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Honoré de Balzac

Autre étude de femme

BeQ

Honoré de Balzac

(1799-1850)


Scènes de la vie privée
Autre étude de femme

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 616 : version 1.0

En 1845, Balzac décida de réunir toute son œuvre sous le titre : La Comédie Humaine, titre qu’il emprunta peut-être à Vigny...

En 1845, quatre-vingt-sept ouvrages étaient finis sur quatre-vingt-onze, et Balzac croyait bien achever ce qui restait en cours d’exécution. Lorsqu’il mourut, on retrouva encore cinquante projets et ébauches plus ou moins avancés. « Vous ne figurez pas ce que c’est que La Comédie Humaine ; c’est plus vaste littérairement parlant que la cathédrale de Bourges architecturalement », écrit-il à Mme Carreaud.

Dans l’Avant-Propos de la gigantesque édition, Balzac définit son œuvre : La Comédie Humaine est la peinture de la société.

Expliquez-moi... Balzac.

Autre étude de femme

Édition de référence :

Paris, Alexandre Houssiaux, Éditeur, 1853.

Dédié à Léon Gozlan

Comme un témoignage de bonne confraternité littéraire.

À Paris, il se rencontre toujours deux soirées dans les bals ou dans les raouts. D’abord une soirée officielle à laquelle assistent les personnes priées, un beau monde qui s’ennuie. Chacun pose pour le voisin. La plupart des jeunes femmes ne viennent que pour une seule personne. Quand chaque femme s’est assurée qu’elle est la plus belle pour cette personne et que cette opinion a pu être partagée par quelques autres, après des phrases insignifiantes échangées, comme celles-ci : – Comptez-vous aller de bonne heure à *** (un nom de terre) ? – Madame une telle a bien chanté ! – Quelle est cette petite femme qui a tant de diamants ? Ou, après avoir lancé des phrases épigrammatiques qui font un plaisir passager et des blessures de longue durée, les groupes s’éclaircissent, les indifférents s’en vont, les bougies brûlent dans les bobèches ; la maîtresse de la maison arrête alors quelques artistes, des gens gais, des amis, en leur disant : – Restez, nous soupons entre nous.

On se rassemble dans un petit salon. La seconde, la véritable soirée a lieu ; soirée où, comme sous l’ancien régime, chacun entend ce qui se dit, où la conversation est générale, où l’on est forcé d’avoir de l’esprit et de contribuer à l’amusement public. Tout est en relief, un rire franc succède à ces airs gourmés qui, dans le monde, attristent les plus jolies figures. Enfin, le plaisir commence là où le raout finit. Le raout, cette froide revue du luxe, ce défilé d’amours-propres en grand costume, est une de ces inventions anglaises qui tendent à mécaniser les autres nations. L’Angleterre semble tenir à ce que le monde entier s’ennuie comme elle et autant qu’elle.

Cette seconde soirée est donc, en France, dans quelques maisons, une heureuse protestation de l’ancien esprit de notre joyeux pays ; mais, malheureusement, peu de maisons protestent : la raison en est bien simple. Si l’on ne soupe plus beaucoup aujourd’hui, c’est que, sous aucun régime, il n’y a eu moins de gens casés, posés et arrivés. Tout le monde est en marche vers quelque but, ou trotte après la fortune. Le temps est devenu la plus chère denrée, personne ne peut donc se livrer à cette prodigieuse prodigalité de rentrer chez soi le lendemain pour se réveiller tard. On ne retrouve donc plus de seconde soirée que chez les femmes assez riches pour ouvrir leur maison ; et depuis la révolution de 1830, ces femmes se comptent dans Paris. Malgré l’opposition muette du faubourg Saint-Germain, deux ou trois femmes, parmi lesquelles se trouve madame la marquise d’Espard, n’ont pas voulu renoncer à la part d’influence qu’elles avaient sur Paris, et n’ont point fermé leurs salons. Entre tous, l’hôtel de madame d’Espard, célèbre d’ailleurs à Paris, est le dernier asile où se soit réfugié l’esprit français d’autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille détours et sa politesse exquise. Là vous observerez encore de la grâce dans les manières malgré les conventions de la politesse, de l’abandon dans la causerie malgré la réserve naturelle aux gens comme il faut, et surtout de la générosité dans les idées. Là, nul ne pense à garder sa pensée pour un drame ; et, dans un récit, personne ne voit un livre à faire. Enfin le hideux squelette d’une littérature aux abois ne se dresse point, à propos d’une saillie heureuse ou d’un sujet intéressant.

Le souvenir d’une de ces soirées m’est plus particulièrement resté, moins à cause d’une confidence où l’illustre de Marsay mit à découvert un des replis les plus profonds du cœur de la femme, qu’à cause des observations auxquelles son récit donna lieu sur les changements qui se sont opérés dans la femme française depuis la triste révolution de juillet.

Pendant cette soirée, le hasard avait réuni plusieurs personnes auxquelles d’incontestables mérites ont valu des réputations européennes. Ceci n’est point une flatterie adressée à la France, car plusieurs étrangers se trouvaient parmi nous. Les hommes qui brillèrent le plus n’étaient d’ailleurs pas les plus célèbres. Ingénieuses reparties, observations fines, railleries excellentes, peintures dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et se pressèrent sans apprêt, se prodiguèrent sans dédain comme sans recherche, mais furent délicieusement senties et délicatement savourées. Les gens du monde se firent surtout remarquer par une grâce, par une verve tout artistiques.

Vous rencontrerez ailleurs, en Europe, d’élégantes manières, de la cordialité, de la bonhomie, de la science ; mais à Paris seulement, dans ce salon et dans ceux dont je viens de parler, abonde l’esprit particulier qui donne à toutes ces qualités sociales un agréable et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait facilement serpenter cette profusion de pensées, de formules, de contes, de documents historiques. Paris, capitale du goût, connaît seul cette science qui change une conversation en une joute où chaque nature d’esprit se condense par un trait, où chacun dit sa phrase et jette son expérience dans un mot, où tout le monde s’amuse, se délasse et s’exerce. Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées ; là vous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable, quelque singe sur vos épaules ; là vous serez compris, et ne risquerez pas de mettre au jeu des pièces d’or contre du billon. Enfin, là, des secrets bien trahis, des causeries légères et profondes ondoient, tournent, changent d’aspect et de couleurs à chaque phrase. Les critiques vives et les récits pressés s’entraînent les uns les autres. Tous les yeux écoutent, les gestes interrogent et la physionomie répond. Enfin, là tout est, en un mot, esprit et pensée.

Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bien manié, fait la puissance de l’acteur et du conteur, ne m’avait si complètement ensorcelé. Je ne fus pas seul soumis à ces prestiges, et nous passâmes tous une soirée délicieuse. La conversation, devenue conteuse, entraîna dans son cours précipité de curieuses confidences, plusieurs portraits, mille folies, qui rendent cette ravissante improvisation tout à fait intraduisible ; mais, en laissant à ces choses leur verdeur, leur abrupt naturel, leurs fallacieuses sinuosités, peut-être comprendrez-vous bien le charme d’une véritable soirée française, prise au moment où la familiarité la plus douce fait oublier à chacun ses intérêts, son amour-propre spécial, ou, si vous voulez, ses prétentions.

Vers deux heures du matin, au moment où le souper finissait, il ne se trouva plus autour de la table que des intimes, tous éprouvés par un commerce de quinze années, ou des gens de beaucoup de goût, bien élevés et qui savaient le monde. Par une convention tacite et bien observée, au souper chacun renonce à son importance. L’égalité la plus absolue y donne le ton. Il n’y avait d’ailleurs alors personne qui ne fût très fier d’être lui-même. Madame d’Espard oblige ses convives à rester à table jusqu’au départ, après avoir maintes fois remarqué le changement total qui s’opère dans les esprits par le déplacement. De la salle à manger au salon, le charme se rompt. Selon Sterne, les idées d’un auteur qui s’est fait la barbe diffèrent de celles qu’il avait auparavant ; si Sterne a raison, ne peut-on pas affirmer hardiment que les dispositions des gens à table ne sont plus celles des mêmes gens revenus au salon ? L’atmosphère n’est plus capiteuse, l’œil ne contemple plus le brillant désordre du dessert, on a perdu les bénéfices de cette mollesse d’esprit, de cette bénévolence qui nous envahit quand nous restons dans l’assiette particulière à l’homme rassasié, bien établi sur une de ces chaises moelleuses comme on les fait aujourd’hui. Peut-être cause-t-on plus volontiers devant un dessert, en compagnie de vins fins, pendant le délicieux moment où chacun peut mettre son coude sur la table et sa tête dans sa main. Non seulement alors tout le monde aime à parler, mais encore à écouter. La digestion, presque toujours attentive, est, selon les caractères, ou babillarde, ou silencieuse ; et chacun y trouve alors son compte.

Ne fallait-il pas ce préambule pour vous initier aux charmes du récit confidentiel par lequel un homme célèbre, mort depuis, a peint l’innocent jésuitisme de la femme avec cette finesse particulière aux gens qui ont vu beaucoup de choses et qui fait des hommes d’État de délicieux conteurs, lorsque, comme les princes de Talleyrand et de Metternich, ils daignent conter.

De Marsay, nommé premier ministre depuis six mois, avait déjà donné les preuves d’une capacité supérieure. Quoique ceux qui le connaissaient de longue main ne fussent pas étonnés de lui voir déployer tous les talents et les diverses aptitudes de l’homme d’État, on pouvait se demander s’il se savait être un grand politique, ou s’il s’était développé dans le feu des circonstances. Cette question venait de lui être adressée dans une intention évidemment philosophique par un homme d’esprit et d’observation qu’il avait nommé préfet, qui fut longtemps journaliste, et qui l’admirait sans mêler à son admiration ce filet de critique vinaigrée avec lequel, à Paris, un homme supérieur s’excuse d’en admirer un autre.

– Y a-t-il eu, dans votre vie antérieure, un fait, une pensée, un désir qui vous ait appris votre vocation ? lui dit Émile Blondet, car nous avons tous, comme Newton, notre pomme qui tombe et qui nous amène sur le terrain où nos facultés se déploient...

– Oui, répondit de Marsay, je vais vous conter cela.

Jolies femmes, dandies politiques, artistes, vieillards, les intimes de de Marsay, tous se mirent alors commodément, chacun dans sa pose, et regardèrent le premier ministre. Est-il besoin de dire qu’il n’y avait plus de domestiques, que les portes étaient closes et les portières tirées ? Le silence fut si profond qu’on entendit dans la cour le murmure des cochers, les coups de pied et les bruits que font les chevaux en demandant à revenir à l’écurie.

– L’homme d’État, mes amis, n’existe que par une seule qualité, dit le ministre en jouant avec son couteau de nacre et d’or : savoir être toujours maître de soi, faire à tout propos le décompte de chaque événement, quelque fortuit qu’il puisse être ; enfin, avoir, dans son moi intérieur, un être froid et désintéressé qui assiste en spectateur à tous les mouvements de notre vie, à nos passions, à nos sentiments, et qui nous souffle à propos de toute chose l’arrêt d’une espèce de barème moral.

– Vous nous expliquez ainsi pourquoi l’homme d’État est si rare en France, dit le vieux lord Dudley.

– Au point de vue sentimental, ceci est horrible, reprit le ministre. Aussi, quand ce phénomène a lieu chez un jeune homme... (Richelieu, qui, averti du danger de Concini par une lettre, la veille, dormit jusqu’à midi, quand on devait tuer son bienfaiteur à dix heures), un jeune homme, Pitt ou Napoléon, si vous voulez, est-il une monstruosité ? Je suis devenu ce monstre de très bonne heure, et grâce à une femme.

– Je croyais, dit madame d’Espard en souriant, que nous défaisions beaucoup plus de politiques que nous n’en faisions.

– Le monstre de qui je vous parle n’est un monstre que parce qu’il vous résiste, répondit le conteur en faisant une ironique inclination de tête.

– S’il s’agit d’une aventure d’amour, dit la baronne de Nucingen, je demande qu’on ne la coupe par aucune réflexion.

– La réflexion y est si contraire ! s’écria Blondet.

– J’avais dix-sept ans, reprit de Marsay, la Restauration allait se raffermir ; mes vieux amis savent combien alors j’étais impétueux et bouillant ; j’aimais pour la première fois, et, je puis aujourd’hui le dire, j’étais un des plus jolis jeunes gens de Paris : j’avais la beauté, la jeunesse, deux avantages dus au hasard et dont nous sommes fiers comme d’une conquête. Je suis forcé de me taire sur le reste. Comme tous les jeunes gens, j’aimais une femme de six ans plus âgée que moi. Personne de vous, dit-il en faisant par un regard le tour de la table, ne peut se douter de son nom ni la reconnaître. Ronquerolles, dans ce temps, a seul pénétré mon secret, il l’a bien gardé, j’aurais craint son sourire ; mais il est parti, dit le ministre en regardant autour de lui.

– Il n’a pas voulu souper, dit madame d’Espard.

– Depuis six mois, possédé par mon amour, incapable de soupçonner que ma passion me maîtrisait, reprit le premier ministre, je me livrais à ces adorables divinisations qui sont et le triomphe et le fragile bonheur de la jeunesse. Je gardais ses vieux gants, je buvais en infusion les fleurs qu’elle avait portées, je me relevais la nuit pour aller voir ses fenêtres. Tout mon sang se portait au cœur en respirant le parfum qu’elle avait adopté. J’étais à mille lieues de reconnaître que les femmes sont des poêles à dessus de marbre.

– Oh ! faites-nous grâce de vos horribles sentences ? dit madame de l’Estorade en souriant.

– J’aurais foudroyé, je crois, de mon mépris le philosophe qui a publié cette terrible pensée d’une profonde justesse, reprit de Marsay. Vous êtes tous trop spirituels pour que je vous en dise davantage. Ce peu de mots vous rappellera vos propres folies. Grande dame s’il en fut jamais, et veuve sans enfants (oh ! tout y était !), mon idole s’était enfermée pour marquer elle-même mon linge avec ses cheveux ; enfin, elle répondait à mes folies par d’autres folies. Ainsi, comment ne pas croire à la passion quand elle est garantie par la folie ? Nous avions mis l’un et l’autre tout notre esprit à cacher un si complet et si bel amour aux yeux du monde ; et nous y réussissions. Aussi, quel charme nos escapades n’avaient-elles pas ? D’elle, je ne vous dirai rien : alors parfaite, elle passe encore aujourd’hui pour une des belles femmes de Paris ; mais alors on se serait fait tuer pour obtenir un de ses regards. Elle était restée dans une situation de fortune satisfaisante pour une femme adorée et qui aimait, mais que la Restauration, à laquelle elle devait un lustre nouveau, rendait peu convenable relativement à son nom. Dans ma situation, j’avais la fatuité de ne pas concevoir un soupçon. Quoique ma jalousie fût alors d’une puissance de cent vingt Othello, ce sentiment terrible sommeillait en moi comme l’or dans sa pépite. Je me serais fait donner des coups de bâton par mon domestique si j’avais eu la lâcheté de mettre en question la pureté de cet ange si frêle et si fort, si blond et si naïf, pur, candide, et dont l’œil bleu ne se laissait pénétrer à fond de cœur, avec une adorable soumission par mon regard. Jamais la moindre hésitation dans la pose, dans le regard ou la parole ; toujours blanche, fraîche, et prête au bien-aimé comme le lys oriental du Cantique des Cantiques !... Ah ! mes amis ! s’écria douloureusement le ministre redevenu jeune homme, il faut se heurter bien durement la tête au-dessus de marbre pour dissiper cette poésie !

Ce cri naturel, qui eut de l’écho chez les convives, piqua leur curiosité déjà si savamment excitée.

– Tous les matins, monté sur ce beau Sultan que vous m’aviez envoyé d’Angleterre, dit-il à lord Dudley, je passais le long de sa calèche dont les chevaux allaient exprès au pas, et je voyais le mot d’ordre écrit en fleurs dans son bouquet pour le cas où nous ne pourrions rapidement échanger une phrase. Quoique nous nous vissions à peu près tous les soirs dans le monde et qu’elle m’écrivît tous les jours, nous avions adopté, pour tromper les regards et déjouer les observations une manière d’être. Ne pas se regarder, s’éviter, dire du mal l’un de l’autre ; s’admirer et se vanter ou se poser en amoureux dédaigné ; tous ces vieux manèges ne valent pas, de part et d’autre, une fausse passion avouée pour une personne indifférente, et un air d’indifférence pour la véritable idole. Si deux amants veulent jouer ce jeu, le monde en sera toujours la dupe ; mais ils doivent être alors bien sûrs l’un de l’autre. Son plastron, à elle, était un homme en faveur, un homme de cour, froid et dévot qu’elle ne recevait point chez elle. Cette comédie se donnait au profit des sots et des salons qui en riaient. Il n’était point question de mariage entre nous : six ans de différence pouvaient la préoccuper ; elle ne savait rien de ma fortune que, par principe, j’ai toujours cachée. Quant à moi, charmé de son esprit, de ses manières, de l’étendue de ses connaissances, de sa science du monde, je l’eusse épousée sans réflexion. Néanmoins cette réserve me plaisait. Si, la première, elle m’eût parlé mariage d’une certaine façon, peut-être eussé-je trouvé de la vulgarité dans cette âme accomplie. Six mois pleins et entiers, un diamant de la plus belle eau ! voilà ma part d’amour en ce bas monde. Un matin, pris par cette fièvre de courbature que donne un rhume à son début, j’écris un mot pour remettre une de ces fêtes secrètes enfouies sous les toits de Paris comme des perles dans la mer. Une fois la lettre envoyée, un remords me prend : elle ne me croira pas malade ! pensé-je. Elle faisait la jalouse et la soupçonneuse. Quand la jalousie est vraie, dit de Marsay en s’interrompant, elle est le signe évident d’un amour unique...

– Pourquoi ? demanda vivement la princesse de Cadignan.

– L’amour unique et vrai, dit de Marsay, produit une sorte d’apathie corporelle en harmonie avec la contemplation dans laquelle on tombe. L’esprit complique tout alors, il se travaille lui-même, se dessine des fantaisies, en fait des réalités, des tourments ; et cette jalousie est aussi charmante que gênante.

Un ministre étranger sourit en se rappelant, à la clarté d’un souvenir, la vérité de cette observation.

– D’ailleurs, me disais-je, comment perdre un bonheur ? fit de Marsay en reprenant son récit. Ne valait-il pas mieux venir enfiévré ? Puis, me sachant malade, je la crois capable d’accourir et de se compromettre. Je fais un effort, j’écris une seconde lettre, je la porte moi-même, car mon homme de confiance n’était plus là. Nous étions séparés par la rivière, j’avais Paris à traverser ; mais enfin, à une distance convenable de son hôtel, j’avise un commissionnaire, je lui recommande de faire monter la lettre aussitôt, et j’ai la belle idée de passer en fiacre devant sa porte pour voir si, par hasard, elle ne recevra pas les deux billets à la fois. Au moment où j’arrive, à deux heures, la grande porte s’ouvrait pour laisser entrer la voiture de qui ?... du plastron ! Il y a quinze ans de cela... eh ! bien, en vous en parlant, l’orateur épuisé, le ministre desséché au contact des affaires publiques sent encore un bouillonnement dans son cœur et une chaleur à son diaphragme. Au bout d’une heure, je repasse : la voiture était encore dans la cour ! Mon mot restait sans doute chez le concierge. Enfin, à trois heures et demie, la voiture partit, je pus étudier la physionomie de mon rival : il était grave, il ne souriait point ; mais il aimait, et sans doute il s’agissait de quelque affaire. Je vais au rendez-vous, la reine de mon cœur y vient, je la trouve calme, pure et sereine. Ici, je dois vous avouer que j’ai toujours trouvé Othello non seulement stupide, mais de mauvais goût. Un homme à moitié nègre est seul capable de se conduire ainsi. Shakespeare l’a bien senti d’ailleurs en intitulant sa pièce
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