmente en voyant jusqu’à quel excès Dieu porte le sien ; non content d’élever l’âme jusqu’à lui, il veut élever aussi ce corps mortel.

« Dans ces moments d’extase, je voyais près de moi, à ma gauche, un ange sous une forme corporelle. Il était très beau, son visage était enflammé.

« Il avait dans la main un long dard qui était d’or et dont la pointe avait à l’extrémité un peu de feu. De temps en temps, il le plongeait au travers de mon cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles ; – en le retirant, il semblait me les emporter avec ce dard et me laissait tout embrasée d’amour de Dieu !

« La douleur de cette blessure était si vive qu’elle m’arrachait de faibles soupirs ; mais cet indicible martyre me faisait goûter en même temps les plus suaves délices. Ainsi je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur hors de mon Dieu. Ce n’est pas une souffrance corporelle, mais toute spirituelle, quoique le corps ne laisse pas d’y participer à un haut degré. Il existe alors entre l’âme et Dieu un commerce d’amour si suave qu’il m’est impossible de l’exprimer. »

Mais il faut s’arrêter, il y a des passages que je n’oserais faire imprimer. Ici même je dois rappeler que le pape infaillible Grégoire XV appelle cela « des écrits empreints de la plus éminente piété et une pluie de divine sagesse. »

La scène de l’ange à la flèche a été particulièrement honorée de l’approbation du pape infaillible Benoît XIII, qui, le 25 mai 1726, accorda aux religieuses du Carmel « un office propre pour la transverbération du cœur de sainte Thérèse, et un autre pape également infaillible, Benoît XIV, a ajouté une indulgence plénière pour ceux qui visiteront les églises du Carmel, depuis les premières vêpres de la transverbération du cœur jusqu’au coucher du soleil.

Je pourrais prolonger ces citations à l’infini ; le volume, qui a 627 pages, y passerait tout entier. On y trouve à chaque instant des phrases comme celles que je vais encore prendre au hasard, en ouvrant le livre.

« L’ineffable, l’adorable beauté de cet homme-Dieu. »

« Jésus-Christ me dit en me témoignant beaucoup d’amour : Tu es mienne, je suis tien.

– Ô bien-aimé de mon âme, répondis-je, comment l’amour que vous avez pour moi laisse-t-il entre nous une si grande inégalité ? » etc.

Ces citations sont prises textuellement d’un livre écrit par une sainte, approuvé par une foule de directeurs, car la sainte en changeait souvent, tous « flambeaux de piété, » plusieurs d’entre eux « lampes que Dieu mettait sur le chandelier » (ce qui veut dire qu’ils étaient évêques ou chargés d’autres dignités ecclésiastiques), l’un même tellement saint qu’il était vêtu de lames de fer-blanc qui lui entraient dans la peau.

Ce livre, approuvé par trois papes, est tel que plusieurs lecteurs de la Lanterne ne laisseront pas traîner le présent numéro dans leur maison, s’ils ont des jeunes filles qui ne sont pas destinées à ce degré de sainteté.

* * *

Notez que sainte Thérèse fonda plusieurs couvents, et que, dans les appendices et commentaires ajoutés à sa vie par le père Bouix, de la compagnie de Jésus, on cite une demi-douzaine de filles qui, à l’exemple de sainte Thérèse, avaient ou feignaient des hallucinations érotiques.

La « transverbération du cœur » est une expression dont n’oseraient pas se servir les gens du monde. Que diriez-vous, madame, d’un homme de votre société qui vous dirait : « Je désire ardemment vous transverbérer le cœur ? Mme Trois-Étoiles s’est fait transverbérer le cœur par M. Quatre-Étoiles, etc. »

Il est ainsi quelques termes singuliers, adoptés par les gens d’Église. Ils ne diront jamais qu’ils ont eu un plaisir, mais « une consolation. »

« J’ai eu la consolation d’entendre de belle musique. »

« J’ai eu la consolation de manger une excellent perdreau truffé. »
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