Andreï Alexandrovitch Ivanov





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date de publication17.05.2017
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Andreï Alexandrovitch Ivanov, Docteur en sciences historiques

Chargé de cours à la faculté d’histoire russe, Université pédagogique d’Etat Herzen de Saint-Pétersbourg

Traduit du russe par Godefroi Engelberg

Les droites politiques russes et la Première Guerre mondiale : de l’orientation pro-allemande vers l’anti-germanisme ?

Dans l’historiographie russe s’est implantée une forte tendance quant à l’orientation germanophile des cercles monarchistes russes conservateurs de droite du début du XXe siècle. Pro-germanisme qui aurait continué pendant la Première Guerre mondiale. Ces droites germanophiles sont souvent présentées sous un jour primitif et plutôt grotesque, avec des indications nettes de leur manque de pertinence idéologique et/ou de leur désespoir. « Leurs organes de presse commentaient principalement les développements politiques internationaux ainsi que la politique gouvernementale à travers le prisme de leur orientation germanophile. Le style de ces publications se démarquait par son aspect primitif, son caractère franc, mais parfois aussi un peu simpliste. Elles contenaient généralement un ensemble d’arguments assez classiques en faveur de la rupture de l’alliance avec la France et la Grande-Bretagne et la réorientation de la politique étrangère russe vers une alliance avec la puissante monarchie allemande. La mise en avant des intérêts locaux et nationaux de la Russie en matière de politique étrangère était absente », affirme-t-on de façon catégorique dans la publication universitaire moderne « Histoire de la politique étrangère »1.

Pourtant, en dépit de quelques observations correctes, cette approche pèche par sa dimension unilatérale et, au minimum, schématique. Comme le remarque à juste titre un historien moderne : «Le choix d’un allié doit prendre en compte les facteurs suivants : la stabilité des relations entre les deux États, la ligne politique du gouvernement, la potentielle coopération économique et militaire, la convergence des intérêts généraux et la capacité à résoudre les différends »2. De notre point de vue, la gestion des facteurs énumérés ci-dessus ne saurait être « simpliste » ou « primitive » pour ce qui est de la formulation de la question relative aux intérêts de l’État et intérêts nationaux de l’Empire russe.

L’essence du programme de politique étrangère d’avant-guerre de la majorité des conservateurs russes (au sens le plus restreint) a été exposée en février 1914 par l’ancien ministre de l’Intérieur (et représentant du groupe de droite au sein du Conseil d’Etat) P. N. Dournovo dans une note à l’attention du tsar Nicolas II3. Même dans les années 1920, l’historien soviétique E.V. Tarle a qualifié, avec raison, la note de Dournovo de « tentative logique et forte » de briser l’Entente et d’éviter la confrontation entre l’Empire russe et l’Allemagne. En analysant cette note, et bien que ne partageant pas les opinions politiques de Dournovo, Tarle fut bien obligé d’admettre qu’« on ne pouvait lui nier une certaine justesse dans l’analyse intellectuelle »4. Tarle considère cette même note comme le « chant du cygne de l’école conservatrice », lui reconnaissant une clairvoyance totale « d’une force et d’une précision extraordinaire » ; les idées qu’elle exprimait étaient marquées « du sceau d’une grande puissance d’analyse »5. Nous ne ferons pas ici une analyse détaillée de ce document remarquable ; nous allons plutôt nous concentrer sur les aspects qui traitent directement des relations entre la Russie et l’Allemagne et plus particulièrement de la perspective d’un conflit entre les deux pays.

Indiquant avec précision l’équilibre des forces dans la guerre à venir, Dournovo a prévenu qu’au début de ce conflit, qui éclaterait inévitablement au vu de la rivalité existant entre l’Angleterre et l’Allemagne puis s’étendrait au monde, si la Russie y prenait part aux cotés des Anglais, elle y aurait le rôle d’appât retardateur. « Le poids le plus important, bien sûr, reposerait sur la Russie, puisque l’Angleterre est à peine capable de mener une guerre sur le continent et que la France, dont le réservoir humain est pauvre au vu des pertes nécessairement engendrées par un conflit mené avec des tactiques et du matériel de guerre moderne, se cantonnera strictement à la défensive. Le rôle du bélier devant enfoncer les fortes défenses allemandes nous revient, en dépit du nombre important de facteurs jouant en notre défaveur et de combien d’attention et d’énergie ils nous feront dépenser », avertit Dournovo6.

Anticipant un certain nombre de difficultés qui résulteront de cette guerre, Dournovo déclare : « Sommes-nous prêts pour une telle lutte acharnée, qui sera, sans aucun doute, une guerre entre les nations européennes ? À cette question il doit être répondu sans hésitation par la négative »7. Il souligne également que l’alliance entre l’Angleterre et la Russie n’offre aucun avantage certain, mais pose, au contraire, d’évidents problèmes de politique étrangère. « Évidemment, l’objectif poursuivi par notre diplomatie lors des tractations avec l’Angleterre était l’ouverture des Détroits, mais se pose la question de la pertinence de cet objectif si la contrepartie en est une guerre avec l’Allemagne. C'est bien l’Angleterre, et pas l’Allemagne, qui nous a fermé le débouché de la Mer Noire » fait-il observer8. Approfondissant l’analyse des objectifs de la politique étrangère de l’Empire russe et sa capacité à les atteindre, Dournovo en arrive à la conclusion que « les intérêts vitaux de la Russie et de l’Allemagne ne sont pas antagonistes et fournissent, au contraire, une base propice à la coexistence pacifique des deux états »9. Par conséquent, selon le chef de la droite russe, même en cas de victoire totale, la situation pour la Russie ne serait pas optimale : ni en matière de politique intérieure (affaiblissement du principe monarchique, montée des mouvements libéraux et révolutionnaires), ni en matière d’économie (qui s’effondrerait, ayant perdu avec l’Allemagne un partenaire vital, et accumulant les dettes sur les prêts contractés), ni enfin en matière de politique étrangère (avec le désir de l’Entente d’affaiblir la Russie, une fois que celle-ci ne leur sera plus nécessaire). La note se concluait par ces mots : « Nous ne sommes pas en phase avec l’Angleterre, elle devrait être laissée à son sort ; et pour ce qui est de se disputer avec l’Allemagne, nous n’y sommes pas disposés. La Triple Entente est une composition artificielle, sans intérêts et sans fondement, sans avenir, au contraire d’une alliance étroite entre l’Allemagne et la Russie, à laquelle on peut ajouter la France, et le Japon, lié à la Russie par une alliance à caractère strictement défensif »10.

Comme on peut le voir, les « germanophiles » de la droite politique, exprimant exclusivement leur désir d’éviter un affrontement avec l’Allemagne, extrêmement préjudiciable selon eux, n’ont pas été jusqu’à évoquer, dans la note de Dournovo, d’une rupture des relations avec la France. A son époque, Tarle a remarqué sur ce fait11 que, contrairement aux critiques émises au sujet de l’alliance franco-russe de 1880, Dournovo appréciait cette alliance, lui reconnaissant la capacité, si on y associait l’Allemagne, d’amener la stabilité de l’équilibre européen. Il n’est pas évoqué, dans la note, la possibilité d’une alliance avec l’Allemagne dirigée contre la France et/ou l’Angleterre. Son auteur appelle la diplomatie russe à éviter une guerre européenne, et surtout à éviter d'y entraîner la Russie, laissant les pays en conflit face à leur propre destin.

À cet appel, devant l’impréparation de la Russie à la guerre imminente, se sont associés d’autres politiques russes de droite, et des publicistes. Ces appels à éviter toute dispute avec l’Allemagne sont clairement, mais pas toujours correctement, traités par les adversaires de la droite politique russe de « germanophiles », alors qu’ils étaient en réalité le reflet d’une vision plus tempérée de la situation réelle que celle des libéraux et nationalistes russes.

Une évaluation pessimiste de la situation de la politique étrangère à la veille de la guerre a été donnée par le représentant du groupe de droite de la IIIe Douma d’État, le professeur A. C. Vyaziguine. Il avertit que « l’armée impériale allemande ne se préparait pas uniquement pour des parades et des défilés », que « la Turquie est armée et dirigée par les Allemands », que les forteresses étaient insuffisamment équipées et, enfin, que « notre frontière occidentale est vulnérable »12. Au début de l’année 1912, Vyaziguine a rapporté qu’une réunion spéciale des factions de droite de la Douma s’est tenue « sur l’état scandaleux de notre armée, qui n’a pas d’obus, pas de cartouches, est insuffisamment entraînée, dont la logistique est défaillante, et qui est vouée, en définitive, à l’échec absolu »13. Peu avant la guerre, le président de la Chambre centrale de l’Union du peuple russe « Archange Michel » (RNSMA), V. M. Pourichkévitch, a déclaré lors d’une session de la Douma : « Nous devons absolument remettre l’armée au niveau approprié, le Ministère de la Guerre ne doit pas retenir les crédits dévolus aux besoins militaires… […] Il est impératif d’augmenter la dotation en mitrailleuses de l’armée, qui est bien inférieure à celle de l’armée allemande »14.

A cet égard, les droites politiques russes se sont opposées à la politique active de l’état dans les Balkans, craignant à juste titre que cela n’implique, à terme, l’Empire dans un conflit militaire meurtrier et inutile. Pourichkévitch a averti qu’il est nécessaire de se concentrer sur les affaires intérieures, et de ne pas s’impliquer « dans les affaires […] qui peuvent mener à l’embrasement de l’Europe, dans lequel nous serions entraînés de force, où se trouveraient complètement fracassés, peut-être, notre gloire et notre pouvoir »15. Le dirigeant de l’Union du peuple russe (SRN) N. E. Markov, déjà en exil à cette époque, a commenté ainsi la position des droites politiques avant la guerre : « Se lancer à corps perdu dans une guerre pour laquelle vous n’êtes pas prêts, a quelque chose de noble. C'était pardonnable à Don Quichotte, mais même Don Quichotte a fini par comprendre qu’on a trop souvent essayé de défendre les opprimés, sans réellement mesurer sa propre capacité à défaire les oppresseurs parfois imaginaires »16.

Ainsi, le désir d’éviter la guerre à tout prix a déterminé la ligne de conduite de la majorité de la droite politique russe. Elle a trouvé son expression, par exemple, au printemps 1909 lorsque le groupe de droite du Conseil d’État a exprimé son mécontentement à l’égard de la diplomatie d’A.P. Izvolski, impliquant l’Empire dans l’entreprise austro-serbe. Les cercles de l’opposition libérale ont été forcés d’admettre avec perplexité « l’absence totale de sentiment slavophile à droite »17. Comme l’a observé A.V. Chevtsov : « ne revendiquant pas, au contraire des libéraux et des slavophiles, la création d’une fédération slave et la conquête de nouvelles terres, les droites voulaient avant tout rétablir l’ordre à l’intérieur de l’État »18. Et cela est parfaitement compréhensible, dans la mesure où les nationalistes, libéraux et autres tenants du panslavisme poussaient à la confrontation avec les trois empires ottoman, austro-hongrois et allemand, étant le seul moyen de réunir les Slaves dispersés sur les territoires de ces états ou sous leur joug.

L’organe de presse du SRN a écrit, à la veille de la guerre : « Personne ne veut la guerre, tous en ont peur. Peur d’elle et de l’Allemagne, que ronge le socialisme. En quarante ans, elle n’a pas été en guerre, en dépit des velléités persistantes de l’Angleterre. Pourquoi devrions-nous nous défendre face à un ennemi qui ne nous a pas menacés, même lors de la guerre contre le Japon ? Et pourquoi devrions nous nous jeter dans la gueule de l’hydre révolutionnaire [La France – NLDA] ?  »19. S’opposant à la position de P. N. Milioukov, chef du parti cadet de la Douma (aux opinions pro-britanniques), N.E. Markov dit qu’« il est bénéfique pour les Anglais que les Allemands et les Russes se fassent la guerre, parce qu’ils s’affaibliront l’un et l’autre, alors que l’Angleterre ne fera, dans le même temps, que se renforcer ». Il conclut : « Mieux vaut une petite alliance avec l’Allemagne qu’une grande amitié avec l’Angleterre. Cela sera plus facile, et plus facile également de nous entendre avec eux. Nous n’avons pas fait la guerre à l’Allemagne […] depuis le règne d’Elizabeth Ière. […]. Nous n’avons aucune raison pour cela. Il y a besoin d’une guerre entre la France et l’Allemagne, il y a besoin d’une guerre entre l’Angleterre et l’Allemagne, mais entre la Russie et l’Allemagne, c’est une évidence qu’une guerre n’est absolument pas nécessaire, ni pour la Russie, ni pour l’Allemagne. Mais ils nous incluent dans leurs plans, parce que nous disposons d’une armée forte de deux millions de soldats et d’une petite escadre de cuirassés »20. La seule issue possible de cette situation est, toujours selon Markov : « Le premier devoir au moment présent pour notre diplomatie est de rechercher si possible l’apaisement, qui ne porte atteinte à la dignité d’aucun des états, et qui ne remette pas en cause les intérêts des accords conclus avec l’Allemagne […] car c’est le seul moyen d’éviter une guerre terrible, dont on ne peut imaginer les conséquences »21.

A cet égard, l’article « Avec l’Angleterre ou l’Allemagne ? » de K. N. Paskhalov, éminent journaliste conservateur, est intéressant : l’auteur, analysant le rapprochement entre la Russie et l’Angleterre, avertit les dirigeants de la politique étrangère de la Russie que les résultats d’une telle « amitié » peuvent être totalement contraires à ce qu’ils en attendent. Rappelant que « sans l’implication de l’Angleterre, aucune calamité ne se serait abattue sur nous le siècle dernier », Paskhalov avertit que la participation de l’Angleterre à l’alliance défensive franco-russe nous pose en adversaire de Berlin, dont les relations avec Londres ont atteint un point proche de la rupture22. Définissant le but ultime de la politique britannique comme la domination du monde tout entier, le publiciste de droite a souligné que les obstacles sur cette voie pour l’Angleterre sont la Russie et l’Allemagne sortie de son sommeil, parce que l’Angleterre ne peut pas croire en des sentiments d’alliance. « L’Angleterre n’a pas cherché à bâtir son amitié avec l’Allemagne, sachant pertinemment que le gouvernement allemand, au moins aussi intelligent et perspicace que le gouvernement britannique, ne mordrait pas à l’hameçon, alors que nous, nous embrassons aujourd’hui le voleur qui la veille nous a rançonnés », regrettait Paskhalov23. « Quant à la France, elle ne se jette dans une alliance avec nous que pour le besoin de sa peau flasque », note le journaliste24. Cependant, Paskhalov note à propos de l’Allemagne qu’ « il n’y a pas d’amis en Europe, et il ne peut y en avoir, parce que nous sommes tous différents, et que pour beaucoup nous sommes dangereux, déjà maintenant, sinon dans le futur ». Par conséquent, conclut-il, « il est bien compris que les intérêts de la Russie sont d’être agréable et lisse avec les petites comme les grandes puissances, mais qu’il faut économiser toute l’énergie investie dans les unions et amitiés spéciales ! Elles nous coûtent suffisamment… Ni avec l’Allemagne, ni avec l’Angleterre, ni avec la France, ni même, je le dis, avec le Monténégro… »25.

Pourtant, il n’y avait à droite pas uniquement des pragmatiques dépourvus de tout sentimentalisme, mais également des germanophiles convaincus. Ceux-ci justifiaient leur position non pas en affirmant leur amour « spécial » de l’Allemagne, mais en invoquant les intérêts russes et européens. Les propos de F. V. Vindberg, membre du RNSMA, sont à cet égard révélateurs. « En Allemagne, le parti de la guerre souhaite la guerre, il est pleine d’arrogance et de suffisance […]. Les gens qui pensent de cette façon chantent avec enthousiasme la traditionnelle chanson « Deutschland, Deutschland, über alles, über alles in der Welt ». Ils oubliaient, ou plus exactement ils ne comprenaient pas que cette belle chanson ne pouvait être chantée avec un plein succès et en parfaite harmonie seulement si, pour la chanter, deux chœurs se joignaient l’un à l’autre, deux peuples unis et amis, les peuples allemand et russe. Et alors ils auraient chanté avec quelques variations, ou plutôt en ajoutant quelques mots. Et la chanson se serait chantée ainsi : « Russland, Deutschland, über alles, über alles in der Welt ! » ; Et ainsi, au travers des accords inspirés par cette chanson, les deux nations auraient trouvé leur vocation, et auraient été gagnées d’un désir humain, généreux et bienfaisant de veiller à la paix du monde, pour lequel sans relâche, mais sans succès jusqu’alors, prie l’Église chrétienne », dit Vindberg peu après la chute des deux empires à la fin de la guerre mondiale26.

Ce point de vue, défendu par nombre de partisans dans le camp de la droite, était en grande partie fondé sur le fait que parmi toutes les puissances européennes, celle qui était la plus proche des conservateurs russes était l’Allemagne wilhelmienne. Si pour la plupart d’entre eux une alliance avec la France paraissait tout à fait acceptable, une alliance avec la Grande-Bretagne, connue pour sa politique hostile à la Russie, était catégoriquement rejetée. De même dans l’orientation allemande équivalente, l’accent est mis sur le fait que « dans l’alliance avec l’Allemagne, la Russie sera dans la position d’un allié égal dont les intérêts seraient respectés »27. Mais le problème est que, contrairement aux dirigeants des droites russes, la coexistence pacifique et amicale de la Russie et de l’Allemagne à l’orée de l’année 1914 était beaucoup moins évidente pour les milieux allemands influents, qui tendaient, eux, à préférer l’éclatement d’un conflit militaire. G. A. Chetchkov du RNSMA a attiré l’attention sur ce point en son temps, affirmant que l’orientation pro-allemande des dirigeants de droite ne sera en fin de compte qu’une perte de temps et d’efforts, vu que l’Allemagne se préparait à la guerre avec la Russie28.

Essayant par tous les moyens d’éviter une guerre avec l’Allemagne, les droites russes, entre autres, n’ont cependant pas nié cette menace. Ainsi, les représentants du camp conservateur ont demandé au gouvernement d’augmenter le budget et les ressources militaires, afin que « notre amour de la paix ne puisse pas être interprété comme une faiblesse »29, et souhaitant que le gouvernement, en général, et le ministre de la guerre, en particulier, ne prennent pas en compte ce qui se fait, à cet égard, à l’étranger. « On peut considérer cette position comme étant criminelle du point de vue de l’Ouest, eux qui scrutent le moindre de nos efforts pour augmenter la puissance de nos forces armées, en oubliant tout ce qu’ils font pour les leurs […]. Nous voulons la paix, mais nous ne voulons pas la paix à n’importe quel prix » souligne V.M. Pourichkévitch30. Les droites étaient conscientes que le « grand programme » lancé pour la remise à niveau de l’armée et de la marine avait besoin de quelques années supplémentaires pour être mis complètement en œuvre (la fin en était attendue pour l’année 1918), parce qu’à défaut de pouvoir empêcher la guerre avec l’Allemagne, on pouvait au moins tenter de la retarder un maximum, jusqu’au moment où l’armée russe aura un net avantage sur l’armée de l’ennemi potentiel. « Nous leur avons dit, essayez de ne pas vous quereller ! Mais dans le même temps, armez-vous jusqu’aux dents », expliquait N. E. Markov après que la guerre eût éclaté31.

Cependant, la Première Guerre mondiale éclata en 1914, et elle fut interprétée par certains à droite comme une « faute germano-russe »32, ce qui fit voler en éclat les théories élaborées par les milieux conservateurs en les forçant à brusquement modifier leur point de vue au sujet de l’Allemagne et des Allemands33. Ayant pris dans les premiers jours ayant suivi la déclaration de la guerre une posture patriotique, les droites se hâtèrent de prendre position pour la marche à la guerre jusqu’à la victoire finale. Comme pour s’excuser des positions pro-allemandes exprimées avant la guerre dans leurs orientations de politique étrangère, les conservateurs russes ont largement et bien utilisé une astuce de propagande pour former l’image de l'ennemi du peuple russe, qui par le hasard du moment historique, est apparu être allemand. Le Teuton « ne connaît ni n’a jamais connu ce qu’est le temps de paix, il a toujours et constamment travaillé contre nous, avide des possessions de la Russie et hostile à l’esprit russe depuis des temps immémoriaux » a déclaré le Prince D. P. Golitsine-Mouravline, membre de l’Assemblée russe34. Mais, comme l’a souligné un homme politique de droite, la guerre qui a éclaté avec les Allemands a donné au peuple russe l’occasion de faire ce qu’il lui était auparavant impossible, à savoir se débarrasser de la « domination allemande ». Prenant la parole devant le Conseil d’État le 30 janvier 1915, le prince n’a pas pu résister à employer plusieurs métaphores pour caractériser l’essence du conflit russo-allemand : « Ilya Mouromets repousse Siegfried ». « S’il est vrai que les contes populaires propres à chaque nation expriment sa nature la plus fondamentale, fit remarquer le prince, alors nous constatons avec plaisir que nos contes sont plus forts que ceux des Nibelungen, glorifiant la trahison et la malice »35.

Un autre éminent représentant du camp de la droite, l’archevêque orthodoxe Nikon, a souligné la nécessité pour le peuple russe de tirer les leçons de la guerre qui venait de débuter. Parlant du début du conflit comme du « jugement de Dieu accompli sur les nations de la terre », il a souligné les péchés à la fois des Allemands et des Russes, en raison desquels, selon lui, la guerre a éclaté : « Le péché des Allemands est l’orgueil, qui est le péché de Satan. Beaucoup ont péché, et nous l’avons fait devant Dieu. On a oublié Dieu, on s’est détourné de l’Église, les anciennes convenances ont été ridiculisées. Même au plus haut niveau, le paganisme est pratiqué »36. Cependant, comme Nikon l’a noté, le péché des Allemands semble être resté étranger aux Russes. Si les Allemands sont, selon ses mots, à blâmer « pour leur orgueil dans leur ascension au-dessus du ciel […], le sentiment d’orgueil national est étranger au peuple russe »37. « Tous les Russes, ainsi que les Allemands, et les Français, et d’autres, les Juifs non-baptisés, les Tatars, et même les païens, tous ceux qui ont été créés à l’image de Dieu, tous sont dans le péché »38. Mais plus la guerre avançait, plus les Allemands furent la cible de la nette critique du prélat. Il écrivit vers 1915 que « l’Allemand est un vrai descendant des anciens Huns, inhumain, égoïste, orgueilleux jusque dans la moelle de ses os. […] L’Allemand est ivre de son propre orgueil, têtu et bruyant à cause de lui comme si c’était du vin fort. S’il y a encore de l’espoir pour sa sobriété, il s’agit d’une guerre, qui doit le dessoûler, l’humilier, le ramener à la raison… »39.

Dans ses sermons publics, Nikon a parlé du peuple allemand dans les termes suivants: « A ses yeux, seules ses tribus comptent. Seul son propre peuple prévaut. Le reste de l’humanité, pour lui, a quelque chose à voir avec le monde animal, qu’il peut utiliser à ses fins comme une bête stupide »40. Markov, faisant référence à la philosophie de Nietzsche, a développé cette idée comme suit : « L'invasion des Teutons implique que la foule des Slaves ne soit soumise à la loi de l'Ancien Testament, à des idéaux datant de deux mille ans avant notre ère. Nous voyons les gens qui disent que l'Homme, c'est le Germain, l'humanité est le peuple germanique, tous les autres peuples ne sont que du bétail ou des animaux qu'il faut exterminer. « Provoquer la chute », voilà l'authentique philosophie du teutonisme »41.

Selon l'éminent historien D.I. Ilovaïski, le principal facteur déclencheur de la guerre à l'époque a été le nationalisme, dont « l'exemple le plus évident a été le nationalisme allemand ». Cependant, a reconnu l'historien, en plus d'une excellente préparation à la guerre et de la montée de l'esprit nationaliste, les Allemands « ont clairement constaté dans cette guerre quelque chose de nouveau, quelque chose dont on ne pouvait pas s'attendre de la part de la culture allemande, portée si haut par les noms des grands poètes, penseurs et scientifiques. On y a trouvé non seulement le mépris le plus total pour toutes les coutumes et traités internationaux, mais aussi une violation flagrante de tous les principes chrétiens. La violence terrible, le pillage, la destruction sans motif des œuvres d'art et de villes entières, toutes sortes de violences contre les civils, femmes, enfants et vieillards. Toutes sortes de déceptions et de mensonges colossaux, passages à tabac et mutilation de prisonniers et de blessés ennemis, usage de balles explosives et de gaz de combat... Quelle est alors la différence entre les armées allemandes et les hordes destructrices des Vandales, des Huns et des Tartares médiévaux ? »42 La raison d'un tel comportement est considérée par Ilovaïski être la poussée à l'extrême de la fierté nationale, apparue à la suite « d'une série de guerres victorieuses, de la réalisation de l'unité nationale, entérinée ensuite par la réussite de l'industrie, de la technologie, par la création d'une immense flotte de guerre et commerciale, par l'essor du commerce de plus en plus global et de la colonisation, et surtout par la prise de conscience d'être une grande puissance militaire. Tous ces motifs de fierté ont tourné la tête des Allemands et ont stimulé leur grande vanité, s'imaginant eux-mêmes être un peuple élu, destiné à dominer le monde. Et pour cela, il fallait bien dénigrer les autres nations, surtout les Slaves, et les reléguer au rôle d' « engrais » pour la grande croissance de la nation allemande »43. Arrivant à la conclusion que les principales causes de la guerre furent « les aspirations nationales et l'appétit vorace des Allemands », et décrivant le militarisme allemand comme un produit de « nationalisme extrême et de désir de domination du monde », Ilovaïski a affirmé qu'« au nationalisme allemand, nous devons opposer le développement du nationalisme russe et de l'idée slave »44.

Parfois, la rhétorique patriotique des droites politiques russes a pu paraître franchement faible, voire délaissée. Dans leur effort pour se défaire de cette image de germanophilie qui leur colle à la peau, ils font parfois preuve de tant de zèle dans leur critique de l'Allemagne et des Allemands, que se pose bien évidemment cette question : pourquoi avant-guerre les mêmes appelaient à l'alliance avec l'Allemagne ? Ainsi Markov, qui avait appelé de ses vœux avant la guerre une alliance étroite avec Berlin, a déclaré que « l'idéologie allemande sapait, de toutes les manières possibles, tous les fondamentaux historiques de notre puissance […], implantant ici le baptisme et stundisme... »45 Pourichkévitch, surpris par ses propres « sauts périlleux », ayant appelé avant la guerre à se rapprocher de l'Allemagne, et déclarant à plusieurs reprises que « la minorité ethnique la plus bienvenue à la Douma était les Allemands », après le début du conflit, lorsque la bienveillance à l'égard des Allemands était devenue pour les politiciens russes clairement suicidaire, il est lui-même revenu à des positions beaucoup plus offensives envers eux, en dépit des vues politiques qu'il a défendues avant la guerre46. Si Pourichkévitch, guidé par l'éthique monarchiste et comprenant où devait commencer la critique hostile à l’État, n'a pas osé diffamer même la déclaration de guerre Guillaume II, en restant un admirateur (on dit que sont bureau était décoré de portraits du Kaiser), il est très vite passé dans son discours de l'image de l' « empereur-chevalier » à celle décrivant le Kaiser comme « le plus grand menteur, le plus grand insolent » et « l'homme sinistre, ignorant tout du monde »47. « Dans la guerre des peuples que nous vivons, dans la lutte pour l'existence historique, on ne peut ignorer la volonté de certains individus de parvenir à une paix prématurée », écrit Pourichkévitch. « La paix ne sera qu'une courte trêve, une collecte frénétique de nouvelles forces, afin de se joindre à la lutte des nations entre elles. […] Le monde teutonique est dirigé tout entier contre les Slaves. […] Rien d'autre ne sortira de cette lutte que la mort, la destruction, l'annihilation spirituelle d'un de ces mondes »48.

Cependant, en dépit des manœuvres anti-allemandes forcées de la part des droites politiques russes, la presse libérale avait exagéré avec une force exceptionnelle les rumeurs selon lesquelles les milieux conservateurs voulaient obtenir une paix séparée avec l'Allemagne, et a essayé de les accuser de germanophilie cachée (les en accuser ouvertement en temps de guerre n'aurait pas été justifié dans les faits). En effet, les vues des conservateurs en matière de politique étrangère avant la guerre ont donné aux libéraux des raisons de douter de la sincérité de leur basculement en faveur de l'Entente au déclenchement du conflit. Les droites avaient ainsi insisté pour maintenir une ligne ferme à l'égard des nations aux cotés desquelles la Russie a fini par entrer en guerre, en particulier l'Angleterre, les soupçonnant de vouloir faire porter à la Russie le plus grand poids du conflit et de vouloir réaliser un maximum d'économies de forces pour sortir de la guerre moins épuisés qu'elle, et enfin lui imposer les conditions de paix d'après-guerre qu'elle serait trop épuisée pour contester.

Voilà pourquoi l'opposition, en particulier les cercles du parti cadet, ont adhéré avec persistance à l'idée que si l'idéologie des libéraux russes les poussait à se rapprocher de l'Entente, les droites elles, également par idéologie, étaient naturellement plus enclines à se rapprocher de l'autocratisme germanique49. Liées à cela, les accusations de germanophilie ne cessèrent pas avant la Révolution. On les accusait d'avoir pour principal objectif de ne pas vouloir sauver la nation russe de la trahison fomentée à droite, ainsi que de vouloir discréditer ses adversaires politiques vis-à-vis du peuple et des alliés de l'Entente. A cet égard, G. G. Zamyslovski, un homme politique de droite de premier plan, a souligné que bien qu'en temps de guerre les libéraux et les droites étaient supposés faire cause commune contre l'ennemi, mais que les récentes accusations de germanophilie dont les conservateurs sont l'objet leur ôtent tout crédit sur la scène politique interne50.

Ainsi, sur la base des faits évoqués ci-dessus, il faut bien reconnaître que si les droites politiques en Russie étaient plutôt proches de l'Allemagne avant la déclaration de guerre, plus que de la France et surtout que de l'Angleterre, cette germanophilie n'était pas des courbettes destinées à l'Allemagne mais une position défendant ce que les droites considéraient comme être les meilleurs intérêts de l'Empire russe. Les arguments des conservateurs en faveur d'une alliance géopolitique avec l'Allemagne ont été balayés aux yeux de la société russe après la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie, et ils se sont retrouvés dans une situation extrêmement difficile, permettant à leurs adversaires politiques de spéculer sur leur germanophilie et leur potentielle trahison des plus hauts intérêts de la patrie. Mais de telles assertions n'étaient pas basées sur des arguments fondés, il s'agissait avant tout d'un instrument de lutte politique.

En effet, de nombreux partisans de la droite ont connu dès le début de la guerre un profond sentiment d'insatisfaction et de frustration de savoir qu'ils devaient faire front commun avec leurs adversaires politiques, ceux-là mêmes si désireux de les torpiller sur la scène politique et publique. Par conséquent, leur rhétorique anti-allemande paraissait peu convaincante. De plus, la guerre n'a pas permis le rapprochement des droites russes avec les démocraties parlementaires alliées : la France, l'Angleterre et les États-Unis. L'alliance « forcée » avec l'Entente n'en signifiait pas pour autant un accroissement de la sympathie des droites à son égard. Mais le sens du devoir envers la patrie et la monarchie les ont forcé à agir selon les commandements de l'autocratie, c'est-à-dire l'alliance avec l'Entente contre l'Allemagne et ses alliés jusqu'à la victoire. Et pour la plupart, les sympathisants de droite ne voulaient pas d'une paix séparée avec l'Allemagne, et encore moins la défaite de la Russie, dont la défense des intérêts a toujours été pour eux la priorité. Ceux qui vers la fin de la guerre se sont penchés sur l'idée d'une paix séparée avec l'Allemagne l'ont fait non pas par germanophilie, mais par volonté de sauver la Russie des conséquences de la guerre et de la Révolution, ce qui de leur point de vue était fondamentalement patriote51. De manière générale, les droites russes ont accepté une guerre qu'ils ne désiraient pas, à de cause de de la nécessité du devoir envers la patrie et le monarque jusqu'à la fin, et il ne fait aucun doute que pour eux la victoire de la Russie sur l'Allemagne était préférable à la conclusion d'une paix honteuse et douteuse.

1 «Istotiia vneshnei politiki Rossii ». Konets XIX – nachalo XX veka ( Ot russko-frantsuzskogo soiuza do Oktiabr’skoi revolutsii. М., 1999. S. 394.

2 Beliankina V. Iu. Vneshnepoliticheskie vzgliady russkih pravyh v nachale XX veka (1905–1914 gg.). Avtoreferat diss. k. i. n. Kostroma, 2005. S. 18.

3 Sur les circonstances de la découverte des notes de P. N. Dounyï et les commentaires s'y rapportant, voir : Ivanov A.A., Kotov B.S. “Predvidenie neobytchainoi sily”: o “prorotcheskoi zapiske P.N. Durnovo// Svet I teni Velikoi voiny / sost. A.V. Repnikov, E.N. Rudaia, A.A. Ivanov. M., 2014. S. 51-57; Zapiska P.N. Durnovo (publikatsiia I kommentarii A.A. Ivanova i B.S. Kotova)// Ibid, S. 58-73.

4 Tarle E.V. Germanskaya orientatsiia i P.N. Durnovo v 1914 g. // Byloe. 1922. № 19. S. 164.

5 Ibid, S. 164–165, 175.

6 Durnovo P.N. Zapiska / Publ. I vstup. St. M. Pavlovitch // Krasnaia nov’. 1922. № 6 (10) S. 187.

7 Ibid, С. 188.

8 Ibid, S. 190.

9 Ibid, S. 189.

10 Ibid, S. 199.

11 Tarle E.V. Germanskaya orientatsiia i P.N. Durnovo … S. 170.

12 Pravye partii. 1905-1917 gg. Dokumenty I materialy. V 2-kh tomakh/ Sost., vstup st., comment. Iu. I. Kir’ianov. T.1 1911-1017 gg. M., 1998. S. 33-34.

13 Ibid, S. 34; Perepiska I drugie dokumenty pravykh (1911–1913)// Voptosy istorii. 1999. № 10. S. 105.

14 Cité de: Doroshenko A.A. Pravye v Gosudarstvennoi dume Rossiiskoi imperii. Samara, 2004. S. 156.

15 Cité de: Romov R.B. Fraktsiia pravykh v III Gosudarstvennoi dume (1907–1912). S. 355. Ainsi, Pourichkevitch suppose que le néoslavisme, tel qu’il est conçu par les Cadets, était une provocation ayant pour but de « lancer la machine de l’opinion publique puis d’engager la Russie dans une guerre à l’issue fatale ». « Quand nous, déjà affaiblis par la guerre récente, aurons, peut-être, essuyé une défaite dans la nouvelle, il sera alors plus facile d’arracher le gouvernail du pouvoir à ceux qui le possèdent, il sera alors plus facile de faire le coup d’État auquel pousse le parti de la liberté du peuple », affirme Pourichkevitch. (Ibid).

16 Markov N.E. Voiny temnykh sil. Stat’i. 1921–1937. М., 2002. S. 171.

17 Borodin A.P. N. Durnovo: portret tsarskogo sanovnika// Otetchestvennaia istoria. 2000. № 3. S. 65–66.

18 Chvetsov A.V. Isdatel’skaia deiatel’nost’ russkilh nesotsialistitcheskikh partii nachala XX veka. SPb., 1997. S. 27.

19 Vestnik Soiuza russkogo naroda. 1912. 25 ianvaria.

20 Gosudarstvennaia duma. Stenograficheskii otchet. Sozyv IV. Sessiia II. Ch. II. Zasedanie 80. SPb., 1914. Stb. 430–431.

21 Ibid, Stb. 431.

22 Paskhalov K.N. Russkii vopros / Sost., presidl. I comment. D.I. Stogova. M., 2009. S. 587.

23 Ibid, С. 589.

24 Ibid, С. 591.

25 Ibid, С. 591, 593.

26 Vinberg F. V. Krestnyi put’. Chast’ pervaia. Korni zla. SPb., 1997. S. 49.

27 Beliankina V. Iu. Vneshnepoliticheskie vzgliady russkih pravyh…

28 Romov R.B. Fraktsiia pravykh v III Gosudarstvennoi dume… S. 336.

29 Gosudarstvennaia duma. Stenograficheskii otchet. Sozyv IV. Sessiia I. Stb. 300.

30 Ibid, Stb. 309.

31 Novoe vremia. 1915. 5 (18) avgusta.

32 Vinberg F. V. Krestnyi put’. S. 38.

33 Voir à ce sujet : Ivanov A.A. “Nacha stikhiia sil’nee Nibelungovoi…” Otnochenie pravoi gruppy Gosudarstvennogo soveta Rossii k Pervoi mirovoi voine i ee zachinchshikam// Istoricheskie, filosofskie, politicheskie i iuridicheskie nauki, kul’turologiia i iskusstvovedenie. Voprosy teorii i praktiki. 2011. № 2 (8). Ch 1. S. 64–69.

34 Gosudarstvennaia duma. Stenograficheskii otchet. Sozyv IV. Sessiia I. Stb. 70.

35 Idem. Stb. 118.

36 Nikon (Rozhdestvenskii), arkhiep. Moi dnevniki. Vyp. 5. 1914. Sergiev Posad, 1915. S. 119.

37 Ibid. S. 123.

38 Ibid. S. 122.

39 Nikon (Rozhdestvenskii), arkhiep. Moi dnevniki. Vyp. VII. Sergiev Posad, 1916. S. 148.

40 Ibid.

41 Vestnik Soiuza russkogo naroda. 1915. 7 fevralia; Nonoe vremia. 1915. 29 ianvaria (4 fevralia).

42 Ilovaïski D.I. Velikaia osvoboditel’naia voina I zadachi vneshnei politiki// Kreml’ Ilovaïskogo. 1914. 30 dekabria.

43 Idem.

44 Idem.

45 Gosudarstvennaia duma. Sozyv IV. Sessiia III. Pg., 1914. Stb. 65.

46 Voir à ce sujet : Ivanov A.A. Ot simpatii k protivoborstvu: predstavleniia V.M. Pourishkevitcha o Germanii i nemtsakh// Konservatizm v Rossii i Germanii : opyt internatsional’nogo dialoga. Voronezh, 2012. S. 114–120.

47 Pourishkevitch V.M. Chego khochet Vilgel’m II ot Rossii i Anglii v velikoi bitve narodov. Pg.,1916. S. 18. Sur le changement de perception du Kaiser dans la droite russe, voir: Ivanov A.A., Repnikov A.V. “Zloveshchii lik Vilgel’ma Krovavogo” (germanskii imperator v otsenkakh russkikh konservatorov)// Rodina. 2014. № 8. S. 15–18.

48 Pourishkevitch V.M. Chego khochet Vilgel’m II … S. 8.

49 Alekseeva I.V. Agoniia serdechnogo soglasiis. Tsarizm, burzhuaziia I ih soiuzniki po Antante. 1914 –1917. L., 1990. S. 12.

50 Gosudarstvennaia duma. Sozyv IV. Sessiia IV. Pg., 1915. Stb. 2813–2814.

51 Pervaia mirovaia voina v otsenke sovremnnikov: vlast’ I rossiiskoe obshchestvo. 1914–1918 gg.: v 4 t. – М., 2014. T. 2: Konservatory: velikie razocharovaniia I velikie uroki / Otv. red. A.V. Repnikov, sost., predisl. i comment. Отв. ред. А. В. Репников, сост., предисл., и коммент. . A.V. Repnikov, A.V. Ivanov. S. 546–554.






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